jeudi 16 février 2017

La Porteuse du Graal


J’ai préféré jusqu’ici éviter de présenter directement les grands concepts de Jung comme l’anima, l’animus, le Soi, car j’ai constaté qu’en parler embrouille souvent les choses. Cependant, j’ai écrit à plusieurs reprises sur l’ombre parce qu’il m’a paru important par les temps qui courent, particulièrement avec l’élection du Joker, d’avoir les idées claires à ce sujet. Et je n’ai pas hésité à employer ces termes jungiens quand ils me paraissaient inévitables, en les éclairant par le contexte et en comptant sur le fait que mes lecteurs auraient leur propre idée sur la signification de ces mots, ou se livreraient à leur propres recherches pour les comprendre. Cela reste de toute façon la meilleure façon d’approcher ces notions : ne se contenter d’aucune définition mais toutes les confronter à notre expérience.

Mais cela a rendu certains de mes textes sans doute peu accessibles sans une culture jungienne préalable. Ce n’est pas – je m’en suis défendu ailleurs – par élitisme intellectuel mais parce que nous rencontrons là une sérieuse difficulté. En effet, il apparait à l’expérience que l’ombre, l’anima et l’animus, le Soi, sont des réalités vivantes. Or la psychologie – Hillman l’a assez dénoncé – dans sa prétention à s’ériger en science objective, ramène ces vivants à des concepts normalisés. On peut voir là tout le pouvoir de nuisance de l’esprit intoxiqué par son habitude de tout rationaliser et définir, alors qu’on ne peut que nommer une réalité vivante quand on l’a rencontrée. On ne peut pas conceptualiser un ornithorynque ou un serpent à sonnette; quand on en a vu un, on sait ce que c’est. Il en va de même pour un homme et pour une femme, ce sont des réalités naturelles, indéfinissables, même quand il s’agit de l’homme ou de la femme intérieurs…

Le problème avec l’anima, l’animus, le Soi… et même avec l’ombre, c’est que nos amis psychologues en ont fait une abstraction en glosant le plus souvent sur la réalité vécue par les autres, leurs patients. Mais ils ont rarement mouillé leur propre chemise en nous parlant de comment ils vivent ces réalités, à supposer qu’ils en soient conscients. Ils ont fait de ces instances vivant dans notre psyché des objets manipulables par la raison alors que ce sont des réalités subjectives, des sujets en nous, qui nous agissent, qui vivent en nous, parlent par notre bouche, posent des actes à notre corps défendant. À force d’abuser du logos, les psychologues ont souvent perdus la sève vivante de ces réalités, et ils nous offrent des concepts desséchés qui ne peuvent nous servir à rien ou presque, sinon à continuer de parler dans le vide.

Il en va de même avec la plupart des livres de travail avec les rêves, qui font dans la clinique et parlent des rêves des autres. Or ce qui est vraiment intéressant, ce n’est pas d’analyser les rêves d’autrui, c’est d’apprendre comment on vit avec ses propres rêves, et avec son ombre, son anima ou son animus, le Soi qui se manifeste par nous. Quand on comprend un peu ses propres rêves, alors il devient passionnant d’écouter les rêves des autres, mais pas avant. Quand on a saisi de quoi il retourne avec notre propre ombre, on commence à la distinguer chez les autres, mais si on commence à vouloir leur expliquer de quoi il retourne, c’est qu’on n’a rien compris et qu’on peut retourner examiner la poutre qui nous bouche la vue. Quant à l’anima, elle est tellement joueuse et trompeuse qu’il n’y a qu’un idiot qui prétendrait expliquer de quoi il s’agit…

Je suis tombé un jour dans ce piège. Une femme est venue me parler de ses soucis relationnels et de ses rêves. J’étais encore bien jeune dans le travail et j’ai pris une bonne leçon, du genre déculottée. Je lui ai dit : je vais t’expliquer le jeu de l’animus et de l’anima. Après quelques rencontres à jouer au docteur expliquant les réalités de la vie psychologique, la projection, etc… je me suis retrouvé complètement emberlificoté : l’anima s’était jouée de moi et voilà que je devais m’avouer que j’étais amoureux. Il faut faire attention quand on approche cette diablesse qu’est l’anima : elle nous prend dans ses rets en un clin d’œil, au moment même où on se croit au-dessus de ses affaires. Quand je parle d’elle désormais, je lui demande toujours au moins en pensée de me pardonner si je dis des bêtises, et de m’épargner un supplément de complications dans la vie. Je baisse la tête. Jung en savait quelque chose aussi quand il disait :

«  Si la confrontation avec l’ombre est l’œuvre du compagnon, la confrontation avec l’anima est l’œuvre du maître. »

Cela veut dire qu’elle nous met au défi de la maîtrise de notre propre vie. Elle est le maître, et nous demeurons toujours l’apprenti en sa présence. Rien que d’écrire sur elle comme je le fais ces jours-ci est un processus dans lequel il faut que je marche sur des œufs et au travers duquel elle m’apprend quelque chose sur elle, sur moi.

Bien sûr, il vaut mieux être un homme pour évoquer l’anima, c’est-à-dire le féminin intérieur de l’homme, et une femme pour dire quelque chose de sensé sur l’animus, le masculin intérieur de la femme. Mais d’une part, il est admis aujourd’hui que les choses sont moins coupées au cordeau qu’à l’époque de Jung : il y a des hommes d’apparence biologique masculine mais à la psychologie féminine, et réciproquement. Il nous faut donc admettre qu’il y a du masculin et du féminin en chacun, et l’approche non-dualiste nous permet d’envisager un point de vue où la conscience n’est ni mâle, ni femelle, mais intègre ces deux polarités dans une danse qui les englobe. Au fond, tout l’intérêt de ce travail de connaissance de soi est précisément de dégager la conscience de l’identification avec les polarités de la dualité, en prenant conscience de leur existence et de leur jeu. Mais cela anticipe la réflexion sur le Soi que je proposerai un autre jour.



D’ailleurs, la tendance actuelle est de désexualiser ces énergies intérieures et de les considérer plus comme deux modalités de l’énergie créative dans la psyché, l’une créant par l’ouverture à ce qui s’offre et la transformation intérieure, l’autre par l’action extérieure. Mais il reste qu’elles se manifestent comme femmes dans une psyché masculine, et hommes dans une psyché féminine, et qu’à les désexualiser, on risque de passer à côté du fait qu’elles ne sont jamais plus à l’œuvre que dans les jeux de l’amour. C’est cette omniprésence dans nos relations de l’anima et de l’animus qui font qu’un homme peut avoir une bonne idée de la nature de l’animus, et une femme de l’anima, car nous les rencontrons chez nos partenaires amoureux en particulier.

Mon ami et mentor Nicolas Bornemisza dit que le problème avec l’animus négatif, quand il se mêle de nos relations amoureuses, c’est comment lui donner un bon coup de poing sans blesser la femme. Tous les hommes ont rencontré, je crois, ce moment d’exaspération qui vient quand la chérie argumente avec des arguments implacablement logiques mais sans rapport avec la réalité particulière de la situation, sinon qu’ils tiennent de la vérité générale. On distingue alors qu’il y a quelque chose de masculin dans la façon dont elle s’exprime, comme si sa féminité d’habitude si séduisante était gommée. Les femmes connaissent bien l’anima de leur homme aussi, qui ressort quand il commence à avoir des humeurs irrationnelles et des emportements un peu hystériques sur des broutilles, ou qu’il se met à douter de tout et pour commencer de lui-même. Elle est aussi leur éternelle rivale, qui se projette sur d’autres femmes généralement inaccessibles, et auxquelles elles ne sauraient se comparer sans avoir l’impression d’engager un concours de beauté avec Aphrodite.

Jung soulignait que dès qu’un homme et une femme (pour faire simple) s’émeuvent mutuellement, il y a en fait une relation quaternaire qui se met en place :

1.    Le conscient de la femme est en relation avec le conscient de l’homme.
2.    L’inconscient de la femme (animus) est en relation avec l’inconscient (anima) de l’homme.
3.    Le conscient de la femme est en relation avec l’anima de l’homme.
4.    Le conscient de l’homme est en relation avec l’animus de la femme.

Nous ne sommes généralement conscients que du premier niveau, et ne tenons pas du tout compte des projections qui parasitent la relation, c’est-à-dire du fait que l’homme, s’il est amoureux, projette son anima sur la femme (et réciproquement en ce qui concerne la femme amoureuse de l’homme). Or cette projection, si elle rend la femme tout à fait merveilleuse, telle une déesse qui se serait enfin incarnée dans la vie de l’homme, recèle des pièges dangereux. En effet, le risque est grand que l’homme ne voit pas la réalité de la femme mais seulement l’image idéale qu’il projette. Mais tôt ou tard la réalité reprendra ses droits et la déception menace. Pourtant, c’est justement au moment où la projection commence à se retirer qu’un véritable amour peut se développer entre deux partenaires humains qui n’ont plus rien d’idéal…

Cependant cet amour est mis au défi de l’inconscient, justement : plus la relation devient réelle, entre deux partenaires conscients qui retirent leurs projections l’un sur l’autre pour se rencontrer sans voiles, et plus l’anima comme l’animus ont tendance à se projeter à l’extérieur de la relation, comme un diable tentant de sortir de l’eau bénite.

Quand une jeune femme qui vient de se réconcilier amoureusement avec son compagnon rêve dans la même nuit qu’elle retrouve un ancien amant et fait passionnément l’amour avec lui, il convient d’être très prudent. Il serait trop facile d’y voir un simple rêve de désir. Bien sûr, l’animus est en jeu et attire l’attention sans doute sur ce qui manque dans la relation avec le compagnon. On peut y voir un rêve compensatoire avertissant de ne pas se faire d’illusion. Mais on peut voir aussi l’animus venir mettre au défi l’engagement conscient de la rêveuse, et le rêve ne dénigre par là en rien la relation avec le compagnon mais il montre seulement qu’il y a une énergie de vie qui a envie d’aller ailleurs. L’interprète de rêve doit se garder alors de tout avis sur la relation réelle car celle-ci pourrait tout aussi bien se trouver être vitalisée par la réintégration de toute cette énergie érotique qui se manifeste dans le rêve.

Alors, bien sûr, il est très difficile de parler vraiment de ce sujet en partant de sa propre réalité. D’abord parce qu’on a beau travailler ses rêves, étudier la psychologie, on est généralement aveugle à notre propre inconscient. Et puis, dès que l’on parle d’anima et d’animus, nous touchons à ce que nous avons de plus sensible et de plus vulnérable, puisque cela concerne toujours l’amour, nos relations intimes. Enfin, nous sommes tenus à un devoir de réserve car justement, nos relations impliquent d’autres personnes dont nous ne pouvons pas dévoiler l’intimité. Bref, il n’y a que le récit romanesque qui saurait vraiment rendre justice aux mystères de l’anima et de l’animus. Hillman a souligné dans La fiction qui guérit qu’avant que nous ayons une psychologie, les romans du XIXème siècle étaient de véritables manuels de connaissance de soi. Il a montré qu’à l’inverse de la prétention objective souvent usurpée de la psychologie, celle-ci appartient encore au domaine des humanités.

Mais nous n’avons pas assez de romanciers férus de psychologie des profondeurs pour mettre en lumière les jeux de nos partenaires intérieurs : la plupart en sont tout simplement inconscients et répètent les clichés habituels sans en déceler les ressorts. Bien sûr, pour quelqu’un qui est un tant soit peu averti de la façon dont l’anima et l’animus se jouent de nous, cela devient un régal de lire de bons romans et de regarder des films : on distingue sans cesse différents niveaux de sens. Mais on constate que c’est un peu toujours la même histoire qui est racontée avec quelques variations. C’est normal, car l’anima et l’animus sont des archétypes de l’inconscient collectif, et autant ils participent de notre réalité intimement personnelle, autant leurs jeux sont universels, et leurs expressions sont modelées par la culture et l'époque dans lesquelles nous évoluons.

Qu’en dire donc en essayant pour ma part de rendre justice à l’anima, sans jouer au perroquet qui répète simplement ce qu’ont dit Jung et Von Franz[1] ?

J’ai déjà dit ailleurs[2] que dans ma compréhension, l’anima, c’est l’inconscient qui joue avec nous sous la forme d’une partenaire. Autant nous pouvons intégrer l’ombre, la rendre consciente et en faire une part de nous-mêmes, autant l’anima reste irréductiblement autre. Il faut danser avec elle, c’est-à-dire qu’il faut accepter que parfois elle mène le jeu, et quand c’est nous qui avons l’initiative, il faut tenir compte de son poids, de son mouvement. En cela, elle nous introduit au fait que nous sommes plus que ce que nous croyons être consciemment, qu’il y a une part en nous qui restera toujours irréductiblement hors du champ de notre conscience, et c’est ainsi qu’elle s’avère être une passerelle vers le Soi, notre totalité. Jung soulignait que l’anima est pour l’homme l’intermédiaire nécessaire vers le Soi, tout comme l’animus l’est pour la femme, et cela me donne à penser qu’il n’y a que l’expérience de l’amour qui permette d’approcher le mystère du Soi. L’exigence de l’anima est en effet que nous aimions, et sa loi réclame que nous aimions par amour de l’amour, sans autre dessein.

Toutes les femmes, dans les rêves d’un homme, sont susceptibles de représenter l’anima. Au fond, elle symbolise le mystère de la féminité qu’il doit approcher à partir de sa propre masculinité. Elle ne cherche pas à féminiser l’homme, bien au contraire, et si elle le met au défi, c’est pour qu’il mette ses culottes et assume sa masculinité, sinon avec qui pourrait-elle donc danser ? La première rencontre avec l’anima se fait au travers de l’image de la mère, à laquelle va généralement le premier grand amour et auquel toutes les femmes seront comparées par la suite. Cependant, il faut pour grandir un jour se détacher de maman, et celle-ci apparaît aussi, pour nous y aider comme la mère ourse qui chasse son petit, dans son visage redoutable de Mère négative : soit qu’elle dévore l’homme et le castre, soit qu’elle le rejette et le boute hors de son jupon. Et si l’anima se projette sur toutes les femmes qui nous entourent, elle tient donc aussi, de par sa proximité avec le Soi, de la déesse et du démon torturant, de la sorcière jeteuse de sort. Elle asservit les hommes à des addictions avec des sentiments qui leur font douter de leur propre valeur. Elle les réduit à l’impuissance psychologique et sexuelle. Elle les possède, les féminise et leur « coupe les couilles ». Elle entraîne l’homme dans l’irréalité, la confusion et le rêve dans lequel il se perd plutôt que de vivre. On parle alors d’anima négative, qui demande s’il y a un homme dans la salle prêt à affronter la sorcière…

Mais elle se révèle aussi dans toute sa splendeur quand l’homme tombe amoureux : la déesse soudain s’incarne et la vie est transfigurée. Elle est la gardienne de la créativité de l’homme, de son intuition et de ses sentiments véritables, et finalement de son amour de la vie. Elle symbolise les particularités de la sensibilité de l’homme, dont elle est la Muse inspiratrice, tout comme les femmes ont leur Génie[3]. Elle n’a rien de moral dans ses jeux : elle forge les couples pour les défaire ensuite dans le feu de la passion amoureuse. Comme Aphrodite, elle endosse tout de l’amour, le bon comme le mauvais, les délices de la rencontre amoureuse comme les affres de l’abandon et du rejet. C’est sur ce point bien souvent que nous échouons au jeu de l’amour qu’elle nous propose, que nous bloquons l’énergie de vie. Nous voudrions n’avoir que le côté lumineux de l’amour, mais celui-ci vient nécessairement avec l’autre côté : la jalousie et la culpabilité, la souffrance de l’abandon, la torture du rejet, la solitude et le désir qui se languit, qui brûle en dedans. Ce n’est qu’au prix d’un « oui » à toute la réalité de l’amour que nous pouvons nous laisser transformer par son alchimie.

L’anima réclame que nous soyons prêts à jouer pleinement le jeu de la vie car elle est l’archétype de la vie, qui nous fait avancer avec des croches-pattes qui nous envoient là où nous n’aurions jamais pensé aller. Quand elle est fixée sur une amoureuse, tout va bien, car sinon, elle est comme un fauve qui rode à la recherche d’une proie – j’ai longtemps fait ce rêve d’un tigre qui rodait en ville, sans comprendre de quoi il retournait, jusqu’à ce que je m’avise de ce que les félins peuvent avoir de féminin. Quand elle apparaît sous forme animale dans les rêves, elle est encore très liée aux instincts et il est impossible de parler avec elle. Sous forme d’un tigre, on se ferait manger si on l’approchait sans précaution. Dans ses différents stades d’évolution, décrits par Jung, elle va de la passion érotique à la sagesse suprême de la Sophia, en passant par le romantisme aventureux et la dévotion religieuse. L’abus que de nombreux hommes font de la pornographie trahit souvent qu’ils sont simplement possédés par un niveau primaire de leur anima qui ne trouve que cette voie pour s’exprimer. S’ils savaient l’écouter dans tout ce qu’elle a à leur dire, ils pourraient se révéler étonnamment fleur bleue, et riche d’une sensibilité qu’ils ignorent.

Elle est la Dame auprès de laquelle le chevalier en quête engage son épée. À elle seule, nous les hommes devons fidélité. Mais c’est une erreur de croire qu’elle s’incarne nécessairement dans la femme idéale de nos rêves. Lui demander de n’être que l’idéal, c’est tomber encore une fois dans le piège de la dualité qui oublie que le féminin est ombre et lumière. Elle contient et dépasse tout ce qui appartient au royaume du féminin, et la sorcière en elle est aussi adorable que la princesse pour peu que l’on accepte qu’elle soit notre Reine. Elle est nature, et en tant que nature, elle recèle les volcans qui nous consument et les plus lointaines étoiles qui nous éclairent. J’ai tendance pour ma part à lui prêter les traits d’Aphrodite mais toutes les déesses se manifestent en elle pour qui sait reconnaître son lien avec le Divin sans perdre non plus la conscience de son humanité. Elle est aussi Héra, l’épouse jalouse, Hestia la discrète, Artémis la vierge sauvage, Athéna, la guerrière fille du père, Iris l’arc-en-ciel qui relie le ciel et la terre, et Inanna, Morrigane, Brigit, Isis, Kali, Durga, etc. Mais surtout, en tant que Déesse, elle est Celle qui se tient derrière toutes les formes dans lesquelles Elle nous apparaît, jouant de ses voiles pour mieux nous séduire, nous conduire.

Elle est la Porteuse du Graal, bien nommée « Conduir-Amour », qui nous ouvre la voie.

Elle évolue tout au long de notre existence. L’anima d’un jeune homme n’est pas la même que celle d’un homme mûr. Elle nous apparaît cependant parfois dans les rêves sous les traits d’une enfant, témoignant ainsi de tout son potentiel de croissance, ou parfois du fait qu’elle est attachée à un âge particulier de notre vie. Quand elle se montre sous les traits de nos filles, ce peut être notre futur qui se symbolise. On la rencontre aussi sous les traits de nos sœurs, ce qui signale qu’elle a partie lié ici avec notre système familial, que nous avons grandi avec elle. Elle se manifeste souvent dans les périodes de crise, par exemple dans la quarantaine au milieu de la vie, comme la tentatrice qui porte souvent notre désir irrésistible d’une autre vie, d’une vie où nous serions pleinement nous-mêmes, entier et libre.

Combien d’hommes sont tombés dans le piège de quitter leur épouse pour rejoindre une jeune femme qui leur faisait « tourner la tête » et ensuite réaliser que le bel oiseau qu’ils avaient imaginé s’était envolé ? Mais nul ne peut juger de si c’était ou non la chose à faire car si l’homme est assez sage pour éviter d’identifier l’anima qui l’appelle à la femme qui l’attire, il joue alors simplement le jeu de la vie qui le conduira à toujours mieux se connaître, à découvrir cet autre versant de lui-même que lui présente l’anima. Ce n'est pas dans les aventures amoureuses qu'on nouera la meilleure relation avec elle mais dans la créativité, car c'est en fait surtout à l'union intérieure qu'elle appelle, et à boire à notre source catrice. Finalement, il semble qu’elle soit là encore à l’heure de la mort, qui se présente souvent dans les rêves comme un mariage avec celle qui peut nous conduire de l’Autre Côté. Mais surtout, elle est donc une possibilité de relation entière avec la femme, avec nous-mêmes et avec la vie, une invite à tout risquer pour oser vivre pleinement et aimer à notre mesure, qui réclame simplement que nous marchions sur un chemin qui a du cœur.

Voilà cependant, alors que j’approche de la fin de ce long article, que je réalise que je n’échappe pas au travers qui consiste à idéaliser l’anima en vous la présentant. Mais comment l’approcher donc ? Ah oui, c’est facile : au travers de nos déceptions, qui ont la vertu de signaler la nécessité de retirer nos projections. Jung raconte ainsi comment la conscience de l’anima lui est venue du fait qu’un jour, son amante Toni Wolff lui avait menti. Il en a été irrité jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’elle avait bien le droit de se comporter comme elle voulait, et qu’il la comparait à un certain idéal qu’il portait en lui, une image de la femme qui n’était pas la femme réelle. Telle est le plus grand bénéfice peut-être de la rencontre avec l’anima : au lieu de reprocher aux autres de ne pas nous satisfaire, on apprend à vivre et laisser vivre, être pleinement et laisser être… 


Pour conclure, voici quelques rêves qui illustreront mon propos.

Le regretté Guy Corneau a raconté dans un de ses livres un rêve qui illustre comment la relation à l’anima peut être entravée par le complexe maternel, l’attachement inconscient à la mère qui concerne tant d’hommes : Il entre dans une pièce peu éclairée. Il y a là une femme attirante qui l’attend visiblement au milieu de la pièce, peu vêtue. Il est tout content et s’avance vivement mais il est arrêté. Il ne peut plus avancer, il y a quelque chose qui lui bloque le passage. Il est frustré, ne comprend pas et cherche par où il pourrait passer. En cherchant, il se retourne et il voit, dans l’encadrement de sa porte, sa mère qui le regarde et est, elle aussi, peu vêtue.

Un de mes amis qui, après avoir été longtemps un époux fidèle, venait de vivre un éblouissement amoureux hors de son couple et se demandait quoi faire car il se sentait écartelé entre sa fidélité à sa conjointe et sa fidélité à lui-même, à l’amour qui venait de poindre en lui, m’a rapporté le rêve suivant : Il se tient devant une très vieille femme, une indienne au visage tout ridé, plissé, qui lui semble millénaire. C’est la Pacha Mama, se dit-il. Elle lui désigne du geste un petit sentier tortueux qui part de sous ses pieds et semble boueux, en disant : « c’est le chemin des hommes. »

Dans une période de grande désorientation intérieure, alors que je me demandais bien ce qui pourrait m’aider à réorienter ma vie, j’ai rêvé : Je suis au bord d’un lac, assis. Une femme dont j’étais amoureux, que je considérais comme ma partenaire spirituelle, arrive et déchausse son pied qu’elle pose, nu, sur ma tête, mon front. La souveraine anima m’invitait ainsi à reconnaître sa prééminence royale en moi et à baisser la tête devant elle, c’est-à-dire à moins penser et plus ressentir.

En déplacement professionnel, alors que je m’éreintais dans un travail que je commençais à détester et que je commençais à rêver d’une autre vie, j’ai rêvé : Une jeune femme se tient dans l’encadrement de ma porte de chambre et me parle en essuyant un verre à vin. Je ressens une attirance érotique irrésistible et je suis tenté de l’agripper pour me laisser tomber en arrière avec elle dans le lit derrière moi. L’anima, au stade primaire de l’érotisme, commençait à me travailler au corps pour me dire : tu ne pourras pas me résister bien longtemps. Le verre symbolise la possibilité d’ivresse.

Plusieurs mois après, à l’orée d’une crise radicale au travers de laquelle toute ma vie s’est réorientée, alors que les choses commençaient à échapper à mon contrôle, j’ai rêvé : Je suis en voiture sur le siège passager avant. Une amie médium, avec laquelle je n’ai aucun rapport amoureux mais un partenariat de travail, conduit. Soudain, elle tourne à gauche et sort de la route pour faire entrer le véhicule dans un lac. Je me dis : ce n’est pas possible, elle va faire demi-tour. Mais non, elle continue tout droit et nous nous enfonçons dans le lac. Au réveil, je me suis dit : « bon, et bien on est bien parti pour aller voir la Dame du Lac… », non sans inquiétude bien sûr. Il y a des moments comme cela, nous n’avons pas d’autre choix que de nous laisser conduire par la vie…

J’ai présenté le plus beau rêve d’anima que j’ai jamais reçu, qui illustre la dimension spirituelle de l’anima et m’éclaire encore après des années, ici : http://voiedureve.blogspot.ca/2014/05/quatre-perles-de-jade.html.

Pour conclure, je me souviens enfin avoir lu un très beau rêve de Daryl Sharp[4], analyste jungien, qui allait comme suit : Il est sur une scène de théâtre et il donne une conférence. Mais il se fait apostropher par un participant qui lui demande comment il peut parler ainsi de psychologie alors qu’il vient de quitter sa femme et leurs 3 enfants. Du fond de la scène survient alors Jung, vieil homme qui s’avance en s’appuyant sur une canne, et qui dit : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »



[1] Celle-ci a écrit en particulier La femme dans les contes de fée, et La princesse chatte, livres qui éclairent particulièrement le délicat problème que nous pose l’anima.
[3] Voir à ce sujet le très bel article de Marie Laure Colonna : la femme et le génie. http://cgjungfrance.com/La-femme-et-le-genie-De-la
[4] Daryl Sharp, Anatomy of a midlife crisis.

jeudi 2 février 2017

La fonction spirituelle de l'orgasme

J’ai récemment entendu dans un cercle de rêves un rêve remarquable. La rêveuse est une femme qui expérimente depuis longtemps et avec beaucoup de conscience un processus d’éveil de la kundalini. Elle m’a donné la permission de le citer, ce que je ferai ici moins pour analyser ce rêve que comme un point de départ pour la discussion plus large d’un thème rarement abordé publiquement dans les milieux spirituels.

Je me trouve dans une version plus grande de la pièce où je fais mon yoga et je médite chaque matin. Me tournant vers l’ouest, je vois, sur la table de massage me servant à faire des soins énergétiques, une bague qui semble être en forme de couronne. Je sens très fortement que je dois la porter alors je la prends, puis en l'examinant de plus près, je constate que c'est en fait deux dragons qui sont placés face à face, les deux têtes se touchant presque. Mais plutôt que de la porter sur une main, je la place sur ma langue. Je sens ensuite que je dois me placer en posture yoga du cobra, donc à plat ventre sur le sol, face à l'est, puis une montée d'énergie orgasmique traverse tout mon corps, ce qui me réveille.

Dans un rêve précédent, la même nuit, la rêveuse partait vers l’Ouest canadien en s’assurant qu’elle était bien sur la route Transcanadienne, aussi appelée « chemin du Roi ». Dans la géographie intérieure de la rêveuse, l’Ouest est associé à la guérison avec une dimension spirituelle. Et l’ensemble du rêve semble s’inscrire dans cette perspective d’une profonde guérison. Il est ressorti des discussions du cercle que ce rêve semble clairement marquer le passage d’un seuil dans le travail de la rêveuse qui reçoit le symbole de son couronnement sous forme de cette bague. Cette dernière symbolise volontiers un lien, l’engagement dans une relation. C’est là, sur la table de travail, que la rêveuse peut trouver désormais la relation guérissante recherchée à l’ouest ; c’est par là que passe le chemin du Roi.

La couronne renvoie à la royauté intérieure à assumer mais aussi à l’ouverture du septième chakra, appelé la « couronne », analogue à Kether, la sephira de la couronne dans l’Arbre de vie. Cette couronne mue en deux dragons se faisant face, ce qui est une image alchimique assez typique. Le feu des dragons symbolise l’inflammation du désir. Le Mercure est souvent représenté par deux dragons se combattant, l’un étant généralement doté d’ailes tandis que l’autre n’en a pas. Le fait qu’ils se fassent ici face indique un état d’équilibre entre les opposés, une pacification de leur relation. On peut aussi voir là l’équilibre rencontré entre les canaux énergétiques ida et pingala qui entourent la colonne vertébrale dans la vision du yoga et du tantra. Ces canaux sont volontiers représentés comme des serpents qui se dressent du bas de la colonne jusqu’au 6ème chakra, le troisième œil, en se croisant à chaque centre énergétique. Or les dragons sont aussi dits être des serpents avec des ailes et la kundalini est elle-même décrite comme un serpent énergétique lové au bas de la colonne vertébrale, et qui lorsqu’elle est réveillée se redresse jusqu’à regarder par les yeux du yogi.

Le fait que cette bague soit placée sur la langue demeure énigmatique. Nous avons dans le cercle de rêves risqué plusieurs hypothèses. En restant dans le cadre du système symbolique du yoga, on peut pointer que la langue fait la jonction, en particulier quand elle appuie sur le palais dans la bouche, entre la gorge et la glande pinéale reliée au troisième œil. La bague est volontiers un symbole de relation, et on peut donc penser que le processus décrit par le rêve est initié par une mise en relation des centres énergétiques supérieurs. Mais c’est la dernière phrase du rêve qui a particulièrement attiré alors mon attention :

Je sens ensuite que je dois me placer en posture yoga du cobra, donc à plat ventre sur le sol, face à l'est, puis une montée d'énergie orgasmique traverse tout mon corps, ce qui me réveille.

Synchronistiquement, je m’étais plongé dans les jours précédents dans la lecture d’un livre portant sur l’alchimie sexuelle d’Isis[1] qui apportait plusieurs éléments d’information en forte résonnance symbolique avec ce rêve. Il y était affirmé – et j’ai trouvé depuis de nombreuses autres sources corroborant cette affirmation – que, dans les initiations égyptiennes comme le tantra ou le taoïsme, l’orgasme est directement lié à la réalisation spirituelle. Il en est en particulier la meilleure métaphore, en ce qu’ « il n’est peut-être aucune expérience humaine qui nous rapproche plus de l’absolu, de la totalité fusionnelle, de l’union avec l’universel ou le cosmos que l’orgasme. »[2] Mais non seulement : cette métaphore semble avoir un fondement énergétique.

Les deux expériences physiologiques qui donneraient le plus précisément un avant-goût de l’ouverture spirituelle sont réputées être l’accouchement et l’orgasme, ce que les Chinois par exemple semblent savoir depuis très longtemps, ce qui les conduisaient dans la Chine ancienne à prêter une attention particulière à ces opportunités d’éveil. Il n’est pas rare en effet que les parturientes vivent des expériences d’ouverture énergétiques puissantes, et les anciennes cultures de l’Égypte, de l’Inde et de la Chine ont développé toute une alchimie énergétique fondée sur la sexualité pour éveiller les centres supérieurs de conscience de l’être humain. La légende de Lao-Tseu veut ainsi qu’après avoir rédigé le Tao-të-King pour satisfaire aux exigences d’un garde-frontière, il soit parti dans la montagne avec une prostituée pour y accomplir les dernières étapes de sa transmutation alchimique le conduisant à l’immortalité.

Ici, il paraissait évident que le rêve signalait à la rêveuse qu’elle approchait d’un moment d’intense ouverture énergétique correspondant à une acmé du plaisir, et la dimension orgastique lui rappelait que cette réalisation met en jeu et à lieu dans le corps. Se tournant vers l’Est pour accomplir la position du cobra, elle était donc dans l’axe Ouest-Est, qui référait tant à la guérison associée à l’Ouest qu’à l’éveil d’une nouvelle conscience associé, avec l’image du soleil levant, à l’Est. On pouvait entendre dans la montée d’énergie orgastique qui traversait la rêveuse l’annonce de son entrée dans un temps de félicité et sa libération de la peur de vivre. En effet, Wilhem Reich a souligné par ses recherches que la capacité de jouir pleinement est directement liée à la guérison des névroses, celles-ci étant justement caractérisées par des angoisses associées à l’orgasme. Il indique l’enjeu associé à ces angoisses en soulignant que « puisque la joie de vivre et le plaisir orgastique sont identiques, la peur générale de la vie est l’expression de l’angoisse d’orgasme. »[3]

La rêveuse se voyait donc annoncée une libération spontanée des blocages l’empêchant de profiter pleinement de la vie, libération associée aussi à son travail par la présence de la bague sur la table de massage. Mais les correspondances symboliques du rêve avec ma lecture étaient trop nombreuses pour que je les ignore :

Dans l’alchimie sexuelle d’Isis, l’adepte (homme ou femme) s’entraine à faire s’élever en imagination le long de sa colonne vertébrale, au cours de l’acte sexuel, deux serpents, l’un doré dit solaire et l’autre noir, dit lunaire. Ceux-ci s’entrecroisent à chaque centre énergétique, opérant à chaque fois un niveau de conjonction éveillant ce centre. On retrouve là une image typique du caducée[4] d’Hermès, qui est devenu l’emblème des pharmacies en France car il a toujours été associé à la guérison. On peut voir dans cette figuration de l’éveil et de la maîtrise de l’énergie sexuelle une correspondance précise avec le processus d’éveil de la kundalini dans le yoga et le tantra.

Quand les serpents d’or et d’obscurité, représentant les aspects lumineux et sombres de la conscience, ont été pleinement redressés, ils entourent la glande pinéale associée au troisième œil en se faisant face, et ils la stimulent par leur union. On retrouve donc ici l’image des deux dragons se faisant face dans le rêve. La glande pinéale est volontiers associée à la capacité de vision d’autres dimensions. Il est intéressant par exemple de savoir qu’elle produit naturellement du DMT, qui est la substance active de l’ayahuasca. Et c’est alors que s’éveillent les centres supérieurs de conscience dans la tête, ce qui est symbolisé par le déploiement de la corolle du cobra. Le symbole de l’uraeus (cobra) sur le front des représentations de Pharaon, c’est-à-dire de l’Homme-Dieu, indiquait la conscience éveillée et la pleine activation des deux hémisphères cérébraux.

La conjonction des symboles évoqués par le rêve avec ma lecture venait souligner une idée qui commençait à me travailler :

Jung a redécouvert la dimension symbolique de l’alchimie et prouvé qu’elle décrit des processus psychiques transformateurs. Mais serait-il possible qu’il soit passé à côté de la véritable dimension opérative de ces symboles, qui pourrait être liés à l’utilisation de l’énergie sexuelle pour la transformation de la conscience ?

Jung était le produit d’une civilisation chrétienne en pleine faillite spirituelle. Celle-ci s’est concrétisée en particulier dans les tranchées il y a tout juste un siècle. Les grands idéaux chrétiens censés supporter notre civilisation, et qui justifiaient aussi la mise en coupe réglée du reste du monde par le colonialisme et le racisme institutionnalisé, se sont alors noyés dans le sang et la boue, sous des orages d’acier. Il a pressenti le cataclysme et il a été parmi les premiers à rechercher les voies de la Nouvelle Renaissance qui pourrait se profiler sur notre horizon spirituel. Une de ses grandes découvertes, mais dont il n’a pas tiré de conséquence pratique, du moins dans ses communications publiques, est que spiritualité et sexualité sont deux polarités indissociables. On pourrait dire en termes énergétiques que ce sont deux facettes d’une même énergie de vie, l’une tendant vers la jouissance du plaisir et l’autre vers celle du sens.

Jung a ainsi combattu le réductionnisme freudien voulant ramener l’énergie psychique à la seule dimension sexuelle. Mais il a aussi dénoncé la culture spirituelle chrétienne excessivement idéaliste qui a nié le corps et la sexualité associés au féminin et au mal, à l’obscurité. Nous sommes encore spirituellement contaminés bien souvent par cet idéalisme qui tend vers le seul ciel spirituel sans le relier à la terre du corps, et qui perpétue ainsi la négation du Féminin sacré. Il y a une tendance généralisée dans nos pratiques spirituelles à vouloir fuir l’obscurité associée à la matière, par exemple dans des pratiques ascétiques opposant spiritualité et plaisir. C’est une des conséquences de l’écrasement du féminin par le patriarcat, écrasement qui se perpétue encore dans de nombreuses histoires individuelles de femmes, mais aussi d’hommes, qui sont ainsi coupés de leur sensibilité et de leur joie naturelle de vivre. Il est bien connu que cet idéalisme spirituel peut créer d’importants déséquilibres qui font échouer toute l’Œuvre  car il oblige à la répression des instincts qui se vengent tôt ou tard en engendrant des souffrances psychiques et physiques. Les rêvent mettent souvent en garde contre cet idéalisme que Jung dénonçait comme aussi dangereux que les drogues dures.

En particulier, nous tombons facilement en Occident dans le piège d’une fausse non-dualité qui voudrait affirmer que tout est parfait, tout est lumineux… sans réaliser qu’en disant cela nous évacuons la dimension obscure et cependant nécessaire de l’existence, incluant les désirs du corps et les émotions négatives. L’esprit est ainsi séparé sans recours de la matière et du corps, et l’on est piégé dans la dualité. Or la véritable non-dualité est celle qui réunit dans un même processus la lumière et l’ombre comme étant deux facettes d’une même réalité, et qui accomplit ainsi tant la matérialisation de l’Esprit que la spiritualisation de la matière et du corps. Le maître bouddhiste Thich Nhat Hanh en donne une belle illustration en nous invitant à utiliser tout ce qui nous semble négatif comme le jardinier utilise les excréments, à savoir comme de l’engrais pour faire pousser de belles fleurs, symboles de l’ouverture du cœur au centre de l’être.

Pour revenir en conclusion à l’orgasme, son rôle dans l’alchimie spirituelle semble être de nourrir le corps énergétique, ce que les anciens égyptiens appelaient le ka et Jung, dans la suite de la tradition occidentale, le corps subtil. Au fond, il s’agit d’élever la conscience au-delà du corps lors de l’acte sexuel pour prendre conscience de ce corps énergétique qui est alimenté par notre plaisir et notre joie. Le but de l’existence, dans cette perspective, est de se dés-identifier du corps physique, le khat égyptien, pour réaliser qu’en fait, nous sommes la conscience associée au corps énergétique, le ka. Ces pratiques visent à la transcendance de la condition mortelle du corps physique pour accéder à l’immortalité du corps subtil et retrouver ainsi notre véritable nature. Il est fascinant de constater que sur ce point, les trois plus grandes cultures spirituelles préchrétiennes connues que sont l’Égypte, la Chine et l’Inde, qui ont toutes trois produit un système symbolique proprement alchimique avec des pratiques associées incluant la sexualité, étaient entièrement d’accord.


[1] Tom Kenyon et Judi Sion, le manuscrit de Marie-Madeleine (les alchimies d’Horus et la magie sexuelle d’Isis), éditions Ariane.
[2] Dr Jack Lee Rosenberg, Jouir – techniques d’épanouissement sexuel, éditions Tchou.
[3] Wilhem Reich, la function de l’orgasme, Éditions de l’Arche.
[4] Pour une étude approfondie de ce symbole, voyez : Le symbole du caducée sur le blog Grands Rêves.

vendredi 13 janvier 2017

Celle qui vient

Femme sauvage – Yolande Fortin
Si je me prenais au sérieux, je pourrais monter sur les tables et vous annoncer un grand événement spirituel dans notre ciel. J’ai en effet l’intuition brûlante de l’approche d’une Présence longtemps pressentie, espérée, désirée. Peut-être s’agit-il simplement de notre plus grand espoir, un immense désir collectif irrigué par des millénaires de souffrance, qui se cristallise ainsi dans une image archétypique, vivante. C’est un rêve, un grand rêve que j’ausculte et dont je me fais ici, sinon le porte-parole, du moins le témoin. Je ne suis pas le seul, loin de là, à entrevoir cette étoile qui se lève au loin. Elle représente, je crois, ce que nous pouvons espérer de mieux pour l’avenir. Pour nous, mais surtout pour nos enfants et nos petits-enfants, nos descendants et plus largement, la vie sur notre belle planète. Je l’appelle pour ma part Celle-qui-vient. Quand elle sera venue, nous L’appellerons autrement. 

Qui est-Elle ?

Au jeu de la Sainte Famille, je demande maintenant la Fille !

Joachim de Flore avait déjà cette intuition au XIIème siècle de l’avènement, après les règnes du Père et du Fils, de celui de l’Esprit qui libère. Joachim ne pouvait pas savoir qu’avant le Père, il y a eu la Grande Mère, comme nous le savons désormais. Et compte tenu de la place de la femme dans son esprit bien chrétien et moyenâgeux, il ne pouvait imaginer que la venue de l’Esprit se conjoindraient avec un renversement dans le jeu des polarités masculin et féminin, et qu’Il/Elle se manifesterait désormais sous la forme de la Fille, venant compléter ainsi le mandala divin. De la même façon, chacun sait dans la chrétienté que le Christ a annoncé qu’Il reviendrait à la fin des temps. Nous y sommes, semble-t-il, du moins à l’aube de celle-ci. Mais qui aurait pu imaginer qu’Il reviendrait sous forme féminine ? Pourtant, ce n’est que bonne logique archétypale : après avoir rencontré son ombre, l’Antéchrist, comment le Fils de la Lumière pourrait-il ne pas épouser son anima ? Comment la féminité tant bafouée par l’Église pourrait-elle ne pas resurgir triomphante dans sa divinité rayonnante à la fin du grand jeu ?

Jung a eu l’intuition de ce renversement radical de perspective[1] et il a envisagé que le retour du Féminin sacré serait une étape vers le hierogamos, le Mariage sacré du Féminin et du Masculin. Beaucoup d’éléments, dont la fureur avec laquelle se déchaînent maintenant les représentants les plus arriérés du patriarcat, laissent penser que nous sommes juste sur le seuil décisif du retournement. Avec quelques coups de pouce de Mère Nature dans les prochaines décennies, tout le système édifié par l’hubrys technologique va probablement se retrouver à genoux. Il n’y a pas de meilleure position pour recevoir la grâce. Ce sera vraisemblablement une question de survie pour l’humanité que de changer de principe directeur et de valeurs, qui devront désormais favoriser la vie. Il nous faudra trouver une troisième voie entre la déshumanisation technologique et la régression dans une foi archaïque et totalitaire. Mais pour l’instant, nous sommes à ce moment particulier où, comme dans toute relation amoureuse égalitaire, le Féminin prend doucement le dessus. Elle offre une revanche bien méritée à cette pauvre Lilith, répudiée par une tradition misogyne pour avoir voulu chevaucher Adam dans les jeux de l’amour. La position du missionnaire, si je puis me permettre de filer cette métaphore un peu scabreuse, a fait son temps, est obsolète. Et tant mieux si cela choque : l’Éros doit avoir désormais prééminence sur le Logos; c’est l’Amour qui est appelé à régner, un Amour incarné dans la chair.
Vitrail de l’église de Kilmore, Écosse
Le XXIème siècle ne sera pas seulement, comme Malraux l’a pressenti, un siècle mystique. Il sera le siècle des femmes, et surtout du Féminin sacré. Les deux sont intimement liés ; il suffit pour s’en convaincre de voir comment notre histoire spirituelle est éclairée par la présence de grandes mystiques comme Hildegarde de Bingen, Hadewijch d’Anvers, Marguerite Porète et toutes les fidèles d’Amour. Hommage aux béguines, ainsi qu’aux sourcières de tous les temps, qui ont maintenu le lien d’or qui nous relie à nos ancêtres ! Il est temps que nous leur rendions la place qui leur est due en défaisant l’histoire écrite par des clercs, tous des hommes imbus de la vérité qu’il détenait, c’est-à-dire qu’ils emprisonnaient, pour la réécrire. Le Féminin est par nature libre des institutions et des jeux de pouvoir car s’il se laisse un temps dominer et circonscrire, il ne perd jamais l’intuition des grands espaces et de la liberté au cœur de l’être, liberté qui grandit dans le ventre de toutes celles et tous ceux qui acceptent de la gester. Vienne le temps de la nouvelle Naissance, qui verra de nouveaux hommes et femmes marcher, radiant et entier, sur notre belle terre en l’épousant d’un pas aimant !

On peut voir d’ores et déjà les prémisses du bouleversement sociologique en cours dans le fait que, dans plusieurs pays développés, il y a plus de jeunes femmes diplômées chaque année que de jeunes hommes. Plus profondément, on peut observer que le plus grand changement à l’œuvre depuis le début du XXème tient à la transformation des relations entre hommes et femmes. Tout le reste, même nos plus grandes découvertes scientifiques, tient de l’anecdotique en regard de l’importance, à l’échelle de l’histoire de l’humanité, de ce mouvement tellurique dans l’inconscient collectif. La dernière fois que nous avons vécu un tel passage, c’était il y a 5000 ans, quand la civilisation de la Grande Déesse a commencé à subir les assauts d’une bande de brutes qui ne connaissaient que la loi de l’épée. Nous approchons du moment où, à force de s’étriper mutuellement, les tenants de cette épée vérifieront la parole christique qui veut qu’ils périront par celle-ci. Ils se suicideront. Et la voie sera ouverte au Nouveau, qui se présentera d’abord sous la forme aimable de la Radieuse.

Dans cette apologie du Féminin sacré, il ne faut pas confondre ce dernier avec les femmes, même si celles-ci en sont la représentation la plus naturelle. Il y a une place pour les hommes, et non la moindre, dans le champ du Féminin. Nous sommes en fait en train de parvenir à une conception moins sexualisée de l’être humain dans laquelle, que nous soyons femme ou homme, nous avons à vivre les deux polarités et à les intégrer, les marier en nous-même. Nous admettons de plus en plus qu’un être féminin soit incarné dans un corps d’homme et réciproquement. Nous envisageons la totalité. Ce n’est qu’un début. Mais qu’est-ce que cela signifie donc, pour un homme, de vivre son féminin ? Cela veut dire qu’il peut goûter toute la richesse de sa sensibilité et entretenir une relation érotique à tout ce qui l’entoure, s’abandonner à l’existence sans chercher à la diriger ou la rationaliser, vivre pleinement toute la gamme de ses sentiments et suivre son intuition, apprécier l’intériorité de la vie, jouir d’être incarné dans un corps sans nécessairement dominer la situation, apprécier de se tenir dans la simple présence et l’écoute au lieu de chercher à toujours agir et régler des problèmes. Il n’est en fait pas de plus grande félicité pour un homme que de jouir de l’union en lui-même de son masculin et de son féminin – c’est un orgasme intérieur sans fin ! Pure joie de vivre dans l’Amour toujours renouvelé en soi…

Mais alors Qui est-Elle ? Elle aime les hommes comme les femmes. Elle aime les animaux, les plantes et les arbres – tout ce qui vit. Elle est Amour incarné, agissant. Nous aurions tort de croire cependant, selon une image déformée de la féminité asservie aux désirs des hommes, qu’elle est toute douceur et gentillesse. Elle est rebelle et furieuse de voir comment l’humanité traite ses propres enfants mais aussi les espèces animales et végétales avec laquelle elle cohabite sur notre belle planète. Qui peut rester indifférent à l’extinction de plus d’un tiers des espèces animales ? Elle aime aussi les rivières, les montagnes, les forêts et les déserts, l’océan et le ciel étoilé, les nuages et le vent, le soleil et les profondeurs de la terre, et finalement tout ce qui est nature. Elle leur prête vie; pour Elle, tout est vivant et réclame à ce titre d’être respecté. Elle est Nature naturante, et notre part irréductiblement sauvage, toujours naturelle malgré les environnements artificiels dans lesquels nous vivons. Elle est la Grande Vie dans laquelle toutes les vies trouvent leur place, leur commencement et leur fin.

Elle est aussi bien Marie la Mère de Dieu qu’Isis la Grande Reine et Kali la redoutable qui tranche les têtes de façon toute compassionnée. Les archétypes n’ont pas de frontières clairement définies et on peut donc voir aussi en elle le sourire enjôleur d’Aphrodite, la liberté sauvage d’Artémis, la discrétion d’Hestia, la fureur de Morrigane, la sagesse de Brigit, etc – Elle est une nouvelle figuration de la totalité du Féminin divin. Mais la forme sous laquelle Elle est la plus proche de nous selon mon sentiment est celle de Myriam de Magdala, mieux connue sous le nom de Marie-Madeleine.
Jung a salué comme un grand événement spirituel l’assomption de Marie, c’est-à-dire l’admission dans les années 1950 et sous la pression populaire de la mère du Christ au Panthéon divin. Pour la première fois depuis 2000 ans, une femme était envisagée comme ayant part au Divin ! Mais qu’est-ce que ce sera alors quand Marie-Madeleine sera reconnue comme l’amoureuse et la compagne du Christ ? Ce n’est pas demain la veille, nous pouvons tou(te)s en convenir, mais cet événement inévitable signera enfin véritablement l’entrée dans un Nouvel Âge. Ce sera – c’est le cas de le dire – un tremblement de Terre qui ébranlera toute la chrétienté et fera tomber du ciel toutes les images présentant Dieu comme un vieux barbu un peu pervers, du genre obsédé sexuel refoulé un peu sadique, prenant plaisir à nous torturer en créant des désirs naturels qui nous conduiraient en Enfer. Ce séisme répondra à celui qui a accompagné la Crucifixion, quand la Nature a pleuré de voir ce que les hommes ont fait au Fils de l’Homme. Il est probable alors que tout l’édifice de l’Église de Pierre s’effondrera, et gare à ceux qui seront pris sous les décombres ! Dès lors règnera la liberté en l’Esprit vivant, comme le pressentait déjà Joachim de Flore. Les prémisses de cet effondrement sont visibles déjà dans la redécouverte de textes apocryphes non altérés comme l’Évangile de Thomas, qui donnent une idée toute nouvelle du message de celui que Marie, dans son Évangile, appelait l’Enseigneur...

Ce sera un temps béni pour les hommes comme pour les femmes car dès lors qu’il aura une amoureuse, le Fils de Dieu se verra restituer ses précieux attributs masculins : il aura enfin des testicules, une sexualité qui pourra être considérée comme sacrée, et qui sait, peut-être même des enfants. Le mythe chrétien en sera tout renouvelé de l’intérieur  et rendu, après deux millénaires de consomption patriarcale, très joyeux, et même jouissif. « Aimez-vous les uns les autres » ne sera plus une parole vaine. C’est pourquoi l’image de Marie-Madeleine s’impose pour la Fille : elle était humaine, et elle a été divinisée par son amour pour Yeshua, la souffrance qu’elle a vécue de le voir aller à la mort et la vision qu’elle a eu, la première, de son Corps de Lumière au-delà de la mort. Elle symbolise magnifiquement une nouvelle version du mythe de l’Incarnation du Divin, cette fois dans un esprit et un corps féminin. 

Elle est l’Amoureuse par excellence, l’Amour incarné dans une chair vibrante.
Nous pouvons voir les signes avant-coureurs de Son approche dans l’importance croissante qu’a prise la figure de Marie-Madeleine dans l’imaginaire populaire ces dernières années. À partir du concile de Nicée au cours duquel l’Église a assis son emprise totalitaire, elle a été décrite comme étant une prostituée sans que rien ne soutienne cette accusation sinon la misogynie des Pères fondateurs, à commencer par celle de Pierre qui remerciait chaque jour Yahvé de ne pas l’avoir fait femme. Il y a une ironie cinglante dans l’emploi de ce terme qui lui a été attribué parce qu’il semble qu’elle était initiée aux Mystères d’Isis : les gnostiques ont décrit comme la Sophia, Fille de Dieu perdue dans la matière, est venue dans ce monde sous la forme d’une Prostituée.

Cette imagerie fait le lien avec l’étrange rituel antique de la prostitution sacrée, dans lequel la Déesse s’offrait aux jeux amoureux dans le corps d’une prêtresse. Mais désormais, Marie-Madeleine est élevée dans de nombreux cercles spirituels à la place de la disciple préférée de Yeshua, qui l’embrassait sur la bouche. L’Évangile de Marie en témoigne depuis longtemps, ainsi que de la jalousie des apôtres. L’Évangile de Philippe la désigne clairement comme étant la compagne (koïminos) du Maître. Et voilà donc que ces idées qui étaient toutes confidentielles et apocryphes, et dont la simple formulation entrainait la mort de l’imprudent, trouvent maintenant écho et prennent la force de vérités populaires qui fleurissent dans de nombreux livres[2]. En reconnaissant à Yeshua une compagne, ce sont non seulement la sexualité, mais aussi le corps et la femme, le féminin de l’être, qui sont rachetés; le christianisme sort enfin de sa maladie infantile. Mais nous n’aurons plus besoin, avec Elle, de quelque « isme » que ce soit !

Car que signifiera sur un plan collectif le règne de la Fille ? Joachim de Flore l’avait bien compris déjà : ce sera le règne de la Liberté qui accompagne nécessairement l’Amour, et que j’ai envisagé pour ma part sous le nom d’une Anarchie Mystique[3]. Nous passerons du modèle de la pyramide au sommet de laquelle trône un imbécile capitalisant sur la sueur de toutes celles et tous ceux qui, en bas, le soutiennent de gré ou de force, à celui du cercle dans lequel nous partageons tou(te)s le pain et le vin à égalité. Nous reviendrons dans le cercle de la Création où nous serons en lien d’amour avec toutes les espèces animales et végétales, et plus largement avec Gaïa. Les religions ne serviront plus à diviser les êtres humains mais exprimeront simplement la diversité spirituelle de l’humanité. En particulier, le Christ et le Bouddha s’embrasseront enfin sur la bouche et inviteront le Prophète, mais aussi les chamans représentant les Peuples Premiers, nos aînés, à venir faire la fête avec eux. 
 Nous sortirons de l’opposition archétypique entre la froide Rationalité du Dieu technicien et la Foi barbue et suicidaire avec une compréhension renouvelée qui montrera qu’ils sont chacun l’ombre de l’autre. Mais c’est Marion Woodman[4] qui, selon moi, parle le mieux de la plus importante conséquence de ce retour à Sa juste place du Féminin : chacun(e) pourra être Qui il ou elle est dans sa particularité sans devoir se conformer à une Loi incapable d’envisager l’unique que nous sommes. La véritable individualité, qui n’a rien à voir avec l’individualisme, sera restaurée. Nous soignerons nos délinquants en reconnaissant leur souffrance et en les aimant tant que leur cœur de pierre fondra. Il faudra bien sûr commencer avec nos dirigeants actuels, malades de leur propre pouvoir, la drogue la plus dure qui ait jamais été.

Alors, qui est-Elle donc dans notre monde ? En paraphrasant Evey dans le film V for Vendetta quand il lui est demandé qui était V, je dirais qu’elle est notre mère, notre fille, notre sœur, notre amante, notre épouse… et en particulier, on peut la voir dans ces jeunes femmes de la génération montante qui arborent une nouvelle féminité indépendante et fière d’être, justement, des femmes, des « porteuses de vie ». Elle vibrait déjà chez nos mères et nos grand-mères qui se battaient pour la reconnaissance des droits de la femme, le droit de voter et de participer aux affaires. Elle se cherche chez toutes ces femmes qui emplissent les ateliers de développement personnel à la recherche de leur être profond et bien souvent de leur Féminité Sacrée, sacrifiée à l’égalité des sexes sur l’autel de la société patriarcale. Je rends dans ce sens hommage en passant au travail de l’École du Féminin Sacré[5] (publicité non subventionnée) de Sylvie Lüna Bérubé, au parcours exemplaire, à l’école Ho Rites de Passage[6] de Paule Lebrun, à qui je voue une immense reconnaissance, ainsi qu’aux innombrables cercles de rêves dans lesquels hommes et femmes (mais pourquoi surtout des femmes ?) retrouvent l’accès à notre Source sacrée…

Mais Elle rayonne aussi chez les Malala de ce monde qui se battent pour que les filles aient une éducation, et toutes ces femmes qui, en Afrique, en Asie ou ailleurs, se battent pour prendre en main leur destin. Elle lutte contre l’excision, contre l’ignorance et la bêtise militarisée, contre l’exploitation de la Terre Mère. Il est prouvé que le facteur majeur de développement social et humain est l’éducation donné aux filles et le pouvoir économique donné aux femmes dans les pays du Tiers-Monde. Elles sont en train de changer la face de notre monde, silencieusement mais sûrement, et ce quoi qu’en pensent les ayatollah, les mollah et les mollassons du cerveau que nous avons chez nous. Elle est invisible, bien sûr, comme toujours. Et finalement, Elle est donc dans la Déesse qui danse en nous, dans notre ventre, que nous soyons femme ou homme, car la Féminité sacrée n’est pas le monopole des femmes, tout comme le chamanisme n’est pas celui des Premières Nations, même s’il convient de leur laisser le leadership sur ce plan. Elle est à l’œuvre chez tous les humains qui sont engagés dans la réalisation de l’union en eux-mêmes du Féminin et du Masculin, pour créer des êtres complets et un monde équilibré, où ces deux se donneront la main pour ne faire qu’Un.

C’est ce que disait déjà le Christ dans l’Évangile de Thomas :

Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux;
Mais alors, étant deux, que ferez-vous ?
[7]

Et encore :

Lorsque vous ferez le deux Un
et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur,
l’extérieur comme l’intérieur,
le haut comme le bas,
lorsque vous ferez du masculin et du féminin un Unique,
afin que le masculin ne soit pas un mâle
et que le féminin ne soit pas une femelle
(…)
alors vous entrerez dans le Royaume ![8]

Et lorsqu’on évoque le Christ ou sa parèdre Marie-Madeleine, il faut garder à l’esprit que, même si l’on parle d’archétypes qui semblent très loin dans le ciel, ceux-ci sont engagés dans un processus d’incarnation de la Divine sur terre. Il se pourrait que ce soit la tâche de notre temps que leur union s’incarne en chacun(e) de nous…

Mais alors, quelle est la place des hommes dans ce grand mouvement ? Une place de choix car nous, les hommes, devons accompagner et soutenir nos compagnes et nos filles dans cette évolution qui nous concerne tous. Nous avons à développer notre féminin intérieur sans sacrifier notre masculinité et à encourager les femmes à développer leur masculin intérieur sans perdre leur féminité. Cela veut dire en particulier retrouver le chemin de la Terre et des rêves, devenir des « hommes creux », comme le dit très bien Luis Ansa, c’est-à-dire concaves, réceptifs et sensibles. Nous avons aussi à devenir des Gauvain, c’est-à-dire de ces chevaliers qui reconnaissent que la femme doit être sa propre souveraine[9]. Et puis nous avons à prendre position, ce qui est justement le propre de notre masculinité qui doit affirmer clairement les valeurs au service desquelles nous mettons notre épée.

Mais la meilleure image que je puisse offrir pour illustrer ce que l’époque semble demander aux hommes vient des danses de la Lune que célèbrent maintenant, chaque année, de nombreuses femmes. Dans les années 1990, des Mexicaines ont restauré l’ancien rite des danses de la Lune, complémentaire de la danse du Soleil que pratiquent les hommes engagés sur la Voie Rouge des amérindiens. Depuis lors, on célébre de telles danses un peu partout : des femmes dansent pendant 4 jours et 4 nuits au rythme des tambours. Et les hommes sont là pour assurer toute la logistique, faire à manger et protéger énergétiquement le lieu, pour qu’Elle puisse déployer sa danse. C’est un honneur pour un homme que de participer à ces danses. Voilà exactement ce que nous, les hommes qui sommes prêts à avancer avec le Féminin sacré, avons à faire : une haie d’honneur protectrice pour qu’Elle puisse s’avancer dans toute son ouverture, sa vulnérabilité et sa sensibilité, et danser. Parce qu’ensemble, nous avons à faire l’expérience de l’entière Liberté qui découle d’être enfin intérieurement ré-unis…

Je dis tout cela et je ne sais pas ce que je dis.

Rien ne serait plus dangereux pour moi à ce point que de me prendre au sérieux, n’est-ce pas ? Ce serait l’inflation garantie, la grosse tête, trop grosse pour mes petites épaules. Il faut que je me lave la bouche après avoir tenu de tels propos d’apparence prophétique. Je ne prétends pas à la vérité, que je ne détiens pas. Pour ma part, je lance simplement mon petit pavé dans la mare, bien curieux de ce qui va en ressortir. Tout ce qui m’intéresse en fait, c’est ce qu’on peut appeler la phénoménologie du Soi, c’est-à-dire comment la Liberté vient à l’humain. Mais il y a urgence : la seule façon de répondre à l’ombre qui s’étend sur nous, c’est de laisser briller notre lumière et d’oser, ensemble, inventer un autre avenir dans lequel les valeurs de vie seront honorées.

Pour moi, en dernier lieu, tout cela n’est peut-être qu’un rêve qui m’est venu et que j’expose au grand jour. Car je crois à la fécondité des rêves quand on leur permet d’ensemencer le réel, la vie. On dit aux personnes qui reviennent de Quête de Vision : « une vision qui est manifestée, c’est une vision qui peut transformer le monde ». Alors, en parler est une façon pour moi simplement d’honorer ma vision en souhaitant qu’elle en inspire d’autres. C’est un rêve donc qui me traverse, dont je ne sais d’où il vient, où il va et ce qu’il veut. Il ne m’appartient pas mais il me réjouit.

Faites en bien ce que vous voudrez.
  
Puissent tous les êtres être libres !


[1] Voir le livre de Christine Hardy intitulé la prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre aux éditions Dervy, et : http://www.urantia-gaia.info/2012/04/20/la-prediction-tres-meconnue-de-jung
[2] Parmi lesquels je recommande tout particulièrement les écrits de Jean-Yves Leloup – Une femme innombrable – et le remarquable Manuscrit de Marie-Madeleine, de Tom Kenyon et Judi Sion, ainsi que le récit Au nom du corps de Caroline Gauthier qui montre ce que peut signifier, pour une femme contemporaine, de rencontrer Marie-Madeleine.
[3] Vous pouvez me lire sur ce sujet ici : http://voiedureve.blogspot.fr/2015/03/mystique-anarchie-13.html.
[4] Je recommande la lecture de tous les livres de Marion Woodman et pour commencer, de cet article sur la féminité consciente : https://carnetsdereves.wordpress.com/2014/08/26/marion-woodman-feminite-consciente-2. Je signale aussi cette interview où elle parle du travail intérieur des hommes et des femmes, ainsi que des moyens de les rapprocher :  https://carnetsdereves.wordpress.com/2015/02/22/marion-woodman-homme-interieur-%e2%80%a2-femme-interieure. Enfin, vous trouverez des liens vers d’autres articles exposant son message ici : https://carnetsdereves.wordpress.com/auteurs/marion-woodman. Merci à Michèle Le Clech pour son inestimable travail de traduction !
[5] Voir le site : http://femininsacre.com
[6] Voir le site : http://horites.com
[7] Évangile de Thomas traduit et commenté par Jean-Yves Leloup, Albin Michel : logion 11
[8] Idem : logion 22.