vendredi 18 août 2017

Le secret de la joie

Il arrive que le ciel nous tombe sur la tête. Cela peut prendre différentes formes : une perte d’emploi, un accident, un diagnostic difficile, une rupture amoureuse, etc. Dans tous les cas, il arrive quelque chose que nous n’aurions jamais voulu vivre et qui bouscule tous nos plans conscients. Comme le dit magnifiquement Jorge Luis Borges : « le futur a une façon de tomber au milieu du vol »[1] sans lequel il ne serait pas le futur, imprévisible, parfois déroutant. Euripide le disait autrement :

« Les dieux nous créent bien des surprises : l'attendu ne s'accomplit pas, et à l'inattendu, un dieu ouvre la voie. »

Quoiqu’il en soit, nous recevons alors un avis d’expulsion de notre zone de confort qui nous jette dans une crise majeure, avec tout ce que le terme « crise » signifie de danger et d’opportunité conjoints. Symboliquement, on peut y voir souvent un rappel de la Chute originelle, c’est-à-dire une expulsion de l’état d’inconscience que nous prenions pour le paradis : nous avions l’impression que quelque chose – que ce soit un amour, la vie ou une position sociale par exemple – durerait toujours et voilà soudain que nous éprouvons son impermanence. Dans les rêves, ces épisodes se présentent justement volontiers dans des métaphores de chutes : on tombe plus ou moins de haut et l’on revient à une certaine réalité symbolisée par le sol qui nous reçoit. Le mythe de la Chute, dans lequel Adam et Ève ont perdu accès au jardin d’Éden, est un des mythes les plus explicites du processus de croissance de la conscience sous l’impulsion de l’agent de transformation subtile que symbolise le serpent, qui dans sa mue nous rappelle que rien n’est éternel. Mais cette croissance, à partir d’un certain point que l’on peut caractériser comme le point d’entrée du processus d’individuation, requiert non seulement notre acquiescement mais aussi notre participation consciente.

Dans la crise, nous passons beaucoup de temps et nous gaspillons beaucoup d’énergie à résister à ce qui est, à le refuser et à vouloir que les choses soient autrement, ou tournent de la façon que nous voudrions. Il suffit d’observer nos pensées dans ces moments pour voir que nous tenons d’incessants dialogues avec nous-mêmes, avec les personnes concernées ou avec Dieu pour faire valoir notre point de vue. Ces pensées, au travers desquelles nous luttons désespérément avec la réalité, induisent une véritable cacophonie dans notre mental sous laquelle il est bien difficile d’entendre le silence profond qui s’est fait à l’annonce de l’événement bouleversant. Nous sommes rarement en contact avec le réel dans ces moments : nous titubons maladroitement dans un rêve qui voudrait que les choses soient autrement que comme elles sont. Car nous croyons savoir comment les choses devraient aller, et nous souffrons qu’il n’en aille pas ainsi. Or la plus grande partie de notre souffrance vient justement de notre refus du réel. Refus qui crée une tension insupportable au sein de ce réel.

À chaque fois que survient une de ces crises, nous avons l’opportunité d’examiner de plus près la nature de la souffrance et son rôle dans notre économie psychique. Il s’avère, comme le soulignent les quatre nobles vérités du Bouddha, que nous pouvons en prendre la responsabilité dans une grande mesure, et qu’il y a une voie qui mène sinon hors de la souffrance, du moins à une relation consciente à celle-ci. Il y a en effet deux ordres de souffrance à considérer dans ces temps de bouleversement : d’une part, nous rencontrons la douleur, qui tient de la réaction organique à un événement ou une situation, qui est utile en terme d’information. Par exemple, les nerfs de la main posée sur une plaque brûlante causent cette douleur qui nous incite à la retirer immédiatement. C’est une pathologie grave que de ne ressentir aucune douleur. Et puis il y la souffrance mentale, qui est la douleur inutile que crée le mental en refusant la réalité. Quand on examine celle-ci, on peut constater qu’elle est faite de nos attachements à des choses qui sont nécessairement transitoires, en changement…

Ce serait le moment, nous dit-on volontiers, de lâcher-prise. Oui, certainement, mais il est très rare que ce conseil bien intentionné puisse aider qui que ce soit car le lâcher-prise n’est en fait pas volontaire. Il n’y a aucun moyen de forcer le détachement. Demandez à un naufragé de lâcher ce qui lui semble être sa planche de salut, fut-ce un espoir avarié... et il aura l’impression de se noyer. C’est en effet peut-être, vu de l’extérieur, la voie la plus courte vers le salut mais à moins qu’il n’accepte de mourir à tout espoir, même celui d’aller mieux, nul ne se noiera volontairement. Au pire, nous confondrons détachement et refoulement en nous faisant violence et nous en paierons tôt ou tard un prix décuplé. C’est le danger que véhiculent certaines formes de spiritualité qui prônent le détachement à tous prix. Eckhart Tollë propose une belle formule en ce qui concerne le lâcher-prise :

« Avec le lâcher-prise, vous avez toujours deux chances. Soit vous arrivez à lâcher prise, soit vous pouvez toujours lâcher prise sur le fait que vous n’arrivez pas à lâcher prise. »

En effet, les choses ne sont pas tout à fait aussi simples que le laisse supposer la distinction entre douleur organique et souffrance mentale car nous n’avons aucune maîtrise des mécanismes de la souffrance affective et des pensées qui génèrent de la souffrance. En fait, on peut voir dans cette dichotomie entre douleur et souffrance un autre avatar du dualisme cartésien qui veut séparer à toute force corps et esprit, comme s’il s’agissait de deux monde distincts. Or la neurologie rejoint la compréhension bien plus fine de ce que le bouddhisme appelle le corps-esprit (body-mind) en mettant en évidence l’unité qui prévaut dans la psyché tout à la fois organique, mentale et même spirituelle en même temps que corporelle. À un certain niveau, nous pouvons vérifier que nous sommes Conscience entièrement libre et illimitée dans l’Éternité. Mais, faisant partie de cette Éternité, nous nous inscrivons aussi dans l’espace-temps au travers d’un corps, et celui-ci est câblé avec un cerveau ancestral qui ne peut éviter de ressentir de l’insécurité quand nous sommes expulsés de notre zone de confort, ou par exemple, de la jalousie, un sentiment d’abandon ou quelque autre détresse affective quand nous sommes coupés de notre source d’amour.

Il n’y a pas de véritable dichotomie là car Conscience accueille dans sa paix toutes les émotions, un peu comme l’océan contient toutes les vagues. C’est l’espace où se déploie la Compassion, qui signifie « souffrir avec », ce qui inclut « aimer avec », « avoir peur avec », etc. Il y a une indication très importante dans la mise en évidence de ce « avec » : la conscience peut se différentier de toutes les pensées, toutes les émotions qui la traversent. Elle n’est pas ces pensées, ces émotions. Elle peut s’en dés-identifier, mais non les supprimer.

Une erreur commune en matière de spiritualité, en particulier quand il est question de non-dualité, est l’idée qu’à force de méditer, nous pourrions parvenir à un état transcendant où il n’y aurait plus aucune douleur, plus aucune peur. En réalité, il y a un dualisme et une négativité subtile qui s’insinuent dans une telle ambition de transcendance dès lors qu’elle veut nier l’existence de la douleur, le fait qu’elle fait partie intégrante de la vie au même titre que la joie. En fait, il y a bien une façon de parvenir à une telle transcendance qui consiste en ne plus manger ni boire pendant suffisamment longtemps pour atteindre la paix du cimetière, mais tant que nous serons vivants, nous éprouverons toutes les couleurs de la vie. Les textes sont clairs : le nirvana n’est pas hors du monde mais bien au contraire au cœur de celui-ci. Le samsara est le nirvana, et réciproquement. Ce que nous pouvons changer, c’est la nature de notre relation consciente à la douleur et aux émotions. Ainsi la démarche spirituelle est-elle souvent supposée nous permettre de triompher de l’animal en nous, d’en finir avec ses désirs, ses attachements et ses besoins, ses souffrances. Mais comme me l’a rappelé une amie alors que nous discutions de ces sujets, « éprouver pleinement sa nature, c’est spiritualiser l’animal ». C’est le rendre conscient, le conjoindre avec l’ange en nous et dépasser la dualité. C’est réaliser le miracle de l’Incarnation et éprouver la réalité de notre humanité. Jung l’expliquait ainsi :

« Si l’on peut rester au milieu, reconnaître que l’on est humain, communiquer aussi bien avec dieu et l’animal de dieu, alors on ira bien. »

On a procédé à une expérience avec des moines entourant le Dalaï-Lama et justifiant tous d’au moins 10000 heures de méditation. On les a mis dans des conditions suscitant des réactions de colère ou de peur et on a observé leur électroencéphalogramme. On a pu alors observer que, comme nous, ils éprouvent de fortes réactions émotionnelles de l’ordre du réflexe quand survient une situation. Mais la différence majeure avec la plupart d’entre nous, c’est qu’au lieu d’être pris dans l’émotion pendant de longues minutes sinon des heures, les moines revenaient très rapidement à eux-mêmes, c’est-à-dire qu’au lieu d’être submergés par l’émotion, ils étaient capables de s’en distancier immédiatement et de l’observer. Plutôt que de réagir emportés par l’émotion, dont il convient de rappeler qu’il s’agit d’un mouvement d’énergie psychique, ils étaient capables de contenir ce mouvement, et dès lors d’agir consciemment en réponse à la situation. Les méditants avancés nous montrent ainsi quelle est la nature du détachement que nous pouvons rechercher en toutes circonstances, et démontrent ainsi qu’il est possible de passer de la réaction émotionnelle à la création de conscience.

On ne peut pas forcer le détachement d’un objet qui suscite un mouvement émotionnel dans la psyché. Au pire, on parviendra à refouler le mouvement émotionnel, c’est-à-dire à le renvoyer dans l’inconscient au risque qu’il ressurgisse de façon inopinée et encore plus violente à la première occasion. On rate alors une magnifique occasion de travail en conscience. Car si on ne peut pas forcer le détachement, on peut faire du degré de détachement qui s’installe en nous un indicateur des progrès du travail intérieur. En effet, on peut partir de l’hypothèse pratique qui veut que dans tout attachement émotionnel, il y a une projection, c’est-à-dire un élément échappant à notre conscience qui trouve le moyen de se manifester à celle-ci. L’émotion est d’autant plus intense que cet élément est chargé d’énergie psychique, et le refouler ne fait que renforcer cette charge énergétique. En outre, on sait que si cet élément nous apparaît comme « négatif », il y a de fortes chances qu’il nous reflète par-là notre propre négativité à son endroit. Alors, que pouvons-nous faire pour faciliter le retrait de la projection et le détachement ? Il n’y aucune autre voie que de scruter l’objet de l’attachement et de ressentir pleinement les émotions liées sans nous y identifier, en les contenant de façon que le mouvement émotionnel nous amène naturellement où il veut nous amener. En laissant l’énergie psychique couler en conscience sans nous emporter, nous laissons la psyché surmonter elle-même la difficulté…

Revenons à cette résistance que nous rencontrons inévitablement dans la crise, sans laquelle ce ne serait justement pas une crise : c’est parce que nous refusons le réel que nous souffrons, et nous ne pouvons pas faire autrement que de refuser, et de souffrir. Avec un peu de lucidité, qui consiste simplement en introduire un peu de lumière de la conscience dans la mêlée, nous constatons bien vite que nous nous accrochons à ce qui fait le plus mal avec des pensées du genre « ce n’est pas possible », « il ne peut pas me faire ça », « c’est un malentendu. », etc. Nous nous torturons avec l’espoir, cette « peur qui a mal tourné » selon les mots de Daniel Odier. Mais dès lors où nous voyons la résistance et l’attachement, nous n’y sommes plus entièrement identifiés – la conscience commence à prendre une distance avec les émotions. Nous pouvons commencer à observer les pensées, à faire l’inventaire de celles qui nous causent de la souffrance. Nous pouvons les rendre de plus en plus conscientes, c’est-à-dire nous y identifier de moins en moins : ce ne sont pas « nos » pensées, ce sont les sous-produits de mécanismes affectifs et mentaux qui ont été mis en place par les circonstances. En en devenant simplement conscients, nous permettons à Conscience de sortir de la vision rétrécie de la réalité que ces pensées génèrent.

Il ne sert à rien de résister à la résistance, de vouloir s’en débarrasser en forçant encore une fois le détachement. Au contraire, nous pouvons envisager que la résistance est d’abord un mouvement de protection, et qu’il nous faut voir ce qui a besoin d’être protégé consciemment pour ne plus être obligé de résister inconsciemment. Il s’agit de pratiquer une sorte d’aïkido émotionnel, c’est-à-dire d’aller avec l’énergie de l’émotion pour rendre conscientes les images qu’elles contient. Jung nous a donné dans ce sens une indication très précieuse tirée de ses années de confrontation avec l’inconscient quand il dit :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

Le point surprenant pour beaucoup d’entre nous, c’est qu’au-delà des émotions et des pensées, il y ait des images psychiques. « La psyché est images », disait Jung, et c’est le fondement de tout un travail avec les images intérieures dont j’ai déjà parlé ailleurs[2]. Neurologiquement parlant, ces images sont le produit de notre cerveau droit et elles sont antérieures à toutes les formulation du langage caractérisant la pensée du cerveau gauche. Et ce sont au travers des images que nous appréhendons le réel. Quand ces images sont erronées, c’est-à-dire inadéquates à la réalité, on peut parler d’un rêve qui commence dans la crise à se dissiper. C’est à partir de ce point de dissociation entre l’image et le réel qu’on peut parler vraiment de projection, et que celle-ci commence à se retirer, ce qui est toujours un processus douloureux : les rêves meurent dans la souffrance. Ainsi, ce n’est pas la perte de l’emploi qui nous fait souffrir mais celle de l’image que nous avions de nous-mêmes dans cet emploi, ou de la sécurité qu’il était censé nous apporter. Ce n’est pas le départ d’une amoureuse qui nous torture mais le fait que nous découvrons qu’elle n’est pas à l’image que nous nous en étions faite, et qu’elle n’alimente plus le rêve commun de la relation et nous invite à tuer notre rêve.

Nous avons là, dans cette omniprésence des images psychiques, la meilleure justification qui soit au travail des rêves et une indication sur comment, au-delà de la dimension thérapeutique, ce travail a une dimension méditative qui vise à éveiller Conscience. Le bon usage du rêve, en effet, consiste en le rendre conscient. Tant que nous entretenons un rêve, une illusion tissée de projections, nous nous exposons à la possibilité de voir la bulle illusoire éclater et nous laisser tout déconfits. Quand les éveillés comme Osho déclarent qu’ils ne rêvent pas, ils font allusion au fait qu’ils n’entretiennent plus aucune projection, et que dès lors, il n’y a pas d’image intérieure pour les travailler. À chaque crise que nous rencontrons, nous sommes conviés à nous éveiller, c’est-à-dire au moins à nous réveiller d’un rêve, à le rendre entièrement conscient pur accéder à la réalité qu’il nous voilait et nous révélait tout à la fois. Et il faut bien dire que, si ce travail de conscience est mené à son terme, il y a un précieux cadeau dans toutes les crises que nous rencontrons. Tout se passe comme si ce cadeau était livré par des dragons et les émotions difficiles que nous rencontrons en était l’emballage…

Il ne s’agit pas de glorifier la souffrance. L’idéal est de s’en passer mais la vie n’est pas idéale. Jung pose que la conscience grandit dans le feu des émotions : « sans émotions, il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en mouvement ». Il semble, en repartant de la première noble vérité du Bouddha sur l’inévitabilité de la souffrance, que nous ayons le choix entre celle-ci et la conscience, que toute souffrance mentale traduisent un défaut de conscience. Comme dit Eckart Tollë :

« La souffrance est utile jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’elle est inutile ».


Cependant, une enquête minutieuse montre qu’au cœur des circonstances les plus difficiles que nous puissions rencontrer se cache un secret. C’est que nous pourrions appeler « le secret de la Joie » qui ne connait pas de contraire car elle est libre des circonstances, de l’extérieur. C’est aussi le secret de la Liberté car rien ne saurait nous l’enlever. Mais alors, comment dégager ce diamant de sa gangue de boue noire ?

Au travers de mon expérience, tant personnelle que dans l’accompagnement de toutes sortes de crises, et de mes études approfondies du sujet tant sous l’angle de la psychologie des profondeurs que celui de ce qu’on peut appeler la psychologie sacrée, j’en suis venu à distinguer quatre étapes qui permettent de traverser toutes les crises.

La première consiste en nous accepter exactement tels que nous sommes dans notre souffrance et nos réactions émotionnelles sans chercher de consolation. Il s’agit de rester en contact avec le réel, de l’empoigner et de le regarder en face, dans le blanc des yeux. Ce ne sont pas tant les circonstances extérieures ou le comportement d’autrui qu’il s’agit alors de scruter que nos mouvements intérieures, nos pensées, nos émotions et nos rêves. Il s’agit de ne pas fuir. Nous avons mis, disent volontiers les Orientaux, la tête dans la gueule du tigre : il n’est plus possible de la retirer. Il s’agit dans ces moments de s’abstenir de tous les intoxicants qui pourraient modifier artificiellement notre humeur, d’éviter les distractions, les dérivatif et les amis bien intentionnés qui veulent nous empêcher de vivre notre deuil. Nous devons rester centrés sur ce qui est là, entièrement et aussi consciemment que possible, et en observer tous les mouvements en nous. Le mot d’ordre dans cette phase est : rester en prise avec le réel.

L’ingrédient clé à cette étape, et en fait dans toutes les étapes du processus, est la compassion envers nous-mêmes. Nous pouvons bénéficier de l’accompagnement d’un thérapeute, de la présence d’amis compatissants, mais il s’agit d’abord de nous donner de la compassion, de nous recevoir dans la souffrance que nous vivons. La compassion des autres, si elle a quelque valeur, nous reconduit à notre propre compassion envers nous-mêmes, dans laquelle nous devons être la bonne mère et le bon père qui peuvent nous bercer et nous écouter. Cette compassion implique d’être capable de faire des exceptions conscientes à la règle qui consiste en rester en prise avec la réalité. On peut s’octroyer une bonne nuit de sommeil grâce à une pilule, se changer les idées en regardant un bon film ou en buvant un verre avec des amis, ou même accepter de prendre des antidépresseurs pendant quelques temps si on se rend compte qu’on est enlisé dans la souffrance. C’est la qualité de conscience de ce qu’on est alors en train de faire, et en particulier l’amour qu’on se donne dans ces moments, qui sont déterminants et non la rigidité héroïque dans laquelle on se ferait encore violence.

Il s’agit simplement de rester aussi conscient que possible, même dans ces pas de côté, de ce qui se passe en nous. Et autant que possible, il s’agit d’ancrer cette conscience dans le corps, c’est-à-dire d’être conscients non seulement des pensées et des émotions, mais des sensations dans notre corps. Dans ces moments de crise, nous avons généralement une surcharge d’énergie dans la tête et dans le cœur, et la pratique d’exercices physiques, du yoga ou du Chi-Kung, et surtout donc la simple attention au corps, offrent une prise de terre à cette énergie en surplus qui peut dès lors s’écouler et circuler.

La seconde de ces étapes consiste en prendre la responsabilité de ce qui arrive. Cela ne sert à rien d’entretenir le conflit en reprochant à autrui de nous donner à vivre cette réalité. Au contraire, le reproche et la colère ne font que cristalliser la résistance au réel dans une attitude de refus. En outre, nous remettons par-là le pouvoir sur nos vies à autrui. Le premier pas pour nous réapproprier ce pouvoir consiste en examiner comment nous avons contribué à créer cette situation qui nous fait tant souffrir, quelle inconscience nous avons entretenue pour en arriver là. Dans tous nos reproches et nos « il ou elle n’aurait pas dû faire / dire cela…», et dans toutes les explications que nous nous donnons du comportement d’autrui, nous avons l’opportunité de rapatrier notre ombre projetée sur l’autre. Car dans le fond, tant que la personne concernée n’a pas procédé à un examen de conscience approfondi et ne nous a pas fait part du résultat de son investigation, nous ne savons pas de quoi il retourne. Nous supposons et dans ces suppositions, nous projetons. La Communication Non Violente met en évidence que nous, êtres humains, avons tous les mêmes besoins de base, et que si nous prenons le temps d’examiner suffisamment longtemps et consciemment une situation, il en ressortira que les autres agissent à partir de besoins que nous pouvons comprendre et qui pourraient être les nôtres dans les mêmes circonstances que celles qu’ils ont rencontré.

Un indicateur important dans cette étape est la continuité de l’amour dans notre vie : si nous continuons à aimer les personnes concernées comme avant les événements, c’est que nous sommes dégagés des projections et que nous faisons notre travail de responsabilisation. Il est souvent utile de procéder à une démarche de pardon à ce point mais le point clé est l’amour : le pardon est quelque chose que l’on peut essayer de donner volontairement, mais c’est la réalité de l’amour qui dit si ce pardon est effectif. Dans le contexte d’une rupture amoureuse, par exemple : si l’on maudit celui ou celle qu’on a aimé, c’est nous-mêmes que nous maudissons finalement en tuant l’amour qu’il y avait entre nous. La violence des affects que nous ressentons dans cette rupture est à la hauteur de ce que la relation nous a donné, et nous pouvons l’honorer en le reconnaissant. Quand c’est la santé qui est en jeu, notre amour de la vie ressort. Dans le cas d’une perte d’emploi, nous pouvons encore nous demander ce que nous aimions tant dans ce travail. Le sentiment de perte est l’occasion de la prise de conscience de la valeur de quelque chose, et par-là de la projection de quelque chose qui suscite notre amour. Le retrait de la projection n’implique pas d’en finir avec l’amour, au contraire : celui-ci devient plus conscient et indépendant de son objet. Les illusions se dissipent et les projections se retirent mais ce qui demeure, si le travail de conscience a été accompli, c'est l'amour et la gratitude pour ce qui a été vécu.

Prendre la responsabilité de ce qui arrive, c’est aussi accepter l’idée que l’inconscient n’est pas seulement intérieur mais qu’il a une réalité extérieure aussi. « Ce que nous n’assumons pas nous revient comme destin » dit Jung, c’est-à-dire que ce que nous évitons de rencontrer à l’intérieur de nous-mêmes a la fâcheuse tendance à se matérialiser dans nos vies. Au fond, c’est notre conception de l’existence et finalement de Dieu que nous sommes mis au défi d’examiner par les circonstances car, en tant que réalité psychologique, « Dieu est dans ce à quoi nous ne pouvons rien » (Jung). Il n’est aucune question de théologie dans un tel énoncé car « Dieu » est alors simplement un nom de code pour ce qui nous dépasse et qui cependant a une influence directe sur notre vie, sans que rien ne soit présupposé quant à la nature de ce Dieu, ce qu’il mange en hiver, etc. Mais dans une perspective non-dualiste, nous pouvons dire aussi que Dieu est un terme désignant cet inconscient extérieur qui est à la fois tout Autre que notre conscient, et dont celui-ci ne peut cependant pas se séparer. Prendre la responsabilité de ce qui arrive, c’est alors accepter simplement ce qui est comme nous échappant, relevant de plus grand que nous, et chercher quelle réponse créative nous pouvons lui donner.

La troisième étape dans ce processus, c’est Yvan Amar qui me l’a enseigné au travers de son livre L’effort et la grâce[3] dont j’ai déjà parlé. Il s’agit de devenir disciple de ce qui arrive. Nous avons toujours le choix de nous considérer comme victimes des circonstances ou d’en devenir les disciples, c’est-à-dire de chercher ce qu’elles peuvent nous apprendre. Nous ouvrons ainsi la voie à la croissance en conscience au travers des circonstances. Les anciens alchimistes figuraient cette étape par l’évaporation de l’eau des émotions permettant de cristalliser le sel, symbole de ce qui demeurera au-delà des circonstances momentanées. Le sel est relié à l’amertume qui va avec la perte de nos illusions, mais si nous savons ne pas nous enfermer dans cette amertume, le sel symbolise la sagesse qui ressort de toutes nos expériences, fussent-elles les plus difficiles. Christian Bobin, dont la poésie a été alimentée par un drame terrible, nous parle fort bien de la sagesse :

« La sagesse, contrairement à ce qu'on raconte, ne vient pas avec l'âge. Sage, ce n'est pas une question de temps, c'est une question de cœur et le cœur n'est pas dans le temps. »

Dans la crise, cette sagesse consiste en ne pas perdre confiance et en évitant de fermer nos cœurs. La clé de cette étape est de garder la foi et le cœur ouvert en allant avec l’idée que tout ce qui arrive porte un sens qui deviendra clair en temps voulu.

La dernière étape de ce processus est ce que j’appelle le secret de la Joie en tant que tel. Il est connu de tous temps et il a été formulé d’innombrables façons dans les différentes traditions spirituelles. Pour ma part, il m’a sauté aux yeux au moment opportun, d’une façon tout à fait synchronistique alors que je traversais une violente crise émotionnelle et que j’acceptais de me faire disciple des circonstances : je suis alors tombé sur une citation de Douglas Harding qui m’a alors éclairé de façon surprenante, me donnant enfin une prise intérieure sur les événements. Voilà la citation :

« Si nous avons la grâce de pouvoir dire OUI aux circonstances et de vouloir activement (plutôt qu’accepter passivement) tout ce qui arrive, alors jaillit cette Joie subtile et durable que la tradition orientale nomme Ananda. Totale perte-de-soi est totale accomplissement de soi. »

La clé ici est de vouloir activement ce qui arrive plutôt que de subir les circonstances et de s’y résigner, de les accepter bien malgré soi. Ce « soi » qui s’oppose à ce qui est disparait et dans cette perte de soi, il y a un accomplissement qui tient à l’unité retrouvée avec le réel. Dans la tradition religieuse, on parlait de « faire la volonté de Dieu ». À nouveau, il ne s’agit pas d’entrer dans un débat théologique mais de simplement considérer « Dieu » comme un nom de code pour la totalité de ce qui nous échappe, dont les circonstances contraires à notre vouloir font partie. Psychologiquement parlant, il s’agit simplement de s’accorder entièrement et volontairement à ce qui est, ce qui est encore le mieux que nous puissions faire puisque même si nous voulons autre chose, cela ne change pas ce qui est. C’est une amplification à l’échelle de toute l’existence de l’exercice bien connu de renforcement psychologique qui consiste en vouloir qu’il pleuve quand il pleut, qu’il neige quand il neige. Taper du pied en exigeant qu’il pleuve au milieu d’un orage procure un profond sentiment d’unité avec les choses et libère une énergie qui a tendance à se perdre dans la discussion permanente du réel. Cette étape résume et conclut les étapes précédentes en un seul mouvement qui tient du OUI entier à ce qui est.

Vouloir ce qui arrive nous reconduit à la joie subtile de l’unité intérieure, et c’est une joie durable car rien d’extérieur ne saurait l’entamer. À condition toutefois de trouver la grâce de dire « oui » aux circonstances de notre vie, c’est-à-dire finalement de nous réconcilier avec elles. C’est pour parvenir à ce « oui » qu’il nous faut passer par les étapes précédentes, mais quand il survient, il y a là comme un éclair de reconnaissance. Il réclame en effet d’être entièrement en prise avec le réel et nous accepter intégralement dans tout ce que nous ressentons, incluant la souffrance et la résistance aux circonstances, de prendre activement la responsabilité de ce qui arrive en le voulant, d’avoir une foi entière dans le fait que cela est bon pour nous et pour toutes les personnes concernées, et finalement d’accepter entièrement l’enseignement que nous portent les événements. Comme l’écrit encore magnifiquement Bobin :

« Il n'y a rien à trouver dans cette vie que le "oui" qui définitivement l'enflamme. »


Bien sûr, ce n’est pas un processus linéaire accompli une fois pour toute mais plutôt un deuil à vivre qui s’approfondit jour après jour en repassant régulièrement par chacune des étapes, c’est-à-dire en rencontrant régulièrement la résistance au réel. Le « oui », quand il survient, est une grâce qu’on ne peut pas forcer : il signale le détachement. Qui dit « deuil » dit « perte », et c’est en examinant ce qui semble avoir été perdu qu’on peut au mieux déceler les projections, car finalement la réalité est parfaite : il n’y a ni manque, ni perte, réels dans la perspective de la totalité, du Soi. On peut voir dans ce processus les contractions d’un accouchement, car avec toute crise, il y a une opportunité pour l’apparition de quelque chose de nouveau. C’est le chemin des flammes[4], qui nous passe au feu transformant et dont ressort l’or de la conscience. Pour ma part, cela m’a amené à aller dans ma propre vie avec un petit mantra que je vous offre, et qu’il est donc bon de répéter en toutes circonstances en faisant le travail de conscience auquel elles nous invitent :

Oui.
Je le veux.
C’est ainsi,
Merci.

jeudi 3 août 2017

C'est arrivé

Toutes les formes d’exploration de l’inconscient m’intéressent. Parmi celles-ci, outre l’écoute des rêves, j’aime particulièrement l’écriture de fictions. Il faut comprendre que tous les moyens sont bons[1] : la  musique, la peinture ou la danse offrent par exemple des accès remarquables au mouvement intérieur des images, encore que les pratiques corporelles posent le problème de la fixation, c’est-à-dire de la mémorisation d’événements intérieurs particulièrement volatiles, fugitifs. Je me suis ouvert à différentes techniques et je n’en exclue aucune mais c’est l’écriture que je privilégie pour ma part. Le livre La fiction qui guérit de James Hillman, qui montre que l’approche psychologique a vu le jour dans l’écriture des romans, et mes recherches sur le pouvoir guérissant des histoires, m’ont convaincu qu’il y a là, au moins pour moi, une voie royale. À la différence de Jung qui se défendait d’une anima qui lui suggérait qu’il était poète, j’endosse dans mon écriture autant la dimension littéraire que celle de l’imagination active. J’y inclus aussi la pratique méditative proposée par Natalie Goldberg dans son maître livre Writing down the bones, qui m’a ouvert bien des portes. Je n’analyse pas mes textes car ils sont finalement écrits pour le plaisir, mais je cherche en les écrivant à me mettre au service d’une image ou d’une idée qui cherchent à prendre forme sous ma plume, comme un rêve qui réclame de se déployer en conscience.

Sacrifiant aujourd’hui à la légèreté estivale qui incite à reposer l’esprit, je vous propose donc la lecture d’une nouvelle de ma composition qui raconte un rêve et ce faisant, présente une des idées fondamentales qui sous-tend "la voie du rêve". Il doit bien être entendu que, bien sûr, ce qui est raconté ici n’est arrivé à personne…


C’est arrivé


C’est arrivé. Il ne sait pas quoi. Il ne sait pas comment. Il n’y a pas de mots pour décrire cela. Il tourne pensivement la cuillère dans son café, sur lequel tombe un rayon de soleil printanier. Il a plu tout à l’heure et l’odeur de terre mouillée flotte dans l’air, l’envahit tout entier. Une mouche se pose sur la table, semble hésiter sur la conduite à tenir. Il porte sa main à sa poche pour prendre un petit cigarillo avant de se souvenir qu’il ne fume plus. Un souffle de vent lui caresse le visage. Une fille en jupe courte passe sur la rue avec de gros écouteurs sur les oreilles, elle semble danser en marchant. Il la suit un court moment du regard avant de revenir au fil de ses pensées, qui ne sont plus vraiment ses pensées, c’est seulement un flot d’images qui le traverse. Qui ça, « le » ? Il sourit. Qui pourrait comprendre ? Il rêvait, et voilà qu’il ne rêve plus : il a les yeux ouverts sur la réalité de l’existence. Il l’a toujours su sans le savoir. Ah, ah, c’est cela donc, le fameux inconscient ! Ce que l’on ne sait pas qu’on sait, mais qu’on sait tout de même, qu’on ne saurait ne pas savoir. L’ignorance était un rêve, il rêvait qu’il dormait…

C’est un rêve, justement, qui l’a tiré du sommeil. Un rêve étrange, tellement vivace qu’il était plus réel que le réel. Est-ce ce que les tibétains appellent un rêve de clarté ? La réponse fuse en même temps que la question; elles se mélangent, s’embrassent et s’interpénètrent, jouissent ensemble avant de disparaître. Que c’est bien trouvé comme expression : rêve de clarté ! oui c’est cela, il a été inondé de clarté. Le rêve s’est évaporé, la clarté demeure. Dans ce rêve, il se défaisait de tout. Tout ce qu’il a été, tout ce qui a fait son univers. Quelle légèreté ! il prend une petite gorgée de café. L’amertume dans sa bouche l’aide à s’ancrer ici, maintenant, et se déploie. Il y a tout un monde dans une gorgée de café. Il se remémore le rêve, lentement, précautionneusement. Surtout ne rien laisser s’échapper. Ce rêve lui semble soudain infiniment précieux. C’est le rêve clé de son existence, il y voit sa vie même.

Il était allongé dans son lit les yeux ouverts, le regard fixé sur le plafond. C’était bien son lit tel qu’il s’y était glissé la veille, avec sur la table de chevet le livre de nouvelles d’Italo Calvino qu’il avait lu jusque tard dans la nuit, et son épouse qui dormait à côté de lui, ses cheveux blonds épars sur l’oreiller, son souffle régulier. Sa chambre était à l’identique de celle qu’il avait laissé en s’endormant avec son papier peint couleur lilas choisi par Claire contre son avis, ses habits pliés sur une chaise et ce détail qu’il avait vérifié au réveil d’une chaussette tombée à côté du panier de linge sale. La réalité du rêve lui semblait tellement ordinaire qu’il avait pensé qu’il s’était éveillé matinalement comme cela lui arrivait de plus en plus souvent. Il avait commencé à penser à sa journée, au cours qu’il donnerait dans l’après-midi et à ces jeunes étudiants qui étaient sans doute anxieux du jugement qu’il porterait sur le devoir qu’ils lui avaient remis la semaine précédente. Il a songé avec plaisir à son sujet du jour : la vision de l’Ange comme double lumineux de l’homme dans les écrits du philosophe perse Sohavardi. Et puis la conscience de la lumière, justement, l’avait saisi. La lumière ne venait pas du dehors.

Il faisait clair comme en plein jour dans la pièce, et pourtant, il s’en assura alors, les persiennes étaient bien fermées. À la recherche d’un repère rassurant, il avait tourné le regard vers le cadran sur la table de nuit. Celui-ci indiquait 4:44, ce qui l’avait amusé. C’était le cœur de la nuit, et il avait l’impression que celle-ci était prégnante derrière les persiennes. Il avait été soudain frappé par le silence environnant, et il avait eu la certitude poignante d’être au-delà de cette pièce entouré de toute part par l’obscurité et le silence, et avec ceux-ci, par l’absence. Il n’eut pas su dire l’absence de quoi, mais il entendait dans celle-ci comme un appel qui lui revenait. Il avait appelé quelque chose sans le savoir clairement, et ce quelque chose qu’il avait appelé lui répondait par cette absence qui le reconduisait à lui-même. La lumière, la seule présence réelle, était en dedans. La chambre était éclairée de l’intérieur, de partout à la fois, comme si le soleil avait lui en transparence derrière tous les murs, dans toutes les directions. Du plafond aussi, la lumière semblait irradier, et il était certain que s’il avait regardé par terre, il aurait encore eu l’impression que la lumière venait du sol.

Il avait eu une pensée incongrue pour la définition médiévale de Dieu comme étant une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. C’était une évidence. Ce centre, c’était justement la lumière. Mais quelque chose s’arc-boutait en lui, résistait de toutes ses forces en disant que ce n’était pas possible : aucune lampe n’était allumée et cependant la lumière inondait la chambre en pleine nuit. C’était une lumière douce, un peu orangée et qu’il aurait pu qualifier de tendre, presque affectueuse. Il s’agissait, décida-t-il, d’un indice onirique : il était en train de rêver. Cette pensée, loin de le troubler, le soulagea d’une grande tension intérieure. Il y avait une explication qui se tenait. Mais il y avait quelque chose d’étonnant. D’habitude, quand il lui arrivait de prendre conscience de ce qu’il rêvait, il se réveillait. Il se souvenait clairement de ces épisodes de lucidité ratée, de la déception qui les accompagnait, et il ressentait une petite fébrilité : cette fois, le rêve était stable, presque tangible.

Il avait alors prêté attention à sa respiration, à ses sensations corporelles, au contact des draps sur son corps nu, à celui de l’oreiller sous sa tête et à la vague odeur de transpiration qui flottait dans l’air. Plus il concentrait son attention sur ces sensations, plus elles devenaient aigües, étonnamment précises. Il commença alors à scanner son corps en partant du sommet du crâne, comme il l’avait appris au cours de méditation Vipassana. Mais il avait bientôt constaté que plus il s’attardait sur une zone, plus cela semblait pétiller. Comme il s’interrogeait, l’idée lui vint que chacune de ces petites bulles qu’il ressentait était le cri de joie d’une cellule prenant conscience d’elle-même. Il descendit dans cette effervescence qui, à mesure qu’il l’observait, ne cessait de croître et d’envahir toutes ses sensations corporelles. Son organisme tout entier respirait, et avec chaque inspiration, il semblait se mettre à vibrer à l’unisson de la lumière tandis qu’à l’expiration, il exhalait une joie sans mélange d’être en vie.

Il s’absorba un long moment dans l’exploration de ces sensations, jusqu’à devenir la simple conscience d’un flux pétillant dont il ne savait plus où il commençait et où il se terminait, qui semblait se fondre dans la lumière ambiante, épouser l’espace vibrant. Et puis il était revenu à lui, au lit dans lequel il était couché et à la chambre, à sa conjointe qui dormait toujours. Il avait été tenté de la réveiller, de lui dire ce qui arrivait, et puis il s’était rappelé qu’il rêvait : à quoi bon réveiller quelqu’un en rêve ? Un sentiment poignant de solitude le saisit : il serait de toute façon tout seul avec lui-même dans son rêve. Tiens, c’est ce que disait Héraclite, nota-t-il, quand il expliquait que nous vivons chacun dans notre propre monde en dormant. Voilà une bonne raison de chercher à s’éveiller ! Il s’amusa un instant de voir que Claire avait changé de position et semblait sourire dans son rêve. Il l’observa un moment : où était-elle ? Que rêvait-elle ? Un rêve dans un rêve…

Un bruit l’a fait sursauté. Comme un craquement venant de la fenêtre. Il a levé les yeux. La lumière dans la pièce était devenue inquiétante, presque blafarde. Il a eu la sensation d’un mouvement sans pouvoir identifier tout d’abord clairement sa provenance. Il a ressenti une violente anxiété. C’était comme si la chambre se contractait. Les murs semblaient se rapprocher. Et puis il l’a vue. Quelque chose coulait par les interstices des persiennes. On aurait dit un liquide noir, dense et visqueux. Il a pensé à du pétrole mais non, c’était d’un autre ordre. Cela absorbait la lumière. Cela coulait sur le mur et commençait à se répandre sur le sol.  Il est resté interdit un long moment avant de réaliser que cela s’infiltrait par toutes les ouvertures dans la pièce. Une mare était en train de se former devant la porte d’entrée de la chambre, et donnait l’impression d’une plaie béante ouverte dans le sol. Une odeur affreuse de décomposition le saisit à la gorge et avec elle, il a été envahi par la nausée.

Affolé, il s’est tourné vers Claire pour la réveiller et il a laissé échapper alors un long hurlement d’horreur qui a roulé dans sa gorge sans vraiment sortir : sur l’oreiller, le sourire de son épouse avait mué en un rictus d’agonie et la chair de son visage avait jauni et verdi, laissant saillir les os par endroits. Son épaule semblait désarticulée. Comme en écho à son cri, il a eu le sentiment d’être environné par des présences glacées qui l’effleuraient. Son cœur s’est mis à battre à cent à l’heure et il a craint un moment de perdre l’esprit. Il entendait des chuchotements, mais il n’arrivait à entendre ce qu’ils lui disaient. Une certitude s’est imposée cependant : s’il ne trouvait pas le moyen de se sortir de ce guêpier, il allait mourir. Il s’est rappelé un instant qu’il rêvait mais cette idée a été balayée par une autre certitude : mourir en rêve, c’était comme mourir dans la réalité. Si son cœur lâchait, on le retrouverait mort. Il a lutté avec cette idée : il rêvait. Parviendrait-il à se réveiller avant d’être submergé par la nuit qui envahissait son rêve ?

L’angoisse était à son comble. Il avait envie de mourir. C’était la meilleure solution, la seule au fond. Il avait échoué. Il avait toujours tout échoué. Il s’abandonna un moment à ce sentiment de perte totale. Et puis il se souvint d’une autre fois où il avait été entre la vie et la mort sur un lit d’hôpital et des yeux brillants de larmes de sa petite sœur qui tenait sa main en murmurant : ne lâche pas, ne lâche pas… et quelque chose, encore une fois, se remit en route en lui, de l’ordre de l’envie de vivre. Mais comment faire ? Comment déjouer la nuit ? D’abord, ne pas lui résister. Dans l’ombre, la lumière c’est toi, se dit-il, se rappelant qu’il avait lu ça quelque part. Comme s’il avait dépassé le paroxysme de l’angoisse, trouvé l’œil du cyclone, un grand calme s’installa en lui. Il savait quoi faire. Il avait appris. Il s’assit dans le lit les jambes croisées et il ferma les yeux. C’était un démon qui était en train de le dévorer, et bien il allait s’offrir à lui…

Que veux-tu ? Demanda-t-il intérieurement. Que veux-tu ? Le silence se fit pesant, presque violent. Et puis il a su ce qu’il voulait. Ce n’était pas difficile de le savoir car le démon, finalement, c’était lui. L’illusion consistait en le croire extérieur, autre que lui, mais il avait le désir d’exister en commun avec le démon, et beaucoup plus. Comme lui, le démon souffrait, et la seule chose qui pouvait déjouer le démon, c’était la compassion, l’amour qui ne le jugeait pas dans sa nature de démon. Le démon voulait la liberté, une liberté absolue, inconcevable. Alors, il s’offrit, imaginant devenir un océan de liberté dans lequel il invita le démon à s’ébattre et à boire jusqu’à plus soif. C’était une ancienne technique tibétaine, le chöd, qu’il avait pratiqué des heures durant, mais seulement avec des démons mineurs comme son envie de fumer, son attirance pour les jeunes étudiantes aguicheuses, sa tendance à se saouler un peu trop régulièrement et ensuite à conduire trop vite, jouant avec la mort. Sa mort, celles des autres. Mais là, justement, c’était la mort qui jouait avec lui et son irrépressible désir de liberté. Alors il s’est offert sans réserve. S’il fallait mourir, il mourrait consciemment, en méditation !

Quelque chose a lâché. Une énorme pression s’est dégagée de ses épaules et il soupiré bruyamment. Il s’est senti léger. Il a ouvert les yeux. La lumière dans la chambre était douce, comme tamisée, presque intimiste. La noirceur avait disparue. À côté de lui, Claire semblait dormir. Il écouta longuement son souffle régulier. Il a eu l’impression d’être entouré alors de présences lumineuses. Il aurait parié qu’elles souriaient. Il avait essayé de mieux les voir mais il ne parvenait qu’à discerner de vagues silhouettes. L’une d’elle lui évoqua le souvenir de son grand-père qui se penchait sur lui, bienveillant. Alors il éprouva un élan de gratitude et se confondit intérieurement en remerciements. L’idée lui vint que ce n’était pas lui qui faisait une expérience, mais qu’on faisait une expérience avec lui. Cette pensée lui plut, il décida de s’abandonner à l’expérience sans se préoccuper du résultat.

Et puis un mantra lui vint à l’esprit et il commença à chanter dans son for intérieur : om gate gate paragate parasamgate bodhi svaha. Ce qui veut dire « allez, allez, allez au-delà, allez au-delà du par-delà, jusqu’à la terre de l’éveil ». Il a fermé à nouveau les yeux, s’est allongé et a chanté, chanté longuement, tout doucement pour ne pas réveiller Claire. Il ne savait pas pourquoi il éprouvait le besoin de chanter ainsi mais quand il a ouvert les yeux, toutes les présences s’étaient dissipées. La lumière était redevenue naturelle, comme si le soleil avait simplement lui dans la pièce. Il s’est tu et il a apprécié le silence environnant, qui se reflétait en lui. Il n’y avait plus rien que ce silence, un silence qui avait toujours été là sous le bruit mental.

Mû par une intuition qui lui a communiqué soudainement un sentiment d’urgence, il a à nouveau regardé le cadran. Il marquait encore 4:44. Il a sursauté. Le temps était-il arrêté ? C’est Maintenant, se dit-il en regardant fixement les chiffres. C’est toujours maintenant. L’heure juste. La bonne heure. Le moment de la percée. Les chiffres devant ses yeux commencèrent alors à se brouiller, à danser. Il se souvint que cela faisait partie des techniques éprouvées pour déclencher la lucidité onirique : fixer un texte, des chiffres, et les observer jusqu’à ce qu’ils commencent à changer. Alors, on tenait un indice onirique de première grandeur, une preuve incontournable du fait que l’on était en train de rêver. Et voilà que les chiffres lumineux semblaient tournoyer devant ses yeux dans une ronde presque hypnotique. Il s’en arracha, presque violement. Et c’est alors que le processus prit une autre tournure.

Il eut la sensation étrange, concomitante avec cet arrachement, de s’être levé d’un bond tout en restant couché, et l’instant d’après, il se tenait debout près de son lit en train d’observer son corps couché sur le dos avec les yeux clos. Vertige de la bilocation. À côté de lui, Claire grogna quelque chose d’indistinct et se retourna. Le mouvement l’aida à sortir de sa stupeur. Voilà autre chose, se dit-il : une Out of Body Experience, que c’est intéressant. Qu’allait-il faire ? L’idée lui traversa l’esprit qu’il pourrait essayer de passer au travers des murs pour aller par exemple chez la jolie voisine du dessous. Il se souvenait d’avoir compulsé des comptes-rendus d’expériences scientifiques visant à démontrer l’indépendance de la conscience de tout support matériel dans lesquelles un voyageur hors du corps était allé visiter un lieu qu’il ne connaissait pas pour en ramener des informations vérifiables par la suite. Il haussa les épaules, si tant est qu’il avait des épaules : il n’était pas un scientifique, il penchait plutôt vers la poésie et il était bien convaincu depuis longtemps de  l’indépendance de la conscience.

Il y avait mieux à faire mais quoi ? Le sourire du vieux Rimpoche avec lequel Claire et lui avaient étudié le Livre tibétain des Morts lui revint à l’esprit. Il leur avait parlé un jour du yoga du rêve enseigné dans sa tradition, et il avait alors expliqué que tous les phénomènes extraordinaires qui peuvent survenir sur le chemin de l’éveil ne doivent pas détourner de la méditation. Les tibétains connaissaient depuis longtemps le rêve lucide, et ils disaient que c’était une opportunité pour méditer, moyennant quoi l’ensemble du rêve finirait par se dissiper. Oui, mais méditer comment ? Il eut l’impression de se déplacer à la vitesse de l’éclair et se retrouva devant le grand miroir en pied près de la garde-robe. Il n’y avait personne dans le miroir. Cela ne lui causa aucune émotion. Ce qui aurait été étonnant, c’est qu’il y eut quelqu’un. Il avait alors su exactement quoi faire. Il avait une occasion unique d’explorer la question fondamentale : qui suis-je ? Si je ne suis pas mon corps, qui suis-je donc ?

Comme il l’avait fait d’innombrables fois en retraite de méditation sur le koân, il formula l’intention de s’incliner vers son reflet absent et il demanda en regardant droit où auraient dû se trouver ses yeux : dis-moi qui tu es. Il eut l’impression que le vide répondait, et qu’à mesure qu’il écoutait plus profondément la réponse qui se déployait en lui-même, un grand vent se levait et commençait à tout emporter. La réponse qui prenait forme en lui avait une apparence négative. Elle pointait tout ce qu’il n’était pas, et cela disparaissait au fur et à mesure, comme emporté par un vent de conscience. Il n’était pas ce corps, et le corps avait disparu. Il voyait le lit, et le corps n’était plus dans le lit. Il n’était pas l’époux de cette femme qui dormait dans le lit, l’homme qui vivait dans cette maison, et voilà que soudain, il n’y avait plus de femme, de lit, de chambre. Il n’était pas son histoire personnelle, le fils de ces parents et le frère de cette sœur qu’il avait eu, non plus que le jeune homme qui avait étudié dans un pays étranger et était revenu avec un diplôme en poche. Tout cela le quittait, comme si le vent emportait le sourire de sa mère, la bonhommie habituelle de son père avec le parfum de tabac à pipe qui l’environnait, la douceur de sa jeune sœur et la fierté tendre qu’il ressentait à chaque fois qu’il la voyait danser sur scène…

Tout cela partait, comme des lambeaux d’existence qui lui étaient arrachés et qui mettaient son être à nu. Le souvenir de son meilleur ami de l’époque du lycée, ses interrogation sur son identité sexuelle, les joints qu’ils avaient fumé ensemble, sa première voiture, l’accident qui avait failli lui coûter la vie, ses petits boulots de vendeurs de journaux, la première fille qui lui avait ouvert ses bras et l’avait convaincu qu’il n’aimait rien tant qu’un corps de femme désirante, son statut de professeur d’université, la souffrance de Claire quand ils avaient constaté qu’il était stérile et qu’ils n’auraient jamais d’enfant, et tant de choses qui avaient constitué son identité jusque ici. Il n’était pas limité par cette forme inscrite dans l’espace et le temps à laquelle il s’était identifié. Tout cela se dissolvait dans le vide mais le vide n’était pas vide, il était seulement complètement impersonnel. Il n’était plus concerné. Il avait la chance inouïe de mourir avant de mourir, de laisser tout partir de son vivant.

Il n’était même plus humain.

Il était au milieu des étoiles, dans l’éternité tourbillonnante de la lumière.

Il savait ce qu’il avait toujours su sans le savoir. Il n’était rien. Il s’absorba dans ce vide un temps indéfini. Et puis il sembla qu’une interrogation lui revenait, comme en miroir, et qu’elle soulevait une vaguelette dans le vide : dis-moi qui tu es.

Il lui fallait maintenant dire ce qu’il savait sans rien savoir pour honorer le pouvoir du Verbe, de la Parole juste et dès lors créatrice. Ce n’étaient pas des mots qui pouvaient rendre compte de ce qui se disait à mesure qu’ils se formaient dans son esprit :

Je suis Cela qui s’identifie sans trêve à une forme sans jamais être défini par cette forme.

Je suis Conscience immaculée qui prend conscience d’Elle-même.

Je suis le Sans-Forme qui joue à Se perdre dans toutes les formes…

Je suis l’Indemne, à jamais inconcevable, inaltérable, hors d’atteinte, impérissable.

Je suis le Soleil radiant qui se perd dans la profondeur de la Nuit, et je suis la Nuit qui le reçoit dans ses entrailles obscures. Je suis leur jeu amoureux sans cesse renouvelé et je suis leur jouissance sans fin. Je suis l’enfant qui nait à chaque fois de leur union. Je suis l’Univers qui se découvre lui-même…

Je ne suis rien. Je suis un grain de sable parmi des milliards de grains de sable. Je suis Cela qui naît, meurt et renait en chaque existence. Je suis moi.

Ces derniers mots l’avaient ramené à lui, à la dernière forme qu’il se connaissait. Il était dans le lit, assis. « Je suis moi ». Voilà donc la formule magique qui me lie à ce monde, se dit-il. Et puis il avait été fort surpris en tournant la tête : dans le lit à côté de lui, il y avait maintenant une jeune femme aux cheveux rouge qui le regardait intensément. Ses yeux verts accrochèrent les siens, et elle lui sourit, d’un sourire un peu fauve, carnassier. Il songea qu’il devait s’agir de ce que les tibétains appellent une daïkini, une sorte de démon ou de divinité féminine. Il devinait qu’elle était nue sous le drap, et au moment même où il en prit conscience, un afflux de sensations corporelles le ramena dans son corps soudain vibrant, désirant. Il se pencha lentement sur elle, et au moment où leurs lèvres allaient se toucher, il s’était réveillé.

Je suis moi. Ces mots résonnent encore en lui. Quelle rigolade ! Autant dire, je suis un rêve. Mais voilà, maintenant, je sais que je rêve, se dit-il. La mouche est toujours là, maintenant sur le bord de la soucoupe en train d’absorber un peu de sucre avec sa trompe. Il l’observe. Il n’est pas séparé de la mouche. Ce n’est qu’une autre forme. Comme elle, il est mû par le désir sans savoir d’où vient ce désir. Il songe aux lèvres de la daïkini et un petit rire le secoue : il sait pourquoi il renaîtra encore et encore. Des pensées le traversent, ce ne sont plus « ses » pensées, il n’y a plus personne pour les revendiquer comme siennes. Il y a simplement la conscience de pensées qui vont leur chemin, comme un ruisseau coule nécessairement. Il y a des actions, des pensées, mais pas d’acteur, pas de penseur. Il n’y a plus de rêve d’avenir ni de passé. Il y a des mémoires mais ce sont comme des empreintes dans le sable avant que la mer ne les recouvre. Le passé a été, le futur n’est pas encore. Mais surtout, il n’y est pour rien.

Il se souvient d’un mondo zen qui l’avait frappé quand il l’avait entendu et qu’il se répétait souvent alors qu’il ne pouvait le comprendre. Il avait là l’intuition de ce qu’il avait toujours su sans le savoir, et que maintenant il voit, ce qui est bien mieux que savoir. Le moine demande au maître de lui indiquer ce qu’est la voie. Le maître répond : la voie, c’est la perception aigüe de l’évidence des choses. Il boit une gorgée encore de café, appréciant longuement l’amertume qui se déploie dans sa bouche tout en observant le reflet du soleil sur la cuillère. Dans sa bouche, encore le désir de la fumée âcre d’un cigarillo. Tiens, c’est un autre rêve qui se soulève comme une vague dans l’océan mais ne prendra pas forme maintenant. La réalité est enfant du rêve. Voilà donc l’évidence des choses. Éclatante. Incontournable. Quelle perfection !

Il pense à la quête qu’il appelait sa vie, à toutes ces heures perdues à méditer au lieu de vivre, à tous ces livres dans lesquels il s’est perdu en croyant y trouver la vérité alors qu’il était la vérité vivante. Il réalise qu’il n’y a pas de but à la quête, qu’il n’y a jamais eu de but mais seulement la voie qui consiste en être entièrement présent à tout ce qui est sans interférer, sans implication personnelle. Le but est la voie. La voie est le but. Toute autre posture ne fait qu’entretenir la dualité, l’ignorance, l’illusion de la séparation. Il fallait aller au bout du voyage pour réaliser qu’il n’y a pas de voyage, juste un rêve de voyage. C’est un chemin qui part du présent, passe par le présent et arrive au présent, qui est aussi le cadeau inestimable. Il le savait pourtant, c’est tellement évident : sous nos yeux, toujours sous nos yeux. Plus proche de nous que notre propre carotide ! Il a tellement cherché. Maintenant, la recherche est finie car il n’y a plus de chercheur. Wittgenstein avait raison : la solution de l’énigme, c’est qu’il n’y a pas d’énigme. C’est l’histoire d’un poisson qui avait soif et cherchait l’océan dans lequel il vivait…

La mouche s’envole. Il se lève et s’en va donner son cours.

[1] Vous trouverez ici une remarquable synthèse sur l’imagination active : http://cavacs-france.tumblr.com/post/160474206651/de-la-fonction-transcendante-%C3%A0-limagination

vendredi 21 juillet 2017

Psychanalyser Jung

J’ai lu récemment un livre remarquable, de ceux qui font date dans un cheminement intellectuel. Il s’agit de Psychanalyser Jung, de Pierre Trigano, paru fin 2016. Curieusement, il n’a pas reçu grande audience semble-t-il dans les milieux qui se targuent d’être jungiens. Vous devriez voir mon sourire quand je dis ce « curieusement », car il est, je l’avoue, tout à fait ironique. Le principal tort fait à Jung, mis à part de l’ignorer purement et simplement, consiste en lui dresser une statue et se cacher derrière celle-ci pour recréer une sorte de dogme. Lui-même était conscient du danger que ferait courir à son œuvre l’inévitable entreprise hagiographique de ses  disciples. Il écrivait deux ans avant sa mort à la baronne Von Der Heyt :

« De folles discussions nous font voir ce qu’il adviendra de moi lorsque je serai devenu posthume. Tout ce qui aura été feu et vent dans ma vie sera mis dans l’alcool et changé en préparation morte. Ainsi les dieux sont-ils enterrés dans l’or et le marbre, et les simples mortels comme moi, dans le papier. »

C’est ainsi qu’à chaque fois qu’apparaît une conscience libre, le conscient collectif l’annexe et l’émascule en la déshumanisant. Les saints, n’est-ce pas, sont beaucoup plus inoffensifs que les vrais humains car nous pourrions nous reconnaître dans ces derniers, et en tirer quelque conclusion valable pour nous-mêmes. Cependant, notre tâche plus de 50 ans après la disparition de Jung, si être jungien signifie autre chose que de porter un colifichet intellectuel pour se réfugier dans une nouvelle identité collective, consiste en retrouver et libérer le feu et le vent qui ont traversé sa vie et son œuvre. Mr Trigano s’y était déjà employé de façon brillante dans un premier livre cosigné avec sa conjointe Agnès Vincent : Le sel des rêves, dans lequel ils nous invitaient à revenir à la source vive de la psychologie jungienne. Leur ambition annoncée était alors rien moins alors qu’une « refondation spirituelle de la psychothérapie par une lecture nouvelle de Jung », ce qui a attiré mon attention. Mais avec Psychanalyser Jung, dont il ne nous a livré pour l’instant que le tome 1, c’est la genèse de l’œuvre du grand homme que Pierre Trigano interroge dans ses profondeurs. Et elle y gagne beaucoup car étant mise en perspective, elle y acquiert du relief, et si celui-ci souligne des zones d’ombre, il fait aussi ressortir les sommets lumineux.

Dans son avant-propos, l’auteur nous invite à oser en le lisant une « confrontation psychanalytique du chemin personnel de Jung pour conscientiser son ombre, processus que le maître lui-même n’a pu réaliser pleinement ». Ce faisant, il souligne qu’il était jusque maintenant pour ainsi dire impossible de remettre en question le « vieux sage » de Kusnacht sans pactiser avec les tenants de l’intégrisme rationaliste qui l’accusait d’obscurantisme. Il fallait faire corps avec celui qui a eu l’audace de réintroduire l’âme dans notre civilisation et de ré-ouvrir « la voie qui ré-enchante la vie ». Mais, souligne-t-il, « la fascination que Jung exerce sur ses disciples les alourdit de sa propre ombre et les empêche d’intégrer vraiment cette voie de ré-enchantement qu’il a su pourtant ouvrir pour eux ». Je le dirai plus durement : en entretenant une image sacralisée du maître, les disciples évitent de prendre le risque de l’individuation radicale à laquelle, pourtant, Jung n’a eu de cesse de nous exhorter. Ils oublient que, maintenant que nous ne pouvons plus nous confronter à la réalité vivante de Jung et à son bon rire, nous devons nous expliquer aussi avec l’image que nous nous en faisons, qui est tissée de projections.

C’est une démarche salutaire, que Jung aurait certainement saluée et encouragée. La bonne nouvelle, c’est que le fait même que l’un d’entre nous entreprenne ce déboulonnage signale que nous sommes donc collectivement mûrs pour élaborer une nouvelle vision de Jung et de sa psychologie. Le travail de Mr Trigano est empreint de respect et même d’amour pour Jung. On peut y lire une profonde compassion pour la souffrance qui a motivé la recherche et est à l’origine de l’œuvre. Son approche n’a rien à voir avec l’entreprise de démolition de Richard Noll dans Le Christ aryen, où ce dernier s’est attaché à agiter tous les vieux démons qui ont pu traverser la vie de Jung sans qu’aucun ne l’emporte véritablement, sauf dans la haine que Richard Noll lui voue. Ici, il s’agit, en reprenant l’ensemble des matériaux dont nous disposons, c’est-à-dire en particulier Ma vie et la correspondance, de retracer le parcours du jeune Jung et le développement de sa pensée en lien avec le cours de son existence.

Ce sera peut-être une surprise pour certains : Jung n’est pas issu d’une naissance virginale. Il n’a pas eu la révélation dans son berceau de la psychologie des profondeurs, et elle n’est pas sortie toute armée de pied en cap de sa tête. On savait qu’il y a eu plusieurs Jung : le Jung alchimiste du Mysterium Conjonctionis (1960) n’a que peu à voir avec le Jung de 1925, qui lui-même a rompu  avec le Jung qui cherchait un père en Freud. Sa pensée n’a pas cessé d’évoluer jusqu’à sa mort. C’est un de ses immenses mérites et un exemple que nous serions bien inspirés de suivre au lieu de nous accrocher à des certitudes. On savait aussi qu’il a tenté de répondre à la crise de foi de son père Paul Jung, pasteur en proie à de grands affres car il ne croyait plus à ce qu’il prêchait en chaire, et qu’il a été aidé en cela par la proximité spirituelle de sa mère avec la nature. Mais ce que Mr Trigano met en évidence, c’est que Jung a été, pendant la première partie de sa vie, aux prises avec une sévère dissociation psychique dont il s’est auto-guéri. Ou pour être plus précis, car c’est toute la vertu de Psychanalyser Jung que de mettre ce point en lumière : le Soi a guéri Jung, et c’est de là que ressort son génie.

La dissociation qu’a vécue Jung n’est pas tout à fait une nouveauté, mais seuls les spécialistes bien informés avaient jusque ici l’occasion de se pencher sur ce sujet. En effet, le psychiatre Winnicott a dès 1964 réagi à la parution des mémoires de Jung en publiant une recension[1] dans laquelle il diagnostiquait chez le jeune Jung de 3 ans un effondrement psychotique dû à la dépression de sa mère qui a provoqué une séparation du couple parental. Winnicott, un spécialiste des psychoses infantiles, a trouvé dans Ma vie une image de la schizophrénie infantile. Il n’a pas alors posé ce diagnostic pour diminuer la valeur du travail de Jung, au contraire puisqu’il se dit impressionné par la force de la personnalité de ce dernier qui lui a permis de surmonter la dissociation, et qu’il souligne comment la psychose, si elle est le plus souvent désastreuse, peut être aussi à l’origine de réalisations exceptionnelles. La thèse de Winnicott a été alors mal reçue dans les milieux jungiens car elle venait jeter de l’huile sur le feu de l’animosité régnant entre freudiens et jungiens. Winnicott lui-même reconnait une certaine agressivité dans sa façon de tenter à partir de là de réévaluer de façon réductrice la notion jungienne d’inconscient. Ce qui est fort intéressant cependant, c’est que Winnicott lui-même, à l’occasion de ce travail sur la biographie de Jung, a reçu un grand rêve[2] qu’il dit avoir fait « pour Jung et pour certains de mes patients aussi bien que pour moi-même ».

On ne connaît pas le détail de ce rêve mais Winnicott dit qu’il l’a aidé à « réduire une dissociation » dont lui-même souffrait depuis toujours et que l’analyse ne lui avait pas permis de guérir. Sans en livrer le contenu, il en donne une interprétation détaillée dans une lettre à son ami Fordham au moment où il écrit cet article sur Jung. Ses termes sont saisissants : « Cela m’irait bien que quelqu’un accepte de me fendre le crâne (d’avant en arrière) afin d’en extraire quelque chose (tumeur, abcès, sinus, suppuration) qui s’y trouve et s’y fait sentir juste au centre, derrière la racine du nez ». Winnicott admet sans ambages qu’il y a quelque chose de malade dans sa tête et que cela prendrait une intervention qui tient du chamanisme chirurgical pour l’en délivrer. Il semble que ce soit Jung, c’est-à-dire le Jung auquel Winnicott se confrontait au travers de l’écriture de son compte-rendu, qui lui ait ouvert le crâne et l’ait aidé à faire sortir ce qui était malade. On pourrait dire en souriant que l’arroseur a ainsi été arrosé et qu’on ne peut pas s’attendre à moins quand on se frotte à Jung, qui tenait des anciens chamans. La caractéristique de ces derniers était justement qu’ils étaient ce qu’on appelle des « guérisseurs blessés », c’est-à-dire qu’au cours de leur apprentissage, ils traversaient la maladie et s’en guérissaient, c’est-à-dire en fait qu’ils en étaient guéris par les esprits. Y-a-t-il vraiment une autre façon d’apprendre ce dont il est question ici ?

Pierre Trigano apporte de l’eau à ce moulin, et quelle eau ! Il va beaucoup plus loin en profondeur que Winnicott, et cela sans doute grâce à sa sympathie pour Jung. Il remonte aux origines dramatiques de la dissociation. Il nous entraîne dans une enquête passionnante en revisitant les rêves et les expériences intérieures de Jung jusque, dans ce tome, en 1920. Il démontre que Jung a été victime d’un abus sexuel dans ses jeunes années, très probablement de la part d’un de ses oncles pasteurs. Jung lui-même a évoqué cet inceste dans une lettre qu’il a envoyée à Freud en 1907, dans laquelle il dit : « petit garçon, j’ai succombé à l’attentat homosexuel d’un homme que j’avais auparavant vénéré ». Sa biographe Deirdre Bair a recueilli des témoignages de proches permettant de confirmer l’abus et d’établir la responsabilité de la famille proche. L’établissement de ce fait éclaire d’une lumière crue le grand rêve que Jung a fait vers 3 ou 4 ans et dans lequel il descendait dans les profondeurs pour découvrir un énorme phallus érigé sur un trône d’or. Cette vision cristallisait une violente angoisse allant avec l’idée que ce dernier pourrait à tout moment descendre de son trône et ramper vers lui, angoisse redoublée par la voix de sa mère qu’il entend lui crier : « Oui, regarde-le bien, c’est l’ogre, le mangeur d’hommes ! » avant de se réveiller dans une violente terreur.

Dans son autobiographie, quand Jung raconte ce rêve, il tourne autour du pot. Il avoue s’être demandé a posteriori comment un si petit garçon pouvait avoir une représentation aussi claire et impressionnante d’un phallus en érection. Il semble avoir écarté d’emblée toute interprétation sexuelle pour y voir seulement le début de sa vie spirituelle. Ainsi, ce phallus serait-il selon lui une image archétypale remontant du fond de l’inconscient collectif et il élabore autour de cette notion du phallus rituel, dans lequel il voit « un dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. » Il associe cependant cette vision à sa défiance précoce envers le « Seigneur Jésus », dont il dit qu’il n’a jamais été pour lui « tout à fait réel, jamais tout à fait acceptable, jamais tout à fait digne d’amour » car il avait conscience de sa contrepartie souterraine. Sans rien enlever à la dimension archétypale qui transparait au travers de toutes les images et les expériences, on peut voir là le danger de s’en tenir seulement à de telles altitudes devant un rêve. En effet, la façon même dont il n’est pas même fait mention d’une possible interprétation sexuelle pour mieux la réfuter ensuite fait penser à une occultation. Et les associations autour du côté sombre du Seigneur Jésus, quand on les rapproche du traumatisme de la trahison de la confiance mise dans l’oncle pasteur, c’est-à-dire représentant du Christ et néanmoins abuseur, permettent de comprendre quel est ce « dieu souterrain qu’il vaut mieux ne pas mentionner. »

C.G. Jung, Livre Rouge
Nous avons un autre indice important de dissociation psychique dans le jeu que Jung invente vers l’âge de 10 ans en sculptant un petit bonhomme en redingote noire qu’il cache et auquel il confie ses secrets. L’analogie entre le petit bonhomme noir et les pasteurs, qu’il décrit comme « des gens en redingotes noires et aux souliers luisants », est évidente. Au travers de ce jeu symbolique, l’enfant procède à une réduction fantasmatique de son traumatisme qui lui permet de contrôler les angoisses qui le tourmentent. Il commence ainsi à assimiler sur le plan imaginaire la toute-puissance de l’archétype masculin dont il a été victime. Il ne sait pas ce qu’il fait ainsi mais l’inconscient commence à le guider vers une résolution du traumatisme de la même façon qu’on peut observer en laissant des enfants ou des adultes meurtris jouer avec des figurines dans le jeu de sable. Ces différents éléments donnent aussi un sens renouvelé à la vision qui a assailli le jeune Jung quand il a vu Dieu lâcher un énorme étron sur la cathédrale de Bâle. Avant de laisser ce fantasme prendre forme dans son esprit, le collégien qu’il était a vécu un grand conflit psychique qu’il n’a résolu qu’en laissant couler les images en lui. Jung développe à partir de là sa conception de la nature terrifiante de la divinité qui veut le mal autant que le bien, et détruit les églises édifiées à sa gloire. Mais Pierre Trigano montre que plus fondamentalement, Jung commence à partir de là à s’identifier inconsciemment avec un archétype masculin en inflation.

La thèse principale de Psychanalyser Jung est que ce dernier a été en grand danger de succomber à cette inflation du masculin jusqu’à ce qu’émerge la figure du Soi, le guérisseur intérieur qui a rétabli l’ordre dans la psyché de Jung. En élaborant cette thèse, Mr Trigano montre qu’au-delà de l’aspect personnel du vécu de Jung, nous sommes concernés de façon collective par cette inflation de l’archétype masculin, et que son expérience est donc exemplaire, vaut pour nous tous. Dans la vie de Jung, cette inflation du masculin ressort en particulier dans ses relations avec les nombreuses femmes qui l’entouraient. Dans son livre Femmes autour de Jung, Nadia Neri montre que Jung doit beaucoup au Jung Frauen du Club de Psychologie de Zürich. Il aurait tiré nombre de ses concepts les plus remarquables, dont celui d’anima, de ses conversations avec celles-ci sans leur rendre justice publiquement. Mais c’est dans l’intimité de ses démêlés amoureux avec son épouse Emma Jung et sa maitresse Toni Wolff que l’inflation du masculin en Jung est la plus manifeste. D’une part, il apparait que cette inflation l’a conduit à imposer de façon brutale l’existence de Toni dans la maison d’Emma. D’autre part, il ressort que la relation qu’il entretient avec la jeune femme qu’était Toni lorsqu’il l’a rencontrée a un caractère symboliquement incestueux dans laquelle l’abusé qu’il était a pris la posture de l’abuseur.

En en faisant sa « femme-anima », une sorte de déesse qui avait le pouvoir de le faire accéder à l’inconscient, Jung a privé Toni d’une vie de femme différenciée. Elle a certainement trouvé de son côté une compensation narcissique à être « l’enfant préférée du père » au sein du microcosme gravitant autour de lui mais on ne peut éviter de considérer que, dans une certaine toute-puissance, il l’a empêché de connaître d’autres hommes, de se marier et d’avoir des enfants, pour n’exister finalement que pour Jung. Cela est tellement vrai que si cela n’avait tenu qu’à Jung, il semble que toute trace de la vie de Toni Wolff aurait été effectivement effacée : il a détruit toute sa correspondance avec elle et l’a fait effacer de ses mémoires. Sa disparition a cependant été empêchée par les témoignages de nombreuses autres personnes, patients et amis, qui ont côtoyé Mme Wolff. Cette affirmation sur la nature possessive de Jung, dont Mr Trigano se fait le relai, doit être atténuée par le fait que l’on sait désormais qu’Aniéla Jaffé, sa dernière secrétaire, a effacé toute mention d’Emma Jung et de Toni Wolff de Ma vie, à la demande de la famille. Mais la nature inflationniste de la relation ressort en particulier d’une lettre de Jung à Carol Jeffrey dans laquelle il écrit que certaines femmes ne sont pas faites pour avoir des enfants mais pour apporter à l’homme l’inspiration et la renaissance spirituelle. Elles sont ainsi psychologiquement asservies à l’homme, comme une fonction  interne de sa psyché qui font d’elles son objet. C’est ce que Toni Wolff a été pour Jung.

On ne peut balayer ces faits sous le tapis au motif que cela aurait été d’époque toute vouée au patriarcat dominant. Il ne s’agit pas non plus de juger Jung mais il faut examiner quelles ont été les conséquences de cette inflation du masculin dans l’œuvre de Jung. On peut en souligner deux, qui se perpétuent chez nombre de jungiens. La première est une certaine confusion entourant les notions d’anima et d’animus. D’une part, l’anima de l’homme est volontiers glorifiée dans son rôle d’inspiratrice au détriment d’aspects plus prosaïques ou terrestres qui pourtant font tout autant partie de la féminité. Or nous l’avons vu, réduire le féminin à une fonction d’inspiration est une façon de dénier son indépendance de l’homme et sa véritable puissance. D’autre part, le masculin en inflation apparaît être volontiers en conflit avec l’animus de la femme, qu’il diabolise et auquel il reproche de lui disputer la suprématie. Il faut bien dire que les écrits de Jung sur l’animus frisent bien souvent la misogynie, ce dont curieusement les disciples se sont rarement distancés. Marie-Laure Colonna raconte ainsi dans un article[3] comment il sied volontiers dans les milieux intellectuels jungiens, surtout masculins bien sûr, de prêter aux hommes une Muse, mais beaucoup moins de reconnaître aux femmes un Génie. Agnès Vincent a exploré dans L’âme des femmes, un ouvrage collectif de femmes que je présenterai en détail dans un autre article, les voies d’une réhabilitation et d’une réappropriation de l’animus par les femmes.

La seconde conséquence non moins redoutable de l’inflation du masculin chez Jung relève de l’occultation du Soi par le masculin tout-puissant. Pierre Trigano s’appuie sur l’idée, à laquelle je souscris entièrement, qui veut que le Soi, en tant que centre harmonisateur de l’ensemble de la psyché, est la (re)découverte capitale de Jung. Il montre « comment le Soi, avant même que Jung ait pu forger son concept, travaille patiemment (et malgré son moi, pourrions-nous dire) à le guérir d’une grave dissociation. » Au fond, au-delà de l’histoire personnelle de Jung, c’est du Soi et de son œuvre dans la vie de Jung dont il est question dans Psychanalyser Jung. Les trois premiers chapitres du livre nous proposent une synthèse remarquable des idées entourant ce concept limite qu’est le Soi et met en lumière la contradiction de Jung qui serait porté, au moins initialement et comme toute notre civilisation, à assoir le moi sur le trône du Soi. Il nous fournit ainsi un exemple typique de cette inflation à méditer en pointant comment il est de bon ton chez ceux qui croient avoir compris de quoi il s’agit de parler de « mon anima », comme si le moi pouvait s’approprier la féminité intérieure, en faire encore une fois sa chose. Il dénonce ce trait dominant de la culture du développement personnel réduisant l’anima et l’animus à des attributs du moi (« mon » féminin ou mon « masculin ») alors que « le masculin est l’Autre dans l’inconscient de la femme et le féminin, l’Autre dans l’inconscient de l’homme. »

De la même façon , Mr Trigano souligne qu’il est « en fait impropre de parler de "mon Soi" ou de "ton" Soi, car en réalité le Soi est le centre transpersonnel unique qui nous traverse. » Il met à partir de là remarquablement en lumière la relation entre l’inconscient collectif, composé de l’ensemble des archétypes, et le Soi en tant que « centre ordonnateur et régulateur de l’inconscient collectif et de l’inconscient personnel. » Mais il n’est pas rare qu’un archétype tente de prendre le pouvoir au sein de la psyché, et c’est alors que, cet archétype tentant de s’installer à la place centrale du Soi, il entre en inflation comme la grenouille de Mr de Lafontaine qui cherchait à se faire aussi grosse que le bœuf. Le masculin, en tant que puissance d’affirmation tout particulièrement vouée à la recherche de la puissance, tombe facilement dans ce travers. Nous rencontrons tous un reflet de cette situation de désordre intérieur dans la façon dont nos sous-personnalités cherchent tour à tour à s’emparer du micro pour revendiquer d’être la personnalité totale, à être « moi ». Le piège est précisément de nous identifier à l’une ou l’autre de ces figures et de perdre de vue la totalité de ce que nous sommes. C’est ainsi que nous sommes possédés, au sens propre comme figuré, par un archétype qui, subjuguant le moi et le conduisant à se prendre pour le centre de la psyché, usurpe le trône qui revient au Soi. Or ce dernier, nous dit Pierre Trigano en nous en proposant une définition lumineuse, n’est jamais exclusif car il est « le véritable sujet supraconscient de la psyché, réunissant harmonieusement toutes ses figures. »

« Le Soi, « Dieu en nous », est (…) ce centre transcendant de la psyché qui amène au moi ce qu’il est, à savoir le point de vue de la totalité réunifiée  et harmonisée de tous les contraires qui affectent l’expérience humaine. Il est l’instance guide de la réconciliation. Il crée continuellement les symboles qui permettent au moi, pour autant qu’il les reçoive, de s’orienter dans le sens de la résolution de ses dissociations archétypales (…) Nous comprenons que, si le Soi est l’esprit directeur, il ne peut pas être lui-même inconscient, même si le moi n’est pas conscient de lui au départ. Il est la source de conscience transcendante qui procède paradoxalement du cœur même de l’inconscient, du centre vivant de la psyché, source de conscience guérissante à laquelle le moi peut s’ouvrir dans l’analyse, notamment en se penchant sur les symboles des rêves. »

Illustration originale de éphême
Je ne cacherai pas que la lecture de Psychanalyser Jung peut être dérangeante et ne saurait en tous cas laisser indifférent qui s’intéresse de près à Jung. C’est en cela qu’elle est salutaire car elle nous force à retirer nos projections, ce qui n’est jamais agréable, et à faire face à nos propres dissociations dans le miroir qu’elle nous tend. Il faut faire attention en effet dans nos tentatives de psychanalyser Jung, ou qui que ce soit, à distance car finalement, le risque est grand d’une projection dans le diagnostic même que l’on porte sur un être. C’est l’aventure qui est arrivée à Winnicott, qui au détour de son commentaire sur la psychose infantile de Jung s’est trouvé face à sa propre dissociation, et en a eu le crâne métaphoriquement fendu. Jung a souligné comment toute théorie psychologique, a fortiori sur autrui, est en fait « une confession subjective ». Lui-même était bien conscient de sa dualité intérieure, ce qui est un indicateur de bonne santé mentale, et a maintenu clairement que le jeu entre ses personnalités no1 et no2 n’avait rien à voir avec une dissociation au sens médical du terme. Or il se trouve qu’il en savait quelque chose car il a travaillé pendant une dizaine d’années avec des schizophrènes en institution psychiatrique. À plusieurs reprises, il s’est interrogé sur le risque d’être emporté par ses visions et de devenir fou. En cela, il était peut-être plus sain que la plupart d’entre nous.

Mais l’histoire de Jung est aussi la merveilleuse histoire d’une guérison par le Soi, qui peut donner une direction à quiconque se confronte consciemment à ses propres schismes intérieurs. Son génie a été de montrer que notre croissance psychique réclame que nous restions conscients de notre dualité intérieure , Ce n’est qu’en endurant la tension entre les opposés que nous pourrons trouver la voie du milieu et qu’un troisième terme salvateur indépendant de notre volonté pourra surgir. Une des grandes leçons que porte le livre de Pierre Trigano tient dans le fait que ce que la psychologie clinique nomme froidement dissociation est aussi synonyme de proximité avec l’inconscient collectif. Tout à coup, la dichotomie entre la personnalité no 1 du jeune Jung et sa personnalité no 2 qui lui semble sans âge prend tout son sens de proximité de l’âme, avec le danger que cela sous-entend pour l’incarnation sur terre. On retrouve là non seulement quelque chose du destin des chamans initiés par leur confrontation avec la blessure, mais aussi de l’exigence de James Hillman d’arrêter de pathologiser l’âme. Car si le jeune Jung avait été enfermé dans un diagnostic pathologique par un de nos psychologues contemporains, nous n’aurions pas eu de psychologie des profondeurs. On peut se demander si, au travers de nos pathologies mentales, le Soi ne tenterait pas de nous guérir, c’est-à-dire d’amener de nouvelles perspectives créatrices dans un monde profondément dissocié.

Pierre Trigano décèle ainsi tout au long de son livre les contre-tendances guérissantes du Soi à l’œuvre dans les rêves et les expériences de Jung. Par exemple, il souligne comment une tâche vitale de préservation de la conscience lui est assignée dans ce rêve célèbre où il avance avec peine dans une tempête en préservant une petite flamme qui risque de s’éteindre à tout instant tandis qu’il est poursuivi par une immense ombre noire. Le grand mérite de Jung est qu’il n’a jamais laissé s’éteindre la flamme et qu’il a osé la confrontation avec l’inconscient. Le Soi a œuvré de multiples façons pour permettre la guérison. La rencontre avec Freud, qui a été un autre père abusif, a été une occasion manquée. Finalement, c’est au travers de la rencontre intérieure avec Philémon et dans le déploiement de la vision qui lui est échue au travers de l’écriture des Sept Sermons aux morts que le Soi réaffirmera sa prééminence dans la vie de Jung et détrônera le masculin inflationniste. Mr Trigano nous offre une magnifique analyse des Sermons dans cette perspective, et montre que ce texte, au travers duquel le Soi se révèle, est porteur de guérison pour notre civilisation toute entière. En le relisant, je me suis demandé si nous n’aurions pas là toutes les caractéristiques de ce que les anciens appelaient un texte sacré. Il commence avec ces mots qui signent l’entrée dans une nouvelle époque spirituelle :

Les morts s’en revenaient de Jérusalem où ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient…

En conclusion, Pierre Trigano situe Jung dans ce qu’il appelle le « moment manichéen de l’humanité » et annonce que le tome 2 de Psychanalyser Jung montrera que la difficulté qu’il a rencontré « n’est rien moins que l’écho rapproché de la problématique collective de l’humanité pour intégrer enfin son être authentiquement humain. » Il s’agit de transmuter la dualité en union, et par-là, de naître à notre être humain véritable. Et comme le souligne magnifiquement l’auteur, pour cela, il s’agit moins d’être disciple de Jung que d’être disciple du Soi qui s’est exprimé par Jung et dans sa vie, ainsi que de tant d’autres façons, chez tant d’autres êtres humains. C’est à cette condition première du déboulonnage des idoles que chacun(e) de nous pouvons réaliser dans cette existence l’avènement plein et entier du Soi dont témoignait Osho quand il disait :

« Cela peut arriver ici et maintenant. (…) Cela m’est arrivé, cela peut vous arriver. Si c’est arrivé à un, cela peut arriver à tous. »

[1] D.W. Winnicott, « Memories, dreams, reflections by C.G. Jung », International Journal of Psychoanalysis, 45, 1964, p. 450-455.  Ce compte-rendu a été traduit et publié par Les cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 78 (1993) : http://www.cahiers-jungiens.com/articles/document-compte-rendu-de-ma-vie-souvenirs-reves-et-pensees-de-c-g-jung/
[2] Il est question de ce rêve dans les Cahiers jungiens de psychanalyse, numéro 129 (2009). Article ici en accès libre : https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2009-2-page-81.htm