dimanche 3 décembre 2017

Sacrée liberté


En quelques semaines, mon article "au-delà du polyamour" est devenu le billet le plus lu de ce blogue avec plus de 10000 lectures. J’avoue que cela m’a surpris, même si j’étais conscient de toucher à un sujet brûlant. J’ai reçu beaucoup de messages et j’ai eu le plaisir d’échanger avec des personnes de tous horizons. Mais j’ai craint aussi d’être mal compris et en particulier que l’on me prête de militer pour le polyamour. Or je ne milite pour rien – je n’aime guère ce mot qui de « militer » nous renvoie à la milice (en latin « militia ») et aux militaires. Mon propos était clair, je crois, pour qui s’est donné la peine de lire mon (long, j’en conviens) article jusqu’au bout : le polyamour est dans l’air du temps, une de ces questions incandescentes sur lesquelles nous sommes assis en vivant dans le présent, plus ou moins inévitable… mais il s’agit d’aller au-delà de ce qui pourrait ressembler à une nouvelle idéologie amoureuse qui fait malheureusement trop souvent l’économie de l’engagement pour interroger : notre amour, qu’il soit exclusif ou ouvert, est-il vraiment libre ?

Libre de nos conditionnements, libre de notre blessure affective ?

Je ne milite pour rien, donc, mais s’il faut rompre des lances, en ce qui me concerne, c’est pour la conscience et la liberté. Pas pour une idéologie, une religion, ou par exemple pour un tantrisme dévoyé qui justifie tout et n’importe quoi en niant ce qu’il y a de profondément humain dans l’attachement affectif. Mon postulat personnel est que tout est bon si on y met de la conscience, et tout est mauvais si on est inconscient de ce que l’on fait. Le papillonnage déguisé en polyamour dessert ce dernier par manque de conscience, en le confondant avec son ombre. La vraie question me semble toujours être la liberté, et par exemple la liberté de l’être aimé. La liberté est indissociable de l’amour, et réciproquement. Il se pourrait que ce soit deux noms que nous donnions à un même mystère.

Mais qu’est-ce donc que la liberté ?

Tout comme avec « amour », nous avons là un mot qui est employé à toutes les sauces au point que son sens se dilue dans le vide. Il y a là cependant une idée qui est au cœur de notre modernité, et par exemple de nos systèmes politiques avec le projet démocratique, de notre économie avec le néo-libéralisme, et de notre vision de l’existence d’homo occidentalis qui danse au bord du gouffre de la catastrophe écologique. Là où nos ancêtres du Moyen-Âge mettaient Dieu au centre de leur weltanschauung, nous mettons la liberté dont la proclamation ouvre notre Déclaration des Droits de l’Humain : il parait que nous naissons tou(te)s libres. On aimerait que cette liberté soit mieux partagée sur la planète, en particulier selon qu’on soit homme ou femme, riche ou pauvre, né(e) dans tel pays ou dans tel autre. Mais si l’homme moderne a donc une religion universelle, c’est bien celle de la liberté qu’il projette fréquemment dans sa voiture, dans son compte en banque ou dans sa façon de s’habiller, sans la vivre vraiment bien souvent : nous troquons généralement notre liberté contre la sécurité d’un salaire, d’un abri dans la structure collective. Nous faisons de la liberté un maître mot qui justifie tout et en particulier nos manquements à nous-mêmes ou aux autres. C’est aussi une marque de yoghourt[1] qui permet de vendre une idéologie ou un produit, et nous la confondons avec la possibilité de choisir, la réduisant ainsi au concept de liberté d’un mécanisme. Cela devient alors la liberté de choisir entre plusieurs marques de chips au supermarché…

Mais la liberté, c’est beaucoup plus que cela.

On pourrait dire, me semble-t-il, que la liberté est des noms de Dieu à notre époque, c’est-à-dire que c’est un concept limite qui désigne quelque chose de numineux à quoi s’attache la plus haute valeur. C’est une voie spirituelle, un chemin de croissance en conscience, une exigence radicale de notre temps. Il n’est pas facile du tout d’être libre. En fait, si, c’est très facile parce que c’est ce qui nous est le plus naturel, mais c’est ce qui fait que c’est aussi très difficile. Il faut oser la liberté, qui implique la solitude, l’insécurité, le courage de ne plus se raccrocher à rien de connu pour simplement être qui on est.

Vous l’aurez compris si vous suivez ce blogue, et en particulier si vous avez lu les articles que j’ai consacré à l’anarchie mystique[2], la liberté est une de mes obsessions favorites. À quoi peuvent nous servir les rêves, sinon à être de plus en plus conscients, c’est-à-dire libres de tout ce qui nous conditionne, de tout ce qui nous éloigne de nous-mêmes ? Je vous propose ici une exploration de quelques aspects de cette divine liberté qui est notre droit de naissance, notre nature la plus essentielle... sans prétendre faire le tour du sujet, mais simplement pour l’ouvrir à tous les vents. Ce sont simplement quelques notes de recherche que je vous partage là en espérant que cela me vaudra d’autres ouvertures.

À l’origine de cette réflexion, il y a un rêve. Il y a une vingtaine d’années, j’ai rêvé que je me trouvais devant un tombeau du XIIème ou XIIIème siècle dans lequel était enterré un chevalier. Il me fallait ouvrir cette tombe et comme je m’attelais à la tâche, il m’était dit que ce chevalier était bien plus libre que je ne l’étais moi-même. Ce message était tout à fait paradoxal pour moi, qui mettait alors ma liberté dans mon drapeau noir d’anarchiste : au Moyen-Âge, on n’était pas libre de ses choix, me disais-je, on vivait sous le joug de la féodalité et des tyrannies. Lentement, l’idée que le chevalier pouvait cependant être libre d’une liberté intérieure bien plus grande que la mienne s’est insinuée dans mon esprit. Et puis un jour, je suis tombé en arrêt devant une phrase de Jung que pourtant je connaissais bien :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative d’ensevelissement pour se protéger des dangers de la "longue route", seul un chevalier risquera la "queste et l’aventure". »

Tiens, me suis-je alors dit : c’est ainsi qu’on peut vivre la quête chevaleresque à notre époque ! J’ai commencé à prendre conscience de ce que la véritable liberté pourrait requérir une initiation. Il y a une liberté de surface, une liberté extérieure dans laquelle je peux être complètement inconscient de mes motivations, de ce qui m’anime. Et puis il y a une liberté qui va avec la connaissance de soi, la conscience de notre véritable nature. C’est ce qu’évoque Mencius quand il disait :

« Celui qui va jusqu'au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Connaître sa nature d'être humain, c'est alors connaître le ciel. »

Le ciel, c’est l’illimité. Par contraste avec la terre, où règne la pesanteur. Dans les rêves, les voyages en avion, les oiseaux ou le fait de voler sont souvent des références à cette liberté symbolisée par le ciel, qui est aussi le Créateur dans le Yi-King. Dieu est censé être dans le ciel, c’est-à-dire que rien ne le limite : être Créateur, qui plus est tout-puissant et omniscient, c’est n’être entravé par rien, être entièrement et totalement libre. Cependant, nous êtres humains ne pouvons pas vivre sans limites, sans lois et sans formes dans lesquelles nous définir : nous avons besoin de la terre. Nous sommes entre terre et ciel. Nous sommes ce paradoxe qui relie la terre et le ciel, dans lequel le plus limité s’unit à l’illimité…

Quand on s’en tient à la seule liberté extérieure, on croit volontiers que la liberté tient à l’absence de contraintes. On assimile la liberté à la capacité de choisir, que ce soit le programme télé, la marque de chips ou le politicien que l’on nous propose. Or cette définition de la liberté est entièrement mécanique : elle est à rapprocher de la notion de « degré de liberté » dans un mécanisme, qui se définit comme « indiquant la possibilité pour un système d'évoluer dans une direction non contrainte » (Wikipedia). Dans cette conception mécanique de la liberté, nous projetons le fait qui veut que nous sommes nous-mêmes mécaniques dans notre inconscience : tant que nous sommes mus par nos complexes affectifs sans introduire de conscience dans ceux-ci, nous sommes mus par nos réactions. Il suffit d’appuyer sur quelques boutons pour nous faire réagir et nous manipuler. Gurdjieff soulignait que tant que nous n’avons pas pris conscience de notre multiplicité intérieure, de comment nous sommes agis par les sous-personnalités auxquels nous nous identifions d’instant en instant, l’être humain n’est pas vraiment advenu en nous. Il est logique dès lors que nous ne puissions concevoir la vie, le monde et nous-mêmes que dans un déterminisme mécanique de causes et d’effets où la liberté s’inscrit dans le seul champ clos de nos pulsions, nos mémoires et nos croyances limitatives.

Mais il y a une autre qualité de liberté que l’on pourrait définir comme tenant de la liberté créatrice, de la capacité de créer notre vie avec les contraintes qui nous sont données. Il est possible de passer de la réaction à la création. C’est une liberté intérieure qui se conquiert de haute lutte. Dans un monde livré au totalitarisme du marché, du contrôle de l’information et de la manipulation de masses, c’est peut-être notre seule véritable liberté. Nous verrons où se cache cette capacité créatrice inaliénable mais que bien peu réclament. Pour l’instant, remarquons que dans le désir d’une vie sans contraintes, il y a aussi la nostalgie de l’illimité, la projection de notre ciel intérieur, d’un espace entièrement ouvert. Cependant, tant que nous nous inscrivons dans la dualité, il n’y a pas de liberté sans contrainte. Osho illustre merveilleusement ce paradoxe au cœur de la liberté en racontant, comme à son habitude, une petite histoire :

Un jour, un homme l’a interrogé sur la liberté absolue. En réponse, il lui a demandé de lever une jambe, ce que l’homme a fait. Puis il lui a demandé de lever l’autre jambe, ce à quoi l’homme a répondu que c’était impossible, qu’il allait tomber par terre. Osho lui a alors dit que c’était cela la liberté : pour être libre de lever une jambe, il faut s’appuyer sur quelque chose. Il n’y a pas, sur terre, de liberté absolue.

Aucun mécanisme n’est dépourvu de contrainte sur tous ses axes. Sinon ce ne serait plus un mécanisme. Nous avons besoin de prendre appui sur quelque chose pour expérimenter la liberté. Elle n’existe pas dans le vide, à moins que nous ne soyons le Créateur. Dans ce fantasme d’une vie sans contraintes, il y a une envie de se prendre pour Dieu, mais alors cela tient de l’inflation. Plus subtilement, on peut peut-être y voir le désir inextinguible de Le connaître de l’intérieur, de connaître notre dimension créatrice. Un autre enseignant spirituel amène un éclairage précieux sur ce point. Il s’agit de Satyam Nadeen, qui a écrit « De la prison à l’Éveil » et met dans ce livre en lumière ce qu’il appelle « l’équation liberté / limitation ». Dans sa vision, la Source par nature illimitée a choisi de s’incarner dans une forme humaine précisément pour expérimenter la seule chose qu’elle ne peut pas vivre en tant que Conscience infinie : la limitation. Dès lors, elle s’arrange toujours pour chaque limitation aille avec une liberté compensatrice, et réciproquement. L’histoire de Satyam Nadeen en est une illustration éclairante puisque après avoir cherché l’éveil pendant des années, il a fallu qu’il soit jeté dans une prison de comté californienne, c’est-à-dire dans des conditions extrêmement restrictives, pour que quelque chose s’ouvre enfin en lui, débouchant en lui-même sur cette illimité qu’il recherchait.

Quant à l’assimilation de la liberté à la capacité de choisir, voilà ce qu’en dit Jiddu Krishnamurti[3], qui est sans doute un des enseignants contemporains qui a le plus exploré cette notion de liberté :

« Là où il y a choix, il n’y a pas liberté. Le choix implique la confusion, pas la clarté. Quand on voit très clairement quelque chose, il n’y a pas de choix, il n’y a que l’action. Seul un esprit confus choisit. »

Les propos de Krishnamurti sont ici tellement contraires à notre conception occidentale de la liberté qu’on peut en être choqué. C’est un bon  choc, le genre de choc qui réveille. Que vaut la liberté quand on n’y voit rien ? On voit se profiler ici l’équation « liberté = conscience ». Remarquons avant d’aller plus loin que, de même qu’il n’y a pas d’amour impossible car il est toujours possible d’aimer sans attendre de retour, nous sommes toujours libres, même sous la contrainte. Car si nous sommes prêts à faire face à toutes les conséquences de nos actes, nous sommes toujours libres. Il y a donc une liberté sans contraire, mais celle-ci réclame la conscience. Jung citait souvent une parabole apocryphe qui pose magnifiquement le problème de la liberté :

Jésus passe au bord d’un champ où un homme travaille le jour du Shabbat et lui dit : « Mon ami, si tu sais ce que tu fais, tu es un bienheureux parmi les hommes, mais si tu ne le sais pas, tu es maudit et tu es un transgresseur de la Loi. »

Il y a deux points à considérer dans cette parabole. Le premier, c’est que la liberté est indissociable de la responsabilité. Je me cite moi-même car je ne saurai encore mieux dire que ce que j’écrivais déjà dans Mystique Anarchie : « La conscience, le fait de savoir ce qu’on fait et d’en prendre l’entière responsabilité, est la clé de la liberté. Il n’y a pas de progrès de la conscience sans, à certains moments, transgression ; celle-ci est comme une sortie de la matrice que constituait la Loi et son acceptation sans conscience. » Mais il y a un autre aspect à considérer. La Loi dont il est question ici n’est pas la loi des hommes. C’est ce que les bouddhistes appellent le Dharma, la loi naturelle, et la Chine, le Tao, le cours de l’être. Il y a dans cette parabole un terme précis qui peut sonner une cloche à qui s’intéresse à la spiritualité, c’est celui de « bienheureux ». Le Bouddha est souvent désigné comme le Bienheureux. La liberté absolue est l’équivalent de la félicité totale, ananda. C’est que l’homme conscient connaît l’esprit de la Loi, et n’a plus besoin de s’en tenir à la lettre. Il voit la réalité des choses. Il fait shabbat en permanence, puisque Shabbat est le jour du retour à la nature divine, et il peut donc travailler ce jour-là car son travail ne l’éloigne pas de l’essentiel. Mais s’il ne sait pas ce qu’il fait, s’il n’est pas conscient, il se maudit lui-même, c’est-à-dire qu’il se met inconsciemment en opposition avec sa nature essentielle. Cela se réinsère cependant dans la loi naturelle par le fait qu’il souffre, et que c’est au travers de cette souffrance qu’il grandit en conscience jusqu’à être capable d’une véritable liberté. Non plus une liberté contre la Loi mais une liberté créatrice, supportée par la Loi de la vie.

Sartre, qui disait que « l’homme est non seulement libre – l’homme est la liberté », liait aussi liberté et responsabilité en expliquant qu’en fait, nous sommes condamnés à la liberté :

« Nous sommes seuls, sans excuses. C’est ce que je veux dire quand je dis l’homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et encore néanmoins la liberté, et à partir du moment où il est jeté dans ce monde il est responsable de tout ce qu’il fait. »

C’est une condamnation bien plus sévère que l’on voudrait le croire dans une perspective naïve où la liberté serait une absence de contrainte. En effet, c’est un poids pour la conscience que d’être libre. Il n’y a qu’à voir combien de gens sont prêts à se débarrasser de leur liberté en la remettant entre les mains d’un chef pour les guider, d’une idéologie ou d’une tradition pour leur dire quoi penser. La liberté fait partie des grands enjeux existentiels inévitables, avec la mort, la solitude, l’absence de fondement et l’amour. Le psychiatre Irvin Yalom[4] fait remarquer qu’alors qu’à l’époque de Freud et Jung, on venait souvent les consulter pour traverser un conflit de devoirs, il y a désormais de plus en plus de gens qui arrivent dans le cabinet de consultation avec un grand vide en dedans : ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Ils sont effrayés par la responsabilité qu’ils ont de leur vie. De plus en plus d’ouvrages insistent sur ce mal contemporain qu’est « la fatigue d’être soi », selon le titre d’un livre du sociologue Alain Ehrenberg qui montre que l’individu moderne n’en peut souvent plus d’être « moi ». Dépression, anxiété et angoisse sont souvent liés à cette obligation qui lui est faite de devoir s’assumer dans une autonomie psychique qu’il tente de noyer par tous les moyens, la télé et les tranquillisants étant les plus usuels. On peut lier à ce défi le désir de plus en plus souvent rencontré de « disparaître de soi », pour reprendre le titre du livre de David Le Breton, un autre sociologue qui, s’il souligne que cette tentation se traduit souvent dans le burn-out, l’alcoolisme ou la maladie d’Alzheimer, montre aussi qu’elle a son versant positif dans la pratique du yoga, de la méditation, de la marche, du jardinage…

De la lecture de Irvin Yalom et de Sartre mais aussi de ces sociologues, il ressort qu’il est bien naturel de ressentir de la peur et de l’anxiété devant l’immensité de notre liberté, c’est-à-dire de notre responsabilité. Ce qui ne serait pas « normal » en fait, c’est de ne pas éprouver de peur car cela traduirait une pure inconscience de la réalité des enjeux. Sartre le dit carrément : « Tous les hommes ont peur. Tous. Celui qui n'a pas peur n'est pas normal, ça n'a rien à voir avec le courage. » Le courage n’est pas l’absence de peur, c’est le fait d’avancer avec et malgré la peur. Se libérer de la peur, ce n’est pas ne plus avoir peur, c’est ne plus être empêché de vivre par la peur. Le problème avec la peur, ce n’est pas la peur elle-même mais la façon dont nous sommes en relation avec elle, le fait que nous refusons de la vivre, de la traverser (une petite vidéo[5] de l’humoriste André Sauvé illustre merveilleusement ce point). Les rêves sont souvent d’un grand secours dans nos relations avec la peur, soit qu’ils nous permettent de rencontrer nos peurs inconscientes ou de faire face à nos peurs dans un espace protégé par son irréalité, soit encore qu’ils nous aident à trouver les ressources dont nous avons besoin pour avancer dans notre vie avec notre peur, et non contre elle. Et puis, dès lors que nous sommes décidés à prendre la responsabilité de notre vie, ils nous aident à retrouver notre liberté créatrice en nous aidant à nous connaître nous-mêmes, à comprendre ce qui nous agit.


Dans cette liberté essentielle qui découle de la responsabilité, il ne s’agit en effet pas seulement d’être responsable de nos actes et de ses paroles, c’est-à-dire d’en assumer les conséquences dans le monde extérieur. Nous devons prendre aussi responsabilité de nos pensées, c’est-à-dire de la façon dont nous voyons le monde, la vie, et finalement dont nous interprétons ce qui arrive. Voilà où se niche notre véritable liberté créatrice, qui est aussi une liberté absolue : nous sommes toujours créateurs de notre enfer ou de notre paradis selon la façon dont nous vivons les choses, dont nous les interprétons. Quand nous rejetons la faute des souffrances que nous rencontrons sur autrui, nous abandonnons notre liberté et nous nous mettons dans le pouvoir de cet autre en lui demandant de prendre la responsabilité de ce que nous vivons. Mais les rêves nous renvoient souvent à la possibilité de vivre les choses autrement, nous montrent les différents angles sous lesquels nous pouvons considérer les choses : toutes les situations offrent de multiples possibilités d’interprétation dépendant des histoires que l’on se raconte. Par exemple, nous nous croyons victimes d’une relation, et le rêve nous montre que nous manipulons inconsciemment celle-ci pour en tirer un bénéfice inconscient. C’est le rôle compensatoire bien connu des rêves : si nous ne voyons qu’un côté des choses, le rêve nous en montrera l’autre côté et nous aurons une chance d’accéder à une vision totale. C’est-à-dire libre de l’unilatéralité.

Une vision entière, conjoignant les contraires.

Il semble que ce soit cela, l’Éveil, et rien de plus : la liberté à l’égard des histoires que nous nous racontons, des identifications à tel ou tel personnage, des justifications que nous donnons à nos actions. C’est la liberté de la conscience qui n’est plus dupe de son rêve. Elle continue à rêver, bien sûr, mais lucidement. C’est une liberté illimitée, absolue, et qui fait de nous des « enfants de Dieu » car co-créateurs de nos existences, du moins dans la façon dont nous les vivons. C’est notre ciel intérieur. Et le fait de revendiquer cette liberté, qui est notre droit de naissance inaliénable en tant que conscience, a une conséquence très importante dans la façon de vivre les difficultés inévitables de l’existence. Suyin Lamour, qui nous parle[6] de son exigence de liberté et de l’éveil à laquelle celle-ci l’a conduite, le dit fort bien :

« Le monde qui nous entoure et dans lequel se déroule notre vie n’est rien d’autre qu’un reflet des mouvements d’énergie qui se produisent en nous et de la façon dont nous les interprétons. Il n’a aucune réalité objective. Tant que nous n’avons pas réalisé cela, notre malheur vient de ce que nous prenons les choses à l’envers. Nous essayons d’agir sur les situations au lieu d’agir sur nous-mêmes. La seule maitrise que nous puissions avoir est la maitrise de notre système de croyances. Nous ne pouvons pas changer les événements, nous pouvons seulement changer notre façon de les interpréter, en observant nos croyances et en nous ouvrant à la possibilité de regarder autrement. »

Quand se défait cette croyance que nous avons en un monde objectif, qui serait comme ceci ou comme cela indépendamment de notre interprétation et de nos projections, le sentiment d’être un « moi » bien défini se dissout aussi. Il n’est plus possible de s’attribuer, dans notre relation avec nous-mêmes, telle ou telle qualité ou tel défaut, ou encore tel élément de notre histoire personnelle ou familiale comme nous définissant. La conscience de soi, c’est-à-dire de l’existence d’un sujet conscient, d’un témoin ou d’un observateur, ne disparait pas dans une fusion avec tout ce qui nous entoure qui serait caractéristique, à l’inverse de l’accomplissement de l’Œuvre, d’un état psychotique dans lequel tout est perdu. Quand l’Orient dit que la liberté, c’est l’absence de moi qui permet au Soi d’apparaître, il ne prône pas l’entière dissolution du sentiment d’identité personnelle. Il devient simplement évident que le moi n’a aucune réalité propre, aucune substance indépendante du Soi : c’est un complexe, c’est-à-dire un amalgame de pensées, de mémoires et d’émotions autour d’un noyau qui constitue le sentiment d’identité mais ne vient pas lui, qui apparait dans la conscience. De la même façon que Dieu est, selon les mots de Richard Moss, « un objet transitionnel vers l’Infini », le moi se révèle être un objet transitionnel vers le Soi en tant que sujet, c’est-à-dire une représentation mentale permettant à la conscience de s’appréhender elle-même. C’est pourquoi on l’appelle la conscience autoréflexive d’ailleurs : elle se réfléchit dans son propre miroir, le miroir de la  Conscience.

Toute l’aventure de la liberté qui se découvre elle-même, toute la quête qui se joue par exemple dans l’exploration des rêves, la pratique de la méditation et l’auto-investigation radicale consistant en interroger encore et encore : « Qui suis-je ? »... et finalement dans toutes les activités dites spirituelles et même celles qui n’ont rien de spirituelles… apparaissent finalement comme manifestant dans le temps l’émergence du Soi qui se re-connaît. Dans les rêves, il apparait volontiers dans des mandalas, ou encore dans des symboles de vieux sage ou de vieille femme millénaire, d’êtres divins ou extraterrestres, d’animaux fabuleux ou d’enfants merveilleux, etc. Il nous montre le visage que nous avions avant d’être nés et il transcende la mort, l’espace, le temps… pour nous ouvrir à une perspective qui va toujours au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir, imaginer, décrire. C’est en cela, dans cette ouverture vers l’incommensurable que nous sommes, que le Soi confine à l’illimité, qu’il manifeste l’Infini et l’Éternel sur terre et dans le temps. Il a besoin du moi pour s’incarner dans la dualité car non seulement il ne s’oppose pas à ce « moi », mais il le « réalise », c’est-à-dire qu’il le rend réel, il lui confère sa réalité : il le crée en chaque instant. La caractéristique du moi est de se différentier en se distinguant de ce qui est « autre » que lui, ce qui définit son identité séparée. Celle du Soi est de conjoindre les opposés et de les transcender dans une unité plus large qui ressort dans la Conscience contenant tous les contraires, et par exemple la paire conscient / inconscient, sans s’identifier à aucun d’entre eux. Le Soi est le tout Autre du moi qui cependant le complète et l’englobe dans son unité. Ces vues nous amènent à une conception radicalement nouvelle de la liberté qui tient toute entière dans ce que répétait fréquemment Ramesh Balsekar :

« Des actes sont faits, des événements arrivent, mais il n'y a pas d'agissant individuel. »

Il n’y a que le Tout qui agit en tout en toutes circonstances. Cela ne nous exonère pas de notre responsabilité qui, en tant que réponse créative plutôt que réactive à ce qui est présent, creuse le lit par lequel l’Énergie coule comme une rivière. Car ce moi, qui est attaché à cette responsabilité, est aussi un de ces contraires qui danse autour du centre qu’est le Soi, et permet la relation consciente à ce centre. Il ne disparait pas, il est simplement relativisé en Conscience, et sa liberté apparait comme relative en regard de la liberté absolue du Soi. Le moi est pris dans un jeu mécanique de causes et d’effets, le Soi crée. C’est la caractéristique de la présence du sacré : le Divin, « ça crée » toujours du nouveau, de l’imprévisible. La terre et le ciel, le moi et le Soi manifesté, co-existent dans l’espace de la Conscience qui les ré-unit en Une seule Réalité au-delà de toute conceptualisation, un seul Être qui relie le haut et le bas – le Un sans Second. Mais cette ré-union n’est possible que si la liberté est conjointe à la responsabilité au sein d’une éthique, qui tout à la fois incarne les plus hautes valeurs auxquels le moi peut sacrifier, par exemple le respect de la liberté d’autrui, et permet d’intérioriser la Loi, c’est-à-dire de s’harmoniser avec le Tout. Quant à la nature de cette relation entre le moi et le Soi, et comment la vivre en toute liberté, nul n’en a mieux parlé selon moi qu’Étienne Perrot :

 « À partir du moment où je sais que je suis relié à un centre qui me dépasse et dont j’ai appris l’intelligence et la sagesse, j’accepte avec gratitude, avec amour, ce lien. J’accepte de me dépouiller du fardeau, de mes soucis propres, de mes doutes, de mes recherches tâtonnantes du bien et de ce qui est juste, j’épouse ce qui m’est montré, ce qui m’est dit, j’y vais de tout mon cœur, que ce soit joyeux, que ce soit douloureux, je suis, pourrait-on dire, porteur dans cet acte, de toute l’énergie de l’univers puisque cette énergie qui m’anime vient du centre de moi au-delà de moi, qui est comme le centre du monde.

Je suis doté ainsi de la liberté qui est celle de l’unité et qui est celle du Tout.

Le Tout, l’univers dans sa réalité, est libre, puisque il n’est limité que par lui-même.

Eh bien j’épouse sa liberté.

On a donc le sentiment d’une totale dépendance, qui apparaît concrètement comme une totale liberté, et c’est encore une de ces rencontres des contraires dont est faite cette œuvre intérieure. » 

Tout cela peut sembler bien abstrait. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie dans une vie humaine ? La liberté, c’est de vivre la totalité de nous-mêmes, c’est-à-dire de donner place à toutes les parties de notre être pour qu’elles puissent se vivre. Cela implique par exemple de vivre tous nos amours, de chercher à développer tous nos talents, mais aussi d’accepter toutes les émotions qui nous traversent, incluant les émotions dites négatives de la colère, de la jalousie, etc. Cela réclame d’accepter d’aller au bout de toutes nos contradictions en les endurant sans compromis qui les amoindriraient. Nietzsche disait qu’on mesure la profondeur d’une âme à l’ampleur des contradictions qu’elle endosse. Or la vie et le réel étant fait d’opposés, il n’est aucune autre voie pour grandir en conscience que d’assumer notre dualité, en particulier de lumière et d’ombre. Notre tâche est dès lors d’élargir suffisamment notre conscience pour accueillir toutes ces contradictions qui nous font et nous traversent, et de trouver assez d’espace intérieur pour donner leur place à toutes nos parties, qu’elles puissent se vivre et se développer. Bien sûr, l’objectif est dès lors qu’elles s’harmonisent plutôt qu’elles se battent, et c’est le rôle de la conscience que d’être l’arbitre de leurs débats.

La liberté tient dès lors à ce lien conscient avec la totalité de notre être.

Dès lors où nous vivons en conscience le fait d’être dotés de multiples facettes qui réclament tout autant  les unes que les autres de se vivre, que nous acceptons d’être tissés de contradictions, d’ombre et de lumière dansante, nous avons une chance de trouver le centre autour duquel toute cette multiplicité s’organise. C’est un peu comme trouver l’œil du cyclone dans la tempête. C’est la position du Témoin qui embrasse l’ensemble de notre univers intérieur, le fameux microcosme qui est un reflet dans sa richesse du macrocosme. Et comme tout dans ce monde est tissé d’opposés, en endossant pleinement cette multiplicité changeante de l’être, nous trouvons aussi avec ce centre le socle de sa véritable unité. Dès lors, la nature de la liberté devient une évidence sensible et vivante :

La liberté, c’est la Conscience.

La liberté, ce n’est donc pas le « free for all » dans lequel toutes les parties de soi tireraient à hue et à dia, chacune dirigeant le mouvement de l’être au gré de son impulsion. La liberté va avec l’effort de conscience visant à harmoniser les différentes parties de soi et à faire ressortir l’unité au-delà de la multiplicité. C’est ainsi que la conscience se met au service du grand Être qui se manifeste au travers de multiples facettes sans jamais se résumer à aucune d’elle. C’est ce service que nous pouvons proprement appeler "liberté" car c’est qu’ainsi que nous sommes véritablement fidèles à Soi, à ce pourquoi nous sommes nés en ce monde.

C’est simplement de laisser vivre le Vivant en nous.

En langage traditionnel, on pourrait dire de façon toute paradoxale, c'est-à-dire conjoignant les contraires : la liberté, c’est « faire la volonté de Dieu ».

Mais finalement, en conclusion, il faut dire que la liberté, ce n’est pas une idée, ou plutôt, cela demeure une idée au sens platonicien, c’est-à-dire un archétype directeur de la psyché humaine, jusqu’à ce qu’on l’incarne. Mais les idées, si ce ne sont pas des excréments du mental, réclament d’être vécues pour être comprises. Ainsi en est-il de l’amour, dont on ne parle pas quand on le vit car c’est alors lui qui parle en nous, au travers de nous – tous les poètes le savent. Il apparaît donc en conclusion que la liberté est une réalité vivante. J’ai eu la chance de la rencontrer en quelques personnes, parmi lesquelles Richard Moss et Ma Premo. Ce qui est merveilleux avec la liberté, c’est que c’est contagieux. Une personne libre donne à ceux et celles qui la rencontrent non seulement un reflet de la liberté qu’ils sont en potentiel, mais un point de repère quant à ce que cela signifie d’incarner cette liberté, et in fine la permission de la vivre. C’est le rôle de ce que l’on appelle les maîtres spirituels, qui démontrent leur maîtrise en étant totalement libres, et n’ont de cesse d’inoculer leur liberté à qui sera assez fou pour s’approcher d’eux.



[1] Au Québec, nous avons une marque de yoghourt « Liberté »… et le réalisateur Pierre Falardeau a publié un livre bien connu clamant dans son titre que « la liberté n’est pas une marque de yoghourt ».
[3] En particulier dans « Se libérer du connu », « la première et dernière liberté »…
[4] Irvin Yalom, Thérapie existentielle.
[6] Suyin Lamour, la joie d’être.

lundi 20 novembre 2017

Une flamme au coeur

Le 13 novembre dernier vers minuit 15, heure du Québec, une flamme vivante s'est éteinte. Elle se nommait Paule Lebrun, ou plus simplement Paula, et a fondé l'école HO Rites de Passages qui rayonne au Québec et maintenant aussi en France. Elle demeurera pour moi comme une de ces lumières qui ont éclairé mon chemin, tout à fois enseignante et inspiratrice, amie et "grande sœur". Je publie ici un témoignage qui se veut aussi un hommage à cette Grande d'Âme, pour reprendre les mots lumineux de mon ami Ati, ainsi que deux rêves remarquables où Paule apparaît et deux poèmes.


Au cours de l’automne 1994, j’ai fait une rencontre qui a changé ma vie. Je suis allé écouter une conférence de Paule Lebrun. Elle y parlait d’Éros et d’activisme social, de poésie et d’éveil. Elle citait Rûmi et Kabir, nous invitant à plonger dans l’expérience. Je suis sorti en feu de cette conférence, les yeux emplis d’étoiles. Quelques semaines plus tard, j’ai participé à un atelier sur la Roue de Médecine qu’elle animait. Je me souviens encore du rituel avec lequel elle a ouvert la seconde journée : nous avons chacun allumé une petite bougie que nous avons amené au centre du cercle en disant « j’allume la flamme de … ». Pour ma part, j’ai allumé la flamme de l’amour transformateur. Elle ne s’est jamais éteinte.

Paule, je la connaissais alors comme beaucoup par ses chroniques dans le Guide Ressources, dans lesquelles elle nous régalait de réflexions (im)pertinentes sur la vie, d’évocations sensibles de l’Orient spirituel et du Sud-Ouest américain. Elle parlait souvent de son maître bien-aimé, un barbu à l’œil vif dans lequel beaucoup veulent encore voir l’épouvantail du guru qui fait fuir les ignorants. Elle ne cachait pas s’être ouverte l’esprit au LSD et à fortes doses de contre-culture radicale, et riait d’avoir porté le portrait d’Osho en mala avec une robe orange qui témoignait de son engagement – « nous étions fous, mes amis ! » Fous de joie, fous d’amour de vivre. Dans l’année qui a suivi ma rencontre avec Paule, je suis allé en Quête de Vision sous sa guidance et j’ai pris conscience qu’elle incarnait pleinement l’enseignement qu’elle voulait transmettre. L’enseignement ? Non, mieux : l’émerveillement. Dès lors, je n’ai eu de cesse que de boire à cette source qui coulait dans ses mots, son rire, sa présence. Dans mes rêves, Paule est souvent apparue comme l’initiatrice qui connaît les secrets du labyrinthe et invite à s’y perdre pour mieux se retrouver. J’ai eu la chance de faire partie de la première cohorte de la formation qu’elle a mise en place pour transmettre la magie qu’elle savait si bien déployer autour d’elle. Comme elle disait : « quelle (belle) aventure, mes amis ! »

Quand Paule est allée en Inde, elle a demandé un nom spirituel à Osho. Le vieux coquin n’a pas trouvé mieux que de la nommer Paula (prononcez Paôla). Quand on sait que nos noms spirituels disent quelle est notre tâche spirituelle, il apparait que Paule n’avait pour se réaliser qu’à être elle-même. Elle disait souvent qu’elle avait ramené un cadeau d’Inde, le Cadeau. Pour moi, il est évident qu’elle était le Cadeau. En témoigne la façon dont elle a vécu les derniers mois de son existence : les yeux ouverts, avec une intensité de présence et une sérénité qui ont impressionné tous ceux qui l’ont entendu évoquer sa mort prochaine, sa plongée dans le Je Suis. Cela ne l’empêchait pas de vivre toute la gamme de son humanité, incluant bien sûr aussi les inévitables affres; elle conjoignait les contraires avec grâce et lucidité, démontrant par l’exemple comment la conscience peut tout traverser en  s’enracinant dans la présence. Ces derniers temps, on pouvait voir dans sa façon d’être qu’elle était devenue l’enseignement, qu’elle l’avait fait chair vivante en elle  tandis que son corps frêle tendait doucement vers la transparence à la lumière qui rayonnait au travers d’elle.

Paule a consacré les vingt-cinq dernières années de sa vie à bâtir l’école HO Rites de Passage, qui lui survivra grâce à la valeureuse équipe qu’elle a formé et à qui elle a transmis son bébé. Nous tou(te)s qui l’avons connu et aimé, nous allons continuer à transmettre le Cadeau qu’elle incarnait si bien. Ainsi continuera-t-elle longtemps à vivre dans nos cœurs. Paule n’est plus là en chair et en os pour nous enchanter par son rire cristallin et ses idées fulgurantes. Elle nous accompagne en esprit. 

Gardons la flamme vivante !

Jean (Jayananda) Gagliardi, novembre 2017



Cet hommage a été publié initialement sur le site de HO Rites de Passage, que je vous invite à visiter. Vous y trouverez, dans la section "Articles", d'autres textes d'hommage à Paule, ainsi que des informations sur la formation de célébrants et les activités à venir, dans lesquelles l'âme de Paule continue de vibrer et rayonner.


Je ne cache pas ma fierté d'avoir bénéficié de l'enseignement de l'école HO Rites de Passage que Paule a mise en place et à laquelle elle a insufflé sa passion, et d'avoir régulièrement l'occasion d'y partager les richesses recueillies sur le chemin. Cette école est un joyau unique en son genre par lequel Paule a contribué de façon décisive au réenchantement de notre monde en proie à ce qu'elle appelait "la Grande Faim" : faim de sens, de poésie, de rituels... Cette page de mon blogue se veut aussi un hommage aux magnifiques enseignant(e)s qui continuent à œuvrer dans HO Rites ainsi qu'à l'équipe qui assure désormais la lourde tâche de perpétuer le travail entrepris. Merci, merci  de continuer à porter la flamme, de la garder bien vivante !...


Sur Facebook, dans le groupe de partage autour du passage de Paule, une participante a rapporté un rêve étonnant qui mettait, longtemps à l'avance, son décès en perspective. Je souris d'entendre qu'elle était sous la protection d'un indien barbu connu et aimé de tous, avec lequel elle doit maintenant être en train d'échanger des jokes cosmiques. Ce rêve réclamait d'être publié car il a un caractère collectif annonçant la naissance de quelque chose de nouveau, en lien avec le travail de Paule, peut-être dans le Féminin sacré :

En 2015 lors de ma 1ère rencontre avec Paule, avant de la quitter à la fin de ma quête de vision, je lui fis part du rêve que j’ai fait la dernière nuit avant le retour en France : Paule est sur le grand départ, dans un immense palais Hindou sous la protection d’un indien barbu connu et aimé de tous. Elle est entouré de sa famille et il est impossible de l’approcher. Elle est paisible et il n’y a que de la beauté autour d’elle, le jardin du palais est un éden. Des paons blancs, des fleurs merveilleuses, de la terre couleur de craie et un palais blanc. Elle va de palais en palais accompagnée d’une caravane de proches dont une femme enceinte que tout le monde protège. Je réussis à l’approcher et m’allonge sur son lit où elle repose avec une perfusion. Elle me parle puis me dit au revoir en m’annonçant son départ mais de ne pas m’inquiéter en me montrant la belle femme enceinte. Elle me dit que la naissance de l’enfant et sa propre mort à elle auront lieu en même temps et sont liées inexorablement. Je le perçois et le ressens dans mon corps et mon âme comme une grande vérité ! Je suis touchée comme si elle me révélait un des grands Mystères de l’univers et m’en vais pour la laisser partir en intimité. 

Merci infiniment pour le Cadeau !


«Vie est mort ne sont pas le couple, naissance et mort sont le couple et la vie traverse les deux » 
(Gitta Mallasz)

Encore sur Facebook, une participante au groupe de partage autour du passage de Paule a rapporté un rêve reçu le matin même de son départ, c'est-à-dire compte tenu du décalage horaire (la rêveuse est française) autour de l'heure de son décès. Le rêve est raconté dans un message adressé directement à Paule :

C'était après un atelier, où j'apprenais à me servir d'une épée laser lumineuse, c'était très subtil, il fallait être complètement alignée, ancrée et juste dans son intention. Je t'accompagnais ensuite jusqu'au parking, je t'attendais à la sortie. Tu arrivais avec une vieille voiture américaine des années 70, un peu cabossée, un peu rouillée... Une voiture qui avait bien vécu et emmené sa conductrice dans de nombreuses palpitantes aventures... Tu étais joyeuse au volant, avec un grand sourire. Tu parquais la voiture, le temps de mettre le ticket dans l'horodateur, de régler ce qu'il y avait à rêver (je pensais écrire régler!) et nous partagions quelques paroles, une embrassade. Il y avait beaucoup de tendresse et une grande amitié. Nous nous souhaitions de belles aventures en nous disant à bientôt. Tu partais pour un grand voyage.

Je remercie les rêveuses de m'avoir donné la permission de partager ces rêves sur mon blogue. Puisse Paule encore longtemps apparaître dans nos rêves et nous guider ! 

Lors de la cérémonie d'adieu qui s'est déroulée en l'église de Val-David le dimanche 19 novembre, son cher et tendre Gordon a lu un poème de Kabir que Paule affectionnait tout particulièrement, qu'elle récitait souvent et qui condense tout son message :

Mon frère, espère recevoir l’Invité pendant que tu es encore en vie
Saute dans l’expérience pendant que tu es encore en vie
 
Ce que tu appelles le “salut” a sa place avant la mort.
Si tu ne romps pas les cordes qui t’attachent pendant que tu es en vie
Crois-tu que les fantômes le feront pour toi plus tard?
L’idée que l’âme se joint à l’extase
Seulement une fois que le corps est pourri –
Ceci n’est qu’illusion.
Ce que tu trouves maintenant tu le trouveras plus tard.
Si tu ne trouves rien maintenant,
Tu aboutiras tout simplement enfermé quelque part dans la cité de la mort
Mais si tu fais l’amour avec le Divin maintenant,
Tu auras dans la prochaine vie le visage du désir satisfait.
Alors plonge! Cherche la vérité! Trouve ton maître! Crois à la splendide musique !
 
Kabir dit ceci : Quand on cherche pour l’Invité,
C’est l’intensité du désir pour l’Invité qui fait tout le travail.
Regarde-moi et tu verras un esclave de cette intensité!


Paule rayonnait cette intensité !

Bien sûr, Paule est dans nos cœurs inséparable de son compagnon Gordon...


Mais aussi de ce cher vieux barbu indien, beloved Master :


Enfin, le départ de Paule m'a inspiré un petit poème :

Une flamme s'est éteinte. Une étoile s'est allumée dans le ciel, a rejoint la grande chaîne d'or qui guide l'humanité. Là-haut, les Anges dansent pour accueillir une nouvelle lumière. Ici-bas, nous irriguons les cœurs avec tout l'amour reçu et ils fleurissent, portant la promesse d'autres flammes qui s'allumeront, ensemencées par cette étoile. 

Flammes ou étoiles, une seule Lumière.

Forever walking in our hearts

vendredi 6 octobre 2017

Au-delà du polyamour

Jeanne-Moreau dans le film de François Truffaut "Jules et Jim"

Une longue chaîne d’amants sortit de la prison dont on prend l’habitude. 
(Paul Éluard)

Une révolution tranquille est en marche dans nos mœurs amoureuses. Elle nous concerne toutes et tous et avance subrepticement dans l’intimité de nos cœurs et de nos foyers. Pour la présenter, on pourrait paraphraser Saint-Just qui disait en son temps que « la liberté est une idée neuve en Europe ». Nous sommes, en Occident au début du XXIème siècle, en train de sortir de plus de 2000 ans de conditionnement judéo-chrétien, et cela se traduit par l’union de la liberté et l’amour dans une nouvelle vision de la relation amoureuse. Cette évolution s’inscrit dans le prolongement du grand mouvement qui, depuis le début du XXème siècle, se traduit dans la redéfinition des relations entre hommes et femmes, et finalement dans la déconstruction des genres sexuels. Ce mouvement de l’inconscient collectif qui renouvelle les relations entre le masculin et la féminité est peut-être le progrès le plus significatif depuis des millénaires, bien plus important que nos avancées technologiques et notre croissance économique, car il touche à notre humanité même. En effet, nous voyons par-là émerger dans la conscience collective une idée d’un être humain total, unissant en lui-même le masculin et la féminité sans être défini de façon restrictive par un genre sexuel, et s’avérant capable d’un amour entièrement libre qui se manifeste bien souvent par le fait d’entretenir plusieurs relations amoureuses simultanément, chacune reflétant toutes les facettes de sa totalité. On appelle cette vision de l’amour le polyamour, du grec «poly » signifiant « plusieurs », comme dans polythéisme, le fait de référer à de multiples dieux.

Dans un de mes rêves, il m’était dit qu’avec l’avènement des mariages multiples, nous entrerions dans le XXIIIème siècle. Bien sûr, nous n’y sommes pas. Tout au plus sommes-nous en train de défricher le chemin qui permettra aux futures générations d’établir ce qui aujourd’hui semble une avancée marginale comme la norme sociale. Pour l’instant, cette idée se heurte évidemment à beaucoup de résistances. La plupart des gens préfèrent entretenir l’illusion romantique d’un amour unique et définitif, qui va avec la petite maison dans laquelle ils vieilliront au coin de feu avec leur bien-aimé(e), avec pour horizon le cimetière où ils auront un caveau commun. Et puis il s’en trouve d’autres pour oser vivre ce qui semble impossible à la plupart. Quand on n’y connait rien, on croit volontiers que le polyamour, c’est une affaire d’hommes, une autre façon qu’ils auraient de légitimer une tendance toute masculine à l’adultère, alors que ce sont des femmes, essentiellement, qui ont lancé l’idée polyamoureuse. L’article fondateur a été écrit par Morning Glory Zell en 1990 et s’intitule «  A bouquet of lovers[1] ». Dans ma pratique d’écoute des rêves, je constate qu’il y a beaucoup plus de femmes osant le polyamour que d’hommes. En fait, il semble que ces derniers se soient toujours mieux accommodés du mensonge leur permettant de cloisonner leurs multiples relations amoureuses, mais les femmes accédant à la liberté réclament la vérité, la transparence. Cela soulève beaucoup de questions bien sûr. Comme le disait Jung en 1925, il est confortable de vivre dans le passé car alors la tradition apporte des réponses aux interrogations qu’on évite d’explorer, mais vivre dans le présent implique de s’assoir sur des questions brûlantes.

Le polyamour signe la fin du mirage de l’exclusivité amoureuse et sexuelle érigée en idéal. Il faut bien comprendre qu’il y a un rêve derrière ce mirage, à savoir le rêve de rencontrer une personne qui pourrait être « tout » pour nous, tandis que nous serions tout pour elle. C’est un rêve de fusion dont nous verrons qu’il vise dans le fond à combler une blessure narcissique et à nous ramener à la seule relation totale que nous avons jamais eu, à savoir l’identité psychique avec notre mère dans son ventre. Derrière le rêve, il y a une construction sociale qui va avec la définition figée des genres dont nous avons hérité. Il est intéressant de savoir que l’amour romantique est une invention de l’Occident vers le XIIème siècle, après l’écrasement de la fine fleur de l’amour courtois. Auparavant, l’amour est surtout une transaction économique entre deux familles qui décidaient, un peu partout dans le monde, d’unir leurs enfants qui en venaient éventuellement à s’aimer à force de partager les défis de l’existence. Et puis, avec Tristan et Iseult[2] est venue cette idée de l’amour fou et éternel que nous ne pourrions vouer qu’à une seule personne. Mais si l’on en revient à la dimension sociale et il faut bien le dire, commerciale, du mariage, l’exigence d’exclusivité amoureuse était donc surtout la conséquence d’un acte de propriété qui faisait qu’une femme appartenait à un homme. Et encore aujourd’hui, c’est un énoncé de propriété.

Il était admis que les hommes eux, faisaient bien souvent ce qu’ils voulaient. Encore aujourd’hui, et jusque chez des personnes fort cultivées, on rencontre ce préjugé qui voudrait que la structure psychique des femmes les prédispose à n’avoir qu’un seul partenaire tandis que les hommes seraient, par nature, portés à multiplier les amours. On invoque en particulier la biologie pour justifier de tels préjugés, en oubliant que ce qui caractérise justement notre évolution collective, c’est que nous nous affranchissons de la biologie. Ce trait psychique peut avoir son sens quand il est question de reproduction biologique et de constitution d’une famille, mais s’évapore quand la contraception délie les relations amoureuses de la reproduction. Un autre préjugé, qui va avec le précédent, voudrait assimiler le polyamour à la polygamie. Or la polygamie est une coutume caractéristique de sociétés qui ne sont pas encore entrées dans la modernité et ne reconnaissent pas l’indépendance de la femme par rapport à l’homme : elle est la propriété du père, du frère ou du mari. La polygamie avait généralement une fonction économique et de survie. Il était ainsi fait obligation dans le désert d’Arabie au frère d’épouser la veuve de son frère défunt pour ne pas la laisser seule, ce qui aurait signifié sa mort. Mais cela va aussi avec le fait que dans ces sociétés, la femme est considérée comme une marchandise échangée contre quelques chameaux, c’est-à-dire une richesse. La polygamie asiatique est un peu différente puisqu’en Chine traditionnelle, il était admis qu’un homme épouse une jeune femme par amour une fois son devoir familial rempli auprès de sa première épouse, qu’il n’avait généralement pas choisi. Cependant le polyamour émerge de prémisses complètement différents, au premier chef desquelles il y a l’indépendance amoureuse et économique de la femme comme de l’homme, leur entière égalité, et le refus de laisser la société se mêler de notre intimité amoureuse.

Jules et Jim
On pourrait croire que le polyamour est une aberration proprement occidentale qui va avec ce que nos passéistes appellent le déclin de la civilisation. Nous ne pouvons que nous féliciter en effet du déclin du patriarcat ancestral qui fondait leur idée de la civilisation, dont la barbarie n’est plus à démontrer dans la façon dont elle a traité les femmes et les autres cultures. Parmi celles-ci, il semble qu’il y ait plusieurs exemples de société polyamoureuse. Chez les Iroquois, la femme choisissaient ses partenaires amoureux et pouvaient en avoir plusieurs. De façon plus significative encore, les Mayas et les Incas, chez qui hommes et femmes pouvaient avoir plusieurs partenaires amoureux officiels, semblent avoir institutionnalisés les mariages multiples. Leur nombre était indicateur, semble-t-il, de la qualité et l’ampleur de leur énergie car il fallait avoir la capacité d’entretenir ainsi plusieurs relations sans qu’aucune n’en souffre. En Occident au XXème siècle, le polyamour était envisagé sous le terme de « relations ouvertes », et nous en avons des exemples célèbres avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et avec le trio Carl Jung, Emma Jung et Toni Wolff. Du point de vue jungien, cette relation en particulier est emblématique mais n’est pas sans soulever des questions sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Le polyamour est en fait la réponse contemporaine sans doute la plus de pointe à un très vieux problème. Il est impossible d’empêcher un cœur d’aimer. On a beau mettre un couvercle social dessus, y ajouter de bonnes résolutions et de grands serments, un idéal ou une Bible : le cœur est autonome dans ses battements. C’est un fait de nature. La nature, c’est ce qui arrive même si on ne le veut pas, même si on essaye de dresser l’animal humain pour qu’il s’abstienne. Dans les faits de nature, il y a le besoin de manger et de boire, de déféquer, de rêver et d’aimer, et l’être humain se meurt quand on l’empêche de satisfaire ces besoins. Le problème, c’est que comme l’amour libre n’était pas admis socialement et qu’on a fait toute une salade judéo-chrétienne du serment de fidélité dans le mariage, l’amour a toujours été dans une grande mesure clandestin et adultère. Car comme le souligne Osho, il n’y a pas de pire « tue l’amour » que le mariage, c’est-à-dire le fait qu’il n’y ait plus de risque amoureux. Et depuis toujours, la solution est donc le mensonge adultère. Cela alimente l’essentiel de notre littérature et notre cinéma de drames sans fin et, dans le fond il faut bien le dire, sans grand intérêt. Le polyamour, c’est la reconnaissance de ce fait de nature qui veut que nous ne commandions pas à notre cœur, et qu’il ne sert à rien de le réprimer car il se venge inéluctablement. Il vaut donc bien mieux le laisser vivre dans la vérité, c’est-à-dire en toute conscience. Nous verrons que c’est justement de cela dont il s’agit, d’un chemin de conscience dans lequel le conflit ne peut être exclu…

La psychologie explique bien ce qui se passe dans le fait de tomber amoureux, et pourquoi l’amour ne saurait généralement rester cantonné éternellement à une seule relation. Il est important au prime abord de différentier justement l’amour, qui est vie du cœur, appréciation de l’autre et relation qui ne cesse de s’approfondir en conscience, de la projection amoureuse, ce que nous désignons comme « tomber en amour », que les anciens nommaient aussi « passion » et qui est vouée à être temporaire. Un des immenses apports de la psychologie des profondeurs de Jung est d’avoir mis en lumière qu’il y a une femme  (l’anima) dans l’homme et un homme (l’animus) dans la femme. Quand nous tombons amoureux, et pour nous en tenir à l’équation simple[3] d’une relation entre homme et femme, nous projetons cette anima ou cet animus sur la personne qui suscite notre passion. C’est pourquoi cette personne nous parait si unique : elle nous tend un miroir dans lequel nous contemplons notre double en vérité. Cela pose tout le défi de conscience des relations amoureuses dans lequel il ne s’agit pas en fait de faire durer cette illusion le plus longtemps possible, et de s’enfuir quand la lune de miel est terminé, mais au contraire de retirer la projection pour voir et aimer la personne réelle. C’est autrement plus difficile que de passer d’une passion à l’autre. C’est d’ailleurs le meilleur sinon le seul argument en faveur de l’exclusivité amoureuse : l’approfondissement de l’intimité réclame un face à face qui va avec l’engagement dans la relation, et celle-ci dans ses premiers stades réclame qu’on évite de disperser l’énergie amoureuse.

Le polyamour est le laboratoire dans lequel nous pouvons le plus clairement observer les jeux de l’anima (la féminité intérieure de l’homme) et de l’animus (le masculin intérieur de la femme). Il n’y a pas de polyamour s’il n’y a pas un engagement profond dans les relations amoureuses, mais nous verrons que la vision polyamoureuse renouvelle ces notions d’engagement et de fidélité inséparables de la recherche d’intimité. Pour qu’il y ait polyamour, il faut donc qu’il y ait au départ un engagement profond et réel dans une relation : le polyamour n’est pas papillonnage. Et dans cet engagement, sans qu’il y ait quoi que ce soit à reprocher au partenaire habituel, voilà qu’il y a un coup de cœur à l’extérieur du couple et l’exigence d’aller voir, et surtout vivre, ce qu’il y a dans ce cœur qui se met à battre. La psychologie nous invite à aller voir ce qui se projette dans ce nouvel amour, qu’est-ce qui appelle là, qu’est-ce qui réclame d’être vu et vécu. Si tout va bien, cela peut être fait dans la transparence avec le partenaire initial qui s’en trouve lui-même libéré de toute obligation d’exclusivité, et c’est alors que nous entrons dans une situation polyamoureuse dans laquelle chacun des partenaires peut, en continuant d’entretenir sa relation principale, explorer les différentes facettes de son anima / animus en relation. Cela ne signifie pas nécessairement de vivre tous ensemble ou de partager différents degrés d’intimité, mais cela ne l’exclue pas non plus. Ce qui importe, c’est qu’il y a à la fois engagement à préserver la relation dite principale et entière liberté des deux partenaires dans cette relation. Cela implique un très haut degré d’amour, que mon mentor et ami Nicolas Bornemisza appelle[4] « l’amour expansif », un amour qui tend vers l’universel au-delà du personnel. Nicolas a cette belle formule qui résume toute l’évolution requise :

Le cœur humain ne se divise pas, il se multiplie.


Jules et Jim
Bien sûr, cela n’exclue pas de vivre des conflits, de la jalousie, etc. C’est humain, et mieux, c’est inévitable et nous verrons que cela nous rend, si nous acceptons d’aller au bout des implications du vécu amoureux, un immense service. Nous sommes tous et toutes câblé(e)s avec un cerveau limbique hérité des mammifères, et dès lors, un fort instinct territorial qui s’étend à notre partenaire amoureux. La jalousie, c’est quand cet instinct territorial se réveille. Mais ce qui nous distingue en tant qu’êtres humains, c’est que nous avons une capacité de conscience indépendante du cerveau limbique et qui nous permet de ne pas être agis par nos émotions. Il est naturel que nous ressentions une violente insécurité quand notre source d’amour semble être menacée de se détourner de nous, mais cette insécurité est essentiellement le rappel d’une blessure narcissique bien antérieure à la relation. C’est donc ce que nous faisons avec notre insécurité et notre jalousie qui est réellement déterminant : en faisons-nous une exigence limitative pour l’autre, ou acceptons-nous de jouer le jeu de l’amour jusqu’au bout en les exprimant mais en laissant l’autre entièrement libre ? Il n’y a pas de croissance de la conscience sans conflit, nous explique Jung, et les relations sont l’espace où la conscience est la plus fondamentalement sollicitée pour sa croissance. On sait que les moines tibétains entourant le Dalaï Lama sont aussi sujets que nous à la peur et à la colère quand survient un incident déclencheur, mais leur pratique de la méditation leur permet de ne pas se laisser dominer par celles-ci. Le polyamour réclame de chacun(e) des partenaires qu’il/elle s’ancre dans la conscience, au centre, et apprenne à dominer son cerveau émotionnel. J’oserai dire qu’il y a là une véritable voie spirituelle pour notre temps, une voie dans laquelle le chercheur spirituel plonge dans le feu transformant des relations et se laisse emmener par l’amour jusqu’à la plus grande expansion de conscience possible.

Jung a vécu une telle relation polyamoureuse quand, après avoir épousé Emma Jung, il a rencontré Toni Wolff. Leur relation semble par bien des côtés exemplaires. Il semble que Toni soupait régulièrement à la table des Jung et avait sa chambre dans la maison familiale, ce qui dans la Suisse bourgeoise du milieu du XXème siècle était extravagant. Cela a été possible, selon le témoignage d’Aniéla Jaffé, secrétaire de Jung, parce qu’il n’y a jamais eu de « manque d’amour » entre eux, et particulièrement entre Carl et Emma. Quand Toni est décédée, Jung n’a pas pu se rendre à l’enterrement car il était malade et c’est Emma qui y est allée. Elle a alors rendu hommage à Toni en disant qu’elle avait apporté à Carl, dans une période critique de sa vie, quelque chose qu’elle, son épouse, n’aurait pu lui donner. Là, selon moi, est une véritable preuve d’amour, d’un amour entier pour la personne entière. On trouve là le sel de la recommandation d’ailleurs des jungiens (par exemple Toni Wolff[5] elle-même) quand notre partenaire amoureux rencontre quelqu’un qui  fait battre son cœur : rencontrer cette personne et voir ce qu’elle a de différent de nous, ce qu’elle amène à notre partenaire et que nous ne saurions lui amener. Alors, sur la base de notre amour commun, il est bien possible que nous fassions de cette personne un(e) ami(e). Jung lui-même disait des deux femmes de sa vie qu’Emma avait été la fondation de sa maison tandis que Toni en avait été la fragrance. Cela nous amène à un point très important : dans le polyamour, chaque relation est unique, car chaque personne est unique. Les relations sont différentiées, ce qui permet à chacune d’être vécue dans sa plénitude et son unicité, sans faire d’ombre aux autres relations. Dans chaque amour, c’est l’Unique finalement qui est aimé, c’est  l’unique qui tend vers l’Unique, et ce mouvement réclame que soit respectée, et mieux chérie, l’unicité de chacun des protagonistes et de chaque relation.

Il serait dangereux cependant d’idéaliser la relation de Jung et d’en faire un modèle de relation polymoureuse. On peut simplement dire qu’il a été parmi les premiers à se confronter consciemment au problème. Parmi les réserves qu’on peut invoquer, il y a le fait qu’Emma n’a pas, à notre connaissance, eu de relations extra-conjugales. Or tant qu’à vivre le polyamour, il est important qu’il soit réciproque et qu’on ne goûte pas seulement les joies de la liberté, mais aussi le feu transformant de l’insécurité. Jung a vécu celle-ci cependant à chaque fois qu’Emma, excédée, a menacé de le quitter et sa biographe fait remarquer qu’au cinq reprises connues où cela est arrivé, il est tombé malade. Il n’était donc pas prêt à laisser sa femme voler de ses propres ailes, et nous ne devrions jamais minimiser la souffrance qu’a vécu Emma, sans doute préoccupée de maintenir l’unité de son foyer pour leurs cinq enfants. Plus fondamentalement, on peut interroger la nature de la relation entre Carl et Toni qui pourrait avoir tenu d’une forme d’inceste psychologique car il s’agissait d’une de ses jeunes analysandes quand il en est tombé amoureux. Il y a donc eu « passage à l’acte » du point de vue thérapeutique. Mais surtout, comme je l’explique dans un autre article[6], on peut questionner le fait que Toni n’a pas eu une vie indépendante du rôle de porteuse d’anima que lui faisait tenir Jung dans sa vie. Là aussi, il a échappé au véritable risque polyamoureux qu’il aurait couru en la laissant avoir sa propre vie amoureuse indépendante de lui. On peut se demander s’il ne l’avait pas annexé au service de sa propre psyché masculine, et ce manque d’indépendance est absolument contraire à l’esprit du polyamour. Mais on peut reconnaître à Jung qu’il s’est courageusement exposé au fond du problème, ce qui lui aurait valu de dire un jour que :

« Le problème de l’amour est difficile au point que vous pouvez vous estimer heureux si, à la fin de votre vie, personne n’a fait naufrage à cause de vous. »


Carl Jung et Toni Wolff
Finalement, je crois avec Nicolas Bornemisza que l’émergence du polyamour va avec celle d’une nouvelle féminité, et en particulier avec l’avènement de ce qu’il appelle « la nouvelle femme » qui assume pleinement sa liberté, son autonomie tant sexuelle que spirituelle. Cette évolution concerne aussi les hommes qui intègrent pour certains plus que jamais leur féminité intérieure et sorte du carcan que leur a imposé, autant qu’aux femmes, le patriarcat. On voit se dessiner à travers celle-ci le retour du Féminin sacré que Jung appelait de ses vœux et sur lequel je me suis déjà exprimé ailleurs en soulignant qu’il se manifeste en particulier dans l’archétype de l’Amoureuse. Ainsi que je le disais plus haut, je connais plus de femmes que d’hommes prenant le risque d’oser vivre une vie amoureuse libre, et il faut souligner que cela implique bien souvent qu’elles concilient cette exigence de liberté avec des enfants, un travail, etc… ce qui constitue un exploit. Je leur rends hommage car elles font preuve bien souvent d’un véritable héroïsme au service de leur intégrité. Bien sûr, elles sont souvent écartelées par des exigences conflictuelles, mais il faut alors leur rappeler ce qu’écrivait Jung à une femme déchirée entre ses obligations familiales et sa vie professionnelle :

« Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. […] Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l'au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges. »

Mais alors, quelles notions pouvons-nous dès lors avoir de l’engagement et de la fidélité dans un contexte polyamoureux ? Dans le cadre de l’exclusivité amoureuse, il s’agit au fond de réprimer nos élans amoureux pour garantir la pérennité du couple. Quand on ne parvient pas à châtrer ainsi nos cœurs, on sait ce que cela donne : les redoutables conflits du mensonge entourant l’adultère. Mais s’il est admis que tous les partenaires de la relation amoureuse sont entièrement libres, alors l’engagement n’est pas par rapport à l’autre, en forme de « je ménagerai ton insécurité », mais dans la relation. L’affirmation fondamentale de cet engagement devient : « Peu importe qui je rencontrerai, ce que je vivrai, je continuerai à prendre soin de notre relation. Même si mon cœur s’ouvre à un(e) autre, je continuerai à amener de l’amour dans notre relation. » Le premier engagement est à la transparence, c’est-à-dire au fait de dire la vérité de son cœur. Et cet engagement s’approfondissant, il offre la seule véritable sécurité possible dans la relation, qui est celle de la réalité du dialogue en conscience qui en fait une « relation sacrée ». Dans cette relation sacrée, il ne s’agit pas de tout se dire, de se rendre des comptes, mais il y a cet engagement à se dire l’essentiel, à savoir tout simplement si le lien d’amour qui unit les partenaires est encore vivant. De même, la fidélité n’est plus fidélité exclusive à l’autre mais fidélité à la relation : « Ce n’est pas parce que j’en aime un(e) autre que je te retire mon amour. Mon cœur s’agrandit, il ne se rétrécit pas au lavage par la vie. » Sur ce point de la nature véritable de l’engagement non contradictoire avec la liberté qui est l’essence même de l’amour, je ne saurais que recommander la lecture du merveilleux ouvrage de Christiane Singer : Éloge du mariage, de l’engagement et autre folie.

La problématique du polyamour semble inévitable à notre époque à différents titres. Elle va en particulier avec l’ouverture de cœur que vivent beaucoup de personnes s’engageant dans un chemin de conscience, et pose la difficulté d’un fréquent retard de la maturité affective sur la maturité spirituelle : les projections amoureuses sont volontiers confondues avec l’établissement d’une relation d’amour approfondie. Dans notre monde où la fonction sentiment a été généralement dévaluée en même temps que la féminité de l’être, on peut voir dans le polyamour une revanche du cœur sur la raison et un juste retour de la fonction sentiment qui réclame la primauté. Enfin, la remise en question de nos mœurs amoureuses pour y introduire plus de conscience participe du grand mouvement de déconstruction des institutions sociales dans la façon dont elles nous modèlent psychiquement, et va dans le sens de l’émergence d’individus entiers, unissant en eux-mêmes le masculin et la féminité et visant à l’autonomie psychique dans la liberté. Mais il ne faudrait pas négliger non plus l’ombre du polyamour qui pourrait tenir dans une justification du papillonnage amoureux et de l’absence d’engagement. Ce n’est en effet pas un hasard si ce mouvement a pris son essor en Occident dans la dernière décennie du XXème siècle, c’est-à-dire dans le contexte du libéralisme triomphant. Nous nous devons d’interroger en quoi le polyamour pourrait participer d’une forme de consumérisme amoureux propre au capitalisme sauvage et réduisant la relation amoureuse à un échange de service sexuels et affectifs entre partenaires interchangeables. Plus que jamais, le polyamour questionne la conception que nous nous faisons de l’amour…

Tout ceci étant dit, j’en suis parvenu pour ma part à la conclusion que ces discussions pour ou contre le polyamour tournent autour d’un faux problème. La réalité, c’est simplement que nous ne commandons pas à notre cœur, et que comme la Porteuse du Graal, bien nommée Conduir-Amour, il nous montre le chemin de notre plus grande croissance en conscience. Cependant, entre l’exigence d’exclusivité amoureuse et celle de la liberté, il y a deux opposés irréductibles qui font tout autant partie de la nature de l’amour. Car le désir d’exclusivité aussi est naturel, tout autant que celui de liberté. L’amour est une occasion de tenter de concilier ces contraires en conscience, et il faut se garder de faire du polyamour une autre idéologie. Il y a des moments pour être engagé dans une seule relation et d’autres pour être dans l’ouverture. Mais comme le dit le poète Khalil Gibran :

« Lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le… »[7]

Et cela même si cela nous amène au centre du feu. C’est ainsi qu’on purifie les métaux pour en faire ressortir l’or inaltérable, image alchimique de la conscience. Ne pas suivre l’amour quand il nous fait signe revient à se tuer, à tuer la vie qui coule en nous. Honorer l’amour quand il survient dans notre existence, quels que soient les défis dans lesquels il nous entraine, c’est entrer dans la véritable ouverture du cœur qui ne craint pas de pleurer toutes ses larmes pour pouvoir vivre toutes ses joies aussi. Dans un monde dominé par la rationalité, c’est redonner la primeur au sentiment et à la vie du cœur sur toute raison, parce que finalement, quand nous quitterons ce monde, nous n’emmènerons que l’amour que nous avons vécu, le miel des abeilles éternelles que nous sommes. Mais alors, la véritable question au-delà de ces discussions sur le polyamour est :

Que mettez-vous dans votre amour ? Quelles sont vos attentes dans l’amour ? Qu’y projetez-vous ? Tentez-vous, à travers l’amour, de combler une insécurité fondamentale, un vide que l’autre ne pourra jamais remplir et qui vous laissera donc toujours insatisfait(e) ? Ou faîtes-vous de l’amour votre guide vers une vision élargie de la Vie ? Faites-vous de l’amour une affaire personnelle de petits égos en quête de sécurité, se perdant dans leurs rêves, ou vous laisserez-vous traverser par l’Amour ?


Le déclencheur pour moi de cette réflexion a été un texte remarquable de Elie G. Humbert intitulé Ici et maintenant est une blessure[8], dans son livre La dimension d’aimer. Il interroge la douleur qu’on peut ressentir quand notre partenaire aime une autre personne et que tout d’un coup, on vit le sentiment d’abandon. Il montre qu’au fond de notre demande d’être aimé exclusivement, il y a ce qu’on appelle la blessure narcissique, c’est-à-dire la douleur de l’enfant séparé de sa mère et qui perd ainsi sa sécurité fondamentale. Il a des mots forts, des mots que l’on peut trouver terribles, qui font mal tellement ils sont justes, tellement ils mettent directement le doigt sur la partie la plus sensible de notre être :

« Suivez maintenant la ligne de votre demande. Qu'est-ce qu'on demande? On demande d'être aimé? Ce n'est pas vrai. On demande d'être préféré. Encore tout récemment, j'entends une amie qui dit à son mari: « Mais, enfin, est-ce que ce n'est pas la chose la plus légitime du monde? La seule chose que je te demande c'est que tu me dises que tu m'as choisie. » Mais c'est atroce. Oui, c'est atroce. Pourquoi? (C'est tellement naturel, hein?) C'est atroce parce que vous demandez à un compagnon ou à une compagne d'être au service de votre blessure narcissique et il ou elle n'a vraiment pas été fait pour ça. Mais, encore ça, ça serait seulement une erreur. Mais pourquoi atroce? Parce que tant que vous lui demandez ça vous ne le ou la rencontrerez pas. »

Ce faisant, il pose tout le problème qui est mis à nu par le vécu polyamoureux. Allons-nous continuer à entretenir une illusion romantique, et dans cette illusion, à éviter de nous rencontrer vraiment ? Devons-nous servir nos blessures narcissiques respectives, ou sommes-nous capables de les prendre en charge en conscience pour nouer des relations pleinement conscientes, dans lesquelles chacun(e) est invité(e) à oser sa liberté, son entièreté et son indépendance affective ? Et finalement, la grande question : notre amour est-il libre de notre blessure narcissique, ou sert-il seulement à tenter de la guérir ? Elie G. Humbert montre que la seule façon d’éviter de se perdre dans le rêve d’une mère de substitution qui comblerait tous nos besoins est d’accepter de descendre dans la blessure, ce qui nous amène dans la vérité de l’instant présent. Au fond, c’est la qualité de notre relation d’amour avec nous-mêmes qui conditionne la relation d’amour avec autrui, et c’est à celle-ci qu’elle nous reconduit inéluctablement si nous ne voulons pas entretenir d’illusion. Ainsi l’amour, jusque dans les blessures qu’il inflige, est un chemin de connaissance de soi. La blessure narcissique ne peut être guérie par l’autre. Elle ne peut être guérie que par l’amour total de soi, qui offre une base saine à l’amour d’autrui.

Ainsi, par exemple, la jalousie bien naturelle est-elle empoisonnée par la blessure narcissique dès lors qu’elle s’accompagne d’une auto-dévalorisation subtile qui nous murmure à l’oreille : « Si la personne aimée se tourne vers un autre, c’est que cet autre est mieux que moi. Il a quelque chose que je n’ai pas, et dans le fond, je ne suis pas digne d’être aimé. » Mais si l’on accepte que personne ne saurait être « tout » pour autrui, et que chaque être est unique, il n’est plus question de plus et de moins mais seulement de possibilités de relations qui se présentent : « avec telle personne, je rencontre mon côté artiste et ma dimension spirituelle, et avec telle autre, ce qui m’est offert, c’est l’enracinement dans le quotidien. » Les relations sont à chaque fois uniques, ne se comparent pas. On sait qu’on est dans le piège du mental dès lors que l’on compare des choses qui n’expriment leur être que dans leur unicité. La seule façon de sortir du piège de la blessure narcissique, c’est de s’accepter entièrement dans tout ce que l’on est et ce que l’on est pas, incluant nos manques et nos défauts, et c’est donc l’entier amour de soi. Sans amour de soi, que vaut l’amour d’autrui ? On le voit bien quand il nous déçoit. La haine de soi devient haine de l’autre, le doux vin de l’amour a tourné en vinaigre.

Finalement, il apparait donc que le véritable enjeu derrière le polyamour, c’est comment l’amour peut être un facteur décisif de croissance et d’élargissement de la conscience. Pour cela, il faut enfin dépasser la dimension personnelle de l’amour et entrer dans le mystère de l’amour expansif, c’est-à-dire dans la compréhension que derrière chaque partenaire amoureux, il y a un(e) Bien-Aimé(e) qui est recherché(e) et qui prend forme dans notre vie. C’est encore la psychologie des profondeurs qui l’explique le mieux, en partant du fait que ce que nous recherchons dans la relation amoureuse, ce n’est pas tant l’autre (qui est à peu près interchangeable avec beaucoup d’autres) qu’une certaine qualité de relation. Ainsi Mme Von Franz, la principale collaboratrice de Jung,  offre-t-elle cette définition de l’anima comme étant « un système d’attentes et d’aspirations qu’un homme nourrit face à une femme, un système relationnel érotique. » Il en va de même avec l’animus, qui en est la réciproque. Et dès lors, confronter l’anima pour l’intégrer signifie pour l’homme prendre l’entière responsabilité de ces attentes en laissant la femme entièrement libre d’être qui elle est, de faire ce qu’elle veut. « Rendre l’anima consciente, nous dit encore Von Franz, cela signifie aimer l’autre pour lui-même et par amour de l’amour. « Si je suis mon amour, mon amour est comblé. » Seul celui qui suit l’anima par l’amour d’elle la verra devenir une Béatrice ; elle sera pour lui un pont, un passage. » [9] Et ce pont est passage vers Celui ou Celle que nous sommes vraiment, ce que Jung appelle le Soi, qu’on peut appeler aussi le « Je Suis ».

Ce qui nous émeut, et qui force la projection de l’anima ou de l’animus sur une personne, c’est que nous avons l’intuition que nous pouvons trouver avec ce partenaire la relation de conscience totale que nous aimerions vivre. Nous reconnaissons en cette personne la déesse ou le dieu qui peut nous conduire à la félicité absolue. Cela, c’est le cœur de la projection amoureuse qui se retirera nécessairement au fur et à mesure que nous découvrirons l’être humain sous la projection, et ce faisant, la divinité reviendra en dedans. Mais les individus conscients peuvent en profiter pour développer une relation directe avec leur anima / animus, et ainsi d’ailleurs éviter d’obliger leurs partenaires humains à répondre à leurs attentes inconscientes. Devenant libres, ils laissent les autres libres aussi. C’est le chemin, selon Jung, de la réalisation de ce qu’il appelait l’individuation, qui consiste en devenir pleinement nous-mêmes. On ne s’individue pas isolément. On ne peut s’individuer qu’en relation. Dans la relation amoureuse, il y a deux moments de vérité. Le premier est quand la lune de miel prend fin et que la projection commence à se retirer, qu’on se confronte à la réalité de la personne aimée – et par exemple aux chaussettes sales qui trainent, à la vaisselle qui tarde à être faite, ou à la susceptibilité. C’est le moment de la naissance du véritable amour, à condition que les partenaires ne s’enfuient pas à la recherche d’une nouvelle passion. Et puis il y a le test décisif qui survient quand l’un(e) des deux projette sa flamme amoureuse sur quelqu’un d’extérieur à la relation. Là, on voit de quel bois est vraiment faite la relation, aussi bien pour la personne qui aime au-dehors que celle qui voit l’autre aimer quelqu’un d’autre. S’il n’y avait en fait qu’un soubassement de projection, la relation se délitera inévitablement. En effet, la passion est exclusive alors que l’amour vrai est inclusif. Mais si l’amour est présent, les partenaires sont alors engagés dans un chemin d’individuation mutuelle, c’est-à-dire qu’ils tendent ensemble vers leur plus haute réalisation.

Quand l’amour ne sert pas à entretenir une illusion, nous dit Mme Von Franz, les partenaires nouent par là une alliance visant à la liberté et l’élargissement de la conscience, à l’incarnation du Je Suis dans une forme humaine. Alors, l’amour devient une affaire qui va bien au-delà du personnel :

« Lorsque deux personnes sont en relation l’une avec l’autre, toutes deux engagées dans la voie mutuelle du processus d’individuation, le thème de la conjonction du couple transpersonnel se constelle. (…) Dans le hiero gamos, les noces sacrées, ce ne sont pas deux égos qui se font face mais « chacun de ceux dont nous touchons le cœur ». Ce surprenant aspect de multiplicité est malaisé à saisir. Tout ce passe comme si, dans « l’au-delà », il n’y avait qu’un couple divin, unique, Shiva et Shakti, unis dans une étreinte éternelle, et que l’homme participe à leur conjonction en tant que « simple invité à la fête » ».



Nous pouvons dès lors reformuler notre questionnement sur la nature de l’amour comme une variante de la question de ce qu’on appelle l’investigation fondamentale – le koân « qui suis-je ? » devient :

Qui aime quand j’aime ?[10]

Qui est aimé(e) ?

Il s’agit d’observer en conscience quelles sont les sous-personnalités ou les complexes qui s’emparent de notre amour, qui aiment en nous, et surtout à quelles identifications nous souscrivons par là. C’est le douloureux travail de retrait des projections qui, à mesure qu’on enlève couche après couche d’identification, fait apparaître le Diamant. L’amour libre devient alors la plus radicale des ascèses, toute tantrique dans son esprit car elle ne refuse rien et transforme tous les poisons en nectars en laissant l’amour, c’est-à-dire le dieu Éros, jouer librement avec nos cœurs.  La réponse au koân est dès lors une évidence lumineuse : quand j’aime, c’est la Vie qui s’aime Elle-même dans le chatoiement de Ses formes, et par ces jeux s’accomplit la merveille de l’amour transformant, feu générateur de conscience. Car :

« Le thème des noces sacrées ou du hiero gamos renferme, comme Jung l’a exprimé ailleurs, le mystère de l’individuation réciproque par ce « rien n’est possible sans amour (…) car l’amour permet de risquer le tout pour le tout et de ne pas occulter des éléments importants ». La rencontre avec le Soi peut seulement se faire de cette manière. »

Dans le polyamour se pose donc le problème de la tension entre l’Amour universel qui nous donnerait à aimer tout être et l’amour personnel qui en est le conducteur sur terre. L’Amour universel s’inscrit en effet dans le domaine des réalités spirituelles qui n’ont de sens que lorsqu’elles s’incarnent dans le creuset de relations personnelles, c’est-à-dire dans la chair et le cœur amoureux. J’ai ainsi entendu des rêves de femme polyamoureuse dans lesquels la rêveuse embrassait toutes les personnes qui passaient à sa portée, et avait le sentiment qu’elle aurait pu aimer également chacune des personnes rencontrées. Or c’est justement ce qui se dégage de l’exploration en conscience de la problématique du polyamour : les partenaires, dont on voudrait toujours croire qu’ils ont quelque chose de tellement spécial que ce ne peut être qu’eux qui peuvent être considérés comme digne de l’amour vécu, importent en réalité moins que la relation elle-même. Le grand mystère de l’amour, au-delà de la discussion entre l’exclusivité et le polyamour, c’est que la relation est vivante et qu’au travers de celle-ci, c’est moins l’accomplissement des partenaires que celle de la relation elle-même qui semble recherchée par le Soi. C’est la relation qui est travaillée quand elle s’élargit à plusieurs partenaires, et c’est toujours un travail de conscience dans lequel apparait un terme plus grand que les différents protagonistes de la relation. Dans le contexte de la relation amoureuse entre deux personnes, ce troisième terme est le lien vivant qui les unit. Ce tiers est le Souffle qui les unit, l’Amour dans le mystère duquel disparaissent finalement l’amant et l’aimé(e), et ce que la tradition spirituelle a désigné comme étant l’Esprit Saint, le Pneuma dont il est dit qu’il souffle où il veut, que rien ne saurait le limiter.

Au-delà du polyamour, c’est donc une voie spirituelle de connaissance de Soi qui se dessine, qu’on pourrait désigner comme la voie du cœur conscient, ou encore de l’amour libre. Nous pouvons y voir un ressurgissement du bel esprit qui a fleuri au temps de l’amour courtois, où les chevaliers courtisaient le plus souvent des femmes mariées, époque qui a été l’apogée de l’incarnation de l’Amour pendant l’ère chrétienne avant que la barbarie du saint Père de Rome ne l’écrase dans le sang. Il y a là aussi une évolution spirituelle typique de notre époque, qui veut que la chair et l’amour soient à nouveau sanctifiés après qu’on soit allés dans les excès d’une spiritualité désincarnée. À l’inverse donc de ce mouvement qui conduisait les chercheurs spirituels à se retirer dans des grottes le plus loin possible de toutes relations, nous sommes désormais invités à nous engager le plus profondément possible en conscience dans la vie, le monde et les relations. Cela va avec le fait que la réalisation poursuivie n’est pas une transcendance hors du monde mais une incarnation pleine et entière de Conscience, dégagée de sa gangue par le feu de l’Amour.

Il apparaît en conclusion que dans cette idée d’amour « libre », il ne s’agit pas tant de notre liberté en tant qu’égos que de la liberté de l’Amour lui-même en tant que force qui traverse nos vies et les sculpte bien souvent contre notre volonté. En ce qui nous concerne, nous ne pouvons au mieux qu’honorer ce mystère en lequel les anciens reconnaissaient un dieu. Dès lors, il devient clair que la seule chose que nous puissions faire pour notre part est d’offrir notre amour quand l’occasion d’aimer nous est donnée sans même espérer de retour, car l’amour, pour être digne de ce nom, ne peut finalement être qu’un don de soi entièrement libre et gratuit, c’est-à-dire sans attente. Cela nous est offert à toutes et à tous. Ou comme le disait si bien Christiane Singer :

« L'amour ne connait qu'un seul but quand il te rencontre : lui-même. Venir au monde encore une fois à travers toi. Se donner au monde à travers toi une chance de plus. Tu es convié(e) à aimer et à servir pour que sur terre soient l'amour et le service.

       Tu es convié(e).
       Tu n'es pas même obligé(e).
       Un simple service d'honneur.
       Voilà tout.
       Ni plus mais ni moins. »[11]





[1]Morning Glory Zell, A bouquet of lovers
[2] J’ai développé ce point dans mon article : le nom du jeu est Amour.
[3] Il est aujourd’hui admis que nous pouvons être un homme dans une peau de femme, une femme dans une peau d’homme, ou encore qu’un homme peut s’éprendre d’un homme et ainsi vivre sa féminité sur un mode actif, et réciproquement dans le cas de femmes. Il se trouve simplement que ce sont toujours ces deux polarités de la féminité et du masculin, de la réceptivité et de l’actif, qui sont en jeu dans toutes les combinaisons, fussent-elles d’ailleurs plus complexes qu’une simple paire. Et qui plus est, les différents partenaires peuvent changer de polarités selon le moment, la situation…
[4] Dans un texte intitulé “les sept piliers de l’amour”.
[6] Psychanalyser Jung, juillet 2017
[7] Khalil Gibran, L'amour (le Prophète)
[9] Marie-Louise Von Franz, « Quelques aspects du transfert », in Psychothérapies, l’expérience du praticien.
[10] Question explorée par Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd dans Qui aime quand je t’aime ?
[11] Christiane Singer, Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies.