samedi 7 mai 2016

Rêves et pleine conscience


Cet article reprend et amplifie les principaux éléments que j’ai présentés lors d’une conférence au colloque de l’International Association for the Study of Dreams (IASD) à Montréal le 7 mai 2016.

Nous sommes encore, en Occident, à l’école primaire du rêve en regard d’autres cultures. Un siècle après que Freud, et surtout Jung, ont redonné ses lettres de noblesse au travail des rêves, nous apprenons encore à lire et écrire dans ce domaine. Lire les rêves consiste à les interpréter, à nous efforcer de comprendre ce qu’ils veulent nous dire. Nous redécouvrons ce qu’Eric Fromm a appelé « le langage oublié » des symboles. Mais qu’est-ce donc qu’écrire à l’école du rêve ? Cela a trait à la capacité d’utiliser la visualisation et l’imagination active pour dialoguer avec l’inconscient, et plus profondément, pour nous guérir et pour transformer nos vies. Nous redécouvrons depuis quelques décennies le pouvoir de ces techniques par exemple dans le domaine de la santé : dans les années 1980, les Simonton, par exemple, ont commencé à proposer l’utilisation de la visualisation créatrice pour lutter contre le cancer. Depuis, ces techniques se multiplient. Parmi celles-ci, je dois mentionner en particulier la méthode dite des Images de Transformation™ mise au point par mon mentor Nicolas Bornemisza et Marie-Lise Labonté.

Nous sommes encore jeunes en matière de travail et de compréhension des rêves, mais nous sommes encore dans les langes, au mieux à la maternelle, en ce qui concerne la méditation. Cela ne fait que quelques décennies qu’on apprend à méditer en Occident, grâce aux échanges avec de nombreux enseignants d’Orient. Mais nombre des techniques enseignées nous semblent ésotériques car elles font partie de traditions spirituelles comme le bouddhisme ou le tantrisme qui nous sont étrangères. Depuis les années 1990 cependant, nous redécouvrons ce qu’on appelle désormais la « pleine conscience », mindfulness en anglais, un terme associé aux travaux du Dr Jon Kabat-Zinn[1] en particulier, qui a introduit la méditation à l’hôpital autant pour les patients que le personnel soignant. Avec la pleine conscience, nous disposons maintenant d’une approche complètement dégagée de toute école religieuse, que nous pouvons nous approprier sans aucun exotisme spirituel. Parmi toutes les techniques de méditation en vogue, la pleine conscience est celle qui a le plus le vent en poupe actuellement car elle présente l’avantage d’être entièrement laïque et très simple.

Qu’est-ce que la pleine conscience ? C’est l’art d’être entièrement présent, et de développer une attention vigilante et sans jugement à nos sensations, émotions et pensées. Cela se pratique de toutes sortes de façons : une fois qu’on l’a intégrée au travers d’exercices spécifiques, la pleine conscience participe de notre quotidien. Rien de tel que de faire la cuisine, de déguster un repas, d’échanger avec quelqu’un ou de se promener en pleine conscience. Un de mes amis fait remarquer qu’en fait, on devrait parler de « pleine attention » car la conscience est duelle, toujours prise entre les opposés, mais l’attention au flot des images, des pensées, des émotions amène à sortir de la dualité, à simplement ressentir le flux impermanent des choses.

Pour l’expérimenter, commencez simplement par prendre conscience de votre corps. Vous êtes probablement assis(e) : observez les points de contact de votre corps avec le siège dans lequel vous vous trouvez ; prenez note des tensions s’il y en a, d’un éventuel inconfort ou de votre détente. Pour aller un peu plus loin, prenez conscience de votre respiration sans rien chercher à y changer. Et enfin, observez maintenant votre atmosphère intérieure : qu’est-ce qui est présent ? Quelles sont les émotions, les pensées qui vous traversent ? Il y a peut-être des idées qui agitent votre esprit, des interrogations ou des critiques qui vous viennent à la lecture de cet article. Ne cherchez pas à les changer, à les diriger. Observez…

Pour aller plus loin dans l’expérimentation de la pleine conscience, je recommande les vidéos de Christophe André, un psychiatre français, que vous trouverez sur Youtube. Je suggère en particulier : https://www.youtube.com/watch?v=pu0X3Mbf904

Beaucoup de gens pratiquent la pleine conscience sans le savoir, comme Mr Jourdain faisait de la prose sans la nommer comme telle. Les personnes qui pratiquent le yoga, le Chi Kung, le Taï Chi et les arts martiaux s’entrainent alors à la pleine conscience, dont l’accès le plus direct est la présence attentive dans le corps. Les sportifs, les artistes, etc… connaissent souvent des moments de pleine conscience qui sont aussi des moments de « flow » ou de créativité pure. D’autres vont simplement à la pêche pour goûter des moments de paix qui sont aussi des temps de pleine conscience. Car pratiquer la pleine conscience, c’est un peu comme trouver l’œil du cyclone en nous, l’endroit où l’on peut rester centré(e) en conscience tandis que tout s’agite autour de nous.

La méditation et le rêve sont encore bien souvent comme deux mondes qui communiquent peu, deux navires qui se croisent dans le noir sans qu’il n’y ait personne sur le pont pour héler l’autre. C’est dommage. Pour ma part, cela fait plus d’une vingtaine d’années que j’explore ces deux domaines et que je poursuis l’intuition qu’ils se rencontrent en de nombreux points. En particulier, il m’est apparu de plus en plus clairement avec le temps que le rêve devrait toujours être abordé d’un point de vue méditatif si on veut en retirer le plus grand bénéfice. Mais c’est en rencontrant Richard Moss, un éveillé contemporain, que j’ai trouvé confirmation de cette approche. En observant sa façon de travailler les rêves, j’ai vu la pleine conscience en action et cela a constitué un tournant dans ma propre évolution, me libérant de tout présupposé intellectuel sur la nature des rêves et de ce qui se passe quand on les écoute.

En Orient, depuis des millénaires, il y a un yoga du rêve, qui figure entre autre parmi les 6 yogas de Naropa, et qui propose des exercices de méditation pour entrer en rêve lucide : non seulement s’agit-il de devenir conscient de rêver (lucidité onirique) mais aussi d’utiliser le temps de rêve à des fins spirituelles, de méditer dans le rêve pour finalement s’éveiller dans la réalité, réaliser que la vie est une sorte de rêve. En Occident, on commence tout juste à associer pleine conscience et rêve lucide, à se rendre compte que la meilleure technique pour se préparer à la lucidité onirique est simplement de revenir au présent en pleine conscience et de se demander : « Suis-je en train de rêver ? » en cherchant les indices oniriques, les incongruités qui signalent qu’on a quitté la réalité ordinaire. Pour ceux que cela intéresse, il y a un livre très intéressant qui est paru récemment : Dreams of awakening, de Charley Morley. Mais pour la plupart d’entre nous, moi compris, ces choses relèvent de l’acrobatie de haute voltige alors nous devons nous demander : qu’est-ce que la pleine conscience peut apporter au travail du rêve, aux rêveuses et rêveurs ordinaires que nous sommes ?

Beaucoup de choses. Une étude scientifique[2] récente montre que les gens qui pratiquent la pleine conscience vivent moins d’émotions négatives en rêve, en particulier moins d’anxiété. Mon observation, c’est qu’en outre, cette pratique donne accès à des rêves plus archétypiques, qui semblent venir de couches plus profondes de la psyché que lorsqu’on ne médite pas. Cela s’explique par le fait qu’en rêve reviennent d’abord les impressions reçues dans la vie diurne que nous n’avons pas rendues conscientes. Par exemple, nous avons vécu un incident et dans le feu de l’action pour y réagir, nous n’avons pas pris conscience de notre peur et de notre colère. Et voilà qu’on va rêver que la ville est en feu et qu’on est paniqué. Ou une parole piquante nous a été adressée et dans notre énervement, nous n’avons pas fait attention aux mémoires de vieux jugements parentaux qui ont été réveillées. Une nuit, dans la suite d’un épisode de cet ordre, j’ai rêvé que j’avais la peau d’une fesse brûlée au deuxième degré, qu’on ne pouvait pas effleurer sans que je pousse les hauts cris.

En se donnant des moments de pleine conscience, c’est-à-dire d’attention vigilante à tout ce qui se passe en dedans – pensées, émotions, sensations, imaginations, mouvement intérieur, couleur de l’atmosphère psychique dans laquelle on baigne – ces émotions ou mémoires associées remontent plus facilement à la surface. On leur fait de la place, on leur donne de l’espace. En même temps, on évite de se laisser embarquer par les affects, on les observe en s’en détachant. Au lieu de ruminer sans cesse : « il n’aurait pas dû me parler ainsi », – rumination qui témoigne qu’on est dans le passé et non dans le présent – on cherche le « sweet spot » d’où l’on peut regarder ce qui nous arrive en se disant : « oulala ! je suis accroché à ce qu’il m’a dit, là… »

Dans mon expérience et selon ce que j’ai observé autour de moi, la pratique de la pleine conscience permet de nettoyer ces premières couches de la psyché et d’avoir des rêves souvent plus archétypiques. Mais la pleine conscience est aussi un ingrédient essentiel du travail du rêve. C’est Richard Moss, qui connait très bien la psychologie des profondeurs et l’enrichit d’une expérience d’éveil spontané qu’il a enraciné avec des décennies de méditation, qui m’a éclairé sur ce sujet. Pour lui, le rêve et la méditation sont chacun un pilier du travail intérieur, avec le service entre autres. Je recommande en particulier le chapitre qu’il a consacré à ce sujet dans son livre intitulé Le second miracle. Dans sa pratique, il enseigne que nous faisons souvent deux erreurs typiques dans l’approche du rêve :

  • Nous abordons le rêve comme s’il s’agissait d’un objet séparé de nous, à la recherche d’une compréhension « objective ».

  • Nous approchons le rêve à partir de notre tête, avec des théories pour parler « sur » le rêve au lieu de laisser parler le rêve.

Mais le rêve fait partie de nous, c’est l’expression d’un processus psychique, c’est-à-dire vivant en nous. Quelque chose d’inconscient dans la psyché veut devenir conscient et prend forme d’images intérieures, au sens large – c’est-à-dire non seulement d’images visuelles mais de tout ce qui stimule nos sens intérieurs. Une image intérieure, cela peut être aussi un son, une musique, un parfum ou une odeur, une sensation et même une émotion, ou encore une atmosphère indéfinissable. Il s’agit de nous laisser travailler par ces images intérieures qui surviennent du dedans, qui portent toutes un noyau de conscience.

La compréhension profonde des rêves repose souvent plus sur une attitude intérieure d’ouverture au rêve que sur toutes les méthodes ou grilles d’analyse. Jung dit bien qu’il faut étudier tous les livres mais que devant un rêve, il faut tous les mettre de côté car le rêve est unique comme le rêveur est unique. Cette ouverture, on ne peut la trouver que dans le présent. Il s’agit d’écouter le rêve sans aucune idée préconçue qui nous viendrait du passé, ni anticiper déjà comment on va répondre au rêve, ni juger le rêveur, ni se perdre dans une théorie. Il faut être présent au rêve, à la façon dont les images nous touchent, à ce qu’elles déclenchent en nous, qu’on soit la personne qui a rêvé ou qu’on entende le rêve d’autrui. On ne devrait aborder les rêves qu’à partir de l’instant présent de son écoute, qui nous ramène au fait que le rêve se déroule toujours dans l’instant présent du rêve. 

Car un rêve, c’est un vécu, et on ne vit que dans le présent.

Alors, si on approche le rêve dans une attitude d’ouverture à l’inconnu en nous, tôt ou tard le rêve s’ouvre. Ce n’est pas nécessairement qu’on le comprend, qu’on peut se l’expliquer. Mme Von Franz soulignait fréquemment que la compréhension intellectuelle peut avoir quelque chose de brutal, de mutilant pour la psyché. Mais quelque chose devient tôt ou tard conscient. Jung recommandait de tourner autour du rêve, de le garder à l’esprit en vaquant à nos occupations, jusqu’à ce qu’il s’éclaircisse. On peut donc ajouter qu’autant que possible, il faut tourner autour du rêve en pleine conscience, sans perdre le contact donc avec notre vie extérieure mais surtout, en ce qui concerne le rêve, avec ce que chaque image nous fait ressentir, ce qu’elle meut en nous.

Le premier pas dans ce sens, c’est de raconter le rêve au présent, que ce soit en l’écrivant dans notre journal ou en le disant à une oreille attentive, ou encore en se le remémorant. En racontant très lentement le rêve au présent, et en commençant toujours par se situer – « je suis… » et non « j’étais… » –, on sollicite les émotions associées à chaque image, à chaque élément du rêve, et on suit sa dynamique, son cours émotionnel. J’insiste sur la lenteur nécessaire. Il faut prendre son temps pour sentir ce qui se passe en dedans. Une astuce consiste à détacher chaque mot si on parle, et à prendre une respiration à chaque fin de phrase. En méditation profonde, en faisant l’exercice de revivre ainsi notre rêve, on peut respirer « dans » chaque image, en restant simplement présent à ce qu’elle nous fait ressentir.

Un exemple : Je rêve que je suis assis sur le bord d’une rue ensoleillée, et que je vois une petite fille de trois ou quatre ans en robe rouge traverser la rue. Elle est adorable, une petite boule d’énergie pure. Mais voilà qu’elle trébuche et tombe de tout son long. Elle n’a pas le temps de se relever, ni moi de me soulever de ma chaise, qu’une voiture arrive à toute allure. Je suis saisi de peur, paralysé. La voiture freine et s’arrête à quelques centimètres de la petite fille qui se relève et repart comme si rien ne s’était passé, joyeuse et insouciante.

Passons sur l’analyse symbolique que j’ai pu faire de ce rêve, qui m’a parlé des inquiétudes que je nourrissais concernant un projet professionnel et créatif. J’avais beau l’interpréter, il continuait à me solliciter jusqu’à ce que j’aie pris le temps de méditer avec ce rêve. Ce n’est qu’en restant entièrement présent à toutes les émotions associées aux images du rêve que j’ai pris conscience que l’essentiel du rêve n’était pas la peur que j’avais ressentie, et l’anxiété à laquelle je pouvais la relier, mais l’amour que suscitait en moi la petite fille, la joie et la légèreté qu’elle me communiquait. La pleine conscience appliquée au rêve m’a finalement permis de me relier consciemment à cette petite fille en moi. Car pour dialoguer avec nos personnages de rêve en imagination active, il faut encore s’enraciner dans le présent, dans le corps en particulier, pour concentrer notre attention sur nos pensées et émotions.

Cette approche vaut non seulement pour le travail de nos propres rêves que pour l’écoute d’autrui. J’ai déjà mentionné comment il faut être présent au rêve et à la personne qui a rêvé en respectant ce qu’ils ont d’uniques, ici et maintenant. L’écoute du rêve réclame un certain silence intérieur, pour accueillir les images, et l’analyste aussi – et surtout – est tenu d’être présent à ce qui se passe en lui à l’écoute du rêve, ce qui permet un dialogue authentique avec la personne qui a rêvé. Il arrive que l’analyste sente des choses dont le rêveur ne peut pas prendre immédiatement conscience. Et puis, plutôt que de chercher à intellectualiser les images intérieures, on peut toujours simplement demander :

« Et qu’est-ce que tu sens quand tu évoques cette image ? Qu’est-ce qui te vient là, maintenant, avec cette image : quelle émotion, quelle pensée ? »

Vous observerez que la plupart des gens, à cette question, répondent « je ne sais pas » ou encore, après un temps de réflexion : « je pense que… », ce qui est révélateur du fait qu’ils ne sont pas en contact avec leur senti. Il est alors tout à fait indiqué de pratique la méditation de pleine conscience.  La clé est en effet de ressentir le rêve en profondeur, et ressentir, cela se passe toujours dans le présent. Quand on est bien ancré dans le senti, il devient aisé d’observer les pensées qui viennent par association et de faire des connexions avec d’autres ressentis, qui viennent de la vie diurne. Cela ne nécessite aucun diplôme, ou savoir spécifique. On peut le pratiquer entre conjoints, avec des enfants, au bureau ou entre amis. Il n’y a aucun dommage qui puisse être causé par la question : « et qu’est-ce que tu sens avec cette image de rêve, qu’est-ce que cela te donne à vivre ? »

Une amie m’a téléphoné. Elle a rêvé qu’elle a été cambriolée, qu’elle a trouvé son lit souillé, ses affaires retournées, et quand elle est allée dans la salle de bain, elle a été fort surprise de constater qu’un mur avait été abattu, et qu’elle avait vue sur la chambre à coucher des voisins, en grand désordre, jonchée de détritus. Elle se disait ébahie de découvrir ainsi la réalité cachée de ces voisins si propres sur eux dans le réel. Nous n’avions pas le temps de nous lancer dans une grande analyse. Je lui ai simplement demandé d’abord de prendre le temps de bien s’ancrer dans l’instant présent, et je lui ai posé la question : « Qu’est-ce que tu sens quand tu revois l’image de ton appartement cambriolé ? » Elle est exercée à ces jeux, et après trente secondes de silence pendant lesquelles je l’entendais profondément respirer, elle s’est ouverte à l’image et m’a répondu avec une économie de mots : « indignation ». Et nous avons continué avec le lit souillé, les affaires retournées, la salle de bain, le mur abattu, la chambre à coucher des voisins : « Comment tu te sens, avec cette image ? Qu’est-ce qui se passe en toi si tu prends le temps de rester avec elle ? »

Une fois que nous avons déchiffré ce que j’appelle la « grammaire émotionnelle » du rêve, c’est-à-dire la structure de son phrasé émotionnel, je lui ai posé la question subsidiaire : « Dans quel domaine de ta vie ressens-tu des choses similaires, et pour commencer cette indignation ? » Après un temps d’écoute intérieure, une forte émotion est montée. Elle avait vécu dans les jours qui ont précédé le rêve une situation professionnelle où elle avait eu le sentiment qu’un collègue n’avait pas respecté ses frontières personnelles, mais elle n’avait pas pris conscience de l’indignation que son comportement suscitait en elle, et de la mesure dans laquelle elle se sentait atteinte dans son intimité. Nous avons continué à parler en restant proches de ce qu’elle ressentait et du rêve. Il est apparu que cet incident avait souillé son espace relationnel avec les hommes, qu’elle avait tendance dans sa colère à tous rejeter pour cette muflerie. Mais finalement, elle a éclaté de rire car elle pouvait maintenant connecter l’ébahissement qu’elle ressentait devant le mur abattu et la vue sur la chambre des voisins à celui qui lui venait en pensant à ce que ce comportement révélait de son collègue, de sa façon d’être en relation avec les femmes, de sa propre intimité.

On peut enfin voir un lien organique entre la visée des rêves et la pleine conscience au sens large : la compréhension d’un rêve élargit notre conscience en l’enrichissant d’éléments qui étaient jusque-là inconscients. Le travail des rêves, c’est-à-dire la façon dont les rêves nous travaillent quand on y prête attention, tend vers une pleine conscience des situations que nous vivons, de nos besoins, de nos désirs, des subtilités relationnelles, etc. Quand on parle d’inconscient, l’erreur la plus commune est d’en faire un concept dont on peut parler, qu’on peut manipuler mentalement, alors que c’est simplement ce qu’on ne voit pas à propos de nous-mêmes, de notre vie, des situations que nous vivons. Par exemple, on a eu une dispute et on ne voit que notre point de vue, et le rêve vient gentiment nous montrer l’autre côté de la situation, en quoi le point de vue de l’autre est aussi légitime que le nôtre. Nous n’en étions pas conscients, et voilà que cela devient une réalité présente : c’est ainsi que l’inconscient devient conscient, aidé par notre pleine attention…

En conclusion, je vous renvoie au modèle de la fleur de conscience[3] que j’affectionne particulièrement. On ne peut en fait parler de ces choses que métaphoriquement, au travers de symboles. Dans ma compréhension, un rêve est une fleur de conscience, comme une jeune pousse qui perce la croute de terre et sort de l’obscurité, tend vers la lumière. C’est quelque chose qui pousse d’elle-même, naturellement, dans la psyché et qui tend à devenir conscient au travers des images intérieures. J’ai découvert récemment que Jung utilisait la même métaphore :

« Comme une plante produit des fleurs, la psyché crée ses symboles. Tout rêve témoigne de ce processus. »

Dès lors, sachant qu’on n’aide pas une plante à pousser en tirant dessus, il semble que le travail des rêves demande la patience du jardinier, c’est-à-dire d’être simplement présent pour arroser de notre attention ce qui est là, sans projet.


[1] Professeur émérite de médecine, Jon Kabat Zinn a fondé la Clinique de Réduction du Stress de l’Université médicale du Massachusetts. Il a publié de nombreux livres dont le remarquable Au cœur de la tourmente.
[2]  Mindfulness and dream quality: The inverse relationship between mindfulness and negative dream affect - Simor, P., Köteles, F., Sándor, P., Petke, Z. & Bódizs, R. (2011) https://www.researchgate.net/publication/51062097_Mindfulness_and_dream_quality_The_inverse_relationship_between_mindfulness_and_negative_dream_affect

jeudi 21 avril 2016

La pyramide des songes


Marie-Louise Von Franz, dans une conférence intitulée « la réalisation du Soi dans la thérapie individuelle de Carl Jung », publiée dans Psychothérapie, l’expérience du praticien, présente un rêve extraordinaire. Disons que si nous rencontrons parfois des grands rêves contrastant sans rien leur enlever avec nos petits rêves ordinaires, celui-ci est, selon moi, tout simplement énorme. Il se trouve que c’est un rêve à propos de l’interprétation des rêves et du sens profond de ce travail, et comme nul ne saurait apposer un copyright sur un rêve, je crois que celui-ci devrait passer dans le domaine public. Je vous le livre donc, découpé en ses quatre parties pour en faciliter l’absorption, sous forme d’une lecture résumée et commentée de l’article de Mme Von Franz. Le rêve lui-même fait allusion à l’art d’écarter le superflu pour accéder à l’essentiel, et j’espère donc illustrer ce point par ma synthèse mais aussi que celle-ci vous donnera envie de lire la  conférence dans son entier car elle tient du chef d’œuvre alliant pédagogie et profonde perspicacité.

Le rêveur était, à l’époque du rêve, étudiant à l’Institut Carl Jung de Zurich et se préparait à suivre ses premiers patients. Il avait, nous dit Mme Von Franz, « pour trait de caractère sympathique d’être loin de se sentir à la hauteur de la tâche » et il craignait d’être incapable de comprendre les songes de ses analysants. C’est alors que ce rêve lui tomba littéralement dessus. En voici la première partie :

Je suis assis au milieu d’une place carrée, ouverte, au cœur d’une ville ancienne. Un jeune homme qui porte pour seul vêtement un pantalon, me rejoint et s’assied devant moi, les jambes croisées. Il a le torse vigoureux ; une impression de force et de vitalité émane de lui. Le soleil brille dans ses cheveux blonds. Il me fait part de ses rêves ainsi que de son désir que je les lui interprète. Les rêves sont comme une sorte d’étoffe qu’il étale devant moi en les racontant. À chaque fois qu’il raconte un songe, une pierre tombe du ciel et frappe le rêve d’un coup ; cela fait partir des bribes de rêve qui s’envolent. Quand je les prends en main, je me rends compte que c’est du pain. Ces morceaux qui se détachent sous l’impact des pierres font apparaitre une structure interne qui devient peu à peu manifeste dans son ensemble et cette structure ressemble à une sculpture d’art moderne abstrait.

À chaque récit d'un songe une nouvelle pierre s’abat, de sorte que le squelette des songes, fait de vis et d’écrous, prend forme de façon toujours plus distincte. Je dis au jeune homme que cela nous montre comment dépouiller les songes afin d’atteindre les vis et les écrous. Il est également dit que l’art de l’interprétation est de savoir que jeter et que garder, comme dans la vie.

Voilà donc notre rêveur, nous dit Mme Von Franz, aux prises avec son premier patient, en écho à ses interrogations. Elle souligne comment l’image onirique insiste sur la vitalité et l’impression de santé qui se dégagent de lui : il n’a rien d’un malade. Au contraire, sa chevelure blonde est une indication de sa nature de héros solaire, porteur de la lumière nouvelle, et sa vitalité rappelle « qu’en tout patient, aussi malade soit-il, il y a un fond sain d’où surgissent les rêves ».

Le jeune homme blond symbolise le Soi, « cette partie du rêveur jusqu’ici inconnue qui conduira à l’illumination. » C’est le Soi qui demande l’interprétation des rêves. Quand une personne demande l’interprétation de son rêve, il faut traiter sa demande comme étant celle du Soi, qui parle par la bouche de la personne.

Les rêves forment une sorte d’étoffe, c’est-à-dire selon moi que les songes sont comme des fils qui s’entrecroisent jusqu’à dessiner, avec le recul suffisant pour envisager de grandes séries de rêves, un motif ou une figure inattendus. Von Franz souligne que cela fait des rêves quelque chose de substantiel, qui est donc frappé par des pierres venant du ciel – « ce qui figure, d’une certaine façon, l’interprétation. » L’interprétation est une chute de météorites ! Elle explique admirablement la clé de l’art :

« En effet, le rêveur était dans la crainte de ne pas bien savoir interpréter les rêves, mais l’image onirique lui montre que la bonne interprétation « tape dans le mille » sans qu’il soit besoin de la « faire ». Il s’agit en réalité d’un événement psychique. […] Le fait que les pierres tombent du ciel montre que le rêve autant que l’interprétation, l’idée frappante sortent en dernière instance tous deux de l’inconscient, d’une seule et même source, à condition, bien entendu, que l’analysé et le thérapeute s’efforcent ensemble de comprendre le rêve. »

Les morceaux d’étoffe partis en éclat se révèlent être du pain, c’est-à-dire qu’ils sont comestibles, et en termes psychologiques, qu’on peut les intégrer. « En effet, comme nous avons tous pu en faire l’expérience, une interprétation réussie, c’est-à-dire « percutante », à un effet vivifiant sur la conscience et l’alimente comme du bon pain. » Ce pain renvoie aussi à la nourriture céleste dont la prière traditionnelle du Notre Père demande qu’elle soit notre pain quotidien, c’est le pain suprasubstantiel, transcendant.

Ce qui ne peut se manger, être intégré, est ce qui reste du songe : c’est fait d’écrous et de vis qui forment le squelette du rêve, qui ne se révèle que quand on en a ôté la chair, ici le pain. « cette chair doit être ôtée tout comme, dans la vie, il s’agit de dégager l’essentiel, à savoir la structure sous-jacente. » Cette image se révèle particulièrement savoureuse quand on sait que le rêveur était d’origine anglo-saxonne car le rêve lui parlait donc directement des « nuts and bolts » des songes. Les vis et les écrous se combinent pour former des boulons, image où l’on peut voir une analogie sexuelle : « Les boulons réunissent les choses. À chaque fois qu’une interprétation de rêve « porte », il en résulte l’union d’un morceau d’inconscient avec la conscience, ou encore, d’un complexe autonome avec le reste de la personnalité. Nous sommes en présence d’un phénomène sans cesses renouvelé de conjonctions. »

La suite du rêve montre que cette structure prend forme d’une étonnante pyramide :

Puis la scène onirique change : l’adolescent et moi, nous sommes assis face à face sur la rive d’un large fleuve magnifique. Le jeune homme me raconte toujours ses rêves, mais la structure érigée par les vivions oniriques a revêtu une forme nouvelle. Elle n’est plus une pyramide de vis et d’écrous, mais ce sont des milliers de petits carrés et de triangles qui la composent. Cela évoque une peinture du cubiste Braque mais c’est à trois dimensions et surtout c’est vivant. Les couleurs et les nuances des formes carrées et triangulaires changent sans cesse. J’explique qu’il est essentiel pour une personne de maintenir l’équilibre de l’ensemble de la composition ; que pour cela, il faut équilibrer chaque changement de couleur en pratiquant aussitôt un changement correspondant du côté opposé afin de compenser le premier. Cet équilibre dans les couleurs est d’une complexité incroyable du fait que l’objet est à trois dimensions et traversé de changements incessants. Je lève alors le regard vers le somment de la pyramide des songes : là, il n’y a rien. En effet, la pointe maintient à elle seule tout l’ensemble de la structure mais cette pointe est faite d’espace vide. Lorsque je fixe mon regard sur ce point de la pyramide, cet espace vide se met à rayonner d’une lumière blanche.

Pour analyser cette partie du rêve, Mme Von Franz s’arrête sur la signification mythologique de la pyramide, en particulier chez les anciens Égyptiens, où elle avait pour première fonction d’être le tombeau royal des pharaons – « la demeure d’éternité du défunt ». Elle montre comment la pyramide symbolisait alors ce que les alchimistes occidentaux ont appelé « la Pierre des Sages », c’est-à-dire à la fois le noyau immortel de l’âme et le corps de résurrection des défunts.

Cette pyramide n’est plus faite de vis et d’écrous mais de triangles et de carrés de couleur en nombre infini, évoquant directement donc le 3 et le 4 en action, et sans doute par là les jeux du masculin (yang) et du féminin (yin). Les points clés à souligner ici sont que cette structure est vivante, en perpétuel changement et cependant dotée d’un équilibre interne qu’il s’agit de respecter, dans lequel toutes les parties sont interdépendantes, organiquement liées. Pour moi, le jeu des couleurs indique aussi que, au-delà des combinaisons du yang et du yin, cette structure n’est pas régie par la dualité du noir et du blanc. Elle manifeste toutes les couleurs de la vie. « Pour notre part, dit Mme Von Franz, il suffira de retenir la signification psychologique de la pyramide, à savoir qu’elle est un symbole du Soi ».

Elle décrit alors de façon remarquablement synthétique ce qu’elle entend par là, et ce que signifie dès lors « réaliser le Soi », et il en ressort ce qui fait l’intérêt fondamental du travail des rêve, à quoi ça sert ou quel bénéfice on peut en retirer :

« Cela permet de mieux comprendre ce que Jung entendait par le Soi, à savoir qu’il n’est pas le moi, mais une personnalité intérieure plus vaste, éternelle, comme le suggère le symbole. Jung définit aussi le Soi comme la totalité consciente et inconsciente de l’être humain. En tant que virtualité, ce Soi habite en chaque être humain, mais pour le réaliser il faut la compréhension des songes ; à la faveur de cette réalisation, il « s’incarne » pour ainsi dire dans la vie éphémère du moi. Si par exemple j’ai le génie musical de Beethoven sans jamais m’en rendre compte ou me mettre au service de ce talent, celui-ci demeurera inexistant dans la pratique. Il n’y a que le moi conscient qui soit capable de réaliser et d’actualiser le monde psychique. Même cette chose grandiose et divine qu’est le Soi a besoin du moi pour se réaliser. C’est ce qu’on entend par réalisation du Soi. »

Dans le rêve, le Soi est mis en perspective du fleuve de la vie qui coule, ou encore du temps. Selon Mme Von Franz, c’est un stade avancé du travail des rêves qui est évoqué ici : « En effet, si au début chaque interprétation qui porte déclenche une illumination, à présent tout entre dans un contact plus étroit avec le flot de la vie. Dès lors, on ne se borne plus à comprendre des songes isolés, mais on vit en leur compagnie. »

« La scène change encore : la pyramide subsiste, mais à présent elle consiste en matière fécale solide. La pointe émet toujours son rayonnement. Je réalise que le sommet invisible est comme révélé par la boue solidifiée et qu’inversement, cette dernière est rendue visible par la lumière de la pointe invisible. Du regard, je pénètre jusque dans les profondeurs de la matière fécale et je comprends que je contemple la main de Dieu. Grâce à une illumination soudaine, je sais quelle est la cause de l’invisibilité de la pointe : c’est qu’elle est la face de Dieu.

À la fin du second segment, le rêveur se rendait compte que la clé de voûte de la pyramide, qui tient toute la structure ensemble, est faite d’espace vide. Par la suite, il devient clair qu’il en est ainsi parce que le sommet de la pyramide est la face de Dieu, et le rêveur distingue la main de Dieu agissante dans la matière fécale en constituant la base. En contemplant le vide, le rêveur en voit rayonner une lumière blanche qui évoque l’expérience du satori, où la vacuité, loin d’être un « néant » négatif, se révèle receler une lumière créatrice, une capacité d’illumination.

Pour l’explication de la suite, je reproduis intégralement le commentaire de Mme Von Franz : « La troisième partie du songe s’ouvre sur un soudain revirement qu’on désigne aussi du terme d’énantiodromie : à présent, la belle pyramide se compose de matière fécale, de m…. solidifiée. Cette matière vile rend visible le point d’illumination, contenu dans la vacuité, comme cette dernière permet de voir les excréments. Or les alchimistes de l’Antiquité et du Moyen Âge n’ont jamais cessé de rappeler, en effet, que la Pierre des Sages se trouve dans le fumier (« in stercore invenitur »), où les hommes profanes la foulent au pied sans lui prêter la moindre attention. De nos jours, les rationalistes, toujours nombreux, cultivent de même l’opinion que les rêves sont de la m…., c’est-à-dire de vulgaires fantasmes de nature anale ou génitale. Il est vrai que ce qu’entend un analyste durant sa journée à son cabinet n’est guère édifiant : cela va des chamailleries matrimoniales, des intrigues dictées par l’envie ou la jalousie, du sursaut soudain de ressentiments refoulés jusqu’aux difficultés pécuniaires et à l’inénarrable « et alors il m’a dit – et je lui ai dit ». En bref, de l’horrible m…. dans laquelle les patients et nous, les analystes, pataugeons de concert. Mais si on consent à la regarder de près, on pourra déceler la main de Dieu dans cet amas confus. »

J’ajouterai en riant qu’on n’a pas besoin d’être analyste pour nager dans cette matière première, la fameuse materia prima des alchimistes que tous méprisent sans savoir qu’elle recèle le trésor. Avant de s’occuper de la m…. des autres, il faut commencer par aller voir ce qu’il y a dans la nôtre. Il s’agit donc de donner une attention scrupuleuse, pour ainsi dire religieuse, à nos sentiments négatifs, nos humeurs noires et nos détestations, nos souffrances, nos résistances à la vie, nos peurs et nos dépressions – non pour nous y complaire ou les jeter à la face des autres, ce qui est en faire un mauvaise usage, mais pour les « ravaler », c’est-à-dire les ramener à l’intérieur et en examiner le sens intime. Pour dégager le diamant de sa gangue, il ne faut pas hésiter à plonger nos mains, et parfois plus, dans la boue…

Mme Von Franz poursuit :

« Ce fut sans doute l’aspect le plus important de l’art de Jung : il était capable d’écouter ce genre de boue avec un détachement rare pour soudain relever d’un geste ou d’une parole « la main de Dieu » manifeste dans tout cela, d’en déceler donc le sens profond grâce auquel son interlocuteur pouvait à nouveau endurer ses misères. Sa perspicacité tenait au fait que son intérêt portait moins sur les raisons ou la genèse d’un symptôme névrotique particulier au cours de l’histoire personnelle que sur la recherche d’un but, du telos, d’une intention cachée sous le symptôme. Jung cherchait le sens de ce qui arrivait. La question posée était donc : « Quel est l’intention secrète qui m’a conduit dans ce bourbier ? ». C’est à partir de cette interrogation que le sommet de la pyramide devient visible, la pointe que les anciens Égyptiens construisaient de façon que le premier rayon du soleil levant vienne se poser sur elle. En Orient et plus particulièrement en Perse, l’oriens, le soleil levant est encore de nos jours le symbole de l’instant crucial de l’illumination mystique apportant la connaissance de Dieu et marquant l’union avec Lui. »

Nous sommes loin ici des visions romantiques de la réalisation de Soi et de l’Union mystique. Il s’agit moins de voir les cieux s’ouvrir en gloire avec les trompettes des Anges saluant notre triomphe au jeu de la vie pour nous inviter à changer de niveau que d’assister à la réunion en nous du Ciel et de la Terre, c’est-à-dire de l’Illimité en nous et de la boue dans laquelle nous pataugeons, terre mêlée d’eau. Cette union se produit quand ce qui nous semble le plus vil et le plus détestable dans nos vies prend enfin sens – et avec son sens, toute sa valeur… qui est celle, inestimable, de l’Or philosophique.

Par respect pour ce rêve ainsi que pour le travail de Mme Von Franz et de ses éditeurs, et aussi pour vous inviter à aller lire l’article dont il est question et à proposer vos propres interprétations, je vous livre enfin ici la quatrième partie du rêve sans le commentaire qu’elle en a donné :

Le décor du songe se transforme encore : Mademoiselle Von Franz et moi, nous déambulons le long d’un fleuve. Elle dit en riant : « j’ai soixante et un ans et non seize, mais si l’on additionne l’une ou l’autre des deux chiffres, on obtient sept. »

Il vous suffira, pour comprendre cette petite énigme, que Mme Von Franz était l’analyste du rêveur et que le chiffre 7, qui réunit le 3 et le 4, est symboliquement lié à l’évolution et au développement. Mme Von Franz avait effectivement 61 ans à l’époque de ce rêve tandis que le rêveur se trouvait au milieu de la vie, à mi-chemin entre les deux extrêmes évoqués par cette dernière partie du rêve.

mercredi 6 avril 2016

Une voie jungienne ?


Je ne suis ni psychologue, ni psychanalyste ou psychothérapeute, encore moins psychiatre. Même si j’accompagne régulièrement des personnes dans leur démarche de connaissance de soi en écoutant leurs rêves, mon point de vue est celui de l’analysant plus que celui de l’analyste. Je revendique la position de l’homme ordinaire aux prises avec l’inconscient, même si nous savons bien que personne n’est ordinaire en réalité ; je me différencie de l’approche du spécialiste qui se sert du travail des rêves dans un cadre thérapeutique avec pour vocation de soulager les âmes en peine. Je ne m’inscris pas non plus dans une perspective scientifique avec la visée de parvenir à un fin mot sur la nature de la psyché. Mon approche est beaucoup plus fondamentalement spirituelle, c’est-à-dire liée à la recherche du sens de l’existence. De mon existence.

Ce qui m’intéresse, c’est ce que l’inconscient peut avoir à dire à l'être humain ordinaire que je suis, et que sont la plupart des personnes que je rencontre, à propos de ce qu’il faut bien appeler avec Mme Dolto « la difficulté de vivre ». Qu’a-t-il à nous dire, par exemple, devant la nécessité qui est faite à la plupart d’entre nous de perdre notre vie à la gagner ? Et si Carl Jung compte parmi les étoiles les plus brillantes qui éclairent mon chemin, je m’interroge surtout sur la signification de son œuvre pour l’évolution de notre civilisation occidentale. C’est dans cette double visée, de répondre aux besoins de l’humanité la plus ordinaire et accessoirement d’envisager les formes que pourrait prendre le nécessaire renouvellement de notre mythe collectif, que je me pose depuis longtemps un ensemble de questions :

Y-a-t-il une voie jungienne et, si oui, en quoi est-elle spécifique ? Comment se différentie-t-elle de la plupart des démarches dites spirituelles ? Où conduit-elle ? Que recommande-t-elle et qu’a-t-elle à apporter à l’homme du commun ?

Cette réflexion a été beaucoup alimentée ces derniers temps par la lecture de la correspondance de Carl Jung, où il répondait aux questions d’interlocuteurs les plus divers avec la même bienveillance pour l’analyste ou le théologien que pour une jeune femme qui venait de découvrir ses livres et l’interrogeait sur un rêve.

Alors oui, après des années d’études de ses écrits ainsi que de ceux de ses honorables confrères, et surtout d’analyse et d’observation de mes propres rêves, je crois qu’il y a une voie spécifiquement jungienne. Avec la réserve immédiate que Jung lui-même disait ne pas être jungien et nous encourageait à ne surtout pas nous rassembler derrière sa bannière : il ne voulait pas créer d’école ni édifier un système. Je l’ai déjà dit ailleurs : il a découvert un continent perdu, oublié. Il y a mis le pied et établi une base avancée, et il a invité celles et ceux qui le voudraient à poursuivre l’exploration. Il y a bien une voie partant de là, mais c’est un chemin qui se perd dans la forêt, au-delà duquel tout est ouvert dans un espace où la route s’invente sous nos pas.

Posons tout de suite ce préalable : ce continent était connu par nos ancêtres. Pas tous, mais en particulier celles et ceux qu’on appelait les initiés, qui étaient passés par les Mystères, et aussi les chamans, les alchimistes et autres gnostiques. Jung avait conscience de cette continuité, il l’écrit dans une lettre en 1934 :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative d’ensevelissement pour se protéger des dangers de la "longue route", seul un chevalier risquera la "queste et l’aventure" ».

Nous voilà prévenus : la voie jungienne, si l’on peut se risquer à définir un tel oxymore, est une longue route et une aventure. Mais si on laisse de côté toute la théorie jungienne avec ses concepts d’inconscient collectif, d’archétypes, d’ombre, d’anima et d’animus, de Soi et d’individuation – ce à quoi on a tendance à résumer Jung pour élaborer un autre système conceptuel –, quelle est la portée pratique de son œuvre ? Que recommande-t-il à celles et ceux qui veulent s’aventurer aujourd’hui sur cette « antique et intemporelle voie initiatique » ?

J’ai relevé quatre principes directeurs qui me semblent tracer un chemin qu’on peut dire spécifiquement jungien, même si on les retrouve dans différentes traditions spirituelles – il n’est en aucun cas question de se les approprier, car Jung offre simplement une reformulation en termes modernes d’une sagesse qu’on retrouve, une fois qu’on peut la reconnaitre, partout. C’est ce qui fait pour moi que son apport est inestimable à notre époque : plutôt que de nous infliger une construction intellectuelle ou dogmatique de plus – un « jungisme » –, il donne à qui étudie[1] sérieusement son œuvre les clés pour apprécier la richesse de tous les systèmes symboliques, toutes les visions spirituelles, sans tomber pour autant dans le piège du syncrétisme, mais en voyant le fil d’or qui les relie.

Le premier de ces principes réclame qu’on aborde tout ce qui se présente à nous avec une attitude intérieure que Jung qualifiait de religieuse. Nous parlerions aujourd’hui plutôt d’une attitude spirituelle car nous confondons religion et confession religieuse, mais le terme de « spiritualité » n’était pas dans le vocabulaire de l’époque de Jung. Cependant la définition qu’il donne de la religion vaut qu’on s’y arrête car il s’agit pour lui d’une attention scrupuleuse aux moindres mouvements de l’âme. Laissons de côté la discussion métaphysique de l’âme, il est question ici simplement de la psyché et de tout ce qui se passe en elle, qu’il s’agisse des rêves, des imaginations et des pensées qui viennent inopinément, des humeurs qui fluctuent sans raison, des émotions qui nous saisissent et des impulsions qui nous prennent, incluant aussi les signes et les synchronicités que nous pouvons observer autour de nous.

La première recommandation de Jung est donc simplement de s’ancrer dans une attention de tous les instants aux moindres fluctuations de nos vies intérieures. On ne parlait pas encore à son époque de pleine conscience (mindfulness) mais il s’avère que le développement d’une telle attention implique de s’enraciner dans le moment présent, ce qui est précisément le but de ces techniques de méditation. Jung n’en fait pas mention, mais plusieurs analystes jungiens contemporains, dont Marion Woodman, insistent dans le même sens sur l’importance de la conscience du corps. Pour Jung, ce n’est pas l’âme qui est dans le corps, mais c’est le corps qui est dans l’âme, sa partie visible. En enracinant notre attention dans le corps, nous retrouvons à chaque fois le plus court chemin vers l’instant présent, à partir d’où nous pouvons observer notre mental et tout ce qui se passe en nous…

Il y a là un point remarquable qui est rarement souligné à propos de Jung : toute son œuvre tourne autour de ce qu’il convient d’appeler, à défaut d’une meilleure expression, le mystère de Dieu. Mais le Dieu de Jung n’est pas une abstraction théologique ; seule lui importe l’expérience du numineux qui est la marque du Divin. Il s’est intéressé à l’image vivante de Dieu dans la psyché, et non aux énoncés philosophiques à ce sujet. Or Edinger, grand spécialiste de la dimension religieuse de l’œuvre de Jung, fait remarquer qu’il y a une différence essentielle entre le Dieu des divers monothéismes et le Divin qu’envisageait l’Antiquité. Pour les anciens, Dieu n’était pas un concept dont on pouvait discuter l’existence et ce qu’il mange au petit-déjeuner, mais une évidence manifeste dans les phénomènes. Ainsi s’agenouillaient-ils devant un arc-en-ciel, une étoile filante ou la beauté d’un être en reconnaissant simplement qu’il y avait là quelque chose d’au-delà du monde qui transparaissait, au travers du phénomène. Et c’est là qu’apparait la profonde originalité spirituelle de Jung dans notre époque, car il a compensé son refus de spéculer sur le mystère ultime en s’attachant à le reconnaitre dans les images vivant dans la psyché. Ce faisant, il a bouclé une grande boucle spirituelle en nous ramenant à l’attitude première de nos ancêtres, qui consistait en porter une attention scrupuleuse aux moindres manifestations de la transcendance dans le monde et dans l’être humain.

Le second principe tient dans une affirmation qui a d’immenses conséquences : « La psyché est images ». La voie jungienne n’est pas intellectuelle ou fondée sur une discipline réclamant un effort pour se surpasser ou se maîtriser de quelque façon ; c’est une voie dite « humide », par contraste avec la sécheresse de l’esprit et de l’intellect, qui coule pour l’essentiel de source avec le flot des images intérieures, et avec les émotions qui leur sont associées, l’énergie psychique que recèlent les images. Il ne s’agit même pas tant de comprendre les images que de se laisser toucher et travailler en profondeur par elles. Ce n’est pas seulement qu’une image vaut mille mots, comme le dit le proverbe. Les concepts de la pensée servent à manipuler le connu, mais les images médiatisent l’inconnu : un symbole, c’est une image vivante dont la signification entière demeure dans l’inconscient et ne peut être approchée directement. Mais on peut la ressentir dans l’émotion qui remue en nous quand on contemple l’image. Et Jung, en quelques mots, nous donne la méthode et la direction du travail des images :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

Le Nord magnétique sur notre boussole, tandis que nous cheminons sur la voie jungienne, est donné par la mesure de notre paix intérieure. Il peut sembler surprenant que Jung indique que l’image est dans l’émotion, et non l’inverse, mais on peut l’observer dans la pratique. Par exemple, il m’est arrivé récemment de me sentir un peu bizarre, incertain et mal à l’aise en sortant d’une rencontre professionnelle; en prenant le temps dans la soirée d’écouter ce qui se passait, une image m’est venue à l’esprit, qui m’a montré mon interlocuteur comme un chat guettant une souris, et soudain l’émotion s’est dissipée avec un sourire. L’inconscient a tout de suite proposé une direction à l’énergie de la situation en me montrant la souris enfilant des gants de boxe.

Le troisième principe consiste à laisser advenir. Quoi qu’il arrive, à l’intérieur comme à l’extérieur, il ne sert à rien de s’y opposer. Au contraire, il s’agit d’aller avec ce qui est là, quoi que ce soit, simplement parce que c’est l’énergie de l’instant présent. Ce n’est pas bon ou mauvais en soi, cela dépend toujours de ce que nous en ferons en conscience. Le chemin s’ouvre en le laissant advenir. Il n’y a pas de problème insoluble, il n’y a que des situations qui évoluent naturellement en suivant la pente de leur énergie. Alors les problèmes ne sont pas résolus mais ils sont dépassés.

« Le "laisser advenir", l’action non agissante, l’abandon de Maître Eckhart, est devenu pour moi la clé permettant d’ouvrir toutes les portes qui mènent à la voie : dans le domaine psychique, il faut pouvoir laisser advenir. C’est pour nous un art véritable auquel quantité de gens ne comprennent rien ; leur conscient ne cesse d’aider, de corriger et de nier, de multiplier les interférences et, dans tous les cas, il ne peut laisser en paix le pur déroulement du processus psychique. La tâche serait assez simple, si la simplicité n’était ce qu’il y a de plus difficile. »

Jung aimait beaucoup taquiner ses visiteurs. Il arrivait qu’il les teste en laissant tomber une allumette enflammée dans un cendrier rempli de brindilles et de papier, qui s’enflammaient alors vivement. Quand son interlocuteur réagissait en tentant d’éteindre le feu, Jung rugissait : « Do not interfere ! ». N’interférez pas. Jung recommandait de ne pas interférer avec la vie des autres, et même avec notre propre vie, de laisser être ce qui est et d’aller avec le flot naturel des choses. On retrouve là très précisément la notion du non-agir (wu-wei) du taoïsme et du bouddhisme chan. Cette attitude réclame un profond lâcher-prise et une confiance, ou mieux une foi, à toute épreuve, car elle amène à vivre notre vie « non en suivant un plan conscient ou un design pré-arrangé mais comme quelqu’un qui suivrait le vol d’un oiseau »[2].

La voie jungienne est un chemin sinueux. Ce n’est pas une voie droite qu’on pourrait tracer au cordeau, mais bien au contraire une voie circulaire, évoluant en spirale autour d’un centre caché. Elle inclut tous les aspects de l’existence, et en particulier l’inéluctabilité des conflits et de la souffrance. Jung propose un modèle énergétique de la psyché, or dès lors qu’on parle d’énergie, il est question de la tension entre des polarités énergétiques opposées. Pour Jung, il est inévitable que nous soyons confrontés à des collisions de devoirs ou de besoins, et que nous soyons déchirés entre des exigences contraires. Un conflit typique est le besoin de se donner du temps pour soi tout en étant dévoué(e) aux autres, ou d’accorder la place qui lui revient à notre vie intérieure au milieu des exigences professionnelles, sociales et familiales. Jung émet sur ce point une recommandation très précise : il s’agit de supporter la tension entre les contraires jusqu’à l’apparition d’un troisième terme, d’un dépassement du conflit.

« En supportant en nous les opposés, nous pouvons nous exposer à vivre notre humanité… Nous devons comprendre que le mal est en nous; nous devons risquer notre vie pour avoir la vie, alors elle se colore, autrement on pourrait aussi bien lire un livre… »

Au fond, il s’agit de l’ancienne voie du milieu que bien des sages ont arpenté avant Jung. La voie du milieu n’est pas rectiligne, elle implique bien souvent d’aller avec le mouvement des contraires. Elle nous permet d’accepter que nous sommes faits de contradictions intimes, de dualités. Elle amène à envisager que toute chose a du "bon" et du "mauvais", et de se rappeler en toute circonstance que si on ne voit qu’un côté des choses, c’est que l’autre nous est caché. La conscience est obligée de s’élargir pour contenir les deux côtés d’un conflit et développer une vision plus large. Dans une lettre à une femme déchirée entre ses obligations familiales et son investissement dans une vie spirituelle active, Jung écrivait :

« L’un et l’autre doivent être. Il n’y a pas à trancher, mais simplement à supporter patiemment les contraires, qui sont en fait caractéristiques de notre nature. Vous êtes vous-même un contraire, furieux en lui-même et contre lui-même, qui finit par fondre ses substances incompatibles, la féminine et la masculine, dans le feu de la souffrance pour construire quelque chose de solide et d’immuable – ce qui est le but de la vie. On est crucifié entre les contraires et on subit un supplice jusqu’à ce que la troisième figure l’emporte. »

Jung ajoute en conclusion de cette lettre quelque chose dont, outre un rappel au premier principe, ressort selon moi la spécificité de la voie jungienne : « Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. […] Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l'au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges. » Un certain idéalisme peut en effet porter à croire que ce cheminement devrait conduire à une libération de la souffrance « par le haut », en échappant enfin dans quelque ciel idéal aux pesanteurs de la vie terrestre. Mais la voie jungienne est une voie d’incarnation, qui endosse la contradiction et le conflit intérieurs comme étant créateurs de la plus haute valeur, la conscience.

Ainsi Jung dit-il à propos de sa propre aventure d’individuation :

« Le voyage du pays des nuages à la réalité a duré longtemps. Dans mon cas, le cheminement du pèlerin a consisté en l’obligation de descendre un millier d’échelles avant que je puisse toucher à la petite motte de terre que je suis. »

Nous pouvons donc dire que la voie jungienne est celle d’une philosophie au sens traditionnel d’un art de vivre et d’un amour de la sagesse, où celle-ci se révèle être ce qui tient les contraires ensemble. Ce n’est pas une voie populaire, une autoroute balisée pour le plus grand nombre, car elle requiert d’apprendre à descendre dans l’obscurité : « On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en rendant l’obscurité consciente. ». Et en particulier, elle requiert d’apprendre à endurer la souffrance, sans glorifier celle-ci mais en l’acceptant :

« L’être humain doit gérer le problème de la souffrance. L’oriental cherche à supprimer la souffrance en s’en débarrassant. L’homme occidental essaie de supprimer la souffrance par la drogue. Mais la souffrance doit être surmontée et la seule façon de la surmonter est de l’endurer. »

Il y aurait beaucoup plus à dire à partir de là pour rendre justice à tous les aspects de cette voie. On ne saurait oublier, par exemple, que le travail intérieur requiert d’être en relation et de se confronter au mystère de l’amour ainsi qu’aux subtilités du transfert – « alpha et omega de la méthode ». Il faudrait parler aussi de l’alchimie, des synchronicités et du Yi-King, etc. Cependant, pour faire ici le tour de mon sujet, il faut surtout souligner que la voie jungienne ne tend pas vers une perfection mais vers la complétude, l’intégration sur terre de la totalité de notre être. Elle endosse ainsi entièrement l’obscurité, le doute et l’errance :

« Dans la quête de la vérité, il n’y a nulle part de certitude absolue. Le doute et l’incertitude sont les inévitables composantes d’une vie complète. Celui-là seul qui est capable de perdre réellement sa vie la gagnera. Une vie "complète"  n’est pas faite d’une complétude théorique, mais de ce que l’on accepte sans réserve la destinée précisément dans laquelle on se voit impliqué, que l’on tente d’y introduire un sens et de créer un cosmos à partir du désordre chaotique où l’on est né. Si l’on vit la vie d’une façon totale, on se retrouve sans cesse dans la situation où l’on pense : "C’est trop, je ne peux plus le supporter". Alors il faut répondre à la question : "Est-ce que je ne peux vraiment plus le supporter ?" ».

C’est enfin une voie solitaire, où on peut avoir beaucoup d’ami(e)s, dont des sages et des poètes depuis longtemps disparus, mais qui s’avèrent tout proches dans l’éternité. C’est une voie strictement individuelle, car « il faut être seul pour découvrir ce qui nous porte » quand plus aucune béquille ne s’offre à nous. Ce ne saurait être une voie collective, dans laquelle on pourrait cheminer en groupe ou en congrégation, avec un drapeau et bientôt une église où on révèrerait Saint Jung. Dès lors où on en fait un quelconque « machin » collectif qui pourrait offrir une panacée universelle bientôt mise en marché, on a perdu l’essentiel de ce qui fait ce chemin. C’est pourquoi j’écarte ici, dans cette présentation de la voie jungienne, tous ces oripeaux extérieurs qui font qu’on parle surtout, concernant le Jung spirituel, de son intérêt passionné pour l’alchimie. Le chemin qu’il a ouvert est une voie alchimique, cela est bien certain, dans le sens de la recherche de la transformation du plomb, lourde obscurité, en or, lumière consciente. Mais il est facile de se perdre dans une spéculation intellectuelle ou ésotérique autour des images alchimiques et, encore une fois, de passer à côté de l’essentiel, c’est-à-dire le sens profond de cette alchimie.

Celle-ci nous ramène à la valeur profonde de l’incarnation, mettant en lumière un dernier point : la voie jungienne est une voie profondément « chrétienne », qui vise d’une certaine façon à libérer le Christ des formes extérieures du christianisme, tout comme les alchimistes s’employaient à libérer l’âme emprisonnée dans la matière. Cela ne veut pas dire qu’elle soit fermée aux autres traditions spirituelles, bien au contraire, mais elle est enracinée dans la continuité de l’histoire de l’Occident spirituel. Il faut se rappeler que l’œuvre de Carl Jung est dans une grande mesure la réponse qu’il a donnée à la crise de foi de son père, le pasteur Paul Jung. Or, tout le travail de Jung tourne finalement autour de la relation que l’individu aux prises avec la vie matérielle peut avoir avec le Sens transcendant qui rachète, ou « sauve », cette vie en lui donnant valeur et sens. La voie jungienne n’est pas une voie ascendante vers cette valeur suprême mais, encore une fois, c’est un chemin d’incarnation du Sens dans l’existence, incluant sa descente parmi nous, la crucifixion entre les contraires et la nécessaire Résurrection. C’est alors jusqu’à notre souffrance qui prend sens en s’avérant ne pas être « notre », mais la souffrance du Soi illimité s’incarnant dans les limites du petit être que nous sommes. Et c’est, dès lors, une voie d’amour, car seul l’amour permet de tenir les contraires ensemble pour découvrir ce qui les transcende, et d’honorer dans un même souffle notre humanité dans ses limites et la grandeur du mystère qui s’y manifeste, s’y révèle...

Mais nous touchons là à l’extrémité de ce qui peut être dit de cette voie jungienne, car s’il est bien certain que l’amour est au centre de celle-ci, nous n’en saurions rien dire de valable. Il suffira ici de simplement rappeler la formule de Paul dans la première lettre aux Corinthiens : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien », et il n’est rien pour éclairer le chemin, alors à quoi bon parler d’une voie ?

En conclusion, je dirais que si, par la grâce d’un joyeux paradoxe, il y a bien une voie jungienne, la pire erreur que nous pourrions commettre à son sujet serait d’ériger Jung en maître spirituel, et de faire de la voie qu’il a ouverte une impasse clôturée par une nouvelle chapelle. Jung lui-même était un médecin et un chercheur passionné, qui a vécu jusqu’au bout l’aventure d’individuation à laquelle il était appelé, mais il s’est gardé – et Marie-Louise Von Franz souligne que là est sa grandeur – de se poser en fondateur d’une nouvelle religion. Au fond, la figure de Jung elle-même n’a que peu d’importance, si ce n’est qu’il a jeté un pont entre notre modernité et la tradition spirituelle de nos ancêtres, lui offrant par là une possibilité de renaissance dans de nouvelles outres. Mais nous devons garder à l’esprit que le Jung auquel nous pensons est une création de notre esprit qui ne saurait saisir la réalité vivante de l’homme qu’il a été. Il y a là donc une autre projection qu’il faut à son tour écarter, au risque sinon que la statue que nous érigerions à l’effigie de Jung ne nous bouche la vue et ne nous cache la voie toujours ouverte. Voie éternelle, dont le Tao-të-king dit qu’elle est celle-là même par laquelle vont les étoiles depuis le commencement des temps :

« L’homme suit la terre.
La terre suit le ciel.
Le ciel suit le Tao.
Le Tao ne suit que lui-même. »[3]



[1] Il ne suffit pas d’étudier intellectuellement. Il faut vivre et expérimenter en profondeur.
[2] Laurens Van Der Post
[3] À ces mots font écho ceux de Nietzsche : « Ne suis fidèlement que toi-même, alors tu me suivras. »

mardi 22 mars 2016

Le contact du serpent

San Giovanni Evangelista - Piero di Cosimo
J’ai entendu récemment un rêve qui m’a donné beaucoup à réfléchir sur la nature de l’inconscient et surtout du travail qu’on peut faire avec lui. C’est un rêve que je crois proprement alchimique, qui s’inscrit selon moi à rebours d’une vision romantique du travail sur soi : la culture de la croissance personnelle nous incite à croire que le travail sur soi ouvre un chemin pavé de roses, dans lequel nous progresserions vers toujours plus de bien-être. Or il ressort à l’inverse que la mesure de la conscience est précisément la souffrance que nous sommes capables d’embrasser, d’accueillir.

Jung, dans une lettre de 1941 à un pasteur, explicite ce point de vue : « Je n’essaie nullement, en tant que psychothérapeute, de délivrer mes patients de la peur. Je les mène jusqu’au fondement de leur peur [...] Si un de mes patients comprend le langage religieux, je lui dis : n’essaie pas de te dérober à cette peur que Dieu t’a donnée, mais essaie de la supporter jusqu’à ses dernières extrémités – sine poena nulla gratia[1] ! […] Je sais en outre que mon patient n’a pas inventé sa peur, qu’elle est suspendue au-dessus de lui. Par qui ou par quoi ? Le religieux appelle cet absconditus Dieu ; l’intellect scientifique le nomme inconscient. »

Le rêveur est un homme dans la quarantaine avancée, aux prises avec plusieurs addictions et qui travaille depuis longtemps ses rêves. Nous échangeons de temps à autres car nous partageons un même intérêt pour l’approche spirituelle du rêve et la spiritualité en général. Il a voulu avoir mon avis sur celui-ci qui, me dit-il en introduction, l’a effrayé et laissé avec une angoisse diffuse mais profonde qui a duré plusieurs jours :

Je suis dans un grand carré de sable, comme une arène. Au centre de celle-ci, il y a une petite caisse cubique en bois. J’accomplis une sorte de rituel en tournant trois fois autour de celle-ci dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. La troisième fois, je ferme les yeux et je continue à avancer mais j’effleure quelque chose dans le sable ; j’ouvre les yeux et je vois que c’est un petit serpent vert couvert de sable et lové sur lui-même, qui semble dormir. J’ai très peur mais il ne bouge pas. Cependant, quand je vais pour sortir de l’arène, un homme grand et fort me dit avec un air ennuyé : « toucher ce serpent, pour la plupart des gens, c’est la mort. Il y a quelques personnes à qui cela ne fait rien, et d’autres, encore plus rares, qui en sont guéris. »

En entendant son rêve, j’ai ressenti un inconfort proche du malaise. J’ai questionné le rêveur : quelque chose de particulier dans sa vie dans les jours qui ont précédé le rêve ? Non, rien de spécial sauf peut-être une anxiété plus violente qu’à l’accoutumée avec le sentiment de s’engluer, selon ses propres termes, dans ses comportements addictifs : s’en sortirait-il un jour ? Il avoue un certain découragement : après toutes ces années de travail sur lui-même, il a le sentiment d’avoir échoué à se libérer de l’addiction et il nourrit des pensées morbides – à force de s’autodétruire, il allait bien finir par se tuer, me dit-il avec une ironie douloureuse. « Quel est le sens de tout cela ? À quoi bon ? » sont les questions qui le taraudaient au moment du rêve.

Il est ressorti de la discussion qui a suivi que l’arène pourrait bien représenter le contexte professionnel et plus largement la vie dans la société, lieu d’un combat quotidien pour cet introverti intuitif. Le rêveur plaisantait lui-même souvent, me dit-il quand il devait relever un défi professionnel en faisant le salut des gladiateurs à sa compagne : « ave César, ceux qui vont mourir te saluent ! »

Le serpent est un symbole qui l’a bien sûr beaucoup intéressé, qu’il comprenait ici négativement comme étant assimilable au poison, mais sur lequel il voulait mon avis. Bien sûr, les amplifications renvoyant le serpent au mal et aussi à l’énergie de la kundalini méritent d’être examinées. Mais j’ai proposé de le regarder ici comme une image du Mercure alchimique, l’agent de la transformation par excellence, mais toujours ambigüe, double : à la fois mortel et vivifiant. C’est l’inconscient dans son aspect à la fois corrosif et créatif. Le fait que le serpent soit vert en souligne la fécondité mais son contact est mortel pour la plupart. Nous sommes tombés d’accord sur le fait que le serpent a sans doute à voir avec ses addictions, ou plutôt sur ce qu’il a touché au travers d’elles, et qu’il y a là quelque chose de numineux, de sacré – et ce sacré est à la fois le noyau fascinant mais aussi redoutable de la dépendance.

Cela nous a amené à parler du mouvement des Alcooliques Anonymes dont un des fondateurs est allé travailler avec Carl Jung mais a rechuté après un an d’abstinence. Jung lui avait alors dit qu’il ne pouvait rien pour l’aider et que l’unique chose qui pourrait le sauver serait de « vivre une expérience spirituelle ou religieuse seule capable de le remotiver. ». Il lui a aussi suggéré de partager son expérience avec d’autres alcooliques pour sortir de l’isolement. En effet, l’alcool et toutes les autres addictions nous coupent du commun de l’humanité par la honte qu’elles nous infligent, et la rencontre dans la vulnérabilité partagée permet de réintégrer une communauté. Mais seule l’expérience d’une dimension sacrée de l’existence guérit de la soif, quelle que soit sa forme. Jung soulignait que, par exemple, le problème de l’alcoolisme se résume dans la formule « spiritus contra spiritum » - l’esprit contre le spiritueux.

Le travail avec l’inconscient n’apporte pas, ou rarement, de solution aux dépendances sévères, Jung avait l’honnêteté de le reconnaitre. Son ami Wolfgang Pauli a eu des démêlés sérieux avec l’alcool auxquels la cure analytique n’a rien changé. Mais on gagne à approcher ces nœuds avec conscience du numineux qu’il peut y avoir là. Il ressort des études anthropologiques sur l’usage des substances altérant la conscience que les cultures traditionnelles ne connaissent pas l’addiction. Les substances sont toujours consommées dans un cadre sacré, qui offre un contenant au « serpent ».  Or en Occident, nous avons complètement oublié ce contexte sacré qui se retrouve dans l’inconscient, et dès lors l’aspect redoutable de l’archétype n’est pas contenu. 

J’ai demandé au rêveur de faire un petit exercice d’imagination active pour aller voir ce qu’il pourrait y avoir dans la caisse au centre de l’arène. Habitué à ce genre de pratique, cela ne lui a posé aucune difficulté et il m’a dit : « une étoile. ». Rien de particulier à dire sur cette étoile, simplement une étoile qui brillait dans le noir. Il était bien avec cette étoile. C’était son étoile. On a tous notre étoile, c’est un symbole de notre destinée en tant qu’individu unique, et aussi une image de notre double lumineux. Cette étoile est dans le rêve dans une petite boite cubique en bois d’une cinquantaine de centimètres de hauteur autour de laquelle le rêveur tourne trois fois dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Il se pourrait, convenons-nous, que la caisse représente le corps ou du moins la dimension matérielle de l’existence, qui lui occulte l’étoile. Et ce serait donc dans la nature même de la vie incarnée qu’il ne puisse voir l’étoile de sa destinée qu’à sa mort, quand la boite sera enfin ouverte.

Voilà l’interprétation que j’ai proposée à partir de ces éléments :

Le rêve parle de la destinée du rêveur et lui donne une bonne explication pour son angoisse. Il lui montre que sa vie dans le monde professionnel et la société, qui lui semble affreusement dépourvue de sens, est du point de vue de l’inconscient le théâtre d’une circumambulation[2] rituelle. Le sens antihoraire signale un mouvement d’involution, c’est-à-dire de retour vers la source, le centre, et non d’évolution, de croissance, ou encore d’introversion plutôt que d’extraversion. On est dans le cadre d’un mandala carré, le monde, et le rêveur décrit un cercle autour d’un cube – le contexte de la réalisation du Soi est clairement évoqué. Il y a donc un sens secret, inconscient, à sa vie dans le monde et c’est bien la volonté du Soi qu’il en soit ainsi. Sa destinée, son étoile lui est cachée mais on peut penser aussi qu’elle est ainsi protégée par sa structure matérielle, et il tourne autour de son propre soleil…

Le fait qu’au troisième tour il ferme les yeux indique un retournement volontaire du regard vers l’intérieur au lieu de regarder l’extérieur. Cela correspond sans doute à son travail sur lui-même et sa recherche spirituelle qui s’est intensifiée dans les dernières années, ainsi qu’à la confiance aveugle qu’il fait à l’inconscient dans sa démarche, où il a lâché toutes les mains pour se fier seulement à sa lumière intérieure. Cette expression « confiance aveugle » l’a fait sursauter mais nous sommes convenus après discussion qu’il y  avait là peut-être un enseignement précieux sur l’équilibre à trouver entre la confiance et la vigilance. Nous sommes peut-être parfois trop naïfs vis-à-vis de l’inconscient et nous devons nous rappeler qu’il est nature, et que dans la nature, quand elle n’est pas aseptisée, il y a des dangers qu’il vaut mieux approcher les yeux ouverts.

Mais, dans son inconscience d’où il mettait les pieds, il a donc touché au serpent, c’est-à-dire au numen à la fois fascinant et redoutable, le poison illuminant. Se retrouvent là-dedans à la fois sa quête spirituelle, son désir d’un ailleurs « anywhere out of this world » (n’importe où hors de ce monde), et ses démons favoris, l’alcool et la marijuana, qui concrétisent un désir intense de dévotion et de liberté. Et le Grand Homme, l’homme intérieur ou encore le Soi, lui énonce l’oracle : « pour la plupart des gens, c’est la mort. Il y a quelques personnes à qui cela ne fait rien, et d’autres, encore plus rares, qui en sont guéris. »

Son angoisse est parfaitement justifiée : il y a quelque chose de fatal dans le chemin sur lequel il s’est engagé. Mais il y a une toute petite chance qu’en s’empoisonnant ainsi, il ait commis une felix culpa, une faute heureuse qui le conduise à la guérison de l’âme, c’est-à-dire à « gai rire ». Mais l’angoisse fait partie du chemin, est inévitable et traduit la progression du poison tout à la fois mortel et vivifiant. Mieux, le processus alchimique implique une mort et la voie spirituelle, par bien des aspects, se résume à « mourir avant de mourir ». Il se pourrait que la clé qui rende le contact du serpent vivifiante et guérissante plutôt que mortelle soit justement l’entière acceptation de cette angoisse et de cette mort comme faisant partie de la destinée.

En conclusion, je suis allé chercher dans mes notes cette citation de Jung :

« L’angoisse d’un être lui montre toujours la tâche à accomplir. Si vous l’esquivez, vous avez perdu une partie de vous-même, et une partie problématique à l’extrême, de surcroit, par laquelle le Créateur de toutes choses veut faire une expérience, à Son insondable manière. Ses voies ont de quoi provoquer de l’angoisse. Surtout tant que vous n’êtes pas en mesure de voir plus profond que la surface. »

Mon malaise s’était dissipé à la fin de la discussion, comme s’il m’avait guidé au long de l’interprétation et avait fini son travail. Mais il en est resté comme une écume pendant plusieurs jours, une vague anxiété qui m’a amené à examiner à mon tour où pourrait être le serpent dans ma vie. Il y a des rêves, comme cela, qui vous mettent au contact de quelque chose d’indéfinissable, mais qui ne vous laisse pas indemne.


[1] Sans peine, nulle grâce.,
[2] J’ai écrit un article sur le sens symbolique de la circumambulation : http://voiedureve.blogspot.ca/2015/08/circumambulation.html