vendredi 5 février 2016

Clinique alchimique


J’ai découvert récemment un livre remarquable sur l’approche jungienne des rêves, que je ne saurais que chaudement recommander à qui s’intéresse à ces sujets. Il s’agit de :

Le travail des rêves en psychothérapie analytique jungienne
de
Bertrand de la Vaissière.

En quatrième de couverture, il y a ce sous-titre qui précise la visée de cet opus :

Clinique alchimique et travail des rêves.

La dimension alchimique de la psychothérapie jungienne demeure en effet méconnue, et quand elle est abordée, c’est souvent dans un jargon qui la rend difficile d’accès au non-spécialiste. Jung, à partir d’un certain point dans son parcours, s’est rendu compte que les images et symboles dont les anciens alchimistes étaient friands décrivent les processus de transformation qu’on peut observer dans l’inconscient, et en particulier dans les rêves. Avec l’alchimie, à laquelle il a rendu ses lettres de noblesse, Jung a décelé un mouvement d’âme et de pensée qui, s’il a longtemps été souterrain et caché, a compensé le règne du christianisme dominant, répondant à des questions que celui-ci laissait en friche et poursuivant le grand courant du gnosticisme, souvent taxé d’hérésie. Au-delà de l’intérêt historique et spirituel de ses recherches, Jung a démontré que l’inconscient est naturellement alchimiste…

Mais la lecture des études alchimiques de Jung est ardue et peu illustrée d’exemples cliniques : il faut lire ses textes plusieurs fois et dans différents ordres pour bien les assimiler. La clé pour lire le Jung alchimique semble être de nous laisser travailler par  les images auxquelles il ne cesse de nous exposer, sans trop chercher à comprendre intellectuellement. Les continuateurs de Jung se sont efforcés d’expliciter ces images. Edward Edinger a, dans Ego and Archetype, amené un premier niveau de synthèse fort utile à l’adepte. Mme Von Franz a de son côté bien documenté la symbolique de l’alchimie et l’illustre souvent de rêves et surtout de contes de fées. Elle déclare dans la quête du sens : « L’alchimie est le mythe des temps futurs, c’est le mythe prophétique de l’âge Aquarius : l’alchimie, c’est le langage… de la matière. »

La dimension pratique de cette alchimie qui n’utilise que la cornue de l’âme demeurait cependant peu documentée. Bertrand de la Vaissière, qui a été initié à cet Art par Étienne Perrot dans les années 1970, comble ce fossé avec ce livre. Il nous offre une synthèse remarquable de ce Jung alchimiste. Le tour de force qu’il réussit là est justement de rendre accessible cette dimension alchimique au travers de 44 illustrations et études de cas soutenant un exposé clair et cependant approfondi. En introduction, l’auteur nous avertit :

« Cet ouvrage pourrait concerner les praticiens de l'analyse et de la psychothérapie analytique ainsi que les explorateurs de toute nature qui les rencontrent parfois. S'il s'adresse à eux, c'est d'une part pour leur rappeler les vertus de l'information onirique, du travail de contemplation, de manducation des rêves, et de l'extraction herméneutique, c'est aussi avec le souci de leur donner le goût de la liberté intuitive qu'il faut espérer pour sentir et parfois comprendre les rêves.

Par-dessus tout il entend contribuer à illustrer le processus naturel que l'on peut observer quand on se penche sur ces matières et ces émergences que l'on affuble ordinairement du nom d'inconscient. Celles-ci semblent refléter une certaine intentionnalité, de façon parfois surprenante. Se relier à ce processus, en percevoir les phases et les opérations, s'y ajuster est éminemment thérapeutique. Se laisser ainsi travailler de l'intérieur est une médecine efficace dont on perçoit les effets avec le temps. »

L’essentiel est dit. L’alchimie de l’âme est en effet un processus naturel, l’œuvre de nature à laquelle l’adepte (l’analysant) prête son concours conscient. Il n’y a rien à « faire » sinon se laisser travailler de l’intérieur. C’est une « voie humide », c’est-à-dire en lien avec les images et l'âme, par contraste avec les « voies sèches » de la plupart des disciplines spirituelles qui mettent l'accent sur la volonté, l'effort et l'esprit. Plus loin, Bertrand de la Vaissière souligne justement la différence entre ce type de travail et la plupart des psychothérapies :

 « Lorsque les images alchimiques apparaissent, c’est une toute autre musique. On peut être presque sûr que le principal thérapeute est devenu l’inconscient, qui non seulement donne les thèmes de l’analyse et pose les termes du problème mais, au-delà, conduit le processus de transformation et opère le patient. Il ne s’agit plus alors d’un travail de connaissance de soi mais bien plus d’une appréhension des opérations internes de centralisation et de restructuration des soubassements de la personnalité. On sentira les rêves pour ce qu’ils disent des déplacements du centre de gravité de la personne et des modifications des rapports qu’entretiennent le corps, l’âme, l’intellect et l’esprit. Une attention devra être portée à ce travail sur la structure de manière concomitante à celui qui porte sur la réalité plus immédiate du patient. Un défaut d’attention ne permettrait pas de bien saisir ses exigences les plus profondes et ses possibilités d’évolution. »

S’il n’y avait qu’une chose à retenir de la nature alchimique de la psychothérapie jungienne, elle tiendrait selon moi dans cette affirmation :

Le principal, sinon le véritable et le seul, thérapeute est l’inconscient.

C’est-à-dire, encore une fois, la nature en tant qu'expression du divin en l’être humain. Et sans prétendre épuiser toute la richesse symbolique de ce langage ni en fournir un dictionnaire exhaustif, Bernard de la Vaissière en décrit les principaux symboles :

« Les planètes, les métaux et les substances « chymiques » sont des modulations qui correspondent aux archétypes les plus importants. Par exemple, le Soleil et la Lune, qui gouvernent conscient et inconscient, peuvent aussi être rapprochés des archétypes du Père et de la Mère, c’est-à-dire de l’esprit et de la forme. Le Mercure parfois correspondra aux dynamismes de l’anima qui peuvent ébranler la personne et la mettre en mouvement, ou bien il évoquera celle du Soi qui recherche à réconcilier les inconciliables. Le Soufre, impulsion subie, peut être considéré comme un des effets puissants de l’ombre. Le Sel comme agent de transformation issu des grandes profondeurs de l’âme, etc. La connaissance de la phénoménologie de ces archétypes, autrement dit des images archétypales qui les reflètent, telle que Jung l’a élaborée principalement dans Mysterium conjonctionis mais aussi dans les racines de la conscience, permet un repérage fin de leur influence dans le travail des rêves. »

Plus avant, Bernard de la Vaissière décrit précisément les 3 grandes phases de l’œuvre : au noir (nigredo), au blanc (albedo) et finalement au rouge (rubedo), en les illustrant par des récits de parcours analytique et des séries de rêves. Son étude a la vertu de montrer comment les rêves alchimiques sont le pain ordinaire de la psyché : ce sont des rêves comme nous en faisons souvent, avec des éléments symboliques dont la portée profonde nous échappe le plus souvent. On gardera en tête, au cours de cette lecture, les mots de Jung dans Psychologie et Alchimie, qui prennent là un sens renouvelé et tout à fait vivifiant :

 « Dans le processus analytique, dans l’affrontement dialectique du conscient et de l’inconscient, on constate un progrès vers un but. Ces expériences m’ont confirmé dans l’hypothèse qu’il existait dans la psyché un processus tendant vers un but final et, pour ainsi dire, indépendant des conditions extérieures… Les efforts du médecin aussi bien que la quête du patient sont dirigés vers cet homme total, caché et non encore manifesté, qui est pourtant tout à la fois l’homme plus vaste et l’homme futur… Malheureusement, le juste chemin vers la totalité est constitué des détours et des erreurs que nous apporte le destin. C’est une longissima via, tortueuse, qui unit les contraires. »

mercredi 20 janvier 2016

Résilience


« Résilience » est un terme que Boris Cyrulnik a popularisé au travers de ses écrits. Le concept vient de la physique, où il s’agit de la capacité d’un matériau à absorber l’énergie venant d’un choc. Quand le choc est violent, le matériau est déformé au moins momentanément, mais s’il ne rompt pas, c’est qu’il a de la résilience. S’il est élastique, il reprendra plus ou moins sa forme initiale, sinon il conservera une trace du choc, comme une cicatrice ou une mémoire qui fera désormais partie de son histoire. Éventuellement, l’objet percuteur rebondira sous l’effet de l’énergie que lui restitue la résilience du matériau percuté. Dans tous les cas, la résilience caractérise la capacité d’une structure à maintenir son intégrité dans des conditions extrêmes où elle est mise à rude épreuve. Dans l’expérience humaine, la résilience est la capacité à se relever d’une catastrophe, ou comme on le dit couramment, à « rebondir ».

Boris Cyrulnik sait intimement de quoi il parle : enfant, il a traversé la guerre et la persécution nazie qui a tué ses parents, et il est devenu un psychiatre et psychanalyste de renom, travaillant donc aux premières loges avec la souffrance humaine pour la soulager. Quel beau rebond !

Un des privilèges de l’analyste ou interprète de rêves, c’est qu’on est régulièrement en contact avec l’extraordinaire résilience de la psyché. En effet, on peut voir dans les rêves comment la psyché symbolise les grands bouleversements et anticipe déjà un avenir alors qu’on est dans le passage. Il n’est pas rare que la fin du monde en rêve annonce ou accompagne un choc violent qui tient de la fin d’un monde pour la personne en train de rêver. Ce qui est intéressant alors, c’est comment le moi du rêve survit, ou non ; ce sont des moments de seuils de transformation sous le sceau de l’archétype mort / renaissance et il ne faut pas s’effrayer de mourir ou de voir mourir tout le monde autour de soi dans de tels rêves. Car en continuant à observer les rêves, on verra tôt ou tard surgir des signes de renaissance, comme le printemps suit l’hiver et comme l’herbe repousse après avoir été tondue. C’est la nature en nous qui se montre alors résiliente et qui poursuit son patient travail de croissance en conscience…

J’ai entendu récemment un rêve qui illustre magnifiquement ce type de seuil. Le rêveur est un homme dans la jeune quarantaine qui est venu me voir à la suite d’un désastre amoureux et d’un rêve, un cauchemar qui l’a marqué. Il en ressentait encore les sensations quelques jours après, et ce rêve l’intriguait d’autant plus qu’il ne se souvenait jamais, d’habitude, de ses rêves. En introduction, il m’a expliqué que sa conjointe l’avait quitté du jour au lendemain, qu’il n’avait rien vu venir… et qu’il était encore en train d’essayer de réaliser ce qui se passait quand il avait eu ce rêve :

Je suis avec des gens à une sorte de festival qui s'organise, dans une vallée avec des montagnes autour. On est nombreux, je connais juste la femme qui est avec moi sans savoir qui c'est. Je lui montre la toute petite scène de concert qui se monte juste devant nos yeux et lui dis que c'est une scène que je connais pour y avoir déjà joué avec mon groupe de musique ; je lui montre du doigt comment on se disposait. On discute quand il y a un mouvement de panique sur l'arrière scène. Quelqu'un hurle, un autre saute sur la scène, la contourne et attrape un type pétrifié et l'allonge. Une grosse tension, un autre homme lève son doigt et le pointe vers le ciel, il est livide et panique. Des nuages noirs de fumées, du feu, une tempête approchent à grande vitesse. On va tous se faire engloutir dans une sorte d'apocalypse, il faut agir vite. Je savais que cette tempête de feu allait s'abattre sur terre mais je ne m'en rappelais plus. Je prends la femme par la main et j'aménage un abri de fortune bien trop léger et fragile au vu de ce qui arrive, nous nous allongeons sous une simple planche de bois (la scène, partie amovible, 2 m²). La tempête qui s'abat sur nous est extrêmement violente. Je dois garder les yeux clos pour les protéger de la lumière très forte, des fumées âcres, et des bourrasques très puissantes chargées de poussière. La chaleur est insupportable, il y a des bruits énormes de tremblements, grondements, impacts, éruptions. Tous mes sens sont soumis à l'extrême. Des gens hurlent et meurent autours de nous sans que je puisse savoir qui ni leur porter secours. J'attends ma mort, moi aussi je vais brûler bientôt, la tempête dure des heures, des jours ? J'ai perdu la notion du temps, mon corps est épuisé, je dois ménager mes respirations, ralentir mon rythme cardiaque et me mettre dans un demi-sommeil pour ne pas trop respirer de fumées toxiques, pour tenir. La tempête passée, je constate que le monde autour est détruit, méconnaissable, post apocalyptique, désolant, irréversible, beaucoup de morts, le relief du lieu n'est plus le même, l'air est chaud et poussiéreux, il n'y a plus de végétation, tout a été modifié. Je cherche l'amie avec qui j'étais mais je ne la trouve pas. Je ne trouve personne de vivant, je me réveille.

Le rêve donne des indications précieuses sur la façon de traverser la crise, et même s’il se termine dans une ambiance de désert apocalyptique, il laisse entendre qu’il y aura une suite, une nouvelle vie. Deux suggestions ressortent en particulier :

Il est recommandé au rêveur de prendre soin du féminin en lui, symbolisé par cette amie avec qui il s’abrite. Il s’agit, dans le désastre qu’il traverse, de prendre soin de ses sentiments, de sa sensibilité – il lui est suggéré de la prendre par la main et de l’emmener à l’abri. Il importe aussi, sans doute, qu’il reste en relation avec des femmes, mais plus à ce point sur le mode amical qu’amoureux.

Le rêveur est aussi prévenu que la crise sera longue et le poussera dans ses limites, à l’extrême de sa capacité d’endurance. Il lui est suggéré de prendre soin de cette capacité en s’économisant, et pour cela d’entrer en demi-sommeil, c’est-à-dire de tout mettre en veilleuse. Ce n’est pas le temps de faire des projets ou de s’extérioriser ; au contraire, le rêveur doit se protéger. Il s’agit donc de s’ancrer dans l’instant présent pour traverser la fin du monde pas à pas...

Mais surtout, le rêve invite le rêveur à se responsabiliser dans ce qui arrive, c’est-à-dire à éviter de s’enfermer dans le rôle de la victime. Il savait ce qui allait arriver, qu’une tempête approchait, mais il l’avait oublié c’est-à-dire que les indices qui auraient pu lui mettre la puce à l’oreille étaient retombés dans l’inconscient. Il le savait inconsciemment, ou si l’on veut ergoter : l’inconscient le savait pour lui. On ne trompe pas l’inconscient. Il y avait eu des indices, ne serait-ce bien souvent dans le non-verbal, et cela ne lui avait pas échappé à un certain niveau de perception, cependant il n’avait pas considéré l’information, elle n’était pas parvenue à sa conscience et il n’avait donc pas pris de mesures de protection adéquates.

Il y a là toute une leçon de vie, et de conscience. On a établi que le système nerveux traite 4 millions de bit d’information par seconde, mais la conscience en traite 2 mille bit dans la même seconde. C’est une métaphore informatique pour dire que le rapport entre ce que la psyché capte de l’extérieur et ce dont nous tirons parti consciemment est de l’ordre du carré. Le cerveau agit essentiellement, semble-t-il, comme un filtre qui écarte ce qui n’entre pas dans les histoires qu’il se raconte, tant que cela n’atteint pas un seuil où il doit intégrer le fait nouveau. Si on veut se prémunir de ce genre de mésaventure, il faut prêter attention aux moindres ressentis, aux tout petits malaises et sentiments d’inadéquation. Mais surtout, il faut être conscient qu’on peut se raconter des histoires, vivre dans une illusion ; pour moi, dans la suite de Richard Moss, la méditation est l’art d’écarter les histoires pour être entièrement présent à toutes les impressions, tout ce qui, venant de l’extérieur ou de l’intérieur, veut devenir conscient.

On peut se demander comment le rêveur a pu négliger une telle information dans le rêve, et cela signale qu’en fait, l’inconscient voyant arriver la tempête avait accepté que la conscience y soit exposée. Il n’a pas jugé bon de l’alerter par un cauchemar significatif à un moment décisif. On pourra donc dire que cette catastrophe entrait dans les plans du Soi comme on aurait dit en un autre temps que c’était la volonté divine. Mais qu’est-ce que le Soi peut rechercher dans de tels cataclysmes ? On retrouve cette image dans nombre de traditions, qui veut que pour devenir pleinement adulte (psychologiquement), il faut à un moment passer par le feu, tout perdre... et il était clair que le rêveur était dans ce passage. Mieux, cela confère une force, et c’est justement la capacité de résilience : « Ce qui ne tue pas rend plus fort », disait Nietzsche. Ayant tout perdu, on peut se permettre de tout risquer et de tout perdre à nouveau, car on sait qu’il y a une vie après la mort, une possibilité de renaissance.

Mais, finalement, le plus important est que cet étrange oubli dans le rêve suggère paradoxalement une attitude de responsabilité face à ce qui arrive : quelque chose en lui savait ce qui aller arriver ; il pouvait donc considérer qu’à un certain niveau, fut-ce inconscient, cela a été l’objet d’un choix, ne serait-ce que d’ignorer le danger. Un amour peut valoir le risque de s’y brûler les ailes. Plutôt que de se traiter d’idiot qui n’a rien vu venir ou de se morfondre en victime, ce peut être l’occasion d’honorer la beauté et la force de cette passion qui a jeté au milieu du feu de la transformation, et d’assumer, de ne surtout pas regretter d’avoir aimé. On reconnait bien là les jeux de l’anima, de la femme intérieure de l’homme qui se projette sur la femme réelle au point de la masquer – c’est un démon. Mais ses jeux, dit Jung, entrainent l’homme dans l’aventure de la vie.

La plus belle façon de conclure un jour une telle histoire, aurais-je aimé dire à mon rêveur avant qu’il ne reparte, c’est de faire un travail de pardon jusqu’à remercier la femme de lui avoir donné tant à aimer – on peut mesurer à l’ampleur de la catastrophe la grandeur et la force de l’amour. Il s’agit aussi dans ce cas de se demander pardon à soi-même de s’être mis dans un tel pétrin et de se remercier de se donner une telle occasion d’apprendre à différencier la femme rêvée, l’anima, de la femme réelle.

Il reste qu’à la fin du rêve, le rêveur est seul. Il cherche en vain l’amie qui l’accompagnait : il a perdu contact avec ses sentiments, sa sensibilité. Il ne trouve personne de vivant : il doit passer par une phase de mortification radicale, diraient les alchimistes. Il n’y a plus de végétation : les plantes symbolisent ce qui croit en nous – le rêveur doit passer par un temps d’arrêt où tout semble stérile. Mais surtout, il doit repartir seul dans la vie, assumer ce sentiment inévitable qui fait de la vie un désert.

Étienne Perrot décrivait fort bien cette réalité en l’élargissant à notre situation collective : « Les psychologues le savent bien, rejoignant en cela les alchimistes et mystiques, toute naissance doit être précédée d'une mort, le grain de blé doit pourrir pour donner du fruit. Les convulsions de notre époque préparent l'instauration d'un ordre renouvelé. Dans l'univers intérieur la nature a horreur du vide. Accepter le tableau sans fard de sa misère est déjà une démarche créatrice : dès ce moment le désert s'apprête à refleurir. »[1]

Une autre notion appartenant à la physique décrit finalement très bien ce qui se passe dans de tels moments. Ilya Prigogine a reçu le prix Nobel pour sa découverte des structures dissipatives. Celles-ci sont des structures ouvertes qui échangent de l’énergie avec leur environnement et maintiennent un équilibre interne. A la différence des autres structures qui s’effondrent sans rémission quand elles reçoivent trop d’énergie, par exemple au moment d’un choc, les structures dissipatives ont une capacité de réorganisation surprenante. Elles aussi s’effondrent en chaos quand l’apport d’énergie dépasse leur capacité d’absorption, mais c’est pour se réorganiser à un niveau supérieur de complexité qui leur permet d’intégrer encore plus d’énergie que précédemment. Elles évoluent par « transition de phase », c’est-à-dire qu’il y a une discontinuité chaotique entre deux niveaux d’organisation, et la structure résultante est alors capable d’absorber beaucoup plus d’énergie que la précédente.

La biologie et la psychologie se sont emparées de cette idée. Les organismes vivants et la psyché sont des structures dissipatives. La conscience manifeste cette capacité de réorganisation à des niveaux supérieurs après avoir absorbé un choc. Les transitions de phase se traduisent chez les êtres humains par leur maturation, qui les amène à envisager une perspective plus large et plus consciente que précédemment. Et finalement, il semble que le fameux éveil ne soit rien d’autre qu’une transition de phase[2] entre un niveau d’organisation primitif qu’on appelle « ego » et un autre niveau de conscience caractérisé par une plus grande quantité d’énergie. Mais pour y parvenir, il faut donc accepter de passer par le chaos et faire confiance à notre capacité de résilience, c’est-à-dire à la capacité qu’a la nature en nous de se régénérer. Il n’y a pas de meilleur guide que les rêves pour traverser de tels moments…


[1] In Etienne Perrot, "La voie jungienne et le temps présent", in Bulletin archive n°19, Groupe d'études CG Jung, Paris. Merci à Michèle Le Clech pour m’avoir fait connaître cette citation.
[2] Je dois cette idée à Richard Moss, qui en parle d’expérience…

dimanche 3 janvier 2016

Silence



En ce début d’année, je suis happé par le silence. 

Cela va avec la saison, l’hiver et son manteau blanc qui, ici à Montréal, recouvre tout. Les bruits extérieurs sont amortis, comme feutrés. Tout incite à rester en dedans, au chaud, dans un état proche de l’hibernation, favorable à la rêverie.

Le silence s’impose.

Comme un arrêt méditatif. Une interrogation ouverte.

Le tumulte de l’année écoulée s’éloigne. Il en reste quelque chose de douloureux. Des images terribles. La guerre dans Paris, et un peu partout sur notre belle planète. Notre maison commune est en feu. Et voilà qu’au pôle Nord, un 31 décembre, on aura eu une température supérieure au point de congélation. J’en reste sans voix.

Trop de maux. Trop de mots, peut-être...

Tout le monde semble avoir son avis à donner sur ce qui se passe, ce qu’il convient de faire. Les opinions s’entrechoquent. Loin d’apporter une solution, elles font partie du problème : chacun, moi y compris bien sûr, y va de son analyse avec ses peurs et ses convictions, sa certitude d’avoir raison. Et pourtant, l’honnêteté ne commanderait-elle pas de se taire et de revenir en soi plutôt que d’ajouter à la cacophonie ambiante ? 

C'est le temps d'incuber un rêve, de méditer.

Je vous souhaite une excellente année 2016, et pour vous dire mon vœu, je laisse le dernier mot au poète (Christian Bobin) :

« Il n'y a rien à trouver dans cette vie que le « oui » qui définitivement l'enflamme. »

mercredi 16 décembre 2015

Le rêve du temps

Salvador Dali - Persistance de la mémoire
Dans Les Iroquois et le rêve chamanique, un livre que je recommande tout particulièrement, Robert Moss raconte que lorsqu’il avait neuf ans, il a été opéré d’urgence pour une appendicite aigüe et que les médecins ne donnaient pas cher de sa peau. L’un d’eux avait prévenu sa mère qu’elle ferait mieux d’accepter l’idée de le perdre, qu’il ne s’en sortirait probablement pas. Sous anesthésie, Robert a fait un étrange voyage qui l’a amené sous terre, dans un autre monde où il a vécu une vie entière, dédiée au rêve. Quand il est mort dans ce monde, après être devenu un père et un grand-père, son corps a été placé sur un bûcher funéraire et Robert a voyagé avec la fumée pour revenir dans le corps torturé de douleurs d’un enfant de neuf ans à Melbourne. Il a continué à faire d’étranges rêves…

Dans l’un d’eux, un jeune Grec lui a expliqué que la véritable connaissance ne peut s’acquérir que par anamnesis, c’est-à-dire en se souvenant de ce que nous savions au niveau de l’âme avant de nous incarner. Jung a en effet souligné qu’il semble que l’inconscient ait un savoir absolu, mais qu’il soit difficile d’accès, car hors du temps. En grec ancien, la vérité est aletheia, où a est privatif et letheia signifie « oubli » : la vérité est donc ce qui ressort quand on arrête d’oublier. Cet oubli, c’est aussi ce que l’Orient désigne comme avidya, ignorance ou inconscience, errance. Et c’est en effet un des intérêts des rêves que de nous aider à nous « souvenir de qui nous sommes » – certaines personnes, quand elles découvrent le travail des rêves, ont l’impression de revenir « chez elles », au contact de ce savoir absolu qui se révèle en outre vivant, avec qui on peut apprendre à dialoguer.

Le jeune Robert a reçu un jour une autre visite intrigante en rêve : il s’agissait d’un gros homme aux cheveux blancs qui ressemblait à un oncle gentil. Il l’assura qu’il allait passer au travers de ses problèmes de santé. Il ajouta : « Cela peut sembler étrange, mais un jour viendra où les gens non seulement écouteront tes rêves mais seront très intéressés à les entendre. » Le vieil homme lui a demandé quelque chose de bizarre : il voulait que Robert mette du sel et du poivre sur ses crêpes la prochaine fois que sa mère l’emmènerait au café pendant une après-midi de magasinage. Robert s’est exécuté et a conservé l’habitude de saler et poivrer ses crêpes. Ce n’est que bien des années plus tard qu’il a reconnu le vieil homme, en se regardant dans le miroir. Et en effet, les rêves de Robert Moss et le travail qu’il en fait , en particulier avec la restauration des anciennes pratiques des « peuples du rêve » qu’étaient les Iroquois et les Hurons, sont un trésor pour qui s’intéresse à ces sujets.

J’ai vécu pour ma part un « choc temporel » similaire à celui qu’il décrit quand il a reconnu le vieil homme dans le miroir, mais ce n’était pas lié à un rêve. Je revenais d’une retraite de méditation où j’avais travaillé sur le koan « Qu’est-ce que la vérité ? ». J’avais le sentiment d’avoir atteint une limite avec cette question et de ne pas arriver à la franchir. De retour chez moi, je prenais quelques notes sur le déroulement de la retraite quand je me suis souvenu brutalement d’une version apocryphe du Tao-të-king que j’ai lue il y a plus de 30 ans, dont les premiers mots s’étaient alors gravés dans mon esprit :

« La vérité est ce qui est.
Ne pas la reconnaître, c’est ne pas être. »

Soudain j’avais ma réponse, le koan était traversé par une évidence lumineuse. Je connaissais la réponse, mais ce qui était troublant, c’était de réaliser que je l’avais toujours eue, et que d’une certaine façon, j’avais eu la réponse avant d’avoir la question. Or, maintenant que j’avais la question, tout prenait sens – tout le chemin parcouru pour parvenir à la compréhension entière de cette phrase lue aux alentours de mes quinze ans. Cette lecture m’avait alors jeté dans une quête spirituelle ; celle-ci venait de prendre fin. Pendant quelques heures, mon sens du temps a été complètement perturbé : il me semblait évident qu’il n’y avait qu’un instant présent à partir duquel tout se déployait en permanence avec des liens de sens, et non une séquence linéaire d’événements disjoints, reliés seulement par des jeux aveugles de causes et d’effets.

Bien sûr, il n’y avait rien là du point de vue rationnel qui mérite tout ce branle-bas, pas même une coïncidence signifiante, mais tout au plus la décharge de tension d’un esprit surchauffé par l’effort requis dans le travail du koan. Je ne pose pas pour ma part de séparation en dur entre les rêves nocturnes et une vision, un envahissement de l’inconscient ou un état altéré de conscience. Plus tard, j’ai trouvé une certaine similarité entre ce que j’ai vécu alors et l’expérience rapportée par Jill B. Taylor[1] : cette neurologue a été le témoin attentif de l’effondrement de son propre cerveau gauche, et décrit comment sa perception de ce que nous appelons la réalité en a été complètement bouleversée. J’en ai tiré la conclusion consolante pour tous les chercheurs spirituels que nous connaitrons tous l’éveil au plus tard au moment de la mort, quand le filtre qu’est notre cerveau tombera en carafe. Alors, notre conscience sera libre de toute limitation...

Je mesure le danger que j’ai encouru : de rester fixé dans une telle perception de la réalité sans l’intégrer peut conduire à l’hôpital psychiatrique – la frontière entre l’émergence spirituelle et le problème de santé mental reste incertaine tant qu’on n’a pas intégré l’immensité accessible au-delà de l’ouverture dans le quotidien. Pour moi cela reste un accident souriant dont ma notion du temps ne s’est jamais bien remise car ce dernier s’est révélé, en s’effondrant, être une simple construction mentale. Il m’en est resté un sens de l’éternité au cœur du temps : il est pour moi désormais évident que ce dernier est comme une rivière dans laquelle nous pouvons plonger, ou que nous pouvons contempler de la rive, sans nous laisser emporter…

La physique a beaucoup de choses intéressantes à dire sur le mystère du temps. Je suggère en particulier la lecture d’Etienne Klein. Einstein a mis en lumière (c’est le cas de le dire) la relativité du temps : il n’y a pas de temps absolu. L’écoulement du temps dépend de la vitesse de l’observateur. Ainsi, nous avons la preuve qu’une personne qui voyagerait dans l’espace à une vitesse proche de celle de la lumière vivrait l’expérience dont parlent nombre de contes de fées, quand le héros visite l’Autre Monde : en revenant sur terre après quelques années, elle constaterait que plusieurs générations se seraient écoulées.

Mais c’est la cosmologie qui nous donne la compréhension selon moi la plus éclairante de la nature du temps. En effet, selon celle-ci, le temps a commencé avec le Big Bang – il est impossible d’interroger ce qui se passait « avant » cette explosion initiale de lumière car cela n’a aucun sens. Il est aussi physiquement certain que le temps disparaitra quand l’univers se résorbera dans un trou noir. Cela nous permet de comprendre l’intuition prodigieuse des anciens rishi hindous qui voyaient la création et la disparition de l’univers comme étant l’inspire et l’expire d’une respiration divine.

Je vous invite à prendre un moment pour méditer cette image : il y a une similarité de nature entre notre respiration, la façon dont nous émergeons du sommeil et y retournons, la naissance et la mort, et finalement donc l’émergence de l’univers et sa résorption. En respirant en conscience, nous pouvons nous accorder à ce rythme.

La conscience de ce rythme emmène au-delà du temps.

En contrepoint des affirmations de la physique, il peut être éclairant de nous arrêter un instant sur le récit des origines du monde par les aborigènes australiens. Ceux-ci, comme la plupart des peuples de culture chamanique, expliquent que rien ne se concrétise dans ce que nous appelons « la réalité » qui n’ait d’abord été rêvé. Le domaine de la matérialité physique n’est pour eux qu’un rêve solidifié dans lequel nous nous rencontrons, mais le cœur du réel est ce qu’ils appellent « le temps du rêve ». C’est dans ce « temps » hors temps que sont les ancêtres qui ont appelé chacun(e) d’entre nous dans l’existence, avec chacun(e) un talent et un rôle particulier à jouer.

Le modèle que les Vrais Hommes, comme se désignent eux-mêmes les aborigènes australiens, proposent du Réel ressemble à celui que la psychologie des profondeurs a élaboré de la psyché. A la surface règne l’illusion d’une réalité solide et continue dans laquelle nous serions séparés – c’est le domaine de l’espace et du temps. Plus on descend dans les différentes couches du Rêve, plus il devient évident que la séparation est illusoire et que nous sommes les expressions uniques d’une réalité Une. Quand on parvient au centre (mais qui donc y parvient ? :-), il n’y a plus de temps mais seulement un savoir absolu, pour reprendre les termes de Jung, dans l’éternité. C’est ce que nous pouvons appeler, avec la tradition orientale, le Soi, Cela qui est.

Tout cela peut sembler n’être que des spéculations dépourvues de toute application pratique. Cependant Robert Moss nous entraine encore plus loin dans les méandres du temps du rêve quand il raconte qu’à partir d’un certain point, il a commencé à rêver à une femme qui lui parlait une langue inconnue. Après quelques temps, il a découvert qu’elle s’exprimait en ancien mohawk et il a pu traduire ses messages. C’était une rêveuse huronne qui vivait il y a 500 ans et qui était chargée de se projeter dans le futur pour essayer de savoir ce qu’il adviendrait avec ces Visages Pâles dont on entendait alors parler, qui se rapprochaient. Les Iroquois utilisaient des rêveurs pour préparer leurs expéditions de chasse et de guerre, et ils ont su déjouer toutes les embuscades…

Un autre livre soulève des questions intéressantes sur le temps du rêve. Il s’agit du témoignage d’un anthropologue, Hank Wesselman, sur les étranges aventures oniriques qu’il a vécues quand il est allé vivre à Hawaï. Il a commencé à tomber à l’occasion dans une sorte de transe de l’ordre du voyage chamanique, qui l’a amené finalement dans la peau d’un de ses descendants dans 5 000 ans. Ce dernier, Nainoa, fait partie d’un clan hawaïen qui s’est établi sur la côte Est de l’Amérique du Nord. Wesselman est témoin de sa vie, de l’intérieur : il voit par ses yeux, entend par ses oreilles. Or Nainoa est envoyé à la recherche d’indices sur ce qui a pu arriver aux anciens Américains qui ont disparu il y a bien longtemps, dont on retrouve les anciennes cities, des ruines où les hommes de ce temps récupèrent des artefacts. C’est la seule façon pour eux de se procurer du métal, car sur le plan technologique, on a perdu jusqu’à la capacité d’extraire du minerai.

À partir de ce point de départ s’engage une quête passionnante que raconte donc L’homme qui marchait avec les esprits. Je ne vous en dis pas plus car l’essentiel pour mon propos est posé et je vous invite à lire ce livre, ne serait-ce que comme un roman. À l’appui du récit de Wesselman, il nous faut considérer aussi les visions que rapportait le médium Edgar Cayce d’un futur relativement proche, malheureusement compatible avec ce que décrit Wesselman, et qui n’est que le pire des scénarios envisagés par nos climatologues. Cayce a été un phénomène dont les lectures sont à considérer de près par tout sceptique qui s’interroge sincèrement sur les capacités de la psyché. Il a raconté ainsi qu’il fit à un moment un rêve très étrange dans lequel il s’était réincarné vers l’année 2 100 au Nebraska. La mer couvrait toute la partie ouest du pays et il habitait une ville côtière :

« Je portais un curieux nom de famille. Dés mon plus jeune âge, je déclarai que j'étais Edgar Cayce, qui avait vécu deux cents ans plus tôt. Des hommes de science, chauves, avec de longues barbes et portant d'épaisses lunettes, me mirent en observation. Ils décidèrent d'aller visiter les endroits où je prétendais avoir vécu, au Kentucky, en Alabama, à New York, au Michigan et en Virginie. Je les accompagnais dans ce voyage. Nous étions partis dans un long bateau volant métallique, en forme de cigare, qui se déplaçait à très grande vitesse. La mer recouvrait une partie de l'Alabama; Norfolk était devenu un immense port de mer. New York avait été détruit, soit par la guerre, soit par un tremblement de terre et avait été rebâti. Le pays était couvert d'entreprises industrielles. La plupart des maisons étaient en verre. Plusieurs preuves de l'existence et de l'œuvre d'Edgar Cayce purent être retrouvées et rassemblées. Le groupe de savants rallia le Nebraska en emportant ces documents pour les étudier. »

A l’heure de la COP 21 et tandis que devient de plus en plus tangible ce que Wesselman a appelé « la faillite de nos dirigeants », cela fait froid dans le dos, n’est-ce pas ? Envoyons une pensée d’amour à tous nos descendants, qui auront à subir les conséquences de notre stupidité collective. Ce n’est cependant pas tant le contenu de ces visions qui m’intéresse ici que ce que ces phénomènes laissent penser de la nature du temps et de la psyché. D’une certaine façon, nous pouvons saisir au travers de tels récits que tous les futurs coexistent dans une dimension qui est donc au-delà du temps, et à laquelle ce mystère que nous appelons le rêve donne accès.

Je n’ai pas de conclusion définitive de ces réflexions à vous proposer car une conclusion serait encore une façon de refermer les questions ici ouvertes. Je préfère, tandis que nous approchons de la fin de cette année 2015, vous inviter simplement à méditer les mots des Dialogues avec l’Ange pour la célébration du Nouvel An 1944, qui élargissent encore la perspective :

« -Alpha – Oméga – Oméga – Alpha.
L’HOMME CRÉÉ EST SITUÉ ENTRE LE COMMENCEMENT ET LA FIN.
L’HOMME CRÉATEUR SE SITUE ENTRE LA FIN ET LE COMMENCEMENT.
La fin de l’an passé est commencement du nouveau.
La fin du monde passé est commencement du Nouveau.
Le miracle est entre Oméga et Alpha.
Depuis les temps les plus reculés,
L’homme fête ce qui ne peut se fêter.
La porte de la voie étroite est : Oméga - Alpha.
Celui qui désire la franchir dans le temps
avec son corps, entre dans la mort.
Celui qui la franchit en esprit, hors du temps,
entre dans l'éternité.
Un an commence – il se termine.
Une nouvelle année commence,
Mais pas la même, une autre.
Peux-tu mesurer le temps entre Oméga et Alpha ?
L’instant est passé – un nouveau commence.
Entre les deux il n’y a pas de temps.
L’éternité est là entre les deux. »

Dialogues avec l’Ange, entretien 28 – 31 décembre 1943.


[1] Voir sa conférence TED : https://www.ted.com/talks/jill_bolte_taylor_s_powerful_stroke_of_insight (sous-titres en français)

mardi 1 décembre 2015

Question décisive


Si nous ne devions retenir ou lire que quelques pages de toute l’œuvre de Carl Jung, je suggèrerais que ce soient celles qui, dans Ma vie, suivent son commentaire des deux rêves majeurs que j’ai présentés dans l’article le méditant qui me rêve. Dans le premier de ces rêves, Jung vit des OVNI venir vers lui et fut fort surpris de constater qu’il semblait qu’un de ces engins le projetait, comme si lui, Carl Jung, était un personnage de cinéma sur un écran. Dans le second, il découvrit un yogi en méditation qui avait son visage et le rêvait. Il se réveilla en pensant : « Ah ! Par exemple ! Voilà celui qui me médite. Il a un rêve et ce rêve, c'est moi. Je savais que quand il se réveillerait, je n'existerais plus. » Jung explique ensuite que ces rêves éclairent « les questions les plus difficiles » qui tiennent aux relations entre « l’homme intemporel », le Soi, et l’homme terrestre pris dans le temps et l’espace, le moi. Et il poursuit sa réflexion…

Je vous livre celle-ci dans son intégralité (en gras ci-dessous) avec quelques commentaires pour une explication de texte à saveur non-dualiste.

« Les deux rêves tendent au renversement total des rapports entre la conscience du moi et l’inconscient, pour faire de l’inconscient le créateur de la personne empirique. Le renversement indique que, du point de vue de « l’autre côté en nous », notre existence inconsciente est l’existence réelle et que notre monde conscient est une espèce d’illusion ou une réalité apparente fabriquée en vue d’un certain but, un peu comme un rêve qui, lui aussi, semble être la réalité tant qu’on s’y trouve plongé. Il est clair que cette conception du monde a beaucoup de ressemblance avec la conception du monde oriental, dans la mesure où celui croit à la Maya. »

Rappelons que lorsqu’il est question de notre existence inconsciente, Jung parle simplement de la dimension de notre existence dont nous ne sommes pas conscients, qui est hors du champ de notre conscience. Le préjugé le plus commun vis-à-vis de l’inconscient est qu’il serait inconscient… mais c’est un contre-sens : nous avons beaucoup d’éléments de preuve, à commencer par les rêves, qui permettent de penser que l’inconscient est conscient, ou qu’il y a une conscience dans notre inconscient. En Orient, celle-ci est désignée comme la Conscience des Profondeurs et nombre d’indices laissent penser que cette conscience est plus consciente que nous ne le sommes nous-mêmes, ou encore que notre conscience ordinaire se compare à celle-ci comme une lampe électrique au soleil.

Jung parle ici d’un renversement radical de perspective. Nous croyons généralement que la réalité est ce dont nous sommes conscients, et que « l’autre côté de nous » est peuplé de fantasmagories. Mais qu’est-ce qui est réel ? J’ai exploré cette question en interrogeant la réalité du rêve. Au fond, ces lignes témoignent de ce que Jung a vécu ce qu’on peut clairement désigner comme un éveil, c’est-à-dire une sortie de l’illusion de la Maya.

« La totalité inconsciente me parait donc être le véritable spiritus rector, l’esprit directeur, de tout phénomène biologique et psychique. Elle tend à la réalisation totale, donc, en ce qui concerne l’homme, à la prise de conscience totale. La prise de conscience est culture au sens le plus large et, par conséquent, la connaissance de soi est l’essence et le cœur de ce processus. Il est indubitable que l’Orient attribue au Soi une valeur « divine » et que, selon la vieille conception du christianisme, la connaissance de soi est la route qui conduit à la cognitio Dei, à la connaissance de Dieu. »

En quelques phrases, Jung pose ici l’essentiel de la démarche. D’abord, il énonce le fait qui veut que c’est  le Soi, la totalité qui englobe le conscient et l’inconscient, qui dirige notre vie, et non le moi. Il se montre prudent en évitant d’inclure la réalité physique dans le champ d’action du Soi. Il a cependant consacré la dernière décennie de son existence à étudier les relations entre la psyché et la matière pour envisager la conclusion qu’il s’agit là de deux aspects d’une même réalité, deux faces d’une même pièce. Il indique ensuite quel semble être le but du Soi dans ce processus : c’est la réalisation de la totalité psychique et, en ce qui concerne l’être humain, c’est la conscience totale. Et il établit ainsi la connexion entre la psychologie des profondeurs et l’approche mystique en rappelant que la connaissance de soi conduit à la connaissance de Dieu.

Jung sort ensuite de sa réserve de psychologue pour se faire enseignant spirituel :

« Pour l’homme, la question décisive est celle-ci : te réfères-tu à l’Infini ? Tel est le critère de sa vie. C’est uniquement si je sais que l’illimité est l’essentiel que je n’attache pas mon intérêt à des futilités et à des choses qui n’ont pas une importance décisive. Si je l’ignore, j’insiste pour que le monde me reconnaisse une certaine valeur pour telle ou telle qualité, que je conçois comme propriété personnelle : « mes dons », ou « ma beauté » peut-être. Plus l’homme met l’accent sur une fausse possession, moins il peut sentir l’essentiel, et plus il manque de satisfaction dans la vie. Il se sent limité parce que ses intentions sont bornées, et il en résulte envie et jalousie. Si nous comprenons et sentons que, dans cette vie déjà, nous sommes rattachés à l’infini, désirs et attitudes se modifient. Finalement, nous ne valons que par l’essentiel, et si on n’y a pas trouvé accès, la vie est gaspillée. Dans nos rapports avec autrui, il est, de même, décisif de savoir si l’infini s’y exprime ou non. »

Jung brise ici les chaînes de l’identification au moi. Il évite aussi le piège de la discussion théologique du Dieu qu’il vient d’évoquer dans le paragraphe précédent pour pointer directement vers l’Infini. Richard Moss dit en écho que « Dieu est un concept transitionnel vers l’Infini », comme le linge imprégné de l’odeur de sa mère est un objet transitionnel qui permet à un enfant de se sentir relié à elle. L’Infini est notre mère, pourrait-on dire, du ventre duquel nous ne cessons de naître en chaque instant, et « Dieu » notre doudou. Le problème avec l’Infini, c’est qu’il est infini : il ne tient pas dans nos petites boîtes conceptuelles. Jung nous interroge : y-a-t-il une place pour l’Infini dans ta vie ? Si oui, c’est qu’elle débouche en quelque part dans l’illimité et donc dans l’Ouvert, dans l’indéfini où tout est possible, où l’existence est une aventure créatrice. Si non, c’est que cette existence est réduite à une définition finie d’elle-même : c’est une absurdité manipulable par quelques mots avec lesquels on croit en avoir fait le tour. Alors, nous nous accrochons bien logiquement à des fétus de paille qui nous donnent l’impression d’exister, d’être quelque chose de solide et de bien défini, d’être un autre que l’Infini[1].

Dans les expressions « mes dons » ou « ma beauté », le problème ne tient pas aux dons ou à la beauté, mais à l’adjectif possessif. L’investigation essentielle est toujours la même : qui est ce moi qui possède les dons ou la beauté ? Qui dit cela ? Qui s’interroge ? Non content d’emboiter subtilement le pas au Vedanta, Jung paraphrase Socrate qui aurait dit : « Une vie examinée ne mérite pas d’être vécue » en nous mettant en garde : « Nous ne valons que par l’essentiel, et si on n’y a pas trouvé accès, la vie est gaspillée ».

« Mais je ne parviens au sentiment de l’illimité que si je suis limité à l’extrême. La plus grande limitation de l’homme est le Soi; il se manifeste dans la constatation vécue du : « Je ne suis que cela ! » Seule la conscience de mon étroite limitation dans mon Soi me rattache à l’illimité de l’inconscient. C’est quand j’ai conscience de cela que je m’expérimente à la fois comme limité et comme éternel, comme l’un et comme l’autre. En ayant conscience de ce que ma combinaison personnelle comporte d’unicité, c’est-à-dire, en définitive, de limitation, s’ouvre alors à moi la possibilité de prendre conscience aussi de l’infini. Mais seulement pour cela. »

Après avoir énoncé le dépassement du moi, Jung amène ici l’antidote à l’inflation spirituelle qui menace le chercheur quand il a compris qu’il ne saurait s’identifier à aucune des représentations que fabrique le mental. Ce dernier risque fort de tourner en rond dans le dernier piège que le mental peut lui tendre en répétant « je suis la Conscience », « je suis Cela » (tat twam asi). Nul ne saurait le démentir mais comme toute vérité qui se formule conceptuellement, celle-ci est partielle et incomplète sans son opposé : et je suis (aussi) cet être limité dans l’espace et le temps, qui ne comprend pas grand-chose et finalement ne sait rien, qui tremble devant l’inconnu et se cramponne à des colifichets mentaux. « Le Soi est notre plus grande limitation » car il nous impose une certaine existence dans une forme nécessairement finie : nous avons les yeux d’une certaine couleur, nous venons tous de quelque part, etc. Ce n’est que lorsque nous expérimentons pleinement la limitation de notre humanité que nous avons une intuition claire de l’Illimité qui lui donne un contexte, qui fonde son existence.

Dozen disait : « En acceptant ses limites, on devient sans limites. »

Les propos de Jung sont ici éclairés par la compréhension que rapporte un éveillé contemporain, Satyam Nadeen, dans son livre De la prison à l’éveil que je recommande tout particulièrement. Satyam est parvenu à la libération en prison, et il en a tiré une conclusion fort intéressante : notre existence serait régie par ce qu’il appelle l’équation « limitation-liberté ». Dans cette vision, la Source illimitée (le Soi) a choisi de s’incarner dans la conscience humaine pour expérimenter la seule chose qu’elle ne connait pas dans son infinité : la limitation. C’est dans la mesure où nous acceptons de jouer le jeu (lîla) de la limitation que s’ouvre une autre perspective. Cette compréhension explique fort bien l’insistance de nombreuses voies spirituelles sur l’ascèse, la nécessité de la nuit noire de l’âme, et enfin pourquoi les personnes en fin de vie ont souvent des expériences d’ouverture spirituelle – peut-on être plus limité que dans la souffrance et devant la mort ? C’est alors, au-delà du désespoir[2], que survient ce qu’on appelle à juste titre « la grâce ». Mais alors on réalise qu’elle a toujours été là, qu’elle nous attendait patiemment en sachant pertinemment que tôt ou tard, nous serons au bout de notre rouleau.

Il faut noter enfin que quand Jung parle de « l’illimité de l’Inconscient », il ne se lance pas dans une nouvelle théologie au centre de laquelle il y aurait un dieu nommé « inconscient » dont on pourrait discuter à perte de vue. Il dit simplement que notre ignorance, ce qui est hors de notre champ de conscience et ce qui transcende nos catégories, est infinie, et il signale que cet « illimité » est vivant, qu’il vit en nous. Ou plutôt, que nous vivons en lui… comme des poissons dans l’eau.

« À une époque qui est exclusivement orientée vers l’élargissement de l’espace vital ainsi que vers l’accroissement, à tout prix, du savoir rationnel, la suprême exigence est d’être conscient de son unicité et de sa limitation. Or unicité et limitation sont synonymes. Sans conscience de celle-ci, il ne saurait y avoir de perception de l’illimité – et conséquemment aucune prise de conscience de l’Infini –, mais simplement une identification tout à fait illusoire à l’illimité qui se manifeste dans l’ivresse des grands nombres et la revendication sans bornes des pouvoirs politiques.

Notre époque a mis tout l’accent sur l’homme d’ici-bas, suscitant ainsi une imprégnation démoniaque de l’homme et de tout son monde. L’apparition des dictateurs et de toute la misère qu’ils ont apportée provient du fait que les hommes ont été dépouillés, par la courte vue des gens qui se voulaient trop intelligents, de tout sens de l’au-delà. Comme celui-ci, l’homme est devenu la proie de l’inconscience. »

Plus de cinquante ans après que ces mots ont été écrits, nous vivons cette époque formidable où même les téléphones sont dits intelligents. Bientôt, ce seront nos machines à laver et nos voitures qui afficheront cette prétention à l’intelligence, et l’être humain sera l’idiot de la famille. Et bien rares, hélas!, sont ceux qui s’émeuvent de l’insulte qui est faite à l’esprit de l’homme en le comparant à de vulgaires machines et en entretenant le fantasme que nous saurons créer de la conscience à partir de circuits imprimés. Jung nous met en garde, déjà, contre ces gens qui se voudraient tellement intelligents qu’ils croient avoir tout compris, que ce soient des scientifiques réducteurs de tête ou des politiciens qui détiennent la vérité. En mettant l’accent sur le savoir rationnel et la volonté de puissance, nous nous sommes collectivement coupés de l’au-delà de nos existences, de « l’autre côté en nous » qui leur donne sens et valeur. Le remède, nous dit Jung, est l’individuation, c’est-à-dire la nécessité d’assumer l’unique que nous sommes chacun(e) hors de toute définition collective.

Étant uniques, nous sommes limités à nos particularités individuelle. Nous ne pouvons prétendre à l’universalité : notre vérité est nôtre, mais non nécessairement celle d’un autre, et nous ne la trouverons pas chez autrui – il va falloir partir à sa recherche en nous-mêmes. Il n’est dès lors plus rien pour nous justifier ou nous donner l’illusion d’être plus dans la vérité qu’un autre, c’est à chacun de vivre sa vérité et de l’assumer jusqu’au bout. Le motto « Deviens qui tu es », qui traverse l’Histoire de Pindare jusqu’à Nietzsche en passant par Saint-Augustin, reprend avec Jung sa signification socratique en résonance avec le « Connais-toi toi-même » : c’est en apprenant à se connaitre soi-même qu’on débouche tôt ou tard dans la connaissance de Soi.

« Alors que la tâche majeure de l’homme devrait être, tout au contraire, de prendre conscience de ce qui, provenant de l’inconscient, se presse et s’impose à lui, au lieu d’en rester inconscient ou de s’y identifier. Car, dans les deux cas, il est infidèle à sa vocation qui est de créer de la conscience. Pour autant que nous soyons à même de le discerner, le seul sens de l’existence humaine est d’allumer une lumière dans les ténèbres de l’être pur et simple. Il y a même lieu de supposer que, tout comme l’inconscient agit sur nous, l’accroissement de notre conscience a, de même, une action en retour sur l’inconscient. »

Ce dernier paragraphe résume les conclusions les plus importantes peut-être de tout le travail de Jung. D’abord, il énonce le fondement de ce qu’on peut considérer avec Edinger comme le nouveau mythe qui a pris forme dans l’œuvre de Jung : la vocation de l’homme, son rôle dans l’univers, est de créer de la conscience. Il sort ici de sa réserve de psychologue pour poser un important axiome spirituel qui attribue la valeur suprême à la conscience :

« Pour autant que nous soyons à même de le discerner, le seul sens de l’existence humaine est d’allumer une lumière dans les ténèbres de l’être pur et simple. »

La phrase suivante est encore plus lourde de conséquences. Jung dit qu’il a de bonnes raisons de penser que l’accroissement de notre conscience a un effet sur l’inconscient. Non pas seulement notre inconscient personnel, mais l’inconscient collectif qui nous relie tous de l’intérieur. Cette affirmation implique que le mieux que nous puissions faire pour répondre à un conflit dans notre inconscient familial ou dans le monde est de prendre la responsabilité intérieure de ce conflit et le régler en nous-mêmes en comptant sur le fait que cela a en retour une action sur l’inconscient collectif à l’origine de ce conflit. Dans les mots de Jung, croître en conscience est ainsi « le service que nous pouvons rendre à Dieu », à l’Infini. C’est pour cela sans doute que l’Orient dit que lorsqu’un Bouddha s’éveille, c’est tout l’Univers qui frémit d’aise et grandit en conscience.


[1] « Un sans second », nous dit la tradition de l’Advaïta Vedanta.
[2] « Au-delà du désespoir » est le titre d’un livre remarquable du philosophe André Comte-Sponville, où il témoigne de ses échanges avec Swami Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins.

samedi 21 novembre 2015

Pas de mots


Il y a des moments de vie, comme cela, où il n'y a pas de mots. Au-delà du chagrin, des larmes et de la colère, il y a le silence qui semble s'imposer comme seule façon de traverser le deuil sans ajouter à la cacophonie ambiante. Et puis du silence viennent quelques mots...

J'ai déjà dit (presque) tout ce que j'avais à dire ici après l'attentat qui a frappé Charlie.

Paris... c'est chez moi, c'est ma ville. Je l'ai quittée il y a longtemps, et j'y reviens toujours, comme à une amante de jeunesse. Au-delà de Paris, je suis solidaire de toutes les victimes de la guerre qui est en train d'incendier notre maison commune, cette petite boule bleue de la banlieue de la Voie Lactée qu'on appelle "la terre", de la même façon que les peuples qui se croient seuls au monde se désignent comme "le peuple". Je pense à Beyrouth, à Bamako, à Bagdad martyrisée, à Alep et Damas, au Soudan et à Gaza, à l'Afghanistan et à la Syrie...

Je ne désigne pas de coupables dont je pourrais me couper, comme s'ils n'étaient pas comme moi simplement humains : il n'y a que souffrances qui se propagent comme un feu de forêt, d'arbre en arbre, d'être en être, jusqu'à ce qu'il y ait assez de conscience pour arrêter de répandre le mal qui fait mal. Ce n'est pas avec des bombes qu'on règlera les problèmes créés par des bombes. « Aucun problème ne peut être résolu sans changer le niveau de conscience qui l'a engendré" disait Einstein. Il ajoutait : « La folie, c'est de se comporter de la même manière et d'attendre un résultat différent »

Ne soyons pas fous, mes amis...

Si les événements tragiques dont nous avons été témoins il y a une semaine peuvent prendre sens, je forme le vœu que ce soit dans la prise de conscience que partout, ce sont nos frères et nos sœurs, nos fils et nos filles, qui tombent sous les balles, qui meurent sous les bombes, et que nous avons l'urgent devoir d'arrêter cette folie. Il n'est qu'une seule façon d'y parvenir et c'est de travailler chacune et chacun sur nous-mêmes pour faire la paix dans nos cœurs et nous ancrer dans l'amour qui enveloppe tout. 

Souvenons-nous de ce qu'écrivait Etty Hillesum en d'autres temps d'obscurité (1942) :  

« C'est la seule solution, vraiment la seule, Klaas, je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà ».

Puisque enfin c'est la France que nous aimons qui a été attaquée et plutôt que de céder au réflexe digne du cerveau d'une oie qui fait marcher au pas des musiques militaires, drapons donc nos âmes dans le bleu de la liberté qui ne baisse pas la tête, le blanc de l'égalité qui accueille toutes les facettes de l'humanité, le rouge de la fraternité qui ne dément pas !

Cela fait déjà beaucoup de mots qui sortent de mon silence. Mais ils ont pour vocation de s'effacer devant ceux des enfants de cette classe d'école primaire du Calvados à qui leur professeur demandait lundi : « qu'est-ce qui demeure après cette horreur, qu'elle n'a pas fait et ne fera pas disparaître ? ». Leur réponse tient dans cette image :


Pour conclure ce billet, je songe, comme à un baume offert par les profondeurs, à un rêve que rapportait Etienne Perrot dans Le péril nucléaire et que j'ai déjà cité dans un article sur la paix dans le cœur :

« Un cataclysme vient de s'abattre sur la terre, on ne précise pas lequel, peut-être est-ce une guerre, un séisme. L'humanité est plongée dans la souffrance et dans l'angoisse. Les grands s'agitent, les décisions pleuvent, mais la situation demeure sans issue. Dans un coin retiré, trois simples d'esprit sont accablés d'entendre les pleurs autour d'eux. Ils souffrent comme les autres, d'une souffrance qui dépasse leurs personnes, comme s'ils portaient sur leurs pauvres épaules le poids du monde en désarroi; mais que faire ? Ils sont tellement impuissants...

« Venez, dit l'un d'eux, entrons et asseyons-nous autour de la table, l'inspiration nous sera peut-être donnée. » Les voilà tous les trois assis autour de la pauvre table d'une pièce sombre. Une faible ampoule projette leurs ombres immobiles sur les murs. Ils restent là, la tête dans les mains, le front plissé, les coudes enfoncés dans la table, tous les trois serrés l'un contre l'autre et fondus en un seul par l'ardeur de la foi qui est dans leurs cœurs. Ils souffrent, ils cherchent sans parole, sans penser, à l'intérieur d'eux-mêmes, sans que rien de ce qui se passe à l'extérieur ne vienne troubler leur méditation silencieuse.

Cela a duré un très long temps et voilà qu'un matin, un jeune homme jaillit plein d'enthousiasme. Il crie, il chante, il embrasse les trois innocents étonnés et les entraîne dans une danse folle : « C'est fini ! Comment ? C'est grâce à vous et vous ne le saviez pas ? C'était de chaleur et uniquement de chaleur que les hommes avaient besoin pour que la paix revienne. Et c'est de cette concentration innocente, de cette immobilité active qui était la vôtre que cette chaleur est née. D'abord imperceptible, elle s'est intensifiée et rayonne maintenant par-delà les frontières, activée au fur et à mesure que votre recueillement se faisait plus intense. » »

Puissions-nous retrouver cette simplicité d'esprit et de cœur qu'ont les enfants et qui seule saurait sauver le monde de notre propre folie. Revenons au silence. 

Méditons ensemble.