jeudi 21 avril 2016

La pyramide des songes


Marie-Louise Von Franz, dans une conférence intitulée « la réalisation du Soi dans la thérapie individuelle de Carl Jung », publiée dans Psychothérapie, l’expérience du praticien, présente un rêve extraordinaire. Disons que si nous rencontrons parfois des grands rêves contrastant sans rien leur enlever avec nos petits rêves ordinaires, celui-ci est, selon moi, tout simplement énorme. Il se trouve que c’est un rêve à propos de l’interprétation des rêves et du sens profond de ce travail, et comme nul ne saurait apposer un copyright sur un rêve, je crois que celui-ci devrait passer dans le domaine public. Je vous le livre donc, découpé en ses quatre parties pour en faciliter l’absorption, sous forme d’une lecture résumée et commentée de l’article de Mme Von Franz. Le rêve lui-même fait allusion à l’art d’écarter le superflu pour accéder à l’essentiel, et j’espère donc illustrer ce point par ma synthèse mais aussi que celle-ci vous donnera envie de lire la  conférence dans son entier car elle tient du chef d’œuvre alliant pédagogie et profonde perspicacité.

Le rêveur était, à l’époque du rêve, étudiant à l’Institut Carl Jung de Zurich et se préparait à suivre ses premiers patients. Il avait, nous dit Mme Von Franz, « pour trait de caractère sympathique d’être loin de se sentir à la hauteur de la tâche » et il craignait d’être incapable de comprendre les songes de ses analysants. C’est alors que ce rêve lui tomba littéralement dessus. En voici la première partie :

Je suis assis au milieu d’une place carrée, ouverte, au cœur d’une ville ancienne. Un jeune homme qui porte pour seul vêtement un pantalon, me rejoint et s’assied devant moi, les jambes croisées. Il a le torse vigoureux ; une impression de force et de vitalité émane de lui. Le soleil brille dans ses cheveux blonds. Il me fait part de ses rêves ainsi que de son désir que je les lui interprète. Les rêves sont comme une sorte d’étoffe qu’il étale devant moi en les racontant. À chaque fois qu’il raconte un songe, une pierre tombe du ciel et frappe le rêve d’un coup ; cela fait partir des bribes de rêve qui s’envolent. Quand je les prends en main, je me rends compte que c’est du pain. Ces morceaux qui se détachent sous l’impact des pierres font apparaitre une structure interne qui devient peu à peu manifeste dans son ensemble et cette structure ressemble à une sculpture d’art moderne abstrait.

À chaque récit d'un songe une nouvelle pierre s’abat, de sorte que le squelette des songes, fait de vis et d’écrous, prend forme de façon toujours plus distincte. Je dis au jeune homme que cela nous montre comment dépouiller les songes afin d’atteindre les vis et les écrous. Il est également dit que l’art de l’interprétation est de savoir que jeter et que garder, comme dans la vie.

Voilà donc notre rêveur, nous dit Mme Von Franz, aux prises avec son premier patient, en écho à ses interrogations. Elle souligne comment l’image onirique insiste sur la vitalité et l’impression de santé qui se dégagent de lui : il n’a rien d’un malade. Au contraire, sa chevelure blonde est une indication de sa nature de héros solaire, porteur de la lumière nouvelle, et sa vitalité rappelle « qu’en tout patient, aussi malade soit-il, il y a un fond sain d’où surgissent les rêves ».

Le jeune homme blond symbolise le Soi, « cette partie du rêveur jusqu’ici inconnue qui conduira à l’illumination. » C’est le Soi qui demande l’interprétation des rêves. Quand une personne demande l’interprétation de son rêve, il faut traiter sa demande comme étant celle du Soi, qui parle par la bouche de la personne.

Les rêves forment une sorte d’étoffe, c’est-à-dire selon moi que les songes sont comme des fils qui s’entrecroisent jusqu’à dessiner, avec le recul suffisant pour envisager de grandes séries de rêves, un motif ou une figure inattendus. Von Franz souligne que cela fait des rêves quelque chose de substantiel, qui est donc frappé par des pierres venant du ciel – « ce qui figure, d’une certaine façon, l’interprétation. » L’interprétation est une chute de météorites ! Elle explique admirablement la clé de l’art :

« En effet, le rêveur était dans la crainte de ne pas bien savoir interpréter les rêves, mais l’image onirique lui montre que la bonne interprétation « tape dans le mille » sans qu’il soit besoin de la « faire ». Il s’agit en réalité d’un événement psychique. […] Le fait que les pierres tombent du ciel montre que le rêve autant que l’interprétation, l’idée frappante sortent en dernière instance tous deux de l’inconscient, d’une seule et même source, à condition, bien entendu, que l’analysé et le thérapeute s’efforcent ensemble de comprendre le rêve. »

Les morceaux d’étoffe partis en éclat se révèlent être du pain, c’est-à-dire qu’ils sont comestibles, et en termes psychologiques, qu’on peut les intégrer. « En effet, comme nous avons tous pu en faire l’expérience, une interprétation réussie, c’est-à-dire « percutante », à un effet vivifiant sur la conscience et l’alimente comme du bon pain. » Ce pain renvoie aussi à la nourriture céleste dont la prière traditionnelle du Notre Père demande qu’elle soit notre pain quotidien, c’est le pain suprasubstantiel, transcendant.

Ce qui ne peut se manger, être intégré, est ce qui reste du songe : c’est fait d’écrous et de vis qui forment le squelette du rêve, qui ne se révèle que quand on en a ôté la chair, ici le pain. « cette chair doit être ôtée tout comme, dans la vie, il s’agit de dégager l’essentiel, à savoir la structure sous-jacente. » Cette image se révèle particulièrement savoureuse quand on sait que le rêveur était d’origine anglo-saxonne car le rêve lui parlait donc directement des « nuts and bolts » des songes. Les vis et les écrous se combinent pour former des boulons, image où l’on peut voir une analogie sexuelle : « Les boulons réunissent les choses. À chaque fois qu’une interprétation de rêve « porte », il en résulte l’union d’un morceau d’inconscient avec la conscience, ou encore, d’un complexe autonome avec le reste de la personnalité. Nous sommes en présence d’un phénomène sans cesses renouvelé de conjonctions. »

La suite du rêve montre que cette structure prend forme d’une étonnante pyramide :

Puis la scène onirique change : l’adolescent et moi, nous sommes assis face à face sur la rive d’un large fleuve magnifique. Le jeune homme me raconte toujours ses rêves, mais la structure érigée par les vivions oniriques a revêtu une forme nouvelle. Elle n’est plus une pyramide de vis et d’écrous, mais ce sont des milliers de petits carrés et de triangles qui la composent. Cela évoque une peinture du cubiste Braque mais c’est à trois dimensions et surtout c’est vivant. Les couleurs et les nuances des formes carrées et triangulaires changent sans cesse. J’explique qu’il est essentiel pour une personne de maintenir l’équilibre de l’ensemble de la composition ; que pour cela, il faut équilibrer chaque changement de couleur en pratiquant aussitôt un changement correspondant du côté opposé afin de compenser le premier. Cet équilibre dans les couleurs est d’une complexité incroyable du fait que l’objet est à trois dimensions et traversé de changements incessants. Je lève alors le regard vers le somment de la pyramide des songes : là, il n’y a rien. En effet, la pointe maintient à elle seule tout l’ensemble de la structure mais cette pointe est faite d’espace vide. Lorsque je fixe mon regard sur ce point de la pyramide, cet espace vide se met à rayonner d’une lumière blanche.

Pour analyser cette partie du rêve, Mme Von Franz s’arrête sur la signification mythologique de la pyramide, en particulier chez les anciens Égyptiens, où elle avait pour première fonction d’être le tombeau royal des pharaons – « la demeure d’éternité du défunt ». Elle montre comment la pyramide symbolisait alors ce que les alchimistes occidentaux ont appelé « la Pierre des Sages », c’est-à-dire à la fois le noyau immortel de l’âme et le corps de résurrection des défunts.

Cette pyramide n’est plus faite de vis et d’écrous mais de triangles et de carrés de couleur en nombre infini, évoquant directement donc le 3 et le 4 en action, et sans doute par là les jeux du masculin (yang) et du féminin (yin). Les points clés à souligner ici sont que cette structure est vivante, en perpétuel changement et cependant dotée d’un équilibre interne qu’il s’agit de respecter, dans lequel toutes les parties sont interdépendantes, organiquement liées. Pour moi, le jeu des couleurs indique aussi que, au-delà des combinaisons du yang et du yin, cette structure n’est pas régie par la dualité du noir et du blanc. Elle manifeste toutes les couleurs de la vie. « Pour notre part, dit Mme Von Franz, il suffira de retenir la signification psychologique de la pyramide, à savoir qu’elle est un symbole du Soi ».

Elle décrit alors de façon remarquablement synthétique ce qu’elle entend par là, et ce que signifie dès lors « réaliser le Soi », et il en ressort ce qui fait l’intérêt fondamental du travail des rêve, à quoi ça sert ou quel bénéfice on peut en retirer :

« Cela permet de mieux comprendre ce que Jung entendait par le Soi, à savoir qu’il n’est pas le moi, mais une personnalité intérieure plus vaste, éternelle, comme le suggère le symbole. Jung définit aussi le Soi comme la totalité consciente et inconsciente de l’être humain. En tant que virtualité, ce Soi habite en chaque être humain, mais pour le réaliser il faut la compréhension des songes ; à la faveur de cette réalisation, il « s’incarne » pour ainsi dire dans la vie éphémère du moi. Si par exemple j’ai le génie musical de Beethoven sans jamais m’en rendre compte ou me mettre au service de ce talent, celui-ci demeurera inexistant dans la pratique. Il n’y a que le moi conscient qui soit capable de réaliser et d’actualiser le monde psychique. Même cette chose grandiose et divine qu’est le Soi a besoin du moi pour se réaliser. C’est ce qu’on entend par réalisation du Soi. »

Dans le rêve, le Soi est mis en perspective du fleuve de la vie qui coule, ou encore du temps. Selon Mme Von Franz, c’est un stade avancé du travail des rêves qui est évoqué ici : « En effet, si au début chaque interprétation qui porte déclenche une illumination, à présent tout entre dans un contact plus étroit avec le flot de la vie. Dès lors, on ne se borne plus à comprendre des songes isolés, mais on vit en leur compagnie. »

« La scène change encore : la pyramide subsiste, mais à présent elle consiste en matière fécale solide. La pointe émet toujours son rayonnement. Je réalise que le sommet invisible est comme révélé par la boue solidifiée et qu’inversement, cette dernière est rendue visible par la lumière de la pointe invisible. Du regard, je pénètre jusque dans les profondeurs de la matière fécale et je comprends que je contemple la main de Dieu. Grâce à une illumination soudaine, je sais quelle est la cause de l’invisibilité de la pointe : c’est qu’elle est la face de Dieu.

À la fin du second segment, le rêveur se rendait compte que la clé de voûte de la pyramide, qui tient toute la structure ensemble, est faite d’espace vide. Par la suite, il devient clair qu’il en est ainsi parce que le sommet de la pyramide est la face de Dieu, et le rêveur distingue la main de Dieu agissante dans la matière fécale en constituant la base. En contemplant le vide, le rêveur en voit rayonner une lumière blanche qui évoque l’expérience du satori, où la vacuité, loin d’être un « néant » négatif, se révèle receler une lumière créatrice, une capacité d’illumination.

Pour l’explication de la suite, je reproduis intégralement le commentaire de Mme Von Franz : « La troisième partie du songe s’ouvre sur un soudain revirement qu’on désigne aussi du terme d’énantiodromie : à présent, la belle pyramide se compose de matière fécale, de m…. solidifiée. Cette matière vile rend visible le point d’illumination, contenu dans la vacuité, comme cette dernière permet de voir les excréments. Or les alchimistes de l’Antiquité et du Moyen Âge n’ont jamais cessé de rappeler, en effet, que la Pierre des Sages se trouve dans le fumier (« in stercore invenitur »), où les hommes profanes la foulent au pied sans lui prêter la moindre attention. De nos jours, les rationalistes, toujours nombreux, cultivent de même l’opinion que les rêves sont de la m…., c’est-à-dire de vulgaires fantasmes de nature anale ou génitale. Il est vrai que ce qu’entend un analyste durant sa journée à son cabinet n’est guère édifiant : cela va des chamailleries matrimoniales, des intrigues dictées par l’envie ou la jalousie, du sursaut soudain de ressentiments refoulés jusqu’aux difficultés pécuniaires et à l’inénarrable « et alors il m’a dit – et je lui ai dit ». En bref, de l’horrible m…. dans laquelle les patients et nous, les analystes, pataugeons de concert. Mais si on consent à la regarder de près, on pourra déceler la main de Dieu dans cet amas confus. »

J’ajouterai en riant qu’on n’a pas besoin d’être analyste pour nager dans cette matière première, la fameuse materia prima des alchimistes que tous méprisent sans savoir qu’elle recèle le trésor. Avant de s’occuper de la m…. des autres, il faut commencer par aller voir ce qu’il y a dans la nôtre. Il s’agit donc de donner une attention scrupuleuse, pour ainsi dire religieuse, à nos sentiments négatifs, nos humeurs noires et nos détestations, nos souffrances, nos résistances à la vie, nos peurs et nos dépressions – non pour nous y complaire ou les jeter à la face des autres, ce qui est en faire un mauvaise usage, mais pour les « ravaler », c’est-à-dire les ramener à l’intérieur et en examiner le sens intime. Pour dégager le diamant de sa gangue, il ne faut pas hésiter à plonger nos mains, et parfois plus, dans la boue…

Mme Von Franz poursuit :

« Ce fut sans doute l’aspect le plus important de l’art de Jung : il était capable d’écouter ce genre de boue avec un détachement rare pour soudain relever d’un geste ou d’une parole « la main de Dieu » manifeste dans tout cela, d’en déceler donc le sens profond grâce auquel son interlocuteur pouvait à nouveau endurer ses misères. Sa perspicacité tenait au fait que son intérêt portait moins sur les raisons ou la genèse d’un symptôme névrotique particulier au cours de l’histoire personnelle que sur la recherche d’un but, du telos, d’une intention cachée sous le symptôme. Jung cherchait le sens de ce qui arrivait. La question posée était donc : « Quel est l’intention secrète qui m’a conduit dans ce bourbier ? ». C’est à partir de cette interrogation que le sommet de la pyramide devient visible, la pointe que les anciens Égyptiens construisaient de façon que le premier rayon du soleil levant vienne se poser sur elle. En Orient et plus particulièrement en Perse, l’oriens, le soleil levant est encore de nos jours le symbole de l’instant crucial de l’illumination mystique apportant la connaissance de Dieu et marquant l’union avec Lui. »

Nous sommes loin ici des visions romantiques de la réalisation de Soi et de l’Union mystique. Il s’agit moins de voir les cieux s’ouvrir en gloire avec les trompettes des Anges saluant notre triomphe au jeu de la vie pour nous inviter à changer de niveau que d’assister à la réunion en nous du Ciel et de la Terre, c’est-à-dire de l’Illimité en nous et de la boue dans laquelle nous pataugeons, terre mêlée d’eau. Cette union se produit quand ce qui nous semble le plus vil et le plus détestable dans nos vies prend enfin sens – et avec son sens, toute sa valeur… qui est celle, inestimable, de l’Or philosophique.

Par respect pour ce rêve ainsi que pour le travail de Mme Von Franz et de ses éditeurs, et aussi pour vous inviter à aller lire l’article dont il est question et à proposer vos propres interprétations, je vous livre enfin ici la quatrième partie du rêve sans le commentaire qu’elle en a donné :

Le décor du songe se transforme encore : Mademoiselle Von Franz et moi, nous déambulons le long d’un fleuve. Elle dit en riant : « j’ai soixante et un ans et non seize, mais si l’on additionne l’une ou l’autre des deux chiffres, on obtient sept. »

Il vous suffira, pour comprendre cette petite énigme, que Mme Von Franz était l’analyste du rêveur et que le chiffre 7, qui réunit le 3 et le 4, est symboliquement lié à l’évolution et au développement. Mme Von Franz avait effectivement 61 ans à l’époque de ce rêve tandis que le rêveur se trouvait au milieu de la vie, à mi-chemin entre les deux extrêmes évoqués par cette dernière partie du rêve.

mercredi 6 avril 2016

Une voie jungienne ?


Je ne suis ni psychologue, ni psychanalyste ou psychothérapeute, encore moins psychiatre. Même si j’accompagne régulièrement des personnes dans leur démarche de connaissance de soi en écoutant leurs rêves, mon point de vue est celui de l’analysant plus que celui de l’analyste. Je revendique la position de l’homme ordinaire aux prises avec l’inconscient, même si nous savons bien que personne n’est ordinaire en réalité ; je me différencie de l’approche du spécialiste qui se sert du travail des rêves dans un cadre thérapeutique avec pour vocation de soulager les âmes en peine. Je ne m’inscris pas non plus dans une perspective scientifique avec la visée de parvenir à un fin mot sur la nature de la psyché. Mon approche est beaucoup plus fondamentalement spirituelle, c’est-à-dire liée à la recherche du sens de l’existence. De mon existence.

Ce qui m’intéresse, c’est ce que l’inconscient peut avoir à dire à l'être humain ordinaire que je suis, et que sont la plupart des personnes que je rencontre, à propos de ce qu’il faut bien appeler avec Mme Dolto « la difficulté de vivre ». Qu’a-t-il à nous dire, par exemple, devant la nécessité qui est faite à la plupart d’entre nous de perdre notre vie à la gagner ? Et si Carl Jung compte parmi les étoiles les plus brillantes qui éclairent mon chemin, je m’interroge surtout sur la signification de son œuvre pour l’évolution de notre civilisation occidentale. C’est dans cette double visée, de répondre aux besoins de l’humanité la plus ordinaire et accessoirement d’envisager les formes que pourrait prendre le nécessaire renouvellement de notre mythe collectif, que je me pose depuis longtemps un ensemble de questions :

Y-a-t-il une voie jungienne et, si oui, en quoi est-elle spécifique ? Comment se différentie-t-elle de la plupart des démarches dites spirituelles ? Où conduit-elle ? Que recommande-t-elle et qu’a-t-elle à apporter à l’homme du commun ?

Cette réflexion a été beaucoup alimentée ces derniers temps par la lecture de la correspondance de Carl Jung, où il répondait aux questions d’interlocuteurs les plus divers avec la même bienveillance pour l’analyste ou le théologien que pour une jeune femme qui venait de découvrir ses livres et l’interrogeait sur un rêve.

Alors oui, après des années d’études de ses écrits ainsi que de ceux de ses honorables confrères, et surtout d’analyse et d’observation de mes propres rêves, je crois qu’il y a une voie spécifiquement jungienne. Avec la réserve immédiate que Jung lui-même disait ne pas être jungien et nous encourageait à ne surtout pas nous rassembler derrière sa bannière : il ne voulait pas créer d’école ni édifier un système. Je l’ai déjà dit ailleurs : il a découvert un continent perdu, oublié. Il y a mis le pied et établi une base avancée, et il a invité celles et ceux qui le voudraient à poursuivre l’exploration. Il y a bien une voie partant de là, mais c’est un chemin qui se perd dans la forêt, au-delà duquel tout est ouvert dans un espace où la route s’invente sous nos pas.

Posons tout de suite ce préalable : ce continent était connu par nos ancêtres. Pas tous, mais en particulier celles et ceux qu’on appelait les initiés, qui étaient passés par les Mystères, et aussi les chamans, les alchimistes et autres gnostiques. Jung avait conscience de cette continuité, il l’écrit dans une lettre en 1934 :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative d’ensevelissement pour se protéger des dangers de la "longue route", seul un chevalier risquera la "queste et l’aventure" ».

Nous voilà prévenus : la voie jungienne, si l’on peut se risquer à définir un tel oxymore, est une longue route et une aventure. Mais si on laisse de côté toute la théorie jungienne avec ses concepts d’inconscient collectif, d’archétypes, d’ombre, d’anima et d’animus, de Soi et d’individuation – ce à quoi on a tendance à résumer Jung pour élaborer un autre système conceptuel –, quelle est la portée pratique de son œuvre ? Que recommande-t-il à celles et ceux qui veulent s’aventurer aujourd’hui sur cette « antique et intemporelle voie initiatique » ?

J’ai relevé quatre principes directeurs qui me semblent tracer un chemin qu’on peut dire spécifiquement jungien, même si on les retrouve dans différentes traditions spirituelles – il n’est en aucun cas question de se les approprier, car Jung offre simplement une reformulation en termes modernes d’une sagesse qu’on retrouve, une fois qu’on peut la reconnaitre, partout. C’est ce qui fait pour moi que son apport est inestimable à notre époque : plutôt que de nous infliger une construction intellectuelle ou dogmatique de plus – un « jungisme » –, il donne à qui étudie[1] sérieusement son œuvre les clés pour apprécier la richesse de tous les systèmes symboliques, toutes les visions spirituelles, sans tomber pour autant dans le piège du syncrétisme, mais en voyant le fil d’or qui les relie.

Le premier de ces principes réclame qu’on aborde tout ce qui se présente à nous avec une attitude intérieure que Jung qualifiait de religieuse. Nous parlerions aujourd’hui plutôt d’une attitude spirituelle car nous confondons religion et confession religieuse, mais le terme de « spiritualité » n’était pas dans le vocabulaire de l’époque de Jung. Cependant la définition qu’il donne de la religion vaut qu’on s’y arrête car il s’agit pour lui d’une attention scrupuleuse aux moindres mouvements de l’âme. Laissons de côté la discussion métaphysique de l’âme, il est question ici simplement de la psyché et de tout ce qui se passe en elle, qu’il s’agisse des rêves, des imaginations et des pensées qui viennent inopinément, des humeurs qui fluctuent sans raison, des émotions qui nous saisissent et des impulsions qui nous prennent, incluant aussi les signes et les synchronicités que nous pouvons observer autour de nous.

La première recommandation de Jung est donc simplement de s’ancrer dans une attention de tous les instants aux moindres fluctuations de nos vies intérieures. On ne parlait pas encore à son époque de pleine conscience (mindfulness) mais il s’avère que le développement d’une telle attention implique de s’enraciner dans le moment présent, ce qui est précisément le but de ces techniques de méditation. Jung n’en fait pas mention, mais plusieurs analystes jungiens contemporains, dont Marion Woodman, insistent dans le même sens sur l’importance de la conscience du corps. Pour Jung, ce n’est pas l’âme qui est dans le corps, mais c’est le corps qui est dans l’âme, sa partie visible. En enracinant notre attention dans le corps, nous retrouvons à chaque fois le plus court chemin vers l’instant présent, à partir d’où nous pouvons observer notre mental et tout ce qui se passe en nous…

Il y a là un point remarquable qui est rarement souligné à propos de Jung : toute son œuvre tourne autour de ce qu’il convient d’appeler, à défaut d’une meilleure expression, le mystère de Dieu. Mais le Dieu de Jung n’est pas une abstraction théologique ; seule lui importe l’expérience du numineux qui est la marque du Divin. Il s’est intéressé à l’image vivante de Dieu dans la psyché, et non aux énoncés philosophiques à ce sujet. Or Edinger, grand spécialiste de la dimension religieuse de l’œuvre de Jung, fait remarquer qu’il y a une différence essentielle entre le Dieu des divers monothéismes et le Divin qu’envisageait l’Antiquité. Pour les anciens, Dieu n’était pas un concept dont on pouvait discuter l’existence et ce qu’il mange au petit-déjeuner, mais une évidence manifeste dans les phénomènes. Ainsi s’agenouillaient-ils devant un arc-en-ciel, une étoile filante ou la beauté d’un être en reconnaissant simplement qu’il y avait là quelque chose d’au-delà du monde qui transparaissait, au travers du phénomène. Et c’est là qu’apparait la profonde originalité spirituelle de Jung dans notre époque, car il a compensé son refus de spéculer sur le mystère ultime en s’attachant à le reconnaitre dans les images vivant dans la psyché. Ce faisant, il a bouclé une grande boucle spirituelle en nous ramenant à l’attitude première de nos ancêtres, qui consistait en porter une attention scrupuleuse aux moindres manifestations de la transcendance dans le monde et dans l’être humain.

Le second principe tient dans une affirmation qui a d’immenses conséquences : « La psyché est images ». La voie jungienne n’est pas intellectuelle ou fondée sur une discipline réclamant un effort pour se surpasser ou se maîtriser de quelque façon ; c’est une voie dite « humide », par contraste avec la sécheresse de l’esprit et de l’intellect, qui coule pour l’essentiel de source avec le flot des images intérieures, et avec les émotions qui leur sont associées, l’énergie psychique que recèlent les images. Il ne s’agit même pas tant de comprendre les images que de se laisser toucher et travailler en profondeur par elles. Ce n’est pas seulement qu’une image vaut mille mots, comme le dit le proverbe. Les concepts de la pensée servent à manipuler le connu, mais les images médiatisent l’inconnu : un symbole, c’est une image vivante dont la signification entière demeure dans l’inconscient et ne peut être approchée directement. Mais on peut la ressentir dans l’émotion qui remue en nous quand on contemple l’image. Et Jung, en quelques mots, nous donne la méthode et la direction du travail des images :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

Le Nord magnétique sur notre boussole, tandis que nous cheminons sur la voie jungienne, est donné par la mesure de notre paix intérieure. Il peut sembler surprenant que Jung indique que l’image est dans l’émotion, et non l’inverse, mais on peut l’observer dans la pratique. Par exemple, il m’est arrivé récemment de me sentir un peu bizarre, incertain et mal à l’aise en sortant d’une rencontre professionnelle; en prenant le temps dans la soirée d’écouter ce qui se passait, une image m’est venue à l’esprit, qui m’a montré mon interlocuteur comme un chat guettant une souris, et soudain l’émotion s’est dissipée avec un sourire. L’inconscient a tout de suite proposé une direction à l’énergie de la situation en me montrant la souris enfilant des gants de boxe.

Le troisième principe consiste à laisser advenir. Quoi qu’il arrive, à l’intérieur comme à l’extérieur, il ne sert à rien de s’y opposer. Au contraire, il s’agit d’aller avec ce qui est là, quoi que ce soit, simplement parce que c’est l’énergie de l’instant présent. Ce n’est pas bon ou mauvais en soi, cela dépend toujours de ce que nous en ferons en conscience. Le chemin s’ouvre en le laissant advenir. Il n’y a pas de problème insoluble, il n’y a que des situations qui évoluent naturellement en suivant la pente de leur énergie. Alors les problèmes ne sont pas résolus mais ils sont dépassés.

« Le "laisser advenir", l’action non agissante, l’abandon de Maître Eckhart, est devenu pour moi la clé permettant d’ouvrir toutes les portes qui mènent à la voie : dans le domaine psychique, il faut pouvoir laisser advenir. C’est pour nous un art véritable auquel quantité de gens ne comprennent rien ; leur conscient ne cesse d’aider, de corriger et de nier, de multiplier les interférences et, dans tous les cas, il ne peut laisser en paix le pur déroulement du processus psychique. La tâche serait assez simple, si la simplicité n’était ce qu’il y a de plus difficile. »

Jung aimait beaucoup taquiner ses visiteurs. Il arrivait qu’il les teste en laissant tomber une allumette enflammée dans un cendrier rempli de brindilles et de papier, qui s’enflammaient alors vivement. Quand son interlocuteur réagissait en tentant d’éteindre le feu, Jung rugissait : « Do not interfere ! ». N’interférez pas. Jung recommandait de ne pas interférer avec la vie des autres, et même avec notre propre vie, de laisser être ce qui est et d’aller avec le flot naturel des choses. On retrouve là très précisément la notion du non-agir (wu-wei) du taoïsme et du bouddhisme chan. Cette attitude réclame un profond lâcher-prise et une confiance, ou mieux une foi, à toute épreuve, car elle amène à vivre notre vie « non en suivant un plan conscient ou un design pré-arrangé mais comme quelqu’un qui suivrait le vol d’un oiseau »[2].

La voie jungienne est un chemin sinueux. Ce n’est pas une voie droite qu’on pourrait tracer au cordeau, mais bien au contraire une voie circulaire, évoluant en spirale autour d’un centre caché. Elle inclut tous les aspects de l’existence, et en particulier l’inéluctabilité des conflits et de la souffrance. Jung propose un modèle énergétique de la psyché, or dès lors qu’on parle d’énergie, il est question de la tension entre des polarités énergétiques opposées. Pour Jung, il est inévitable que nous soyons confrontés à des collisions de devoirs ou de besoins, et que nous soyons déchirés entre des exigences contraires. Un conflit typique est le besoin de se donner du temps pour soi tout en étant dévoué(e) aux autres, ou d’accorder la place qui lui revient à notre vie intérieure au milieu des exigences professionnelles, sociales et familiales. Jung émet sur ce point une recommandation très précise : il s’agit de supporter la tension entre les contraires jusqu’à l’apparition d’un troisième terme, d’un dépassement du conflit.

« En supportant en nous les opposés, nous pouvons nous exposer à vivre notre humanité… Nous devons comprendre que le mal est en nous; nous devons risquer notre vie pour avoir la vie, alors elle se colore, autrement on pourrait aussi bien lire un livre… »

Au fond, il s’agit de l’ancienne voie du milieu que bien des sages ont arpenté avant Jung. La voie du milieu n’est pas rectiligne, elle implique bien souvent d’aller avec le mouvement des contraires. Elle nous permet d’accepter que nous sommes faits de contradictions intimes, de dualités. Elle amène à envisager que toute chose a du "bon" et du "mauvais", et de se rappeler en toute circonstance que si on ne voit qu’un côté des choses, c’est que l’autre nous est caché. La conscience est obligée de s’élargir pour contenir les deux côtés d’un conflit et développer une vision plus large. Dans une lettre à une femme déchirée entre ses obligations familiales et son investissement dans une vie spirituelle active, Jung écrivait :

« L’un et l’autre doivent être. Il n’y a pas à trancher, mais simplement à supporter patiemment les contraires, qui sont en fait caractéristiques de notre nature. Vous êtes vous-même un contraire, furieux en lui-même et contre lui-même, qui finit par fondre ses substances incompatibles, la féminine et la masculine, dans le feu de la souffrance pour construire quelque chose de solide et d’immuable – ce qui est le but de la vie. On est crucifié entre les contraires et on subit un supplice jusqu’à ce que la troisième figure l’emporte. »

Jung ajoute en conclusion de cette lettre quelque chose dont, outre un rappel au premier principe, ressort selon moi la spécificité de la voie jungienne : « Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. […] Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l'au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges. » Un certain idéalisme peut en effet porter à croire que ce cheminement devrait conduire à une libération de la souffrance « par le haut », en échappant enfin dans quelque ciel idéal aux pesanteurs de la vie terrestre. Mais la voie jungienne est une voie d’incarnation, qui endosse la contradiction et le conflit intérieurs comme étant créateurs de la plus haute valeur, la conscience.

Ainsi Jung dit-il à propos de sa propre aventure d’individuation :

« Le voyage du pays des nuages à la réalité a duré longtemps. Dans mon cas, le cheminement du pèlerin a consisté en l’obligation de descendre un millier d’échelles avant que je puisse toucher à la petite motte de terre que je suis. »

Nous pouvons donc dire que la voie jungienne est celle d’une philosophie au sens traditionnel d’un art de vivre et d’un amour de la sagesse, où celle-ci se révèle être ce qui tient les contraires ensemble. Ce n’est pas une voie populaire, une autoroute balisée pour le plus grand nombre, car elle requiert d’apprendre à descendre dans l’obscurité : « On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en rendant l’obscurité consciente. ». Et en particulier, elle requiert d’apprendre à endurer la souffrance, sans glorifier celle-ci mais en l’acceptant :

« L’être humain doit gérer le problème de la souffrance. L’oriental cherche à supprimer la souffrance en s’en débarrassant. L’homme occidental essaie de supprimer la souffrance par la drogue. Mais la souffrance doit être surmontée et la seule façon de la surmonter est de l’endurer. »

Il y aurait beaucoup plus à dire à partir de là pour rendre justice à tous les aspects de cette voie. On ne saurait oublier, par exemple, que le travail intérieur requiert d’être en relation et de se confronter au mystère de l’amour ainsi qu’aux subtilités du transfert – « alpha et omega de la méthode ». Il faudrait parler aussi de l’alchimie, des synchronicités et du Yi-King, etc. Cependant, pour faire ici le tour de mon sujet, il faut surtout souligner que la voie jungienne ne tend pas vers une perfection mais vers la complétude, l’intégration sur terre de la totalité de notre être. Elle endosse ainsi entièrement l’obscurité, le doute et l’errance :

« Dans la quête de la vérité, il n’y a nulle part de certitude absolue. Le doute et l’incertitude sont les inévitables composantes d’une vie complète. Celui-là seul qui est capable de perdre réellement sa vie la gagnera. Une vie "complète"  n’est pas faite d’une complétude théorique, mais de ce que l’on accepte sans réserve la destinée précisément dans laquelle on se voit impliqué, que l’on tente d’y introduire un sens et de créer un cosmos à partir du désordre chaotique où l’on est né. Si l’on vit la vie d’une façon totale, on se retrouve sans cesse dans la situation où l’on pense : "C’est trop, je ne peux plus le supporter". Alors il faut répondre à la question : "Est-ce que je ne peux vraiment plus le supporter ?" ».

C’est enfin une voie solitaire, où on peut avoir beaucoup d’ami(e)s, dont des sages et des poètes depuis longtemps disparus, mais qui s’avèrent tout proches dans l’éternité. C’est une voie strictement individuelle, car « il faut être seul pour découvrir ce qui nous porte » quand plus aucune béquille ne s’offre à nous. Ce ne saurait être une voie collective, dans laquelle on pourrait cheminer en groupe ou en congrégation, avec un drapeau et bientôt une église où on révèrerait Saint Jung. Dès lors où on en fait un quelconque « machin » collectif qui pourrait offrir une panacée universelle bientôt mise en marché, on a perdu l’essentiel de ce qui fait ce chemin. C’est pourquoi j’écarte ici, dans cette présentation de la voie jungienne, tous ces oripeaux extérieurs qui font qu’on parle surtout, concernant le Jung spirituel, de son intérêt passionné pour l’alchimie. Le chemin qu’il a ouvert est une voie alchimique, cela est bien certain, dans le sens de la recherche de la transformation du plomb, lourde obscurité, en or, lumière consciente. Mais il est facile de se perdre dans une spéculation intellectuelle ou ésotérique autour des images alchimiques et, encore une fois, de passer à côté de l’essentiel, c’est-à-dire le sens profond de cette alchimie.

Celle-ci nous ramène à la valeur profonde de l’incarnation, mettant en lumière un dernier point : la voie jungienne est une voie profondément « chrétienne », qui vise d’une certaine façon à libérer le Christ des formes extérieures du christianisme, tout comme les alchimistes s’employaient à libérer l’âme emprisonnée dans la matière. Cela ne veut pas dire qu’elle soit fermée aux autres traditions spirituelles, bien au contraire, mais elle est enracinée dans la continuité de l’histoire de l’Occident spirituel. Il faut se rappeler que l’œuvre de Carl Jung est dans une grande mesure la réponse qu’il a donnée à la crise de foi de son père, le pasteur Paul Jung. Or, tout le travail de Jung tourne finalement autour de la relation que l’individu aux prises avec la vie matérielle peut avoir avec le Sens transcendant qui rachète, ou « sauve », cette vie en lui donnant valeur et sens. La voie jungienne n’est pas une voie ascendante vers cette valeur suprême mais, encore une fois, c’est un chemin d’incarnation du Sens dans l’existence, incluant sa descente parmi nous, la crucifixion entre les contraires et la nécessaire Résurrection. C’est alors jusqu’à notre souffrance qui prend sens en s’avérant ne pas être « notre », mais la souffrance du Soi illimité s’incarnant dans les limites du petit être que nous sommes. Et c’est, dès lors, une voie d’amour, car seul l’amour permet de tenir les contraires ensemble pour découvrir ce qui les transcende, et d’honorer dans un même souffle notre humanité dans ses limites et la grandeur du mystère qui s’y manifeste, s’y révèle...

Mais nous touchons là à l’extrémité de ce qui peut être dit de cette voie jungienne, car s’il est bien certain que l’amour est au centre de celle-ci, nous n’en saurions rien dire de valable. Il suffira ici de simplement rappeler la formule de Paul dans la première lettre aux Corinthiens : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien », et il n’est rien pour éclairer le chemin, alors à quoi bon parler d’une voie ?

En conclusion, je dirais que si, par la grâce d’un joyeux paradoxe, il y a bien une voie jungienne, la pire erreur que nous pourrions commettre à son sujet serait d’ériger Jung en maître spirituel, et de faire de la voie qu’il a ouverte une impasse clôturée par une nouvelle chapelle. Jung lui-même était un médecin et un chercheur passionné, qui a vécu jusqu’au bout l’aventure d’individuation à laquelle il était appelé, mais il s’est gardé – et Marie-Louise Von Franz souligne que là est sa grandeur – de se poser en fondateur d’une nouvelle religion. Au fond, la figure de Jung elle-même n’a que peu d’importance, si ce n’est qu’il a jeté un pont entre notre modernité et la tradition spirituelle de nos ancêtres, lui offrant par là une possibilité de renaissance dans de nouvelles outres. Mais nous devons garder à l’esprit que le Jung auquel nous pensons est une création de notre esprit qui ne saurait saisir la réalité vivante de l’homme qu’il a été. Il y a là donc une autre projection qu’il faut à son tour écarter, au risque sinon que la statue que nous érigerions à l’effigie de Jung ne nous bouche la vue et ne nous cache la voie toujours ouverte. Voie éternelle, dont le Tao-të-king dit qu’elle est celle-là même par laquelle vont les étoiles depuis le commencement des temps :

« L’homme suit la terre.
La terre suit le ciel.
Le ciel suit le Tao.
Le Tao ne suit que lui-même. »[3]



[1] Il ne suffit pas d’étudier intellectuellement. Il faut vivre et expérimenter en profondeur.
[2] Laurens Van Der Post
[3] À ces mots font écho ceux de Nietzsche : « Ne suis fidèlement que toi-même, alors tu me suivras. »

mardi 22 mars 2016

Le contact du serpent

San Giovanni Evangelista - Piero di Cosimo
J’ai entendu récemment un rêve qui m’a donné beaucoup à réfléchir sur la nature de l’inconscient et surtout du travail qu’on peut faire avec lui. C’est un rêve que je crois proprement alchimique, qui s’inscrit selon moi à rebours d’une vision romantique du travail sur soi : la culture de la croissance personnelle nous incite à croire que le travail sur soi ouvre un chemin pavé de roses, dans lequel nous progresserions vers toujours plus de bien-être. Or il ressort à l’inverse que la mesure de la conscience est précisément la souffrance que nous sommes capables d’embrasser, d’accueillir.

Jung, dans une lettre de 1941 à un pasteur, explicite ce point de vue : « Je n’essaie nullement, en tant que psychothérapeute, de délivrer mes patients de la peur. Je les mène jusqu’au fondement de leur peur [...] Si un de mes patients comprend le langage religieux, je lui dis : n’essaie pas de te dérober à cette peur que Dieu t’a donnée, mais essaie de la supporter jusqu’à ses dernières extrémités – sine poena nulla gratia[1] ! […] Je sais en outre que mon patient n’a pas inventé sa peur, qu’elle est suspendue au-dessus de lui. Par qui ou par quoi ? Le religieux appelle cet absconditus Dieu ; l’intellect scientifique le nomme inconscient. »

Le rêveur est un homme dans la quarantaine avancée, aux prises avec plusieurs addictions et qui travaille depuis longtemps ses rêves. Nous échangeons de temps à autres car nous partageons un même intérêt pour l’approche spirituelle du rêve et la spiritualité en général. Il a voulu avoir mon avis sur celui-ci qui, me dit-il en introduction, l’a effrayé et laissé avec une angoisse diffuse mais profonde qui a duré plusieurs jours :

Je suis dans un grand carré de sable, comme une arène. Au centre de celle-ci, il y a une petite caisse cubique en bois. J’accomplis une sorte de rituel en tournant trois fois autour de celle-ci dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. La troisième fois, je ferme les yeux et je continue à avancer mais j’effleure quelque chose dans le sable ; j’ouvre les yeux et je vois que c’est un petit serpent vert couvert de sable et lové sur lui-même, qui semble dormir. J’ai très peur mais il ne bouge pas. Cependant, quand je vais pour sortir de l’arène, un homme grand et fort me dit avec un air ennuyé : « toucher ce serpent, pour la plupart des gens, c’est la mort. Il y a quelques personnes à qui cela ne fait rien, et d’autres, encore plus rares, qui en sont guéris. »

En entendant son rêve, j’ai ressenti un inconfort proche du malaise. J’ai questionné le rêveur : quelque chose de particulier dans sa vie dans les jours qui ont précédé le rêve ? Non, rien de spécial sauf peut-être une anxiété plus violente qu’à l’accoutumée avec le sentiment de s’engluer, selon ses propres termes, dans ses comportements addictifs : s’en sortirait-il un jour ? Il avoue un certain découragement : après toutes ces années de travail sur lui-même, il a le sentiment d’avoir échoué à se libérer de l’addiction et il nourrit des pensées morbides – à force de s’autodétruire, il allait bien finir par se tuer, me dit-il avec une ironie douloureuse. « Quel est le sens de tout cela ? À quoi bon ? » sont les questions qui le taraudaient au moment du rêve.

Il est ressorti de la discussion qui a suivi que l’arène pourrait bien représenter le contexte professionnel et plus largement la vie dans la société, lieu d’un combat quotidien pour cet introverti intuitif. Le rêveur plaisantait lui-même souvent, me dit-il quand il devait relever un défi professionnel en faisant le salut des gladiateurs à sa compagne : « ave César, ceux qui vont mourir te saluent ! »

Le serpent est un symbole qui l’a bien sûr beaucoup intéressé, qu’il comprenait ici négativement comme étant assimilable au poison, mais sur lequel il voulait mon avis. Bien sûr, les amplifications renvoyant le serpent au mal et aussi à l’énergie de la kundalini méritent d’être examinées. Mais j’ai proposé de le regarder ici comme une image du Mercure alchimique, l’agent de la transformation par excellence, mais toujours ambigüe, double : à la fois mortel et vivifiant. C’est l’inconscient dans son aspect à la fois corrosif et créatif. Le fait que le serpent soit vert en souligne la fécondité mais son contact est mortel pour la plupart. Nous sommes tombés d’accord sur le fait que le serpent a sans doute à voir avec ses addictions, ou plutôt sur ce qu’il a touché au travers d’elles, et qu’il y a là quelque chose de numineux, de sacré – et ce sacré est à la fois le noyau fascinant mais aussi redoutable de la dépendance.

Cela nous a amené à parler du mouvement des Alcooliques Anonymes dont un des fondateurs est allé travailler avec Carl Jung mais a rechuté après un an d’abstinence. Jung lui avait alors dit qu’il ne pouvait rien pour l’aider et que l’unique chose qui pourrait le sauver serait de « vivre une expérience spirituelle ou religieuse seule capable de le remotiver. ». Il lui a aussi suggéré de partager son expérience avec d’autres alcooliques pour sortir de l’isolement. En effet, l’alcool et toutes les autres addictions nous coupent du commun de l’humanité par la honte qu’elles nous infligent, et la rencontre dans la vulnérabilité partagée permet de réintégrer une communauté. Mais seule l’expérience d’une dimension sacrée de l’existence guérit de la soif, quelle que soit sa forme. Jung soulignait que, par exemple, le problème de l’alcoolisme se résume dans la formule « spiritus contra spiritum » - l’esprit contre le spiritueux.

Le travail avec l’inconscient n’apporte pas, ou rarement, de solution aux dépendances sévères, Jung avait l’honnêteté de le reconnaitre. Son ami Wolfgang Pauli a eu des démêlés sérieux avec l’alcool auxquels la cure analytique n’a rien changé. Mais on gagne à approcher ces nœuds avec conscience du numineux qu’il peut y avoir là. Il ressort des études anthropologiques sur l’usage des substances altérant la conscience que les cultures traditionnelles ne connaissent pas l’addiction. Les substances sont toujours consommées dans un cadre sacré, qui offre un contenant au « serpent ».  Or en Occident, nous avons complètement oublié ce contexte sacré qui se retrouve dans l’inconscient, et dès lors l’aspect redoutable de l’archétype n’est pas contenu. 

J’ai demandé au rêveur de faire un petit exercice d’imagination active pour aller voir ce qu’il pourrait y avoir dans la caisse au centre de l’arène. Habitué à ce genre de pratique, cela ne lui a posé aucune difficulté et il m’a dit : « une étoile. ». Rien de particulier à dire sur cette étoile, simplement une étoile qui brillait dans le noir. Il était bien avec cette étoile. C’était son étoile. On a tous notre étoile, c’est un symbole de notre destinée en tant qu’individu unique, et aussi une image de notre double lumineux. Cette étoile est dans le rêve dans une petite boite cubique en bois d’une cinquantaine de centimètres de hauteur autour de laquelle le rêveur tourne trois fois dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Il se pourrait, convenons-nous, que la caisse représente le corps ou du moins la dimension matérielle de l’existence, qui lui occulte l’étoile. Et ce serait donc dans la nature même de la vie incarnée qu’il ne puisse voir l’étoile de sa destinée qu’à sa mort, quand la boite sera enfin ouverte.

Voilà l’interprétation que j’ai proposée à partir de ces éléments :

Le rêve parle de la destinée du rêveur et lui donne une bonne explication pour son angoisse. Il lui montre que sa vie dans le monde professionnel et la société, qui lui semble affreusement dépourvue de sens, est du point de vue de l’inconscient le théâtre d’une circumambulation[2] rituelle. Le sens antihoraire signale un mouvement d’involution, c’est-à-dire de retour vers la source, le centre, et non d’évolution, de croissance, ou encore d’introversion plutôt que d’extraversion. On est dans le cadre d’un mandala carré, le monde, et le rêveur décrit un cercle autour d’un cube – le contexte de la réalisation du Soi est clairement évoqué. Il y a donc un sens secret, inconscient, à sa vie dans le monde et c’est bien la volonté du Soi qu’il en soit ainsi. Sa destinée, son étoile lui est cachée mais on peut penser aussi qu’elle est ainsi protégée par sa structure matérielle, et il tourne autour de son propre soleil…

Le fait qu’au troisième tour il ferme les yeux indique un retournement volontaire du regard vers l’intérieur au lieu de regarder l’extérieur. Cela correspond sans doute à son travail sur lui-même et sa recherche spirituelle qui s’est intensifiée dans les dernières années, ainsi qu’à la confiance aveugle qu’il fait à l’inconscient dans sa démarche, où il a lâché toutes les mains pour se fier seulement à sa lumière intérieure. Cette expression « confiance aveugle » l’a fait sursauter mais nous sommes convenus après discussion qu’il y  avait là peut-être un enseignement précieux sur l’équilibre à trouver entre la confiance et la vigilance. Nous sommes peut-être parfois trop naïfs vis-à-vis de l’inconscient et nous devons nous rappeler qu’il est nature, et que dans la nature, quand elle n’est pas aseptisée, il y a des dangers qu’il vaut mieux approcher les yeux ouverts.

Mais, dans son inconscience d’où il mettait les pieds, il a donc touché au serpent, c’est-à-dire au numen à la fois fascinant et redoutable, le poison illuminant. Se retrouvent là-dedans à la fois sa quête spirituelle, son désir d’un ailleurs « anywhere out of this world » (n’importe où hors de ce monde), et ses démons favoris, l’alcool et la marijuana, qui concrétisent un désir intense de dévotion et de liberté. Et le Grand Homme, l’homme intérieur ou encore le Soi, lui énonce l’oracle : « pour la plupart des gens, c’est la mort. Il y a quelques personnes à qui cela ne fait rien, et d’autres, encore plus rares, qui en sont guéris. »

Son angoisse est parfaitement justifiée : il y a quelque chose de fatal dans le chemin sur lequel il s’est engagé. Mais il y a une toute petite chance qu’en s’empoisonnant ainsi, il ait commis une felix culpa, une faute heureuse qui le conduise à la guérison de l’âme, c’est-à-dire à « gai rire ». Mais l’angoisse fait partie du chemin, est inévitable et traduit la progression du poison tout à la fois mortel et vivifiant. Mieux, le processus alchimique implique une mort et la voie spirituelle, par bien des aspects, se résume à « mourir avant de mourir ». Il se pourrait que la clé qui rende le contact du serpent vivifiante et guérissante plutôt que mortelle soit justement l’entière acceptation de cette angoisse et de cette mort comme faisant partie de la destinée.

En conclusion, je suis allé chercher dans mes notes cette citation de Jung :

« L’angoisse d’un être lui montre toujours la tâche à accomplir. Si vous l’esquivez, vous avez perdu une partie de vous-même, et une partie problématique à l’extrême, de surcroit, par laquelle le Créateur de toutes choses veut faire une expérience, à Son insondable manière. Ses voies ont de quoi provoquer de l’angoisse. Surtout tant que vous n’êtes pas en mesure de voir plus profond que la surface. »

Mon malaise s’était dissipé à la fin de la discussion, comme s’il m’avait guidé au long de l’interprétation et avait fini son travail. Mais il en est resté comme une écume pendant plusieurs jours, une vague anxiété qui m’a amené à examiner à mon tour où pourrait être le serpent dans ma vie. Il y a des rêves, comme cela, qui vous mettent au contact de quelque chose d’indéfinissable, mais qui ne vous laisse pas indemne.


[1] Sans peine, nulle grâce.,
[2] J’ai écrit un article sur le sens symbolique de la circumambulation : http://voiedureve.blogspot.ca/2015/08/circumambulation.html

samedi 5 mars 2016

OM sweet home

Le omkar :

est désormais un symbole bien connu en Occident, que l’on rencontre généralement associé à l’Inde spirituelle, au yoga et au tantra. Mais sa signification profonde demeure souvent méconnue. Cette figure calligraphique représente en sanscrit la syllabe AUM, qu’on désigne aussi comme « le OM » et qui est censée dans la cosmogonie hindoue être le son primordial qui a créé la réalité matérielle…

Mais qu’est-ce à dire ?

Pour les Hindous, le OM représente Brahman, la divinité suprême, l’Absolu impersonnel – omniprésent, omnipotent, la source de toute existence manifeste. Brahman est en lui-même incompréhensible et nous avons donc besoin d’un symbole pour l’appréhender. Le OM représente l’aspect non manifesté de la divinité en même temps que son aspect manifeste. Il est dit imprégner toute vie et traverser notre souffle, constituer l’énergie même qui nous donne vie.

Selon
la Mandukya Upanishad :

« Passé, présent, futur, tous ne sont rien sinon le déploiement de OM.
Quant à ce qui transcende les trois royaumes du temps,
Cela, en vérité est l'éclosion du son OM.
Cette création toute entière est finalement Brahman,
Et le Soi, lui aussi, est Brahman. »

Comme de nombreux énoncés métaphysiques, ces affirmations peuvent aussi être comprises de façon symbolique et psychologique. Ici, il est question en fait de la précédence de la conscience sur tout autre ordre de réalité. En effet, la Mandukya Upanishad explique en substance que le OM encapsule une carte de la conscience décrite comme pouvant être dans quatre états. Notre psychologie n’en reconnait généralement que trois pour l’instant : le sommeil profond, le rêve et la conscience ordinaire. Pour l’Orient spirituel, il y en a un quatrième, appelé turya, ce qui signifie justement « le quatrième » et qui correspond à l’état d’union avec le Divin ou la conscience absolue. Ces états de conscience sont représentés graphiquement dans le omkar. Ainsi :

Représente la conscience ordinaire.
Représente le sommeil profond
Représente le rêve
Représente turya, l'Éveil.
La graphie de ce dernier état est particulièrement significative : elle montre l’union de la lune (le croissant inférieur) et du soleil (le point supérieur), thème que l’on retrouve en Occident sous la forme de l’union alchimique de la Reine et du Roi. On peut aussi rapprocher les 4 états de la conscience des 4 éléments de la philosophie hermétiste où la terre symboliserait le sommeil profond, l’eau le rêve, l’air le mental ou la conscience ordinaire, et le feu la conscience unitive. D’un point de vue jungien, il n’est pas surprenant que nous ayons ainsi à chaque fois 4 termes pour décrire l’essence de la réalité car, comme Jung l’a démontré, le 4 est symbole de totalité.

L’énoncé apparemment ésotérique qui veut que l’Univers émerge de la vibration primordiale représentée du son AUM s’avère donc recouvrir une affirmation philosophique radicalement idéaliste : la réalité matérielle découle du déploiement de la conscience dans ses quatre états. Il a aussi une portée pratique car il indique le chemin du retour à la Source ici symbolisée comme l’union du masculin et du féminin, c’est-à-dire turya. En termes traditionnels, il s’agit de répéter ou de chanter la syllabe sacrée pour réveiller l’énergie qui reconduit alors le méditant à l’éveil. Le AUM est un mantra : prononcé de la bonne façon, il résonne dans tout le corps et est censé pénétrer jusqu’au centre de l’être, jusqu’à l’Atman, c’est-à-dire l’âme. C’est pourquoi de nombreux Hindous commencent la journée en chantant le OM, qui ponctue aussi les temps de méditation...

Pour nous ici, l’étude de ce symbole peut être une occasion de reconsidérer notre représentation de la nature de la conscience. L’Orient a en effet une géographie de la conscience qui diffère beaucoup de la nôtre.

Nous sommes portés à penser que le sommeil profond est l’état le plus éloigné de la conscience de la réalité, que nous assimilons à la conscience ordinaire. Entre ces deux, le rêve et avec lui toutes les déclinaisons de l’illusion, la dimension de l’âme. On retrouve ici la distinction traditionnelle entre le corps, l’âme et l’esprit (le mental) qui est en charge de la réalité ordinaire, matériel. Or le sommeil profond est aussi la conscience du corps, qui fait partie du subconscient. L’âme rêve et produit des images fantasques mais symboliques et vivantes, tandis que l’esprit, le mental s’occupe des choses sérieuses. Donc, pour l’Occident, la conscience ordinaire est assez généralement juchée sur les épaules du rêve et du sommeil pour régenter son petit monde, et il n’est pas question d’autre état de conscience, d’une possibilité de pleine conscience.

Pour la Mandalukya Upanishad et d’autres textes, il n’en va pas du tout ainsi : c’est la conscience ordinaire qui est le plus loin de l’éveil, de la réalité essentielle. Il faut ensuite traverser les océans du rêve, qui sont aussi le domaine des dieux et des démons, c’est-à-dire des archétypes, pour rencontrer enfin le voile du sommeil profond. Ce dernier nous protège de la lumière rayonnante de turya qui ferait, si nous la voyions directement, disparaître toutes les illusions sur lesquelles reposent la conscience ordinaire et les différents degrés du rêve. Le sommeil profond est aussi la pure inconscience, et par extension on peut voir là figuré le voile de l’inconscient autour du Soi, qui protège le moi d’un contact trop direct avec le Soi. On a aussi un écho de cette même idée dans le tsimtsoum (en hébreu : contraction) de la Kabbale qui veut que Dieu ait dû se retirer, se contracter, pour permettre au monde d’exister. Toutes ces approches convergent pour dire qu’en fait, turya est la conscience originelle du Soi qui se limite en tirant un voile d’inconscience pour permettre à la conscience ordinaire du moi de vaquer à ses occupations et de rêver

C’est un point de vue que n’auraient pas démenti les anciens alchimistes, qui étaient préoccupés de délivrer l’âme emprisonnée dans la matière. J’indiquais plus haut la correspondance probable entre les quatre états de conscience décrits par le omkar, et les quatre éléments décrits initialement par Empédocle[1] comme constituant « la quadruple racine de toute chose ». En Occident, nous retrouvons cette quaternité fondamentale dans la croix, dont le dessin nous amène encore à une autre compréhension symbolique. En effet, les alchimistes s’intéressaient tout particulièrement à la quintessence, c’est-à-dire à la cinquième essence symbolisée par le centre de la croix. Celle-ci était conçue comme l’élément qui assurait la cohésion de l’univers en tenant ensemble les opposés. En termes psychologiques, il ne peut s’agir ici que de l’amour, qui est symbolisé aussi par l’union de la lune et du soleil dans turya.

La quintessence réunit les quatre éléments en un seul, en leur donnant un centre. Elle représente l’union des quatre, la croix toute entière, et symbolise la totalité intérieure. Nous pouvons donc en déduire que c’est la signification la plus fondamentale du omkar oriental comme de la croix occidentale : à l’origine de tout, il y a le mystère inconcevable de l’Amour qui tient tout ensemble mais de cela, on ne peut rien dire. 

C’est à cela que servent les symboles : dire l’indicible.


[1] « Connais premièrement la quadruple racine
De toutes choses : Zeus aux feux lumineux,
Héra mère de vie, et puis Aidônéus,
Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels s'abreuvent » (Empédocle)

vendredi 19 février 2016

Et si c'était un rêve ?


J’ai déjà parlé dans un autre article de l’impossibilité de séparer entièrement rêve et réalité. Ces idées peuvent sembler tenir de la vaine spéculation philosophique jusqu’à ce qu’on en envisage la portée pratique. Les applications sont nombreuses. La plupart reposent sur l’incapacité du cerveau à distinguer l’imagination de la réalité. Les techniques de visualisation créatrice, par exemple, reposent sur ce fait. La puissance de ces techniques dans le traitement des traumatismes, mis au point par Peter Levine[1], en est un excellent exemple. Selon Levine, dans un traumatisme psychique durable, il y a généralement un mouvement vital arrêté, une réaction naturelle qui n’a pas pu avoir lieu lors de l’événement, qui fige l’énergie. Mais il n’est pas nécessaire de remonter le temps pour défaire le nœud psychique qui s’est alors noué. Levine rapporte la guérison de nombreux traumatismes en revivant en imagination la scène et en y introduisant la réaction naturelle, en lui permettant d’être pleinement « vécue ».

Dans un autre registre, il y une application de ces idées qui peut être quotidienne, amusante et fort riche en enseignements. C’est une pratique qui consiste à interroger les situations de la vie comme si c’était des rêves.

Et si c’était un rêve, qu’est-ce que cela pourrait bien vouloir me dire ?

L’autre jour, on a tenté de pirater mon compte de messagerie. Le matin même, j’avais rêvé que j’avais perdu mon portefeuille. J’en avais tiré la désagréable idée que j’étais dans une petite crise d’identité sans bien identifier de quoi il retournait. La tentative d’usurpation d’identité tenait de la synchronicité en lien avec le rêve. Le pirate n’a eu le temps que d’effacer ma signature. Alors, en prenant un pas de recul après avoir fait le nécessaire, j’ai joué à :

Et si c’était un rêve ?

Si c’était un rêve, il me faut considérer aussi tout le contexte comme signifiant. Et en effet, j’étais en train de m’engager, dans les moments entourant la tentative de piratage, dans une zone d’inconfort sur le plan professionnel. L’interprétation était dès lors que je ne mesurais pas la portée de l’inconfort que je traversais et que c’était mon identité, ma façon de me définir et de me présenter, qui était « attaquée » par la situation ; mes défenses étaient solides mais il était nécessaire que je révise mes positions, que je m’assure de ma sécurité. En considérant la situation, au demeurant assez énervante comme un rêve, je m’en suis détaché et j’ai pu en tirer le meilleur parti.

L’exercice est bien sûr plus facile avec des situations incongrues, inhabituelles, et en particulier les synchronicités, c’est-à-dire quand un événement dans le monde extérieur semble connecté par un lien de sens à un vécu intérieur. Mais il peut s’appliquer à toutes les situations dès lors où il y a un investissement émotionnel. En rentrant le soir chez vous, la voisine qui ne sourit jamais vous salue dans l’escalier. Au moment de partir en vacances, après avoir fait 50 km, on s’aperçoit qu’on a oublié le chien à la maison. Une personne à qui on a offert de rendre service semble abuser de la situation…

En demandant : « Et si c’était un rêve ? », nous commençons par nous détacher de la situation, nous prenons une distance subjective. Il faut alors prendre le temps de bien ressentir tout ce que nous vivons dans cette situation : les émotions et les sensations dans le corps. Ensuite, un premier niveau de l’exercice consiste à examiner les histoires que nous nous racontons à propos de la situation : elle n’aurait pas dû agir ainsi, elle devrait…, je devrais, il est ceci, je suis cela, etc. Et si c’était un rêve, une construction mentale ? Alors, ce serait l’occasion de travailler à retirer quelques projections pour regarder la réalité toute nue.

Une clé pour rentrer dans les histoires que nous nous racontons, c’est d’examiner comment nous nous sentons. Il est particulièrement intéressant de prêter attention à toutes les affirmations en forme de « je me sens… », comme par exemple dans « je me sens envahi », « je me sens traité comme de moins que rien, humilié ou bafoué », « je me sens abusé ». En effet, notre sentiment n’a pas autant de vocabulaire : fondamentalement, nous aimons ou nous avons peur. Ce n’est pas que nous ne nous sentons pas envahi ou abusé, et que ce senti n’a pas de valeur, c’est que pour nous sentir ainsi, nous nous racontons nécessairement une histoire d’envahissement ou d’abus. Et cette histoire est une interprétation de la réalité. En examinant cette histoire comme un rêve, nous pouvons aussi imaginer d’autres points de vue, ou mieux, nous réveiller et envisager comment serait la vie sans cette histoire.

À un niveau plus approfondi, on peut travailler avec la situation – les faits, et non leur interprétation mentale – comme s’il s’agissait d’un rêve, et lui chercher une interprétation qui fait place à l’inconscient, à l’inconnu caché dans la situation. Le plus bel exemple que j’en connaisse est une expérience vécue dans le cercle de rêves il y a quelques années. Une personne s’est présentée en demandant si on pourrait interpréter un incident qui l’avait marquée comme un rêve, et nous nous sommes donc livré au jeu du « et si c’était un rêve ? ». La situation était incongrue :

En se rendant un matin à sa voiture pour aller au travail en plein hiver, elle avait eu la surprise de trouver une branche d’arbre sur son pare-brise, délibérément posée là sous ses essuie-glaces. Elle était restée quelques minutes assises dans sa voiture avec sa branche, interloquée et pressentant cependant que cela pouvait avoir une signification importante pour elle…

Nous l’avions donc interrogée comme pour analyser un rêve. Quelles étaient ses préoccupations dans les jours précédents ? Elle envisageait de prendre sa retraite dans deux ans et se demandait quelle direction allait prendre sa vie. Qu’associait-elle avec une branche d’arbre ? Intuitivement, elle a suivi le dicton « Pars pro toto », qui veut que la partie veuille pour le tout, et elle a répondu : c’est la forêt. Et avec la forêt, elle a évoqué la nostalgie de sa Gaspésie natale. Il commençait à apparaitre que cette branche sur le pare-brise de sa voiture, c’est-à-dire symboliquement de la façon de conduire sa vie, pouvait lui lancer un appel.

Alors, j’ai proposé de jouer à un jeu qui consiste à donner la parole aux éléments d’un rêve. C’est un exercice tiré de la gestalt qui permet de mettre en mouvement l’énergie d’un rêve sans passer par une interprétation intellectuelle. Nous avons donc disposé deux coussins, et la rêveuse s’est assis sur l’un d’eux tandis que nous avons posé la branche d’arbre, qu’elle avait amenée, sur le second. Il faut toujours commencer ce genre d’exercice par un temps de pleine conscience de l’instant présent, du senti dans le corps et dans les émotions, pour trouver un espace disponible hors du mental. Quand la rêveuse s’est sentie prête à le faire, elle a changé de place et elle a pris la branche dans ses mains. Et la branche a commencé à parler à travers elle, à lui raconter la maison qui l’attendait et l’implication dans la communauté à laquelle elle allait se consacrer, d’une façon qui restait à clarifier mais déjà sensible, et surtout, comment elle entrerait dans une période d’union avec sa propre nature et avec la nature, avec la forêt qu’elle allait pleinement retrouver.

J’ai déjà dit ailleurs que dans ma pratique et mon expérience, on ne peut pas trancher entre quatre métaphores possibles qui sont celles de l’inconscient psychologique, des esprits dans une perspective chamanique, de l’Esprit avec un grand E qui est aussi Wakan Tanka, le Grand Esprit des peuples premiers d’Amérique du Nord, ou encore de la Vacuité. C’est à chacun de choisir sa transe, comme dit Paule Lebrun, c’est-à-dire qu’il vous appartient de choisir dans quel référentiel vous voulez comprendre cette histoire. Ce soir-là, dans le cercle de rêve, le tambour a chanté pour honorer l’esprit de la forêt qui venait d’appeler notre amie. Et nous sommes tous repartis avec quelque chose de la vie sauvage, encore bien puissante ici au Québec, avec l’esprit des ancêtres qui perdure courant dans nos immenses étendues boisées, nos lacs et nos rivières...

En considérant enfin la métaphore de la Vacuité, nous pouvons pousser la pratique du « et si c’était un rêve ? » jusqu’au point de renversement que propose le yoga du rêve. Il s’agit de se demander aussi souvent que possible « suis-je en train de rêver ? » et de procéder à une inspection minutieuse de la situation pour détecter tout ce qui pourrait donner à penser qu’on est en train de rêver. On s’entraine à traquer les indices oniriques, comme les appellent Stephen Laberge, spécialiste des rêves lucides. Et en effet, cette méthode favorise énormément la lucidité en rêve, car l’habitude étant prise de jour, on interrogera aussi dans le rêve « suis-je en train de rêver ? », et on aura la surprise de réaliser qu’en effet, on est bien en train de rêver. Ce peut être tout un choc, comme tout éveil.

Mais en utilisant cette pratique dans le sens de l’exercice « et si c’était un rêve ? », on devient aussi à l’affut de tous les incidents qui nous font un clin d’œil et appellent une attention particulière. Il n’est pas besoin de s’embarrasser de croire à une armée d’anges en train de nous envoyer des signes pour observer alors un flux de sens permanent dans la réalité. Ce sens n’a pas besoin d’être ésotérique : il tient tout entier dans les interprétations du réel que nous faisons, les projections qui nous accrochent émotionnellement à ce réel, et les niveaux de sens inconscients qui ressortent, pour peu que nous prenions le temps de prêter vraiment attention à ce qui se passe, à ce qui est là.

C’est un exercice qui invite à ralentir pour être pleinement présent à l’ensemble de toutes les situations rencontrées et qui tend évidemment vers la méditation. Ultimement, il amène à méditer sur une question qui tient de l’investigation radicale : « qui donc rêve ma vie ? »



[1] Voir en particulier Peter Levine, Waking the tiger (healing trauma), North Atlantic Books, 1997