dimanche 25 juin 2017

Libre de la peur


Récemment, je suis tombé amoureux. Encore une fois. Vous savez comment ça se passe. Il suffit d’un instant, d’un échange de regard qui ouvre l’espace d’une rencontre. Non, je ne veux pas vous parler de ma vie sentimentale. J’ai rencontré un autre enseignant spirituel. Encore un. Je rigole quand je pense à ceux de mes amis qui s’accrochent à un maître, à une vérité, comme s’ils se cramponnaient à une bouée au milieu de l’océan, alors qu’il y en a tant, que la vérité a tant de visages, de voix. Il y en a pour tous les goûts, toutes les sensibilités, toutes les couleurs d’âme. Il s’agit de lâcher un jour la bouée pour goûter au bonheur de nager, n’est-ce pas ?

Cet enseignant se nomme Yvan Amar. Il est décédé depuis 1999 mais il n’empêche qu’on peut, comme avec tous les maîtres authentiques, en parler au présent car il exprime quelque chose qui demeure. Né en France, il a été proche de Chandra Swâmi et de Jean Klein avant de développer son propre enseignement à la confluence de trois héritages culturels : l’hindouisme, le judaïsme et le christianisme. Le point tournant de sa recherche a été le moment où il a compris que l’éveil qu’il cherchait ne se trouvait pas dans une transcendance de la vie et du monde mais dans une relation consciente à tout ce qui est. En cela, il est très proche de Richard Moss qui insiste sur l’équivalence fondamentale entre la relation à soi-même, la relation à autrui et la relation au mystère d’être. Yvan et Richard, qui étaient amis, se rejoignent dans l’énoncé de l’évidence du fait que la véritable non-dualité est dans la relation, et non dans une transcendance spirituelle qui dévalue la vie dite ordinaire.

J’avais déjà lu plusieurs textes remarquables d’Yvan Amar, dont son commentaire éclairant des Dix Commandements, mais notre rencontre récente s’est faite par l’entremise d’un petit livre d’entretiens où il expose son approche en détail : L’Effort et la Grâce. J’y ai trouvé la description peut-être la plus précise et la plus claire que je connaisse du processus de l’éveil, que je vous livre in extenso car elle dissipe nombre de malentendus :

« Quand un être vit un véritable éveil, il le vit de façon absolue : il n’y a pas de demi-mesure dans ce domaine. Pendant une période plus ou moins longue, cette qualité d’éveil a pour propriété d’abolir toute obstruction. Ensuite, il faut un certain temps pour que l’éveil soit entièrement intégré aux niveaux du mental (pensées), du cœur (émotions) et du corps (sensations). Au cours du processus de l’éveil, tout ce qui psychologique, affectif, instinctif est totalement purifié, transfiguré. Ensuite, c’est comme si la mer se retirait. Commence alors un long processus d’intégration au différents niveaux de la conscience, sur un chemin qui va du plus subtil au plus dense.

Si le niveau le plus subtil apparaît comme le plus insaisissable, c’est cependant le plus accessible à la transformation; celle-ci commence au niveau mental. L’éveil extirpe le doute, premier poison du mental. Au fur et à mesure que l’éveil s’intègre au niveau psychologique, le doute disparaît, sans être pour autant remplacer par son contraire – la conviction, la certitude – car la qualité fondamentale de l’éveil est de ne pas connaître le contraire. Il ne connaît que l’évidence, qui engendre la vision non-duelle de sagesse, de non-séparation. Ce qui signe cette intégration de l’éveil au niveau psychologique, c’est la disparition de l’image de soi : celui qui a intégré l’éveil au niveau psychique, symbolique, ne défend plus aucune image de lui-même; le doute a quitté le mental, l’instructeur vit dans l’évidence. C’est le niveau d’intégration de l’éveil le plus fréquent chez un instructeur spirituel.

Le doute extirpé, l’éveil pénètre le second niveau de la conscience, celui du cœur et des émotions. De la même façon, celles-ci ne vont pas être abolies mais s’accomplir en sentiments. En s’intégrant de plus en plus profondément dans la zone émotionnelle, l’éveil éradique la colère. Il ne la remplace pas par le calme mais par la compassion. Seul celui qui a intégré cette dimension peut « souffrir avec », et se mettre au niveau de chacun des individus auxquels il s’adresse. Il n’est pas au service d’un éveil mais de cette Réalité qui est au cœur de la personne qui vient le voir. Il est véritablement un serviteur du Réel, donnant exactement ce dont l’autre a besoin. Là s’affirme la différence entre séducteur et conducteur. Celui qui dépend encore de l’image de lui-même – n’ayant pas intégré l’éveil au niveau mental et affectif – est incapable de compassion réelle. Il peut avoir des intuitions justes, des inspirations, mais s’il n’a pas intégré l’éveil, il n’est pas complètement structuré. Dans une filiation traditionnelle, un maître ne demande pas à un de ses élèves dont ce serait la vocation d’enseigner s’il n’a pas intégré cette qualité de conscience. Là réside la grande valeur de la transmission.

 Le degré le plus profond de cette conscience se situe enfin au niveau physique. Lorsque la conscience d’éveil intègre la modalité physique de la conscience, elle rencontre la peur, le troisième poison, celui qui est inscrit dans le corps. Il s’agit de la dernière grande transformation. Vivre l’éveil donne la conscience de la Réalité mais ne libère pas de la peur. De la même façon qu’au niveau mental il y a eu la disparition du doute et au niveau affectif celle de la colère – disparitions sanctionnées par l’effacement du sentiment de solitude et de séparation –, l’intégration sur le plan physique va faire disparaitre la peur – disparition sanctionnée par la mort de l’identification au corps. C’est la mort de la peur de la mort ! Il s’agit de l’ultime intégration de l’éveil. La peur est alors convertie en joie et connaissance. Chez ceux, fort rares, qui intègrent ce niveau, se produisent des transformations énergétiques qui présentent des capacités de guérison. Lorsque l’image de soi est éliminée par l’extirpation du doute et que le sentiment de solitude l’est au niveau émotionnel par l’abolition de la colère, les modalités de la peur psychologique et affective disparaissent. Seule subsiste la peur archaïque tant qu’elle n’a pas été extirpée au niveau physique. Être libéré du doute puis de la colère sont des étapes fondamentales dans l’évolution d’un homme, mais il n’y a de plénitude que par la complète disparition de la peur instinctive et sa conversion en connaissance, ou plutôt en inconnaissance joyeuse. »

Tout est là, ou du moins l’essentiel de ce qu’il faut savoir quand on cherche ce serpent de mer qu’est devenu l’éveil dans le landernau spirituel. Yvan Amar nous dit en substance que l’important, ce n’est pas l’éveil mais son intégration. Ici, il met en évidence l’articulation entre le phénomène que l’on peut dire abrupt de l’ouverture de conscience, et l’évolution progressive que réclame son intégration. On sait assez bien comment provoquer le satori, mais encore faut-il en revenir car la rupture des digues et l’effondrement de la structure mentale limitative provoquent très généralement ce qu’on peut sans ambages qualifier d’une ivresse spirituelle. Dans le contexte des écoles traditionnelles, le rôle du maître est justement bien souvent de tempérer cette ébriété de l’état d’éveil, au risque sinon que le nouvel « éveillé » aille courir tout nu dans les rues en prêchant la bonne parole à qui ne veut vraiment pas l’entendre. Cela prend beaucoup de rigueur et de travail pour revenir à la sobriété sans perdre la lumière, c’est-à-dire accéder à ce que les soufis appellent la « sobre ivresse ».

Yvan explique clairement quels sont les trois poisons : le doute, la colère et la peur… et comment le processus les transmute, non en leur contraire mais en les résorbant dans un autre niveau de conscience. Ainsi, il ne s’agit pas de remplacer le doute par une certitude ou une croyance, qui ne sont que la couverture du doute, mais de dépasser cette dualité par la reconnaissance de l’évidence. De même, le mouvement qui se manifeste en colère ne disparaît pas mais il est soudain entendu comment celle-ci exprime une souffrance qui nous relie aux autres et appelle notre compassion, notre « souffrir avec ». Quant à la peur, Yvan cite ailleurs Ronald Laing qui disait : « moi qui ne suis pas libre de la peur, je suis libre de la peur d’avoir peur. » Être libre de la peur, ce n’est pas ne plus jamais ressentir de peur, mais c’est comprendre que si la peur est à vivre, elle ne nous concerne pas vraiment. Ainsi, il est inévitable que le corps ait peur de la mort mais nous ne sommes pas le corps, et nous pouvons donc ressentir la peur dans nous y identifier, sans qu’elle nous limite. La conscience est alors libre.

En exposant avec précision les étapes et le degrés de cette intégration, Yvan nous donne le moyen de reconnaître la valeur d’un enseignement spirituel et de qualifier les enseignants qui le dispense. La question n’est pas de savoir si ces derniers marchent sur l’eau dans leur baignoire mais où ils en sont avec leur image d’eux-mêmes. Acceptent-ils qu’on l’égratigne un peu ? Sont-ils capables de rire d’eux-mêmes et de leur prétention à refléter le Réel ? Et que nous refilent-ils comme camelote ? S’il s’agit de certitudes à propos de la vérité qu’ils détiennent et de promesses quant à la solution de tous nos maux quand nous aurons absorbé leur divine sagesse, il est certain que c’est un enseignement frelaté. S’ils entretiennent la division entre les rares éveillés dont ils sont et la masse des crétins que nous sommes et qui n’ont pas encore compris combien leur lumière méritait d’être portée sur un piédestal, ce sont des escrocs. S’il éprouvent encore le besoin de dénoncer l’erreur chez les autres, c’est qu’ils n’ont pas intégré leur éveil au niveau du cœur. Et la question à leur poser est pour savoir où ils en sont dans leur intégration est : de quoi ont-ils peur ?

Dans le texte que je cite plus haut, ce sont sans doute les deux derniers mots qui sont les plus importants pour éclairer ce dont nous parlons. Yvan dit que la peur est finalement convertie en « inconnaissance joyeuse ». Il sous-entend là quelque chose d’énorme, qui tient dans le fait que derrière toute tentative de savoir, il y a la peur. C’est ce que nous appelons généralement tout à fait improprement du beau nom de « connaissance ». Or celle-ci implique étymologiquement de « (re)naître avec » chaque nouvelle connaissance, c’est-à-dire de repartir à neuf, d’être transformé par la connaissance. Tandis que dans le savoir, il y a l’appropriation qui va avec « avoir » et on est dans la logique de l’accumulation, ou de ce qu’Yvan appelle la « prospérité spirituelle » : on s’assoit sur un tas d’écritures sacrées, de citations illuminantes et de paroles définitives, et on attend qu’elles nous ouvrent l’esprit. Mais quand cela advient, tout s’envole et il reste l’adage socratique : « je sais que je ne sais pas ». La connaissance du mystère d’être tient toute entière dans le fait de reconnaitre que le mystère est vraiment mystérieux et que nous ne saurons rien de son fin mot, ce qui est tout à fait heureux.

Plus loin, Yvan laisse entendre que tant que l’éveil est un but, il ne saurait y avoir d’éveil conscient car la recherche même de l’éveil entretient la dualité dont l’éveil est censé nous sortir. « Lorsqu’on souhaite vivre cette expérience, l’erreur est d’attendre quelque chose de bien, de beau, et de vouloir à tout prix l’accueillir à bras ouverts. Le grand secret, c’est en fait de lui tourner le dos ! ». Tant que l’on cherche ainsi l’éveil, on coure après un rêve d’éveil : ce sera donc merveilleux quand je serai délivré de moi-même, de mes mécaniques affectives et psychologiques, de mes conditionnements. La non-dualité que nous recherchons est une abstraction qui nous éloigne de la réalité de la vie. Mais la clé que nous livre ici Yvan, c’est qu’au contraire, c’est lorsque nous accepterons pleinement d’être consciemment l’être que nous sommes avec ses mécaniques et ses conditionnements que quelque chose d’entièrement différent de tout ce que nous avons connu jusque-là s’ouvrira. Nous cesserons d’être divisés à l’intérieur de nous-mêmes et notre conscience pourra se réorganiser à un autre niveau…

Il souligne qu’à l’inverse d’être un but, l’éveil est un point de départ. « On croit à tort que l’évolution humaine s’achève dès lors qu’advient l’éveil. En réalité, elle ne fait que commencer. » En effet, il devient clair dès lors que le processus d’éveil n’a pas de fin, et que plutôt que d’être arrivé au club très fermé des « éveillés », on entre dans le flux de la vie qui est un processus continu d’éveil. On accompagne beaucoup plus consciemment ce processus de création de conscience qui a toujours été là, dont on devient d’une certaine façon le jardinier attentif. On découvre, pour reprendre une expression zen, qu’on a cherché le bœuf sur lequel on était assis. Car, nous dit Yvan :

« En réalité, le processus d’éveil est présent en permanence mais, peu soucieux de découvrir notre véritable nature, nous sommes trop peu réceptifs pour qu’il agisse en nous. »

Voilà encore une clé de première importance : il s’agit moins de faire des efforts pour parvenir à quelque chose que d’être réceptif, et de laisser le processus naturel agir en nous. Et dès lors, il apparaît que vivre, c’est s’éveiller sans trêve. À chaque fois que l’on comprend un rêve par exemple, on vit un petit satori avec un moment de « haha! » : quelque chose d’inconscient vient de devenir conscient et notre conscience s’élargit. De la même façon que bien souvent, les gens qui disent ne pas se souvenir de leurs rêves ne font pas attention aux toutes petites images qui leur viennent le matin parce qu’elles voudraient n’avoir que de grands rêves, nous courons derrière le grand Éveil en prêtant rarement attention aux petits éveils quotidiens. Le maître zen Deshimaru se moquait des occidentaux en quête d’éveil en disant : « ils veulent tous l’illumination style palais de Versailles mais ils ne savent pas qu’il existe toutes sortes de satori, des petits, des gros, des moyens… la vie est une succession de satori plus ou moins forts. » 

Mais là encore, Yvan pointe l’essentiel : un, deux, mille éveils… c’est bien beau. Mais qu’en fait-on ? Comment contribuons-nous avec notre éveil à la beauté du monde ?

lundi 5 juin 2017

Loges de rêves


Après une dizaine d’années d’expérimentations avec différentes configurations de cercles de rêves[1], je suis parvenu récemment à une forme que je considère comme essentiellement aboutie. Elle est à la fois la plus respectueuse du rêve que je puisse imaginer à ce point et la plus inclusive de tou(te)s les participant(e)s, et elle permet un équilibre entre les aspects chamaniques, méditatifs et psychologiques du travail dans une dimension ritualisée qui restaure le caractère sacré du travail.

Je dis « je suis parvenu… » mais je devrais dire « nous » car cette forme a émergé au sein du petit cercle de rêveuses et de rêveurs avec lesquels je chemine depuis un bout de temps. Pour la petite histoire, j’ai dû fermer mon cercle public il y a bientôt deux ans pour cause d’incompatibilité avec ma vie professionnelle d’alors. Cependant, un petit groupe fait des piliers du cercle a continué à se réunir spontanément, tout d’abord simplement autour d’un bon repas au cours duquel nous ne pouvions bien sûr éviter de parler de rêves. Notre situation s’est alors imagée dans un rêve qui m’est advenu :

Je suis avec plusieurs personnes du cercle de rêve dans un autobus. Nous descendons par la porte arrière. Nous nous dirigeons vers la porte avant pour remonter dans l’autobus mais cette porte se ferme devant nous et l’autobus repart.

Nous étions descendus du véhicule collectif et il ne nous restait plus qu’à marcher à pied, ce que nous avons fait. Nous avons refait tout le parcours de la genèse de mes cercles de rêves en recommençant, comme il y a 10 ans, par un groupe d’ami(e)s se réunissant dans un esprit convivial autour de leurs rêves. Après quelques temps, l’exigence de réintégrer la méditation et de donner une forme rituelle au travail s’est faite sentir. Nous avons commencé à constater que l’âme du groupe se manifestait au travers de rêves qui advenaient à certain(e)s d’entre nous et qui concernait l’ensemble du cercle. Il était fréquemment question d’exploration et de voyage spatial. Et puis nous avons constaté que nous avions atteint une limite et le cercle est entré en travail créateur.

Comme par hasard, mais ce fait est selon moi hautement significatif, ce sont les jeunes femmes du cercle qui ont porté le changement en mettant en question la nature intellectuelle et analytique de nos discussions autour des rêves. Elles ont attiré notre attention sur le fait que les rêves n’étaient pas entièrement respectés par une approche que l’on peut qualifier de masculine, au sens symbolique de l’accent mis sur l’intellect (logos) au détriment de la sensibilité et de l’intuition, et finalement du travail du rêve, quand il ne s’agit pas tant de torturer le rêve pour lui arracher un sens que de se laisser travailler par les images. Comme par hasard, ces interrogations rencontraient mes propres préoccupations du moment portant d’une part sur l’émergence contemporaine du Féminin sacré, et d’autre part sur la mise en question de l’approche jungienne orthodoxe des rêves par James Hillman, que je résumerais par la nécessité de laisser parler les rêves plutôt que de parler sur les rêves.

Je salue le courage, pour moi exemplaire, des porteuse de la voix du Féminin sacré dans le cercle qui ont contesté non seulement mon autorité souriante mais surtout le consensus installé pour soulever des questions qui ont dérangé et ouvrir des perspectives inattendues. Je dis « exemplaire » car elles ont su éviter l’ornière de l’opposition systématique dans lequel s’enferre parfois la lutte pour la reconnaissance de la liberté et de la dignité du Féminin, pour simplement se tenir debout et faire entendre sa voix claire. Apposer plutôt qu’opposer. Et bien sûr, le pas évolutif est venu de là où on ne l’attendait pas. Un jour, l’une de nos pionnières est arrivée avec un livre qui l’avait bouleversée car il répondait directement à ses interrogations. Il s’agit de l’ouvrage de Connie Cockrell-Kaplan :

Les femmes et la pratique spirituelle du rêve.

L’auteure y présente le travail qui se fait dans les cercles de rêves réunissant des femmes dans le Sud-Ouest américain. Leur approche s’inscrit dans la tradition des Premières Nations, dans laquelle l’écoute des rêves est sous l’égide de la Lune. Le titre définit clairement la visée du travail : le rêve y est envisagé comme une pratique spirituelle, ce qui n’exclue pas son approche psychologique mais évite sa réduction à celle-ci, qui en fait une affaire de spécialistes. Le fait que le rêve y soit présenté comme intéressant surtout les femmes ne m’a pas dérangé car cela correspond à une réalité observable : dans tous les cercles et les ateliers de travail des rêves, et plus largement de développement personnel à de rares exceptions, on rencontre une majorité de femmes. C’est qu’en effet, ce travail a une dimension essentiellement féminine faisant appel à l’intuition et à la sensibilité.

 
Mais si, dans les Premières Nations régnait et règne encore une vision genrée qui établit une équation simple entre le principe féminin et les femmes, nous sommes en Occident désormais à une place où, après Jung et les développements[2] des 50 dernières années, nous pouvons  envisager clairement qu’il y a du féminin (anima) chez les hommes, et tout autant qu’il y a du masculin (animus) chez les femmes. Mieux, nous comprenons que l’une et l’autre, le féminin de l’homme et le masculin de la femme, réclament d’être rendus conscients. En fait, ce n’est pas seulement que nous pouvons l’envisager et le comprendre mais nous le devons car notre monde est dans un tel excès de masculinité psychologique qu’il faut que nous pesions toutes et tous, femmes et hommes, pour redonner sa place au féminin et restaurer l’équilibre sacré entre les deux polarités créatrices de l’énergie de vie. Il en va sans doute de notre avenir écologique et spirituel, et cela nous permet d’envisager, comme l’avait semble-t-il entrevu Jung dans ses prophéties, vers l’avènement d’un être humain total, réunissant en lui dans une égale dignité le masculin et le féminin.

Osho a fort bien posé les choses, je ne saurais le dire mieux :

« À chaque fois que les femmes se rassemblent en cercle les unes avec les autres, le monde guérit un peu plus. Dans le cercle, elles sont toutes égales. Il n'y a aucune autre femme derrière, ni au-dessus, ni en dessous. Le cercle est sacré parce qu'il est conçu pour créer l'Unité, et laisser émerger les mémoires sacrées en elles. »

Le cercle est selon moi la forme émergente d’organisation collective pour notre époque, qui répond au mieux à notre besoin de sortir de la hiérarchisation pyramidale qui a caractérisé l’ère du patriarcat ainsi que l’accaparement du pouvoir et des richesses par une minorité. La tradition a toujours associé le cercle au féminin, par exemple dans les mandalas circulaires qui sont considérés comme inclusifs et manifestant la capacité à se relier, en contraste avec les mandalas carrés dit masculins qui mettent l’accent sur la structuration. Matthew Fox, dans a spirituality named compassion, souligne comment l’Occident s’est construit sur la métaphore de l’Échelle de Jacob qui suppose que certains soient plus près de Dieu que d’autres, mais aussi qu’il existe depuis les temps bibliques une alternative symbolisée par le cercle de Sarah, l’épouse d’Abraham, qui réunissait les femmes.

Les cultures premières, comme celle des Amérindiens, n’ont jamais perdu la connexion essentielle avec la nature que permet la forme du cercle. Quand on s’élève dans les hauteurs de l’esprit et d’une prétendue supériorité, on s’éloigne de la terre, de la nature, et de toutes celles et tous ceux qui restent en bas : les animaux, les plantes… mais aussi les femmes, les enfants, les personnes âgées, malades et faibles, et comme le dit si bien Pëma Chodron, « mon frère alcoolique et ma sœur schizophrène ». À l’inverse, le cercle permet d’inclure tout le monde de telle façon qu’il n’y a personne au-dessus, en-dessous ou en arrière. Si quelqu’un vient au centre, c’est momentané. Nous sommes tous égaux, et le cercle permet une participation de chacun(e) au vu de tou(te)s les autres. Il y a toutes sortes de cercles, comme par exemple les cercles de parole (conciles), les cercles de réconciliation, les cercles de pardon et les cercles de rêves. L’Internet est un grand cercle qui réunit le monde entier, mais nous avons besoin de multiplier les cercles autour de tous les sujets qui nous tiennent à cœur et réclament une approche participative. Nous pouvons rêver d’un jour où nos démocraties elles-mêmes deviendront circulaires !

C’est jusque dans la méthode de travail avec les rêves et avec l’inconscient que l’approche circulaire s’impose.  Jung disait que lorsque nous avons un rêve, si nous tournons suffisamment longtemps autour, il finira par s’éclaircir. Les méthodes qui prétendent mettre le rêve dans une petite boîte rationnelle sont suspectes de jouer les lits de Procuste : elles vont souvent étirer le rêve pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit mais qui soutient la théorie, ou le raboter pour en écarter les aspects qui sortent de la boîte. Le but du travail est plutôt de permettre au rêve de parler et de dire sa vérité fondamentale, qui en termes jungiens est la vérité du Soi. C’est une vérité circulaire, c’est-à-dire qu’elle ressort de la rencontre de plusieurs points de vue dont aucun ne peut prétendre à la prééminence. Et c’est jusqu’au chemin de la réalisation de Soi qui est nécessairement circulaire, ou spiralé, ainsi qu’en témoignait Jung :

« Je commençais à comprendre que le but du développement psychique est le Soi. Il n’y a pas d’évolution linéaire vers celui-ci, mais seulement une approche circulaire, circumambulatoire. Un développement univoque existe tout au plus au début ; après, tout n’est qu’indication vers le centre. Savoir cela me donna de la solidité, et progressivement, la paix intérieure se rétablit.»

Comme le dit Osho, à chaque fois que des femmes se réunissent en cercle, le monde guérit un peu. Et quand des hommes se joignent à elles, il guérit encore un peu plus. Les hommes peuvent se réunir en cercles aussi et une des questions dont ils peuvent alors débattre, c’est comment accompagner en tant qu’hommes l’émergence du Féminin sacré. Un premier point dans ce sens est certainement, que nous soyons femme ou homme, de reconnaitre et d’honorer le caractère sacré du cercle. Ainsi, les cercles de rêves sont-ils des assemblées autour du mystère sacré du rêve, dans lequel ce dernier peut se déployer. C’est ce mystère guérissant qui est au centre du cercle et nous réunit.

C’est en s’appuyant sur ces prémisses que je propose donc désormais des cercles de rêves, ou plus précisément des Loges de rêves, comme j’appelle désormais la forme particulière à laquelle a abouti ma recherche. Le nom lui-même me vient de Paule Lebrun, qui m’invitait à donner des cercles de rêves dans son école Ho Rites de Passage[3] et m’a suggéré cette dénomination qui a la vertu d’évoquer le contexte chamanique du travail. Outre les expérimentations avec mon petit groupe d’ami(e)s, j’ai animé au cours de la dernière année des Loges de rêves dans des ateliers de Ho Rites de Passage au Québec, et dans une série d’ateliers en France et en Belgique.

J’ai vérifié alors qu’il s’agit d’une forme très inclusive et accessible du travail permettant à des gens de tous horizons, sans aucune formation à l’interprétation des rêves ou à la psychologie, de bénéficier du travail avec les rêves. Elle a l’avantage d’éviter le piège de la discussion intellectuelle du rêve, des interprétations théoriques, des polémiques  et des discours sur le rêve, en offrant un cadre dans lequel la sensibilité et l’intuition de chacun(e) peut s’exprimer, et finalement dans lequel nous pouvons entendre le rêve parler. Elle a pour moi en outre la vertu de réunir en un seul tenant tout ce que j’ai appris dans ma formation de psychologie sacrée avec Ho Rites de Passage et mes études et recherches en matière de rêves, de symbolique, de travail avec l’inconscient. C’est, près de 10 ans après avoir reçu mon diplôme des mains de Paule Lebrun, certainement la meilleure synthèse que je puisse proposer à ce jour de tout ce que j’ai appris dans sa merveilleuse école et au cours de mon exploration des profondeurs du rêve.

Le principe en est très simple.

Il faut commencer par préciser que le travail proposé dans la Loge de Rêves n’est pas de l’ordre de la psychothérapie du groupe ni du cours d’interprétation des rêves. On ne parle même pas d’interprétation des rêves au sens strict – pour cela, il vaut mieux une séance de travail individuel avec un interprète ou un analyste. Dans la Loge, nous offrons simplement notre résonance aux rêves qui sont présentés, sur le mode « si c’était mon rêve » qui permet de parler à partir d’une position respectueuse qui évite le jugement et le « tu qui tue ». C’est un travail de co-création autour des images de rêves sans prétention à la vérité finale du rêve, et dans lequel cependant la personne qui a proposé un rêve voit celui-ci se déployer sous de nombreux angles, avec des facettes surprenantes. Dans le vocabulaire des Loges de rêves, on parle de « déployer un rêve » plutôt que de l’interpréter.

Pour tenir une Loge de Rêves, il faut réunir entre quatre et quinze, vingt au maximum, personnes dans un espace suffisant pour qu’elles puissent s’installer en cercle. Bien sûr, celui-ci peut tenir de l’ovale ou du rectangle formé autour d’une table en autant que l’esprit du cercle soit respecté.  La durée de la Loge dépend du nombre de rêves présentés. Une des règles est que nous travaillons a priori avec tous les rêves qui sont déposés dans le cercle, et que chaque personne a l’occasion de s’exprimer au moins une fois en résonance avec chaque rêve. J’ai facilité des Loges qui, avec 15 ou 16 personnes et 12 ou 13 rêves, ont duré 5 ou 6 heures. Il semble difficile de tenir une Loge à plus de 20 personnes, encore qu’on peut imaginer qu’elle se poursuive sur plusieurs jours et que la session soit fragmentée en plusieurs épisodes. Je l’ai expérimenté dans le contexte d’ateliers dans lequel le temps dévolu au travail des rêves était restreint, et on peut observer une bonne continuité entre les sessions.

Le travail de la Loge repose sur un outil symbolique : la pierre de rêve. Celle-ci est l’équivalent d’un bâton de paroles dans les conciles : seule la personne qui a la pierre en main peut parler. Les autres personnes sont invitées à écouter en silence sans commenter ni interagir avec la personne qui parle, ni entre elles. Les auditeurs peuvent tout au plus marquer leur approbation de ce qui est dit par un hochement de tête ou un « mmmh… », ou signaler leur émotion avec sobriété en portant leurs mains devant leur cœur. Ce n’est pas une bonne idée de prendre des notes pendant que quelqu’un parle car nous sommes alors invité(e)s à offrir une attention entière à ce qui est dit, et il ne s’agit pas tant d’une discussion dans laquelle les un(e)s vont répondre point par point aux autres que d’un espace dans lequel exprimer chacun(e) est invité(e) à exprimer son sentiment et son intuition. Il s’agit de se laisser toucher par le rêve et par ce qui est dit, pour dire sans élaboration intellectuelle ce qui vient alors en répons.

L’espace est organisé autour d’un centre, ce qui fait partie des caractéristiques symboliques des cercles. Pour ma part, je veille à ce qu’il y ait toujours là une référence à la Lune – évocation de la grande Féminité sous les auspices de laquelle se déroule le travail. Un bol tibétain sert de réceptacle à la pierre de rêves quand elle ne circule pas, et symbolise l’élément féminin qui est accompagné par un élément masculin symbolisé par le bâton qui fait résonner le bol, ou encore par un tissu rouge évoquant le feu. On peut bien sûr créer toutes sortes de centres symboliques incluant par exemple des fleurs, de l’eau ou des éléments naturels. Je recommande simplement la sobriété.


Il importe de toujours commencer la Loge de Rêves par un petit rituel symbolique d’ouverture de l’espace du rêve. C’est l’équivalent symbolique du rite d’entrée dans un conte de fées qui tient dans le « il était un fois… » : l’inconscient sait qu’il entre alors dans un espace différent de celui de la vie ordinaire. Il est important de bien tracer la frontière entre les espaces profanes et sacrés, ou tout simplement de bien délimiter le temps du rêve. C’est ce qui garantit la solidité du contenant dans lequel va pouvoir se déployer l’inconscient sans risquer de déborder sur la vie ordinaire.

Pour ma part, je crois important aussi de commencer ce rituel par un temps de retour à soi, c’est-à-dire simplement de méditation silencieuse permettant de faire la coupure avec l’extérieur et avec les préoccupations du jour, et de revenir ainsi dans l’instant présent par le senti corporel et émotionnel. Je pose pour règle de travail qu’on ne devrait jamais aborder un rêve sans vérifier qu’on est dans l’instant présent, hors de quoi on risque fort d’être parti dans une élaboration mentale qui déforme le rêve. Le premier pas d’entrée dans l’espace du rêve est donc ce moment de retour à soi dans le silence, pendant quelques minutes. Je demande alors aux participant(e)s d’aller chercher une image intérieure pour l’instant présent. Cette image n’est pas nécessairement visuelle. Ce peut être une musique, une chanson qui vient à l’esprit, une sensation ou une odeur, une émotion et même une pensée. Ce qui importe est simplement qu’il s’agisse d’une expression spontanée de la psyché dans l’instant présent, c’est-à-dire quelque chose de non réfléchi qui dit la qualité de l’instant présent. Il peut arriver que je demande aux participant(e)s de prendre simplement note de la couleur de l’instant présent…

Les participant(e)s sont ensuite invité(e)s à dire leur prénom et l’image qui leur est venue, puis à allumer une petite bougie pour la placer au centre avec l’intention d’amener ainsi, symboliquement, la lumière de leur conscience dans le cercle. En tant que facilitateur de la Loge, je suis toujours le premier à me nommer, dire mon image intérieure et allumer ma petite bougie. Cela donne le ton. La personne qui est sur ma droite continue. Nous allons, pendant l’ouverture et le travail de la Loge, par la droite c’est-à-dire dire dans le sens antihoraire, dans la direction de la Lune. Si une personne n’a pas d’image à présenter, je l’invite à décrire ce rien qu’elle dépose dans le cercle : quelle couleur a-t-il ? Quelle texture ?

Il est important que chaque personne dépose une image, fut-ce donc une absence d’image, car cela met tout le monde sur un pied d’égalité : même celles et ceux qui ne livreront pas de rêves auront partagé quelque chose de leur vie intérieure. Ce petit rituel crée un lien inconscient entre tou(te)s les participant(e)s. En effet, l’espace du cercle est tissé par ces images qui s’entrecroisent comme des fils invisibles et se répondent, dessinant un motif qui est propre à chaque cercle. Nous ne commentons ni n’interprétons pas ces images. Il est important de ne pas chercher à interpréter toutes les images, de laisser un espace libre à l’inconscient. Cela vaut en particulier pour moi et pour les personnes expérimentées en travail des rêves : il s’agit de ne même pas chercher à interpréter mentalement ces images, de les laisser en friche. De toute façon, l’image communique subtilement à toutes les personnes présentes quelque chose de l’endroit où se trouve celui ou celle qui la dit : les inconscients individuels commencent à entrer en résonnance. Cela tient aussi de l’échauffement des sens intérieurs pour nous préparer au travail des rêves. J’aime dire que nous accordons nos violons, comme les instrumentistes d’un orchestre au début d’un concert, en faisant chacun un « la ».

Quand toutes les personnes présentes ont déposé une image dans le cercle, je fais sonner le bol tibétain au centre en allant chercher la pierre de rêves. C’est une façon de bien marquer l’entrée dans le temps du rêve, de signaler le franchissement de la frontière. Puis je fais circuler la pierre de rêves, en commençant par la première personne sur ma droite, pour que soient dits et entendus tous les rêves présents, qui fourniront la matière de notre travail. Chacune à leur tour, la personne qui reçoit la pierre, éventuellement accompagnée par une formule comme « dis-nous s’il-te-plaît ton rêve », est invitée à dire un rêve. Ce peut être un rêve récent comme un rêve datant de nombreuses années, ou encore des images venant d’une vision, d’une imagination, d’un fantasme; la seule chose qui importe est que ce soient des images vivantes dans l’esprit de la personne qui les dit. Il arrive qu’une personne éprouve le besoin de dire deux rêves, pas nécessairement de la même nuit, car elle ressent qu’il y a un lien, une continuité entre les deux. Je ne mets aucune limite si ce n’est que j’invite la rêveuse ou le rêveur à la concision de façon que l’attention soit soutenue et qu’il y ait de la place pour tous les rêves.

Le rêve doit être dit autant que possible au présent (« je suis » plutôt que « j’étais ») et lentement, c’est-à-dire en prêtant attention aux mouvements émotionnels qui accompagnent les différentes phases du rêve. Lors de cette première ronde, le rêve est dit sans aucune autre information : peu nous importe de savoir quand le rêve a été fait, dans quel contexte. Il ne doit recevoir aucun commentaire ou début d’interprétation. L’idéal est alors d’écouter le rêve les yeux fermés en prêtant simplement attention à comment il résonne à l’intérieur. La personne qui a dit son rêve donne ensuite la pierre de rêves à la personne sur sa droite. Si une personne n’a pas de rêves à présenter lors de cette session, elle fait simplement passer la pierre à la suivante sans rien dire. Il n’est pas utile de commenter en disant : « je n’ai pas de rêve », le silence est éloquent. Et bien sûr, la pierre finit par me revenir.

Il est important qu’en tant que facilitateur de la Loge, je propose moi aussi mes rêves au cercle car cela fait partie de l’esprit du travail en cercle : il ne serait pas acceptable que les participant(e)s s’exposent dans leur vulnérabilité si je n’étais pas prêt à moi-même m’exposer tout autant sinon plus. Nous sommes tou(te)s au même niveau et ma position de facilitateur ne me met pas en-dehors du cercle, au contraire. Si le nombre de rêves le permet sans surcharge, je propose donc volontiers un de mes propres rêves, de préférence un rêve que je ne comprends pas et qui m’amène à exposer des éléments personnels qui peuvent me mettre dans un certain inconfort. C’est la meilleure sinon la seule façon d’inviter tou(te)s les autres participant(e)s à sortir de leur zone de confort.

Toute fausse position d’autorité ou prétention à la supériorité fausse la dynamique du cercle. En fait, c’est même tout projet directif que le facilitateur pourrait entretenir pour le cercle qui s’avère contre-productif : le rôle d’un animateur de cercle est d’ouvrir un espace et de tenir un contenant solide pour que la dynamique autonome du cercle opère par elle-même. Tenir la structure signifie essentiellement poser les gestes symboliques qui créent l’espace, montrer l’exemple du respect et de l’écoute, garder le temps et veiller à ce que tout le monde puisse parler, veiller à ce que certaines règles soient respectées lors des interventions et  en particulier s’interposer fermement en cas de tentative de prise de pouvoir d’une personne sur une autre ou sur le groupe.

Quand tous les rêves ont été dits une première fois, le travail proprement dit commence. À nouveau, je fais circuler la pierre par ma droite jusqu’à la première personne qui a déposé un rêve dans le cercle. Celle-ci nous donne alors éventuellement quelques éléments de contexte pour son rêve : quand l’a-t-elle fait ? Avait-elle une préoccupation particulière au moment où elle a reçu ce rêve ? S’il y a des personnes ou des lieux connus dans ce rêve, que lui évoquent-ils ? Une fois ces éléments de contexte donnés, la personne redit son rêve, à nouveau au présent et en prêtant attention aux mouvements émotionnels. Il n’est pas rare que lui reviennent alors des éléments oubliés ou qu’elle mentionne une association d’images qui lui traverse l’esprit. Quand elle a fini d’exposer son rêve, elle donne la pierre de rêves à la première personne sur sa droite, qui est alors invitée à lui offrir sa résonance avec son rêve.

C’est le cœur du travail, autant pour le bénéfice de la personne qui propose son rêve au cercle que celle qui offre sa résonance. Il est important que celle-ci parle à partir de son ressenti, et non à partir d’une théorie psychologique ou d’un raisonnement intellectuel sur le rêve. Les résonances autour d’un rêve peuvent prendre différentes formes :

-          Dans le rêve, j’ai été touché par… (une image, une action).

-          Quand j’ai entendu le rêve, j’ai ressenti… (une émotion, une sensation physique). Par exemple, ma gorge s’est serrée et j’ai ressenti une tristesse qui m’a rappelé…

-          Si c’était mon rêve, je me demanderais si / je penserais à / etc. Il n’est pas rare que l’on propose alors, sur ce mode, une tentative d’interprétation du rêve et il y a donc là une place pour les approches plus psychologiques, mais il convient d’éviter de penser à voix haute sur le rêve en en décortiquant tous les symboles, piège dans lequel tombent volontiers les habitués du travail des rêves. Encore une fois, la concision est de rigueur et s’avère plus efficace.

Ce qui est important là, c’est de toujours, autant que possible, parler au « je ». Une des modalités de réponse les plus puissante fait l’économie de la formule « si c’était mon rêve » pour s’impliquer directement dans le rêve. Au lieu de dire par exemple : « si c’était mon rêve, je penserais que je suis en train de me libérer », dire directement : « je me libère ». Cela implique pour un homme de parler au féminin si la personne qui a proposé le rêve est une femme, et réciproquement, c’est-à-dire d’entrer en empathie totale avec la personne. L’affirmation sous-jacente à cette façon de faire est que, dès qu’un rêve est partagé et entendu, il devient effectivement mon rêve : je le rêve à mon tour.

S’il y a des questions qui ressortent de l’écoute du rêve, elles peuvent être posées mais sans, généralement, attendre de réponse immédiate : la personne qui propose le rêve y répondra quand la pierre lui reviendra. On évite les interactions, l’instauration d’un dialogue, car le but est d’offrir une résonance de l’intérieur au rêve, et non de le discuter. En offrant aussi honnêtement que possible nos résonances au rêve, nous visons simplement à l’éclairer sous différents angles et à le mettre en mouvement dans la psyché de la personne qui l’a exposé. Il peut ainsi arriver qu’une personne résonne au rêve en chantant, en dansant ou en se livrant à une gestuelle. Cela a autant de valeur qu’une résonance émotionnelle ou une proposition d’interprétation. Finalement, la résonance souvent la plus directe à une image de rêve est une autre image, soit une image intérieure qui est venue à l’écoute du rêve, soit encore un autre rêve dont la mémoire a été éveillée.

La pierre circule ainsi de main en main, toujours dans le sens de la Lune. Si quelqu’un se rend compte qu’il aurait quelque chose à ajouter, il doit attendre que la pierre fasse un second tour. Quand elle revient à la personne qui a partagé le rêve, celle-ci dit ce qu’elle a retiré du travail de son rêve, où elle se trouve désormais avec celui-ci. Généralement, elle a découvert des aspects surprenants de son rêve, de nouvelles perspectives qui éclairent celui-ci : on voit alors l’inconscient à l’œuvre tout simplement dans le fait qu’à son tour, elle entre en résonance avec les propositions qui lui ont été faites. La plupart du temps, un seul tour de pierre suffit pour déployer un rêve. Il arrive cependant qu’une personne ait quelque chose à ajouter, auquel cas on fait encore circuler la pierre par la droite jusqu’à ce qu’elle lui parvienne, ou que le travail réclame plusieurs tours parce que la personne qui a proposé un rêve indique avoir besoin encore d’éclaircissement. Il est important de vérifier que cette dernière a le sentiment que le travail avec son rêve est complet avant de passer au rêve suivant.

Certains rêves laissent une charge émotionnelle importante dans le cercle. Il est alors particulièrement indiqué de prendre une pause avant d’écouter le rêve suivant. Dans une session près de Toulouse en France avec l’association Zique et Plume[4], nous avons intercalé quelques minutes de chant improvisé entre chaque rêve. L’expérience a été extraordinaire. À un moment, nous avons entendu un cauchemar qui nous a tou(te)s laissé pantelant(e)s. Mais ensuite, nous avons chanté et cela a libéré l’énergie pour nous amener dans une qualité de silence remarquable, comme si nous venions de méditer pendant des heures. Nous étions prêts à écouter le rêve suivant. Cela m’a amené à envisager comment nous pourrions nous mouvoir avec l’énergie du rêve dans les Loges de rêves, et par exemple danser les rêves en silence, ou encore les peindre, les modeler, faire du Tai-Chi, etc. Toutes les activités favorisant l’expression créatrice et l’intériorisation s’accordent au travail du rêve, et les cercles, quand ils n’ont pas de prétention à la psychothérapie, peuvent être de merveilleux espaces de co-création.


 Pour conclure la Loge de rêves après que nous ayons entendu tous les rêves, j’invite les participant(e)s à un petit retour à soi en silence pour simplement prendre conscience de l’instant présent et mettre celui-ci dans un mot, le mot exprimant ce avec quoi lequel les personnes repartent. Nous avons commencé avec une image intérieure et nous terminons avec un mot, ce qui est une façon de réactiver le cerveau gauche. De même que nous avions commencé par un petit rituel, nous terminons par un autre rituel : cette fois, nous tournons dans le sens du soleil c’est-à-dire vers la gauche, et chaque personne est invitée à dire son mot et à éteindre la bougie. En tant que facilitateur, j’avais commencé le rituel d’ouverture en disant mon image le premier, et je termine le rituel de fermeture en disant mon mot le dernier. Puis je fais résonner le bol tibétain, ce qui marque clairement la frontière entre l’espace du rêve et l’espace de la vie ordinaire dans laquelle nous revenons alors.  

On m’a fait plusieurs fois la remarque de ce que le travail dans les Loges de rêves s’apparente à celui des constellations familiales, à savoir qu’il y a un effet de champ. Celui-ci se fait sentir dans la cohérence remarquable entre les rêves exposés dans le cercle. Il n’est pas rare qu’une personne dise qu’elle pensait parler d’un autre rêve, ou qu’elle venait à la Loge sans penser à un rêve particulier, et qu’un rêve s’est imposé à son esprit comme réclamant d’être dit dans la Loge. Nous avons observé qu’il y a généralement un thème à une Loge, et une continuité entre les rêves. Il y a presque toujours au moins un rêve de nature spirituelle qui porte un enseignement à l’ensemble du groupe. Finalement, l’effet de champ se fait sentir aussi dans la cohérence des résonnances offertes à un rêve, qui s’avèrent assez généralement « faire le tour » du rêve d’une façon remarquable. C’est maintenant mon sujet de recherche : avérer cet effet de champ dans le cercle, c’est-à-dire la manifestation de l’Inconscient dans son versant actif et créateur, que nous pouvons tout aussi bien dénommer l’Esprit, le Spiritus Mercurialis, qui nous réunit et facilite le travail, lui confère un caractère sacré.

Tout le monde, moyennant un peu d’expérience du travail avec les rêves et de facilitation des cercles, peut animer une Loge de Rêves. Il faut bien sûr avoir tout de même une bonne connaissance des espaces symboliques, une habileté à marcher entre les mondes et à bien délimiter les frontières entre ceux-ci. Mais cela s’apprend facilement, et beaucoup de gens en ont en fait une excellente intuition qui réclame simplement de faire confiance à l’Esprit qui guide le travail. La seule difficulté que présente le travail en Loge de Rêves est qu’il requiert des personnes qui croient en savoir plus long que les autres sur l’interprétation des rêves de renoncer à leur sentiment de supériorité. J’ai pour ma part été plus d’une fois surpris de ce qui ressortait du travail d’un rêve en me disant, à propos de telle ou telle résonnance qui faisait particulièrement sens pour le rêveur ou la rêveuse, que je n’aurais jamais pensé à cela. Et malgré mes 30 années d’expérience, j’ai toujours retiré un grand bénéfice d’exposer un de mes propres rêves dans un cercle : il y a toujours quelque chose de nouveau qui en est ressorti.

Les Loges de rêves requièrent donc des amoureux du rêve qu’ils se mettent simplement au service de celui-ci en abandonnant leur prétention à en savoir plus long qu’autrui sur le sujet. C’est cependant un espace où ils peuvent faire bénéficier les autres de leur expérience mais les Loges de rêves poursuivent clairement deux objectifs :

-          Faire expérimenter directement le travail du rêve en soulignant que cela ne prend pas un doctorat en psychologie pour entendre les images intérieures. Il suffit d’un esprit et d’un cœur ouverts.

-          Mettre les rêves qui sont déposés dans le cercle en mouvement dans une co-création avec l’Inconscient, en faisant confiance que ce mouvement portera son fruit à la personne concernée.

Les psychologues qui liront le livre de Cokrell Kaplan fronceront sans doute les sourcils devant ses références à l’astrologie lunaire mais surtout, comme je l’ai fait moi-même, devant son incompréhension de la nature de l’inconscient car elle tombe dans le préjugé commun qui voudrait que l’inconscient soit inconscient, sans comprendre que c’est nous qui en sommes inconscients. Ils diront peut-être aussi qu’il y a un danger de dire n’importe quoi sur les rêves et qu’il convient d’entourer le travail de précautions pour ne pas blesser la psyché rêveuse. J’en conviens, et c’est le rôle de la personne qui facilite de veiller à ce que les résonances soient toujours offertes à partir du cœur et sans ambition d’amener une vérité finale du rêve, de prendre un pouvoir sur celui-ci. Moyennant cette honnêteté fondamentale dans le travail, le rêve est sauf et va son chemin. Il y a dans ces réserves un énoncé du fossé qui sépare encore les approches chamaniques et psychologiques des rêves, mais je suis convaincu pour ma part que c’est une des tâches collectives de notre époque que de jeter un pont entre ces deux visions, et d’élaborer une forme de chamanisme qui soit propre au XXIème siècle occidental. Les Loges de rêves cherchent modestement à y contribuer.

Je suis disposé à organiser des Loges de rêves partout au Québec et en Europe francophone (quand j’y voyage) sur invitation. C’est-à-dire que si vous souhaitez voir se tenir une Loge de Rêve dans votre ville ou région, il vous suffit de réunir un groupe minimal de personnes (4 au moins) et de trouver un lieu propice, puis de me contacter pour que nous en discutions. Je demande généralement une contribution libre aux participant(e)s en posant tout de même comme condition initiale que mes frais de transport et d’hébergement soient couverts.

Je prépare des ateliers de formation à la tenue de Loge de Rêves et d’approfondissement du travail des rêves qui seront offerts sur demande. Pour plus d’information, contactez moi.

Écrivez à : logesdereves@gmail.com


[1] J’ai déjà publié un article à ce sujet il y a deux ans : http://voiedureve.blogspot.ca/2015/04/cercle-de-reves.html
[2] Parmi ces développements, il faut considérer en particulier les avancées du féminisme, la déconstruction sociologique et psychologique des genres, l’évolution de la notion d’identité sexuelle avec la reconnaissance des exceptions génétiques, l’acceptation sociale croissante de l’homosexualité et du transsexualisme, comme autant d’indices d’un profond bouleversement dans L’inconscient collectif.
[4] Pour plus d’information sur le beau travail de cette association, contactez ziqueplume@gmail.com.

mercredi 24 mai 2017

Victoire de la joie


Du bon usage d'un maître spirituel


Sur le seuil de la publication d’un 101ème article dans ce blogue, et symboliquement du commencement d’un nouveau cycle, j’ai pris un temps de réflexion. Celle-ci a été favorisée par le fait que j’étais en voyage en Europe, et que j’y ai rencontré beaucoup de personnes engagées de différentes façons dans la recherche d’une évolution consciente. Quand je suis parti de France il y a 25 ans, c’était avec le sentiment de crever de soif dans un désert spirituel. Aujourd’hui, je suis très heureux de constater que le désert a fleuri et qu’il y a désormais d’innombrables initiatives qui prennent forme au doux pays de mon enfance. J’y ai offert plusieurs ateliers de travail avec les rêves qui ont été très bien accueillis. On est encore, en France, dans un pays où règne dans le conscient collectif un certain intégrisme rationnel et intellectuel, en particulier avec la chasse aux sorcières entreprise par la MIVILUDES ,  qui vaut bien par certains côtés celui des mollah en Iran, mais quelque chose est en train de s’ouvrir…

Ce constat m’a amené à me demander avec quoi je revenais après 25 ans, et qu’est-ce donc que je suis allé chercher en Amérique du Nord. Le fil de ma réflexion m’a reconduit à ce rêve dont je vous entretenais dans mon article sur le cœur de la montagne. Dans ce rêve, après avoir découvert que j’avais un appartement en pleine nature, je sortais du bois pour rejoindre un cercle de femmes assemblé autour d’un feu, et je confrontais un homme qui manifestait avec agressivité une fermeture à la vie intérieure. Je me suis rendu compte que je n’étais pas allé tout à fait au bout de ce à quoi le rêve m’invitait, qu’il réclamait que je fasse un pas de plus dans ma « sortie du bois ». Les rêves ont cela d’astreignant quand on les prend au sérieux : ils nous font obligation d’en tirer toutes les conséquences. Il ne sert pas à grand-chose de les comprendre si on ne les vit pas, si on ne les traduit pas en action. Alors voilà, il me faut d’une certaine façon sortir d’un placard et assumer mon identité spirituelle.

Ce n’est pas pour rien que j’emploie ici cette image de la sortie du placard, qui est associée d’habitude à l’aveu de l’homosexualité. J’ai déjà mentionné ailleurs le fait que nous vivons dans une époque tellement étrange qu’il est plus facile de parler publiquement de notre sexualité que du fond de notre spiritualité, à laquelle semble attachée une sorte d’obscénité. Il y a de bonnes raisons à cela, à commencer par la mémoire brûlante que nous gardons du totalitarisme religieux qui prétendait, il n’y a pas si longtemps que cela, fouiller dans nos consciences et brûler tout ce qui était hérétique ou libre penseur. La distinction de plus en plus claire entre spiritualité et religion, et l’affirmation de la dimension irréductiblement privée de la vie spirituelle, sont deux ordres de réponse essentielle à l’abus de pouvoir qui a conduit ceux-là même qui prétendaient représenter le Divin sur terre dans les pires abus.

Il faut préciser le vocabulaire, au risque sinon d’alimenter la confusion qui entoure ces termes : par « religion », j’entends ici les formes confessionnelles et institutionnelles de relation au Mystère d’Être, et par « spiritualité » ce qui a trait à la recherche du Sens, qui est la vie de l’esprit et, qu’on soit athée ou croyant, nous est aussi essentiel que le soleil l’est au tournesol. Mais donc, nous avons un sérieux problème dans le fait que nous avons collectivement jeté le bébé avec l’eau du bain et, au motif de nous débarrasser des inquisiteurs de tout poil, nous sacrifions à la raison ce qui ne devrait pas l’être : toute expression publique de vie spirituelle est devenue suspecte et même, comme je le disais, obscène. En cela, nous prolongeons inconsciemment le déséquilibre qui a été mis en acte par les révolutionnaires de 1793 quand ils ont érigé une statue à la déesse Raison sur le Champ de Mars…

 Il y a encore une fois de bonnes raisons à cette suspicion envers les expressions publiques de la spiritualité, qu’il s’agisse des dérives sectaires ou intégristes dans lesquelles tombent des personnes crédules  qui se font manipuler par des abuseurs, ou l’exploitation sans vergogne du besoin de croire et d’espérer par les marchands du temple. Cependant, c’est l’absence d’éducation spirituelle qui rend beaucoup de personnes vulnérables aux pires manipulations et qui permet au sacred business de prospérer. Et ce n’est pas parce que nous érigeons la raison en principe directeur que nous sommes quittes avec l’ombre qui a entaché la vie religieuse : la chasse aux sectes a pris bien souvent ces dernières années en France des allures d’Inquisition sans discernement. Comme pour la consommation de drogues, la réglementation et les efforts de la police sont vains tant que la société ne développe pas un système immunitaire efficace qui passe par l’éducation au discernement individuel. Jusque dans la façon dont sévit un  peu partout le fléau du terrorisme religieux, on peut voir un effet de l’affrontement de notre modernité avec un archétype enragé à force d’être nié.

Encore une fois, il semble qu’il y ait quelque chose qui soit en train de changer sur ce point au pays de Descartes, non pas tant encore au niveau institutionnel que dans les mentalités, et bien sûr, pas dans toutes les mentalités mais celles des personnes qui ouvrent leur esprit à d’autres possibilités que ce qu’elles ont toujours connu. On est arrivé, semble-t-il, à la mort des idéologies, c’est-à-dire des grands systèmes d’explication du monde et de la vie avec leurs lendemains qui chantent mais qui n’arriveront jamais. Ce mouvement ne concerne pas que l’Europe, la France, mais touche toute notre modernité et réclame notre attention. Cela amène beaucoup de gens à revenir tout simplement à eux-mêmes et à l’intérieur. C’est-à-dire que nous ne pouvons plus attendre de l’extérieur, qu’il s’agisse du gouvernement ou du pape, ou encore de la révolution, du Messie, ou du père Noël… une solution à nos problèmes existentiels : c’est à chacun(e) d’entre nous de se retourner sur sa vie et de faire notre révolution intérieure pour donner sens et valeur à nos existences, de voir comment nous pouvons devenir de meilleurs personnes et contribuer positivement au changement que nous aimerions voir dans le monde.

La spiritualité, explique Swami Prajnanpad, n’est qu’un « autre nom pour l’indépendance. »[1]

C’est pour moi l’incomparable vertu des rêves que de nous donner accès, quand on les écoute et qu’on les prend au sérieux, à une entière autonomie spirituelle. Et au-delà des rêves, car il y a beaucoup de gens qui ne souviennent pas de leurs rêves, il s’agit en fait d’être conscient des images intérieures qui nous habitent, qui vivent en nous. Sinon, nous sommes la proie inconsciente de ces images qui cherchent à vivre au travers de nous. C’est ce que met en lumière James Hillman quand il écrit :

 « Une psyché sans idées psychologiques est facilement une victime. Non seulement la psyché se tourne-t-elle vers des domaines étrangers et des idéologies. Elle se tourne aussi vers d’autres personnes, demandant une idée à propos de tel ou tel problème, à la recherche d’une intuition, d’une vérité religieuse, de guidance spirituelle. Une psyché sans suffisamment d’idées a besoin de personnes, incapable de distinguer entre les personnes et les idées qu’elles incarnent. Dans sa victimisation, elle cherche des maîtres. »[2]

Les « idées psychologiques » de James Hillman sont les images intérieures, l’expression directe de la psyché, dont Jung a bien souligné – et c’est le point de départ de la réflexion d’Hillman – qu’elle est faites d’images. La psyché est un flot d’images, et aussi rationnels que nous croyons être, nous vivons en nous appuyant psychiquement sur des métaphores. Il est important de devenir conscient des métaphores qui fondent notre vie psychique et d’où qu’elles viennent – c’est-à-dire bien souvent de notre éducation, de nos parents, de notre culture – pour être capables de développer une vision indépendante du monde et de la vie. C’est ce à quoi nous donnent accès le travail des rêves, mais aussi l’imagination active, la méditation, et toutes les formes de retour sur soi dans lesquelles nous examinons le processus de notre vie intérieure. Nous commençons alors à développer ce qu’on peut appeler une supraconscience, sans en faire comme certains spiritualistes une espèce de mystère confinant au divin, car il s’agit simplement d’une conscience de la conscience, de la conscience rebouclant sur elle-même et se retournant vers sa source, bien sûr inconsciente, hors de son champ.

Si vous voulez vous livrer à  une expérience pour comprendre de quoi il s’agit plutôt que de vous en tenir à la surface de mes mots, je vous invite à simplement aller chercher une image intérieure pour votre instant présent. Commencez tout simplement par fermer les yeux et à revenir à vos sensations, car le corps est le vecteur le plus direct pour revenir dans le présent. Puis observez vos émotions, comment vous vous sentez intérieurement. Peut-être y a-t-il un conflit, une interrogation, un agacement, etc… Et laissez émerger une image pour cet instant présent. Ce n’est pas nécessairement une image visuelle, ce peut être une musique, une odeur, une sensation, et même une pensée, une émotion… mais ce qui importe, c’est que ce soit spontané. C’est une manifestation spontanée de votre vie psychique dans l’instant, et si vous y prêtez attention suffisamment longtemps, en tournant autour sans la réduire tout de suite à une interprétation , vous verrez qu’elle en dit long sur ce qui se passe en vous maintenant…

Quant aux images qui tissent notre vie spirituelle, la question n’est pas de savoir si elles sont vraies ou fausses, car la vérité relève de la raison, mais si elles sont bien vivantes, si elles nous communiquent une vitalité psychique. Ainsi en est-il des mythes. Quand Nietzsche proclamait la mort de Dieu (quelle image !), il disait son intuition que le mythe chrétien était en train de se vider de son sang, qu’il n’en restait plus qu’un cadavre. C’est ce qu’ont vérifié collectivement nos ancêtres quand, dans les tranchées il y a tout juste un siècle, toutes les belles valeurs de l’Europe chrétienne leur sont tombées dessus sous forme d’obus et autres shrapnells meurtriers. Ce n’était malheureusement qu’un hors-d’œuvre si on en juge par ce qui a suivi quelques décennies après, mais il ne faudrait pas se leurrer : l’horreur qui a donné naissance à Auschwitz est la même que celle qui prétendait évangéliser les Amérindiens avec des couvertures infestées de choléra, qui a exterminé systématiquement les Herero en Afrique ou qui s’est déchaînée dans l’immense ratonnade de Sétif en 1945. Voilà notre situation spirituelle : nous sommes les héritiers de ce gigantesque charnier dans lequel pourrit encore le cadavre de notre Dieu.

Heureusement, il a commencé à ressusciter, avec les travaux de Jung mais aussi dans les Dialogues avec l’Ange, avec Etty Hillesum, Simone Weil, et tant d’autres… Pour ma part, j’ai une affection particulière pour les pionniers des années 1960 et 70 qui sont partis en Orient à la recherche d’une autre vision spirituelle. Grâce à eux et aux enseignants qui sont venus nous enseigner la méditation, le dharma fleurit désormais en Occident. Si l’on en juge par le bouillonnement qu’on peut observer sur Internet, nous sommes bien partis pour une Renaissance spirituelle dans laquelle se rencontreront toutes les traditions unies dans un arc-en-ciel[3]. Et le christianisme n’est pas en reste avec le retour de l’Apôtre des Apôtres[4], la digne compagne du Christ qui, par l’insulte qui lui a été faite en la traitant de prostituée, renvoie les Pères de l’Église à leur misogynie et sanctifie l’amour charnel…

Alors, tout cela pour en venir où ?

Vous l’aurez compris, c’est cet angle spirituel qui m’intéresse au premier chef dans le travail des rêves, et je dois maintenant vous dire  qui je suis vraiment (rire). Sortir de mon bois. Ce n’est pas facile du tout car il y a cette obscénité qui s’attache à la vie spirituelle dont je parlais plus haut, et tellement de risques que je sois mal compris. Mais je n’ai pas le choix, je dois aller au bout de mon rêve, ce rêve dans lequel je confrontais le « petit homme » tout imbu de sa rationalité. Alors, voilà donc ce que je ne vous ai pas dit à propos de ce rêve :

Je racontais en introduction de mon article sur le cœur de la montagne que mon enseignante tantrique préférée m’avait un jour envoyé dans la forêt pour y rechercher une intention de vie, mais j’ai omis de préciser que cela faisait partie d’un processus au terme duquel ma mère spirituelle m’a donné un nouveau nom. Un nom spirituel bien sûr. Il faut savoir que ces noms là, ce qu’on désigne pompeusement comme des noms d’initiés, ce n’est pas pour se péter les bretelles – c’est l’énoncé d’une tâche existentielle. L’initiation, on l’oublie trop souvent, c’est ce qui initie la démarche, c’est la porte d’entrée sur le chemin. Alors voilà, mon nom d’initié dans la lignée de Ma Premo[5], digne descendante spirituelle d’Osho, c’est:
Ananda Jaya

ce qui signifie « victoire de la joie ». Tout un programme, n’est-ce pas ? :-)

En diminutif : Jayananda. Celles et ceux qui suivent mon blogue poétique[6]  comprendront peut-être maintenant pourquoi je m’y présente sous le pseudonyme de Donkey Jaya, c’est-à-dire de l’âne Jaya. La blague m’est venue sans y penser : âne anda Jaya ! Allez en avant, l’âne Jaya ! Vous aurez compris que j’ai une prédilection pour les ânes, leurs longues oreilles poilues et leur fameux coup de pied à qui mal y pense…

Toutes ces choses-là, les visions et les noms spirituels, cela doit se traiter avec humour sinon on passe complètement à côté. La rigolade est le seul antidote contre l’inflation qui guette ceux qui s’approchent un peu trop du Soi. Il vaut mieux fuir à toutes jambes quiconque se prend au sérieux avec ça car il aura tôt fait de vous enrôler dans la construction de la statue qu’il est en train de s’ériger. Or les statues, c’est mort. Jung était connu pour avoir un rire qui s’entendait à des kilomètres. Osho n’était pas en reste, lui qui disait qu’il était un collectionneur de Roll Royce, et qu’accessoirement il donnait un peu d’enseignement spirituel. Je dois être un des rares, sinon le seul, sannyasin jungien d’Osho, et jungien qui pratique régulièrement la méditation dynamique d’Osho, et cela m’amuse beaucoup.

Ce sont, avec Jung et Osho, deux grands fleuves qui se rencontrent. Jung a restauré la voie spirituelle occidentale, grâce lui en soit rendue. Cependant, il a refusé d’aller s’assoir aux pied du Maharshi au nom de l’exigence de rester fidèle à la vérité de sa seule âme. Pour cela aussi, grâce doit lui être rendue car nous n’aurions pas de Jung et de psychologie des profondeurs s’il était allé voir le Maharshi. Mais dès lors, cette rencontre avec le Maître spirituel est restée dans son ombre, et il est bien connu que l’ombre de nos aînés nous retombent dessus. Si l’on ne veut pas rester assis à ânonner gentiment nos relectures de Jung, il faut donc bien prendre le risque d’aller là où il n’est pas allé.

Osho, quoi qu’on pense de ses Roll Royce, nous a légué des techniques de méditation extraordinaires et avait un talent sans pareil pour expliquer les textes anciens, avec beaucoup d’humour et de liberté. Il était très provocateur, et il n’était pas parfait, pas plus que Jung d’ailleurs. C’était de beaux êtres humains, avec leurs travers. Osho, par exemple, avait un côté paranoïaque qui est ressorti quand il est venu en Amérique et qu’il se promenait entouré de gardes armés. Les gens qui croient qu’un maître spirituel doit être parfait attendent encore le Messie qui viendra sur les nuages leur apporter la lumière. C’est une belle ruse mentale pour éviter de se confronter à la radicalité de l’enseignement. Pour savoir quelle est la valeur d’un guide spirituel, il faut regarder les fruits portés par l’arbre. Les fruits d’Osho – j’en connais plusieurs – sont souvent de beaux créatifs culturels très libres et inspirants. Mais il faut souligner qu’Osho ne connaissait rien au travail des rêves, et cela démontre bien qu’on ne saurait attendre d’un enseignant spirituel qu’il fasse preuve d’omniscience, on serait encore faire dans la naïveté la plus totale. En fait, peu importent Osho et Jung. Ce qui compte, ce sont les outils qu’ils ont mis au point, les voies qu’ils ont ouvertes et les vérités qu’ils ont mises à jour, et surtout, l’usage que nous en ferons pour notre propre compte !


Et puis Osho ne doit surtout pas être l’arbre qui cache la forêt, il y a bien d’autres arbres qui méritent l’attention. Je ne citerai parmi les contemporains orientaux que Sri Ramana Maharshi, Sri Nisargadatta, Swamiji Prajnanpad, Jiddu Krishnamurti, Ramesh Balsekar, Chögyam Trungpa… et l’Orient n’a pas l’apanage de ces maîtres. En Occident, nous avons aussi de magnifiques enseignants spirituels comme Arnaud Desjardins, Richard Moss, Stephen Jourdain, Eckart Tolle, Daniel Odier… et j’en oublie. Il ne faut pas croire non plus que l’enseignement spirituel soit un apanage masculin. Je me suis beaucoup frotté pour ma part à des enseignantes extraordinaires. Et si je devais mettre quelqu’un sur le sommet du piédestal, ce serait certainement pour ma part Etty Hillesum[7], dont la brève vie a démontré dans les conditions les plus difficiles qui soient la réalité et la valeur de ce phénomène qu’on appelle l’éveil de la Conscience, même si elle n’en savait rien d’ailleurs. Mais ce qui est vraiment intéressant avec les maîtres spirituels, c’est que c’est toujours le même Mystère qui parle à travers eux – nous voyons des personnes avec des styles différents, comme on pourrait distinguer entre plusieurs sortes de flûtes, mais c’est toujours le même Musicien, et pour qui sait écouter, la même musique qui reconduit au cœur de l’être.

Certains demanderont si nous avons besoin d’un maître pour avancer sur la voie spirituelle. Je me suis déjà coltiné avec cette question dans une longue réflexion[8] qui m’amenait à dire que le maître était comme la femme ou l’homme dont on tombe amoureux : un intermédiaire projectif vers notre réalité divine. Tout l’art du maître est de déjouer la projection et de nous renvoyer à nous-mêmes. Attention, tout prétendu maître qui prend à son compte l’admiration de ses étudiants est un falsificateur, un imbécile qui ne sait pas ce qu’il fait et en entrainera d’autres au fond du ravin. Comme le souligne merveilleusement Luis Ansa :

« On vous manipule dès qu’on vous promet d’être autre chose que vous-même »[9].

La conclusion de mon  étude était donc qu’il était aussi idiot de chercher un maître que de chercher le nez qu’on a au milieu de la figure, puisque nous avons le Soi en nous. Il semble qu’en outre, nous soyons à cette époque où nous sommes invités à être « maître et disciple de soi-même ». Mais j’ai tempéré mon jugement depuis que j’ai rencontré moi-même un maître vivant en la personne de Richard Moss. Il est fascinant de reconnaître la liberté que l’on cherche chez quelqu’un qui l’assume entièrement, et l’on constate alors qu’il n’y a pas de séparation : le maître est un miroir dans lequel l’étudiant voit son propre reflet. Et je souscris désormais entièrement à la sage réponse d’Arnaud Desjardins quand on l’interrogeait sur la nécessité d’un maître sur la voie spirituelle. Il disait :

« Je ne sais pas si nous avons besoin d’un maître mais nous avons certainement besoin d’être disciple à un certain point. »

Être disciple, c’est accepter la nécessité d’une discipline, d’un travail, pour nous dégager de nos inconsciences. Il est mieux d’être guidé dans ce travail par quelqu’un qui a fait ce chemin avant nous. Cela nous épargne bien des embuches. Mais ceux qui prétendent qu’on ne saurait parvenir à la Conscience sans un maître, c’est-à-dire très généralement eux-mêmes bien sûr, oublient que le véritable maître est le Soi. Jung avait Philémon pour guru et il rapporte dans Ma vie comment un de ses interlocuteurs hindous lui a expliqué qu’il n’y avait aucun inconvénient à avoir un maître disparu de la surface de la terre depuis des siècles. 


Il en va du Soi comme de l’anima ou de l’animus, ce sont des réalités vivantes qu’il faut prendre le risque d’approcher au travers de nos projections, c’est-à-dire de la vie telle qu’elle nous advient. Quand on rencontre un enseignant, on ne saurait se dérober sans se mentir à soi-même. Jung disait que l’homme qui ne décrochait pas son téléphone pour appeler une femme en disant : « je sais, c’est l’anima qui se projette sur elle… » passait à côté de l’essentiel. Mais finalement, quoi qu’il en soit, au travers d’un maître vivant ou non, on n’est jamais disciple que de la vie. Et celles et ceux qui écoutent leurs rêves savent comment on peut donc être disciple de l’Inconscient, et libre de tout maître extérieur…

Vous aurez compris que je ne me suis pas arrêté à Osho, non plus qu’à Jung d’ailleurs. C’est le plus mauvais usage qu’on puisse faire d’un enseignant spirituel que de s’abriter sous son parapluie pour se réfugier dans une nouvelle identité collective. C’est ainsi qu’un éteignoir est jeté sur la lumière d’où qu’elle vienne, avec des gens qui rivalisent dans leur spiritualité comme des enfants qui jouent à savoir qui pissera le plus loin : mon guide à moi, il est plus fort que le tien ! Voilà comment se créent les sectes, toutes étables pour ruminants spirituels. Malheureusement, les meilleurs maîtres ne peuvent généralement échapper à ceux de leurs disciples qui croient que l’enseignement est de courir derrière leur Roll Royce : même avec Jung, qui pourtant nous mettait en garde contre ce penchant, nous avons sombré dans l’hagiographie sans retenue.

Mais alors, être sannyasin, qu’est-ce que cela signifie ?

Quand on est un sannyasin de seconde génération comme moi et que l’on n’est pas allé en Inde pour rencontrer Osho en personne, c’est un hommage à mes enseignant(e)s qui y sont allés. Nous avons une magnifique communauté de sannyasin d’Osho au Québec, et c’est chez eux qu’il y a 25 ans, j’ai trouvé l’eau qui pouvait étancher ma soif. Merci Paula, merci Chandra, merci Premo, éternelle gratitude pour avoir transmis le Cadeau ! Et puis cela signe simplement un engagement sans compromis dans la quête de conscience. Bien sûr, derrière cela, il y a encore une image, une métaphore, et c’est celle de ces moines qui, en Orient, quittaient tout pour accéder au Réel. Mais à notre époque, comme le dit si bien Richard Moss, il s’agit surtout dès lors d’endosser une énorme contradiction :

« Où s'en va le voyage évolutif désormais ?

Il y aura toujours ces âmes qui se mettent à part de la vie ordinaire pour s'élever vers le Divin. Il y aura toujours de ces âmes qui sont complètement immergées dans la vie ordinaire et n'ont pas une pensée pour le Divin. Mais la prochaine étape évolutionnaire se dessine chez ceux qui continuent à sentir le Divin en tout et à embrasser cette vie ordinaire.

Ils sont dans une tension terriblement difficile. »[10]


[1] Cité par André Comte-Sponville dans De l’autre côté du désespoir, p. 16.
[2] James Hillman, Revisioning psychology, 1975. Ma traduction.
[9] Luis Ansa, la voie du Sentir, Editions du Relié, 2015
[10] Richard Moss, Words that shine both ways (ma traduction)