jeudi 20 août 2015

Circumambulation


Il arrive qu’on ait l’impression de tourner en rond sur le chemin intérieur, quand ce n’est pas en carré. Nous vérifions ainsi régulièrement la courbure relativiste de l’espace qui veut qu’en avançant tout droit, on revienne à notre point de départ. Et voilà donc que nous reconnaissons un paysage familier : cet arbre, ce rocher, me rappellent quelque chose… je suis déjà passé par là. Nous croyions peut-être qu’une blessure était cicatrisée ou que nous en avions fini avec une habitude, et voilà que l’une se fait à nouveau sentir douloureusement, que l’autre resurgit comme le matou de la chanson[1]. Ou bien c’est une situation répétitive, une façon qu’on peut avoir de se tirer dans le pied ou de recréer régulièrement la même maudite game, comme on dit en bon québécois, dont on croit savoir par cœur comment ça va se terminer. Bien sûr, il nous appartient de réécrire la fin autrement et nous cherchons à sortir de la roue mais quoi qu’on fasse, il y a des moments où on a l’impression de revenir sur nos pas…

Comme au cours d’une balade en forêt, il est désagréable de constater qu’on est peut-être perdu en territoire inconnu, que la familiarité des lieux est trompeuse car il faut bien s’avouer qu’on a perdu la carte, ou pire, qu’on n'a jamais eu la carte. C’est souvent le moment où, comme par hasard, les rêves se font rares et fragmentaires, peu clairs ; c’est un peu comme si la lampe qu’on avait en main donnait soudain des signes de faiblesse. On va bientôt se retrouver dans le noir complet. Et bien sûr, on peut commencer à se faire peur et à se battre avec soi-même en s’infligeant des pensées du genre : « Avec tout le travail que j’ai fait sur moi… comment cela est-il possible que j’en sois encore là ? ». On met en doute ce travail, sa valeur, l’intérêt de continuer. Autant s’assoir sous un arbre et se laisser mourir, dira le tragique.

S’assoir sous un arbre, pourquoi pas, cela peut mener à tout même à l’Éveil. Mourir, c’est un peu de ce dont il est question quand nous nous défaisons de nos illusions. Mais il est important dans ces moments de se rappeler que c’est justement ça, le travail intérieur, et pas autre chose. C’est un travail au sens de celui de la parturiente : nous sommes travaillés de l’intérieur par quelque chose qui veut naître. La désorientation, le doute et le questionnement un peu torturant, en font partie – ils tiennent des contractions de l’âme. C’est un paradoxe bien sûr qui veut que nous ayons l’impression de revenir sur nos pas pour accoucher de quelque chose de neuf, que la régression prépare souvent un pas en avant et qu’il faut se perdre pour mieux se trouver. La vertu du paradoxe, c’est qu’il fait sauter les fusibles du mental : on est tôt ou tard obligé de lâcher prise, de laisser advenir. Or il semble que la seule chose que nous ayons besoin de savoir dans ces moments-là, c’est que le chemin intérieur est circulaire…

Dans Ma vie Jung écrit, à propos de ses années de confrontation avec l’inconscient :

« Je commençais à comprendre que le but du développement psychique est le Soi. Il n’y a pas d’évolution linéaire vers celui-ci, mais seulement une approche circulaire, circumambulatoire. Un développement univoque existe tout au plus au début ; après, tout n’est qu’indication vers le centre. Savoir cela me donna de la solidité, et progressivement, la paix intérieure se rétablit. »

La rationalité dominante nous porte en effet à envisager la vie et le monde en lignes et angles droits. Elle nous convainc aussi qu’il n’y a qu’une direction valable dans laquelle marcher, en avant bien sûr, et que la croissance, qu’elle soit économique ou personnelle, devrait être perpétuelle. C’est une logique toute masculine qui exalte la volonté personnelle et veut que l’existence soit orientée vers un but clairement défini, une perfection à atteindre. Or la volonté personnelle a peu à voir avec les mouvements de l’âme. La première chose que nous expérimentons dans ces moments de désorientation ou d’apparente régression, c’est que ce n’est pas une affaire de volonté personnelle, que celle-ci n’y peut rien. Jung dit comment il a dû lui aussi capituler devant l’inconscient : « J’avais fait l’expérience vivante que je devais abandonner l’idée de la souveraineté du moi ». Il avoue un sentiment d’échec à ne pas pouvoir diriger sa vie comme il voulait, mais son génie a été d’être capable de s’abandonner entièrement à l’expérience de l’inconscient :

« Je fus obligé de vivre moi-même le processus de l’inconscient. Il me fallut d’abord me laisser emporter par ce courant, sans que je pusse savoir où il me conduirait ».

Cette expérience a conduit Jung à découvrir que le mouvement naturel de la psyché est circulaire, c’est-à-dire qu’il tourne autour d’un centre impossible à définir ou à atteindre directement. La psyché évolue par cycles, en cercles, tant et si bien que nous avons psychiquement, comme les arbres, des anneaux de croissance qui signent notre maturité.


 Elle est accordée au mouvement naturel du corps et de toute la nature, où tout évolue par cycles et selon des révolutions circulaires, par exemple celles que font les planètes autour des étoiles. C’est en dessinant spontanément des mandalas que Jung a développé l’intuition du mouvement circulaire de la psyché :

« Ce n’est que lorsque je commençai à peindre des mandalas que je vis que tout chemin qu’il me fallait aller et tout pas qu’il me fallait accomplir, que tout convergeait vers un certain point, celui du milieu. Je compris toujours plus clairement que le mandala exprime le centre. Il est l’expression de tous les cheminements ; il est sente qui mène vers le milieu, vers l’individuation. »

L’individuation, c’est le nom que Jung a donné à la réalisation de soi. Il ne s’agit pas de perfection mais d’être la totalité de ce que nous sommes. Dès lors, le mouvement circulaire se révèle être la seule possibilité car c’est le mouvement intégratif qui permet l’alternance des opposés, et leur réunion dans une perspective plus large. Ainsi du jour et de la nuit, du yin et du yang, etc. La pensée linéaire est portée à exclure ce qu’elle considère comme mauvais, mais l’approche circulaire l’inclut comme faisant partie de l’ensemble indissociable : il faut du fumier pour faire pousser des fleurs. On retrouve là, bien sûr, la voie du milieu, qui ne consiste pas tant à rouler fixement au centre de l’autoroute en évitant les extrêmes qu’à tendre toujours vers le milieu des choses, le centre invisible, le Soi inatteignable. Ce qui nous emmène dans une circumambulation autour du mystère central de l’existence, comme la terre autour du soleil. C’est une danse que les Amérindiens symbolisent de façon très éclairante dans les roues de médecine…

On retrouve des mandalas partout, en Orient – d’où vient le terme sanskrit mandala, qui signifie cercle – mais aussi en Occident avec par exemple la figuration du Christ entouré des quatre évangélistes ou encore la roue de feu d’Ézéchiel. De nombreux rituels, parmi lesquels celui de la messe, incluent une circumambulation. Les enceintes sacrées des temples étaient souvent délimitées en cercles protecteurs, utilisés aussi en magie rituelle. Les Amérindiens se réunissent en cercles, ce qui est une façon de se montrer inclusif et de mettre tout le monde au même niveau. Il y a des mandalas carrés, mais souvent le carré, qui symbolise la structure rationnelle, est inscrit dans un cercle. Ce dernier est alors symboliquement féminin et figure l’éros qui contient et relie tout. On retrouve là une des plus profondes spéculations hermétiques : « Dieu est un cercle dont la circonférence est partout et le centre nulle part ». Et Saint-Bernard de Clairvaux a eu une intuition fulgurante de comment ce mystère s’incarne, se vit : « Celui qui aime aime l'amour, et aimant l'amour, il forme un cercle si complet qu'il n'est pas de fin à l'amour. »

La grande découverte de Jung, c’est que de tels symboles ressurgissent spontanément dans les rêves et dans l’expression de la psyché. Ils fournissent une carte, ou du moins une représentation vivante du mystère. « Mes dessins de mandala étaient des cryptogrammes sur l’état de mon Soi, qui m’étaient livrés journellement. Je voyais comment mon Soi, c’est-à-dire la totalité de moi-même, était à l’œuvre. » Le mandala, explique-il, exprime le centre, ce centre dont l’hermétiste dit qu’il est nulle part, c’est-à-dire qu’il est dans l’inconscient, hors de l’espace-temps. Le cercle circonscrit le mystère, c’est-à-dire qu’à défaut de l’appréhender directement, il permet de le contempler sous de multiples facettes en déambulant autour de lui. Car le Soi est une réalité dynamique, un processus, et c’est en épousant son mouvement circulaire qu’on apprend à le connaître. Pour cela, il nous faut rencontrer tous les aspects de l’inconnu que nous sommes à nous-mêmes…

Il n’est pas rare que cette danse en cercles s’accompagne d’épisodes de descente dans les profondeurs. C’est là qu’il est important d’avoir quelques notions de géographie intérieure. Non seulement l’être humain est-il rond, comme selon le modèle platonicien, mais on pourrait dire qu’il est sphérique. En d’autres termes, le plus court chemin vers les hauteurs spirituelles est bien souvent cet ascenseur intérieur dont les commandes sont bloquées sur « en bas ». À chaque fois que nous retirons une projection, nous vivons en effet un moment de dépression, c’est-à-dire que nous descendons dans un creux. Mais cela prépare très généralement un élargissement de notre conscience, c’est-à-dire une élévation de notre point de vue. C’est un changement de perspective dans lequel les choses nous apparaissent sous un nouveau jour.

Jung insiste sur le fait qu’il est illusoire d’espérer voir disparaitre toute souffrance mais qu’on peut trouver une position détachée, non identifiée aux émotions, vis-à-vis de celle-ci, comme on contemple d’en haut une tempête dans la vallée. Le haut et le bas de la géographie intérieure n’ont rien à voir avec la supériorisation ou l’infériorisation de l’ego ; ils se rapportent à une position élevée de la conscience qui peut au mieux entrevoir l’ensemble, ou au contraire, à l’intimité que la conscience acquiert avec son objet au point de ne rien percevoir d’autre. Mais alors qu’on envisage ces hauteurs et profondeurs, il apparait que le mouvement circulaire du Soi est tridimensionnel et dessine donc une sphère en passant du cercle à la spirale.

Symboliquement, la spirale est un objet fascinant car sa construction conjoint le cercle et la ligne droite, dont le vecteur définit la divergence avec le simple cercle. C’est par la spirale que nous réalisons la fameuse quadrature du cercle, c’est-à-dire l’union paradoxale du Logos masculin et de l’Éros féminin, de la rationalité et du sentiment. Par amplification, on peut penser bien sûr à la spirale de l’ADN et à celles que forment les galaxies. Psychologiquement, la spirale signifie que, tournant en rond « autour de soi », nous revisitons périodiquement tous les aspects de notre être, mais à chaque fois avec un œil neuf, à partir d’un point de vue différent.

Nous sommes toujours dans un nouveau Maintenant, et c’est à cela que nous invite à revenir, par compensation, le sentiment de tourner en rond : la seule voie hors de la roue est dans l’instant présent, où se trouve le moyeu immobile. Alors, le centre est partout et la circonférence nulle part. Quand cette impression de tourner en rond nous assaille donc, c’est que c’est un bon temps pour méditer, c’est-à-dire nous ancrer dans l’instant présent et retrouver cette immobilité en nous. De là, nous aurons peut-être comme Jung une vision du déploiement du Soi en perpétuelle création :

« Ce n’est que lentement que je trouvai ce que signifie à proprement parler un mandala : « Formation – Transformation, voilà l’activité éternelle du sens éternel. » »




[1] Le matou revient, de Steve Waring : https://www.youtube.com/watch?v=VqwPLMN-XHY

samedi 8 août 2015

Amoureux du mystère


On prête à Malraux d’avoir dit : « Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas ». Il y a plusieurs variantes de cette citation qui circulent, les plus courantes évoquant un siècle nécessairement « religieux » ou « spirituel ». Malraux lui-même aurait récusé cette formule, refusant de l’endosser, mais l’essayiste catholique André Frossard affirme l’avoir entendue de sa bouche, et qu’il était bien question de « mystique »[1]. Peu importe finalement car ce qui est vraiment intéressant, c’est la façon dont cette pseudo-prophétie a marqué les esprits, résonnant avec l’inconscient collectif de notre époque. Mais qu’est-ce à dire ? Que signifie ce terme « mystique », qui est volontiers considéré comme synonyme de « fumeux » par les tenants de l’idéologie scientiste aujourd’hui dominante ?

Il y a eu de tout temps des hommes et des femmes en recherche d’une expérience directe du mystère numineux à l’origine de toutes les religions. Dans toutes les traditions, on retrouve des courants indépendants des dogmes établis et étonnamment semblables en termes de pratiques spirituelles, que l’on qualifie de mystiques par opposition à l’orthodoxie instituée. On peut mentionner, par exemple,  l’importance souvent méconnue de la tradition soufie dans l’islam, qui est aussi la première victime du fanatisme wahhabite qui se prétend seul détenteur de la vérité. C’est, pour faire bonne mesure, un fanatisme similaire qui a condamné Maître Eckhart en Occident chrétien. Or, il semble qu’à l’origine de toutes les religions, il y ait l’expérience intérieure d’une réalité numineuse vécue par quelques individus, que le formalisme religieux tente dans un premier temps de saisir et d’exprimer avant de généralement chercher à l’étouffer en posant un couvercle dogmatique sur la réalité de l’expérience.

Pour ma part, je propose une compréhension poétique de ce terme « mystique » qui veut simplement que le mystique soit un amoureux du mystère d’être, le mystère qui nous fait vivre.

Étymologiquement, le mot « mystique » provient au XIVème siècle du latin mysticus qui vient lui-même du grec mustikos, « qui concerne les mystères ». Le dictionnaire[2] propose plusieurs définitions dérivées de cette étymologie :

-       Est mystique ce qui a un sens caché, relatif aux mystères de la religion ou à une réalité supérieure invisible. Le sens mystique est alors opposé au sens littéral.

-       Le mystique recherche l’union immédiate avec Dieu.

-       La mystique constitue l'ensemble des pratiques et des connaissances conduisant à l'union immédiate de l'âme avec Dieu.

Malheureusement, ces définitions ont le même rapport avec l’expérience mystique que la formule chimique H2O avec le fait de boire de l’eau. Le problème de l’intellect est qu’il ne peut aborder les choses que de l’extérieur et tenter d’en faire un objet mental et par là-même manipulable. Or, la mystique défie précisément toute forme d’appréhension rationnelle et ne peut être abordée que de l’intérieur. Mystère et mystique ont pour racine commune le verbe grec mueô qui signifie « rester muet, silencieux ». Le mystère est ce devant quoi on se tait, et le mystique est celui qui fait silence en lui-même devant le mystère. Le silence est la barrière à laquelle s’arrête l’intellect sur ces questions.

Une autre difficulté est le vocabulaire religieux qui entoure la mystique en Occident car celle-ci n’a que peu à voir avec le théos, le Dieu de la théologie : elle s’intéresse plutôt à la gnose, c’est-à-dire à la possibilité d’une connaissance directe du divin mystère. Les gnostiques chers à Jung étaient des mystiques. En Orient, le bouddhisme, en particulier chan (zen), et le taoïsme développent depuis longtemps des pratiques et des visions que l’on peut qualifier de mystiques et qui ne s’embarrassent pas de discussion théologique. Maître Eckhart posait clairement le problème quand il s’écriait : « Ô Dieu, délivre-moi de Dieu ! », c’est-à-dire de l’idée de Dieu. Dans toutes les mystiques, il s’agit d’abord de faire le vide, d’évacuer les dogmes et les idées reçues, pour ouvrir un espace de silence qui accueillera éventuellement la grande expérience. À moins que le silence lui-même ne se révèle justement être l’expérience.

Nous sommes, en ce début de XXIème siècle qu’anticipait Malraux, dans une position singulière envers la mystique car pour beaucoup d’entre nous, ce vocabulaire religieux ne signifie plus rien, et cependant plus que jamais peut-être le besoin qu’adressent les pratiques mystiques n’a été aussi criant. L’apport de Jung et de la psychologie des profondeurs est justement de jeter un pont entre notre modernité et ce qu’il pouvait y avoir de vital dans les conceptions religieuses du passé. C’est un pont tout symbolique, qui peut être rapproché de la démarche mystique en cela qu’il exige de dépasser le sens littéral des images. En termes psychologiques, quand il est question d’invisible, nous pouvons aussi bien parler d’inconscient si cela nous sied : c’est toujours l’inconnu et dans une grande mesure, l’inconnaissable, dont il est question.

Aujourd’hui, tandis que nous sommes pris d’une façon inédite entre la sécheresse de la rationalité régnante et le retour du fanatisme religieux, nous pouvons, sinon devons, considérer la possibilité d’une spiritualité agnostique, c’est-à-dire fondée au premier chef sur le « je ne sais pas ». Ce serait alors une spiritualité nécessairement mystique. En effet, la voie mystique – car la mystique est une voie, un chemin vers le cœur du mystère, et non, encore une fois, un système ou un dogme figé qui prétendrait circonscrire ce dernier – est une voie d’inconnaissance. Au contraire des croyants qui se gargarisent d’affirmations sur le mystère ultime, les mystiques arpentent la via negativa qui refuse de dire quoi que ce soit à ce sujet. En termes traditionnels, ils dénient toute possibilité de qualifier Dieu et s’en tiennent au « neti, neti » (ce n’est pas cela, ce n’est pas encore cela) des méditants hindous. Cette approche dite apophatique n’est pas propre à l’Orient, loin s’en faut. Par exemple, le texte fondateur de la mystique chrétienne, le Traité de la théologie mystique de Denys l’Aréopagite (VIème siècle), invite ainsi à un abandon de toute préconception :

« Pour vous, ô bien-aimé Timothée, exercez-vous sans relâche aux contemplations mystiques ; laissez de côté les sens et les opérations de l’entendement, tout ce qui est matériel et intellectuel, toutes les choses qui sont et celles qui ne sont pas, et d’un essor surnaturel, allez-vous unir, aussi intimement qu’il est possible, à celui qui est élevé par-delà toute essence et toute notion. Car c’est par ce sincère, spontané et total abandon de vous-même et de toutes choses, que libre et dégagé d’entraves vous vous précipiterez dans l’éclat mystérieux de la divine obscurité. »

Toute la « méthode » mystique est ici résumée. Remarquons qu’elle conduit à envisager un paradoxe, ici figuré poétiquement comme « l’éclat mystérieux de la divine obscurité ». Le psychologue pourra reconnaitre là une description typique de l’inconscient, tout à la fois obscur et recélant pourtant d’innombrables scintillements de conscience, analogue à la nuit piquetée d’étoiles. Toutefois, il ne s’agit pas de réduire le mystère dont il est question à un énoncé psychologique mais plutôt, à l’inverse, de rappeler comment la psychologie elle-même conduit à envisager une réalité paradoxale, le Soi, qui inclut et dépasse les contraires. Beaucoup de mystiques, de différentes traditions, parlent de la Ténèbre qui enveloppe l’Être Suprême qui lui-même est au-delà de l’obscurité et de la lumière, dans une métaphore que nous pouvons reformuler en évoquant l’écrin que l’inconscient offre au diamant du Soi, qui réunit le conscient et l’inconscient. Dans un langage ou l’autre, ce ne sont que métaphores, c’est-à-dire de pauvres habits jetés sur la nudité insaisissable de la réalité.

Plus radicalement, il apparait que toute investigation sérieuse du réel débouche dans un vide paradoxal. Pour la physique, par exemple, la lumière est à la fois corpusculaire et ondulatoire, l’univers peut être décrit aussi bien par la relativité que par la physique quantique – qui sont des théories pourtant apparemment contradictoires –, la conscience est imbriquée de façon inextricable avec la matière et le vide semble recéler énormément d’énergie. Et quand les mystiques désignent Dieu comme étant transcendant, ils disent finalement que notre existence découle d’une source impensable et indescriptible, échappant à toute représentation, car au-delà de la dualité des contraires. Ils n’ont d’autre but que d’arracher le voile d’illusions qui nous fait nous identifier à un contraire ou à l’autre et, par là, nous sépare du mouvement immobile de la totalité. Au fond, c’est encore là un paradoxe, comme chercher à voir en s’arrachant les yeux, car il s’agit de chercher à connaitre la réalité au-delà de la représentation mentale qui nous permet de percevoir cette réalité. Mais c’est donc un paradoxe vécu par les mystiques, qui ne s’embarrassent pas de théories !

En terme contemporains, il sera donc moins question de Dieu et de l’union de l’âme avec son Bien-Aimé que d’éveil et de réalisation de soi ou d’individuation. Or, dans « réalisation », il y a le Réel, c’est-à-dire ce que la tradition religieuse nommait le Vrai, désigné comme tel car il est la vérité permanente sous la ronde des illusions sans cesse changeantes. Du point de vue mystique, et donc non conceptuel mais expérientiel, vivant, c’est toujours un processus mettant fondamentalement en jeu la conscience, qui cherche à élargir sa perspective jusqu’à envisager la totalité paradoxale du Réel. L’expérience de l’union se traduit de différentes façons, en fait d’autant de façons qu’il y a d’individus, mais elle se représente toujours comme conjonction du moi et du Soi, de l’humain et du Divin, du sujet de cette vie avec le Un.

Or, l’œuvre ne serait pas même envisageable s’il n’y avait dans l’inconscient une pulsion fondamentale, un appel lancinant que la mythologie a souvent symbolisé comme la secrète nostalgie de l’exilé. Elle ne serait pas possible si le mystère lui-même ne se révélait être vivant et vouloir être connu, et nous guider soit en nous faisant rencontrer le maître de méditation adéquat, soit en nous mettant en contact avec notre maître intérieur au travers de certains rêves, de visions, d’intuitions et de synchronicités. Et c’est là que la psychologie des profondeurs amène un éclairage important à la démarche en amenant un vocabulaire et une compréhension de la dynamique psycho-spirituelle, qui sont entièrement dénués de religiosité pour parler du mystère sacré de la création de conscience.

Plus avant, le travail des rêves et des images intérieures peut être compris comme une façon de soulever le voile, ou plus précisément d’étudier les motifs que le voile, qui ne cache pas tout, permet de discerner, pour finalement écarter celui-ci en le traversant. La traversée d’un rêve peut être de l’ordre de la résolution d’un koân zen ; le rêveur vit alors un mini satori ou ce qu’on pourrait appeler une illumination mystique, un éveil. L’interprétation du rêve n’en est pas la traversée, mais si l’interprétation est juste, elle provoque toujours au moins un petit déclic, et il peut arriver que ce déclic soit sismique. Enfin, en combinant la méditation et l’écoute des images intérieures, c’est la nature même de la réalité qui est interrogée : tenter de comprendre les rêves, c’est chercher à comprendre la dynamique du mental qui rêve, à sortir du rêve dans lequel nous vivons.

Finalement, on peut se demander si Malraux n’aurait pas justement eu une intuition de la nécessité de dépasser le mental, et plus largement, d’un éveil collectif à une autre dimension de l’existence. Il a commenté la pseudo-prophétie qu’on lui prête en expliquant : « Si le prochain siècle devait connaître une révolution spirituelle, ce que je considère comme parfaitement possible (probable ou pas n’a pas d’intérêt, ce sont des prédictions de sorcières, mais possible), je crois que cette spiritualité relèverait du domaine de ce que nous pressentons aujourd’hui sans le connaître, comme le XVIIIème siècle a pressenti l’électricité grâce au paratonnerre. » Au fond, ce dont il parlait là, c’est de l’inconscient collectif dans lequel germent les idées et les représentations collectives, et du nouveau mythe dont il est enceint. Quant à cette électricité dont il parle, cette énergie qu’il nous faut apprendre à maîtriser, son contemporain Pierre Teilhard de Chardin l’a clairement nommée :

« Un jour, quand nous aurons maîtrisé les vents, les vagues, les marées, la pesanteur, nous exploiterons l’énergie de l’amour. Alors, pour la seconde fois dans l’histoire du monde, l’homme aura découvert le feu. »

Encore une fois, on ne peut vraiment parler de ces choses que métaphoriquement. Je développerai une autre fois l’idée qui veut que la poésie, au sens large de l’art de laisser parler les images qui nous habitent, participent du travail avec Soi au même titre que l’écoute des rêves, l’imagination active, la méditation, le yoga... La poésie est selon moi une subversion du langage qui permet au réel d’habiter celui-ci, de s’échapper de la cage mentale des concepts. C’est pourquoi j’aurais donc pu m’en tenir à cette simple définition poétique :

Le mystique est un amoureux du mystère.

Tout est là. D’abord, l’ingrédient essentiel, l’amour qui fait l’aimant et nous attire irrésistiblement… et le mystère, vivant, obscur et paradoxal, qui se dérobe et se laisse aimer, qui appelle et qui fuit, qui nous emmène toujours plus loin en lui-même. Il faut être un peu fou pour marcher sur cette voie, de la folie heureuse des amoureux. Et qui a dit que ce chemin aurait une fin ? Sainte-Thérèse écrivait que « Le chemin vers le ciel, c’est le ciel même ». Or, pour qui a trouvé le ciel, tous les chemins mènent à la réalité vivante de l’instant présent, où tout est là de toute éternité. Qu’y trouverons-nous ?
C’est Rûmi qui le dit le mieux :

Nous qui, sans coupe et sans vin, sommes contents,
Nous qui, honnis ou louangés, sommes contents.
À quoi aboutirez-vous ? Nous demande-t-on;
À nous qui, sans aboutir à rien, sommes contents.


[2] Source : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, définition de l’Académie française (http://www.cnrtl.fr/definition/academie9/mystique)

dimanche 26 juillet 2015

Au coeur des ténèbres


J’ai vu récemment un film remarquable : le Sel de la Terre. C’est, plus qu’un documentaire, un véritable document d’humanité que nous livre là Wim Wenders en présentant l’œuvre et la vie du photographe brésilien Sebastião Salgado.



Attention, ce n’est pas un film facile. Âmes sensibles s’abstenir. Car au-delà de la beauté des images, de la finesse extrême avec laquelle Salgado a saisi la vie dans tous ses aspects, il y a aussi une réalité que son œil a fouillée. Il a longtemps été un photographe de l’humain – « Après tout, les hommes sont le sel de la terre… » explique-t-il –, et après s’être intéressé à toutes les facettes du travail humain, il s’est concentré sur les migrations dans le monde, en particulier en Afrique, où il s’est trouvé aux premières loges pour photographier les atrocités qui ont eu cours au Rwanda en 1994 et au Congo dans les années suivantes. Son art, qui « dessine le monde en lumières et en ombres » selon ses propres mots, est de rendre la réalité implacable tant elle est magnifiée, vivante, immédiate ; on ne peut plus détourner le regard, même quand il nous donne à contempler un charnier. On est fasciné par tant d’humanité, de proximité dans la transparence de l’œil qui a saisi cette image.

Lui-même, le photographe, n’en est pas sorti indemne ; il le dit et ce film est aussi l’histoire de sa guérison, qui vaut la peine d’être connue. Le tour de force de Wim Wenders et du fils de Sebastião Salgado, impliqué lui aussi dans la réalisation de ce film, est précisément de faire ressortir une métaphore, qui peut valoir pour tous, de la présentation de cet homme, loin de toute fiction. Et Salgado lui-même communique quelque chose qui va bien au-delà des images photographiques, tout en restant dans une entière simplicité et en manifestant une présence, un calme qui dénote qu’il a fait la paix avec lui-même. Mais avant d’en arriver à cette pacification, il a traversé des moments où il était totalement découragé de l’humanité et tout simplement désespéré. « On est un animal très féroce. On est un animal terrible, nous, les humains. » Wim Wenders commente le parcours de Salgado en disant qu’il est vraiment allé au cœur des ténèbres. Cela m’a sonné une cloche.

Avez-vous lu Au cœur des ténèbres (Heart of darkness), de Joseph Conrad ?

Il s’agit d’une longue nouvelle parue en 1899 qui est reconnue comme un des chefs-d’œuvre de ce prolifique écrivain anglais. Et c’est aussi une référence qui traverse discrètement notre culture, comme un clin d’œil que font en particulier plusieurs réalisateurs de cinéma au récit de Conrad. Par exemple, le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, avec Marlon Brando, en est une transposition directe dans le contexte du Vietnam. Coppola ne s’en cache pas, mais il faut avoir lu le livre pour saisir le second degré dans son film : Marlon Brando joue le colonel Kurtz, du même nom que son personnage équivalent dans le roman. Plus subtil : le King Kong de Peter Jackson sorti en 2005 comporte de brèves allusions à Heart of darkness. Par exemple, c’est le livre qu’est en train de lire le jeune mousse au moment où il demande à s’engager dans l’aventure consistant à aller explorer l’île où vit le grand singe : le garçon le montre à la caméra. Or si l’on considère King Kong dans la perspective du voyage décrit par Conrad, le film se révèle alors clairement proposer une métaphore psychologique de la nécessité d’explorer la profondeur obscure et sauvage de la psyché, de notre nature.

Dans Au cœur des ténèbres, nous nous enfonçons dans une Afrique presque inexplorée, au fil du parcours, le long d’un fleuve, de Marlow, un jeune officier de la marine marchande. Envoyé par une compagnie belge, il doit rétablir le contact avec Kurtz, le directeur d’un comptoir commercial perdu dans la jungle et dont on est sans nouvelles. Marlow, à mesure qu’il découvre le royaume que Kurtz s’est bâti loin de toute civilisation, s’engage dans un voyage en enfer. Kurtz est le prototype de l’homme blanc qui a « pété les plombs » au soleil de l’Afrique et règne par une violence absolue sur des esclaves, des humains qui ne sont plus reconnues dans leur humanité. La philosophe allemande Hannah Arendt a utilisé cet exemple dans son étude sur les origines du totalitarisme pour illustrer le racisme. Elle fait le lien avec les massacres perpétrés par les Boers en Afrique du Sud et au Congo, alors les pires abominations systématiques connues, confinant déjà au génocide. Car c’est de cela dont il question :  la réalité du mal, la souffrance et la violence des humains, ce « féroce animal ».

Le récit de Conrad poursuit une tradition millénaire de contes et de mythes qui décrivent le voyage initiatique de la conscience devant regarder en face la réalité du mal, sans y succomber. Il nous permet de confronter l’ombre de l’homme occidental civilisé. Il rappelle aussi qu’avant l’invention de la psychologie, la littérature, en particulier certains romans, faisait œuvre de psychothérapie, comme le soulignait James Hillman. Bref, la lecture de Heart of darkness comme la contemplation des photos de Salagado tiennent de l’exorcisme : le démon doit être vu, sinon il coure librement. C’est-à-dire que la réalité du mal est banalisée comme une nouvelle sur laquelle passe bien vite le journal télévisé, ou encore dans des films et jeux vidéo qui regorgent de violence. Mais quand le cœur des ténèbres est entrevu, on touche une limite. C’est de nature à nous jeter par terre, à nous désespérer, comme c’est arrivé à Sebastião Salgado.

L’intérêt du film de Wim Wenders tient au fait que non seulement il nous fait voir l’horreur, mais qu’il y apporte une réponse. Il relève en cela de la métaphore onirique dont le propos est quasi subliminal et il illustre fort bien comment on peut regarder un film comme un rêve. Le photographe a retrouvé le goût de vivre en plantant des arbres, en régénérant une forêt qui avait été dévastée par la poursuite d’un profit pécuniaire. Avec sa conjointe, il a créé une fondation dédiée à la préservation d’un vaste espace naturel, auparavant la ferme familiale des Salgado, dans lequel ils ont replanté des millions d’arbres. Symboliquement, la nature guérit la nature : c’est d’être allé voir trop loin dans l’obscurité de la nature humaine qui a rendu l’homme malade, et il a guéri en régénérant sa propre nature, en cultivant les forces de vie.

Cela peut valoir pour nous tous. Quand nous rencontrons des moments de découragement ou de désespérance devant les folies du genre humain ou simplement le poids de notre propre vie, il est bon de revenir à la terre, à la vie toute simple qui pousse malgré tout. Plutôt que de lutter, il y a là une acceptation et un lâcher-prise devant la réalité qui permet la régénérescence. Enfin, revenir dans le corps en suant toute son eau pour replanter des arbres dans le désert ou en s’occupant de son jardin, ou encore en se promenant dans une nature vivante, c’est encore le chemin le plus court, peut-être, pour revenir dans notre humanité. Je vous invite donc à voir ce film, à lire Conrad… mais surtout à profiter de l’été pour vous ressourcer en nature.

vendredi 10 juillet 2015

Paréidolie mon amie


Depuis quelques temps, ma méditation matinale est troublée par une femme qui me fait l’œil. Elle ressemble à une institutrice avec un chignon et des lunettes, par-dessus lesquelles elle me regarde avec un sourire. Il faut dire que je médite les yeux ouverts. Il est beaucoup plus difficile de rester concentré les yeux fermés car l’intériorisation est propice à la rêverie quand ce n’est pas à la somnolence. Et puis, en méditant les yeux ouverts, on s’entraine à méditer en toutes circonstances, dans une file d’attente ou dans l’autobus, à chaque fois qu’une immobilité mentale est possible. Mais alors, il faut composer avec les distorsions de notre perception : quand je médite en laissant mon regard se poser sur le plancher devant moi, il y a une tâche dans le bois qui, avec les jeux de lumière et d’ombre du moment, prend forme de cette femme qui semble s’amuser de mes efforts pour ne pas la regarder.

Qui ne s’est pas couché dans l’herbe pour observer les nuages dans le ciel et jouer à y trouver des formes éphémères ? Souvent, on y discerne un visage énigmatique pendant quelques secondes mais on y peut y voir aussi par exemple des chevaux galopant, un bateau fendant les flots, une vague... Elles ont un beau nom, ces formes : ce sont des paréidolies, du grec ancien para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « image, apparence, forme ». Une paréidolie est une illusion d’optique qui, dixit Wikipédia : « consiste à associer un stimulus visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable, souvent une forme humaine ou animale. » C’est une illusion très personnelle : chacun peut voir une chose différente dans un même nuage.

Il y a une grande part de projection dans ce phénomène. Il est à la base d’un test psychologique (Rorschach) très utilisé dans lequel le sujet est invité à dire ce qu’il voit dans des tâches d’encres. Dès lors, on peut l’utiliser aussi pour collecter et examiner des images intérieures : c’est un mécanisme cérébral de reconstruction de la réalité qui est à l’œuvre et qui nous introduit dans une irréalité, une sorte de rêve dans laquelle il y a aussi de la vie symbolique. Jung raconte comment, après avoir fait une première étude statistique pour valider l’astrologie qui lui avait donné un résultat étonnamment positif, il avait fait une seconde étude similaire qui lui avait donné un résultat contraire ; quand il a pris connaissance de ce résultat, il a observé que l’ombre qui tombait sur le mur à côté de lui dessinait un diable ricanant. Il a tout de suite compris que le diable riait de sa prétention à tenter de cerner un phénomène synchronistique avec la statistique.

Le danger de ce genre de pratiques consiste en voir des signes et des synchronicités partout : on n’arrête pas de recevoir des messages de l’Univers mais on ne les comprend pas. Dans ce cas, le mieux est sans doute de débrancher et de revenir aux messages de base de notre organisme : la faim, la soif, le sommeil… ainsi qu’aux messages que nous pouvons échanger avec notre entourage, dont on peut espérer qu’ils soient moins sibyllins. L’obsession dénote une crispation mentale, or l’attention aux synchronicités et aux images intérieures réclame d’abord de relaxer et de ne pas avoir d’attentes, de se laisser simplement emmener par ce qui se présente. Il s’agit de développer une forme de lucidité poétique de la profondeur symbolique de nos vies, dans laquelle la réalité est habillée de rêve. Il en va ainsi des paréidolies comme des synchronicités dont parle si bien Robert Moss :

« Suivre les synchronicités, ce n’est pas simplement accueillir des messages. Il s’agit plutôt de laisser s’épanouir la conscience poétique, cette conscience qui nous permet de goûter et de toucher à ce qui rime et résonne dans ce monde, et comment le-monde-derrière-le-monde se révèle en agitant doucement le voile de la réalité communément admise. »

Je suis retourné voir mon institutrice avec ces réflexions dans un coin de ma tête, et bien sûr, elle souriait. Mais en regardant mieux, j’ai vu qu’elle-même n’était qu’un élément d’un visage plus vaste, d’une veille femme qui semblait bien rire de moi

jeudi 25 juin 2015

Voile de lumière

Sculpture "voile de lumière" de Frederick Hart
Je rencontre régulièrement des personnes qui me disent qu’elles aimeraient bien venir dans le cercle de rêves mais que cela leur fait peur car elles ont le sentiment qu’en racontant un rêve, elles se déshabilleraient psychologiquement devant le groupe. Je leur réponds qu’elles ont raison : c’est exactement ce dont il s’agit. Lorsqu’on raconte un rêve, on se met à nu…

Cependant, je leur signale aussi qu’autant je respecte leur peur, autant cela me parait dommage qu’elles n’osent pas se risquer hors de leur zone de confort. Bien souvent, ces personnes sont en recherche d’un changement dans leur vie, or pour enclencher un mouvement intérieur, cela ne demande bien souvent que d’oser l’inconfort, de prendre un risque. Daniel Odier suggère ainsi que la peur est une porte, et qu’au fond, il s’agit toujours de voir, quand la peur est présente, si on peut repousser nos limites sans se faire violence. Et puis je leur explique qu’en fait, autant elles ont raison de penser qu’exposer un rêve, c’est se dévoiler dans sa nudité, autant elles se trompent quand elles croient qu’elles montrent cette nudité au groupe.

Pour illustrer ce dernier point, je leur raconte un rêve qu’a reçu une femme à la veille de se présenter et de raconter pour la première fois quelques-uns de ses rêves dans un cercle soufi. Il faut savoir que certaines écoles de la tradition soufi, en particulier les Naqshbandi[1], accordent une grande attention aux rêves qu’ils écoutent et interprètent en groupe. Ils intègrent fort bien la compréhension psychologique de Jung à une perspective spirituelle au centre de laquelle il y a la relation au Bien-Aimé de l’âme, qui s’incarne aussi dans la relation du disciple au maître spirituel. Voilà donc le rêve :

Je suis dans la salle où se tiennent les rencontres du cercle. Je monte sur une longue estrade comme pour un défilé de mode, sur laquelle je dois avancer, me présenter. Je réalise soudain que je suis nue et que mon corps semble baigner dans une lumière dorée, comme s’il était entouré d’un voile de lumière. Je ne suis pas rassurée et plus j’avance, plus mon appréhension grandit. Mais je me rends compte en entendant les commentaires des personnes qui m’observent en se tenant près de l’estrade qu’aucune ne me voit comme je suis : elles me voient habillée dans différentes étoffes et couleurs qui leur donnent à discuter. J’arrive au bout de l’estrade et je m’apprête à faire demi-tour quand mes yeux plongent dans ceux du maître, assise au fond de la salle, qui brillent intensément : elle me voit dans ma nudité. Elle sourit. Il y a tant d’amour dans son regard, je n’éprouve aucune peur…

Ce rêve ne réclame pas grand commentaire pour l’interpréter. C’est une variation intéressante sur le thème du conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur. Dans ce dernier, le monarque s’illusionne en croyant qu’il est revêtu d’un magnifique habit mais un enfant le voit tel qu’il est dans sa nudité. Ici c’est l’inverse : la rêveuse se sait nue mais personne ne le voit car les autres membres du groupe ne peuvent voir que leurs propres projections. C’est un fait psychologique bien connu : nous ne pouvons voir d’autrui que ce que nous avons rendu conscient en nous-mêmes. Cela nous porte à projeter notre propre psychologie sur autrui, à nous expliquer l’autre selon ce que nous croyons comprendre de nous-mêmes.

À chaque fois que nous définissons ou jugeons une autre personne – c’est un …, elle est … – au fond, c’est nous-mêmes que nous définissons et que nous jugeons ainsi : nous ne voyons pas vraiment autrui mais nous nous en faisons une image, à laquelle se mêle des parties de notre psyché auxquelles nous prêtons alors une objectivité. C’est vrai dans la vie quotidienne, et c’est un des principaux obstacles à une véritable communication ; il n’y a pas d’écoute de l’autre sans un pas de recul qui écarte les idées préconçues pour vraiment entendre ce que dit l’autre. C’est précisément ce que signifie étymologiquement le mot « respect » : prendre un pas de recul. Et c’est pourquoi nous ne pouvons rien offrir de plus précieux à autrui que notre simple présence en pleine conscience, c’est-à-dire une entière ouverture sans préjugé à ce qui est présent, à ce qui se dit, s’échange…

Cette difficulté à entendre ce qui est véritablement autre est encore plus grande quand il s’agit des matériaux inconscients que l’on rencontre dans les rêves. La projection est une fonction psychologique qui tend à masquer ce qu’il y a d’inconnu pour la recouvrir de ce que nous croyons connaître. Il n’y a rien de plus inconnu que l’inconscient, que ce soit le nôtre ou celui d’autrui ; une des pires erreurs que nous puissions commettre est de croire que ce qui est inconscient pour l’autre nous est clair – c’est alors que nous nous fourrons le doigt dans l’œil jusqu’au coude, et que nous oublions la poutre qui nous obstrue le regard. À l’inverse, les personnes qui ont quelque familiarité avec l’inconscient savent qu’elles ne peuvent entendre ce que dit l’autre qu’au travers de leurs propres projections, inévitables ; elles en tiennent compte et sont alors très attentives à la façon dont l’inconscient bouge en elles-mêmes quand elles écoutent autrui. Elles ne définissent jamais autrui ni parlent « sur l’autre » mais elles disent seulement, consciemment, ce que la rencontre avec l’autre réveille en elles.

C’est donc entendu : lorsque nous exposons un rêve, nous nous mettons à nu, mais cette nudité est protégée par un voile de lumière qui agit comme un écran sur lequel nos interlocuteurs projettent généralement ce qu’ils ne connaissent pas encore d’eux-mêmes. Quand quelqu’un vous donne un avis sur un rêve, cela parle le plus souvent plus de la personne qui vous donne l’avis que de votre rêve, mais il est possible sinon probable qu’il y ait des résonances dont vous pourrez tirer parti pour vous connaître vous-même. C’est un jeu de miroirs. C’est à ce jeu que nous nous livrons consciemment dans le cercle de rêves, où personne n’a la prétention de donner une interprétation objective, mais où nous jouons donc le jeu créatif des résonances autour d’un rêve pour dégager le sens qu’il voudra prendre dans cet espace, pour la personne qui a rêvé comme pour les autres participant(e)s au cercle.

Il reste cependant une énigme à éclaircir dans le rêve cité plus haut : qui est donc ce maître qui peut voir la nudité de la rêveuse ? Qu’est-ce qui la[2] différencie des autres participants et qui lui permet de n’être pas entravée par l’illusion ?

Le maître est une personne qui s’est débarrassée de toute identification à une image d’elle-même, et qui dès lors ne se laisse plus prendre au piège des images d’autrui qui se forment dans sa psyché. Elle sait que cette forme dans laquelle l’autre lui apparait n’est que temporaire, provisoire, et n’a rien à voir avec son essence, ce qu’est véritablement l’autre. Nous sommes tous nus dans le regard d’un « maître », et si le maître nous voit ainsi, c’est parce qu’elle va nue elle aussi dans son propre regard. L’empereur du conte tombait dans le piège de l’identification à son ego, mais un petit enfant, dont l’ego n’est encore pas formé, ne saurait se laisser abuser par cette illusion. Le maître est redevenu comme un petit enfant, et dans son regard, notre nudité est l’équivalent de la virginité spirituelle prêtée à Marie, la mère du Christ : une liberté totale à l’égard de toute forme, une nature immaculée, toujours créatrice et illimitée.

Je peux vous le dire car cela m’est arrivé d’être ainsi mis à nu dans le regard d’un maître. Je ne croyais pas que cela existait, un maître. Je n’y voyais qu’une projection du Soi, notre maître intérieur. Et puis j’en ai rencontré un et j’ai compris que c’est une personne qui vous donne permission d’être entièrement libre car vous reconnaissez votre propre liberté en elle – il n’y a alors plus de mots, plus rien à enseigner, et comme le dit la tradition, il n’y a alors soudain plus personne. De cette rencontre, j’ai gardé un petit poème jailli au bord d’une rivière un matin lumineux : « Le maître et l’élève étaient tous deux présents. Sans échanger une parole, ils ont disparu dans l’aube d’été. »

Le mot « maître » est mal choisi. Il dénote au mieux l’enseignement et le maître d’école, et au pire, la domination et la soumission. Or il n’y a d’enseignement que pour ceux qui croient encore qu’il y a quelque chose à apprendre, à réaliser… et derrière ce fantasme, l’idée subtile d’une supériorité et de quelque chose qu’on pourrait acquérir, s’approprier. Mais celui qui est allé au bout de cette idée sait qu’il n’y a rien là à trouver qu’une libération de cette illusion, et qu’au lieu d’enseignement, il y a partage de tous les trésors ramassés sur la route. Au travers de ce partage, il s’opère une simple re-connaissance, une remémoration de notre nature essentielle, de qui nous sommes vraiment si nous laissons tomber nos identifications fallacieuses.

Et qui sommes-nous donc ? C’est ce que le « maître » a découvert, au sens qu’il a retiré la couverte qui le cachait. Dans le regard du maître, il n’y a personne. Il ne voit que du vide – en aucun cas une forme qui aurait quelque substance propre, quelque qualité qui la définirait. Il voit un vide absolu, un espace vivant, vibrant… duquel jaillit, dans la pure spontanéité, toutes les couleurs de la vie, de l’esprit. Son amour a dissous la forme, s’est rendu jusqu’à l’essence, au noyau de l’être. Comment a-t-elle  fait ? Elle a commencé par contempler le vide en elle-même pour se reconnaitre dans cet espace. Elle s’est accueillie entièrement et avec un amour total dans sa vérité, c’est-à-dire dans sa nudité essentielle – dans la vie des corps comme des âmes, se déshabiller est le préalable à l’union. C’est ainsi qu’elle est entrée dans l’Amour qui unit tout et, dès lors, il n’est plus, bien sûr, de séparation ! Il n’est plus que de l’amour.

Soyons clairs : il n’y a pas de maître dans le cercle de rêves, et vous pouvez donc y venir en toute confiance dans le fait que personne n’entreverra votre nudité. Cependant, il importe que vous compreniez que le véritable obstacle n’est pas dans le regard des autres mais dans le vôtre. Un de mes enseignants préférés, Gordon Robertson, de Ho Rites de Passage, tournait cela joliment en expliquant : « Il y a un monstre en chacun de nous, et ce monstre, c’est l’image que nous avons de nous-mêmes, prompte à nous dévorer. Mais derrière ce monstre, il y a un super-monstre, et c’est l’image que nous imaginons que les autres ont de nous-mêmes. » C’est ce monstre que vous pouvez confronter, à mains nues et sans armure, dans le cercle de rêves, et toutes les fois où vous acceptez de vous mettre à nu dans votre propre regard.

Quel bénéfice en retirerez-vous ?

Aucun.

Cela ne se définit pas en perte et bénéfice.

Vous découvrirez peut-être simplement que, quoi que vous fassiez pour vous protéger de cette vulnérabilité, vous allez en réalité toujours nu(e) sous vos habits, et que finalement vous êtes libres, d’une liberté qui ne peut s’obtenir ni se perdre, mais dont on peut simplement prendre conscience. C’est à cette prise de conscience que vise le travail des rêves, et toutes les voies spirituelles qui reconduisent à notre véritable nature. Mencius, philosophe chinois du Vème siècle avant Jésus-Christ, disait déjà : « Celui qui va au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Celui qui connait ainsi sa propre nature connaît le ciel. »


[1] Je recommande tout particulièrement le livre Catching the thread, de Llewelyn Vaughan-Lee, à qui voudrait explorer plus en profondeur comment l’approche jungienne des rêves rencontre le soufisme.
[2] Usant d’un procédé typique quand on parle des maîtres spirituels, j’userai ici de pronoms alternativement masculin et féminin car la Conscience n’est ni mâle ni femelle. En outre, il est bon de rappeler que, dans les traditions tantriques et soufis en particulier, il y a beaucoup de femmes reconnues comme étant des « maîtres ».

samedi 13 juin 2015

Royal mariage

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse - Albrecht Dürer (1498)

Je poursuis ma (re)lecture de La création de conscience, d’Edward Edinger. Je ne saurais que recommander de lire ce livre, ou au moins d’en méditer le premier chapitre, « le nouveau mythe ». Il y a en particulier ce rêve énorme – dans la catégorie grand rêve au carré – qui devrait être proclamé en place publique, comme le faisaient les anciens dans l’Antiquité quand un rêve passait un message collectif. Edinger l’introduit en le situant dans le contexte de la mort et renaissance de notre mythe central qui ressort en imagerie apocalyptique dans les rêves de nombreuses personnes, celui-ci en étant donc un exemple remarquable :

Je marche le long de ce qui semble être les Palissades dominant tout New York. Je marche avec une femme que je ne connais pas. Nous sommes conduits par une femme qui est notre guide. En fait, le monde tel que nous le connaissons a été détruit. New York n’est plus qu’un tas de décombres ; il y a des incendies partout, des milliers de gens courent partout, frénétiquement ; l’Hudson a envahi de nombreux quartiers de la ville ; des tourbillons de fumée envahissent l’atmosphère. Autant que je peux en juger, le sol a été nivelé. C’est le crépuscule. On voit dans le ciel des boules de feu se diriger vers la terre. C’est la fin du monde, la destruction totale de tout ce que l’homme et sa civilisation avaient construit.

Cette terrible destruction est causée par des géants d’une taille exceptionnelle – des géants venus de l’espace, des lointaines étendues de l’univers. Je pouvais voir, au milieu des décombres, deux des géants assis : ils ramassaient les gens au hasard, par poignées, et les mangeaient, aussi nonchalamment que lorsque nous mangeons du raisin. Le spectacle était terrifiant. Les géants n’avaient pas tous la même taille ni tout à fait la même forme. Notre guide nous expliqua qu’ils venaient de différentes planètes mais vivaient harmonieusement et paisiblement ensemble. Il nous expliqua aussi que les géants atterrissaient dans des soucoupes volantes (les boules de feu étaient d’autres débarcadères). En fait, la terre telle que nous la connaissons fut conçue par cette race de géants au commencement des temps. Ils cultivaient notre civilisation comme nous cultivons des légumes. La terre était leur serre, si l’on peut dire, et ils étaient venus récolter ce qu’ils avaient semé. Tout cela se déroulait à l’occasion d’un événement dont je ne devais être instruite que plus tard.

J’ai été sauvée parce que j’avais une tension légèrement trop élevée. Si j’avais eu une tension normale ou si ma tension avait été franchement trop haute, j’aurais été mangée comme presque tous les autres. Parce que j’avais une tension légèrement trop élevée, on m’a choisie pour subir cette épreuve et, si j’en sors victorieuse, je deviendrai comme mon guide un « sauveur d’âmes ». Nous avons marché extrêmement longtemps, témoins de ce cataclysme destructeur. Je vis alors devant moi un trône d’or monumental, aussi brillant que le soleil : on ne pouvait pas le regarder en face. Sur le trône, un roi et une reine étaient assis, de la race des géants. Ils étaient le cerveau derrière la destruction de notre planète. Quelque chose de spécial et d’extraordinaire émanait d’eux dont je n’ai compris le sens que plus tard.

Je devais non seulement assister à la destruction du monde mais aussi gravir un escalier me conduisant au niveau occupé par le roi et la reine, de telle sorte que je me trouve « face à face » avec eux : telle était la tâche, l’épreuve qu’on m’imposait. Cela devait probablement se faire par étapes. Je commençais à grimper. C’était long et difficile, mon cœur battait à tout rompre. J’avais peur mais je savais qu’il me fallait accomplir cette mission. Il en allait du salut du monde et de l’humanité. Je me réveillai, transpirant abondamment.

Plus tard, je réalisais que la destruction de la terre par la race des géants était la fête donnée à l’occasion du mariage du roi et de la reine nouvellement unis. Voilà qui peut expliquer l’impression extraordinaire que les souverains m’avaient faite.

Edinger commente ce rêve en rappelant d’abord les mots de Jung à propos du « vent de destruction universelle et de renaissance qui souffle sur notre époque ; cet esprit se fait sentir partout, aussi bien sur le plan politique et social que philosophique. Nous vivons ce que les Grecs appellent le kairos – le moment juste – pour une "métamorphose des dieux", c’est-à-dire des principes fondamentaux et des symboles. »

Ce thème de la moisson de la Terre se retrouve dans l’Apocalypse, où un Ange dit à un autre Ange : « Jette ta faucille et moissonne, car c’est l’heure de moissonner, la moisson de la terre est mûre. » Edinger explique qu’être moissonné par les Anges ou dévoré par les géants, « cela veut dire qu’on a été avalé par des dynamismes archétypiques, non humains ». Jung faisait remarquer qu’avec la perte de vitalité du mythe religieux, les archétypes de l’inconscient collectif apparaissent volontiers désormais comme extra-terrestres – une façon de symboliser à quel point ils nous sont étrangers. Et ils peuvent donc nous dévorer. « Pour l’individu, cela signifie la psychose ou la psychopathie criminelle ; pour une société, une désintégration structurelle et une démoralisation collective générale provoquée par la perte du mythe central qui avait jusque-là soutenu et justifié l’homme dans sa tâche incommode d’être… humain. »

Les sociétés aussi ont leurs psychoses et leurs dépressions. Edinger évoque la fin de l’Empire romain comme exemple de désintégration comparable à notre époque. Jung a cherché à attirer l’attention[1] sur la dimension psychotique de l’épisode nazi en Allemagne, soulignant que cette psychose non entièrement guérie avait alors touché toute l’Europe et laissé derrière elle un monde divisé en deux entre l’Est et l’Ouest ; désormais, il se pourrait bien que le risque de déflagration psychotique se soit mondialisé avec l’hyper rationalité économique qui met le vivant en coupe réglé, la généralisation technologique de notre coupure d’avec les instincts, la guerre que nous livrons à la nature. Jung concluait son étude du drame nazi en avertissant que « ce qui maintenant menace relèguerait dans l’ombre la catastrophe européenne, tel un fugace prélude. »

Déjà, nous assistons à une réédition de la légendaire et éternelle guerre des dieux quand des missiles humains téléguidés par une foi fanatique s’opposent à l’hyper rationalité occidentale toute bardée de technologie, qui sème la mort comme dans un jeu vidéo. Voilà les archétypes à l’œuvre ! Le match oppose le preux Saladin drogué au captagon[2] contre le Docteur Folamour[3], le savant fou… et nous avons de façon caractéristique des jeunes fascinés par l’appel de la « guerre sainte » tandis que nos populations occidentales sont à la fois convaincues d’être dans leur bon droit d’exploiter le reste du monde et complètement démoralisées. Quand on connaît la mythologie, il n’y a rien de bien neuf là sous le soleil : les fils du dieu Anu déjà se battaient avec le feu du ciel…

Mais que peut signifier le fait qu’une tension légèrement plus élevée que la moyenne, mais pas trop, vaille à la rêveuse d’être épargnée ? Il y a là une bonne nouvelle pour celles et ceux qui ont parfois du mal à trouver le sommeil : « Être inquiet, c’est-à-dire avoir une tension légèrement trop élevée, voilà l’attitude "juste" pour l’homme moderne. Cela montre que son signal d’alarme intérieur fonctionne toujours et qu’il a une chance de s’en sortir : son anxiété va le pousser à la réflexion et à l’effort, ce qui lui sauvera peut-être la vie. » Par contraste, « une tension normale serait le signe de l’indifférence face à des évènements exceptionnels », tandis qu’une trop grande tension prédisposerait à la passion, au fanatisme et donc à la dévoration par les archétypes.

Edinger indique ensuite que la montée de l’escalier est le symbole alchimique de la sublimation par laquelle la conscience prend de la hauteur. « Psychologiquement, elle se rapporte au processus par lequel des problèmes particuliers, personnels, des conflits et des événements sont appréhendés de haut, dans une perspective plus large, comme les aspects d’un mouvement plus vaste et comme s’ils étaient vus sous l’angle de l’éternité ». L’angle de l’éternité, c’est précisément le point de vue archétypal, mais au lieu d’être possédée et dévorée par les archétypes, la rêveuse fait l’effort de s’élever en conscience jusqu’à eux, pour se trouver « face à face » avec le roi et la reine. Il est dit auparavant qu’il est impossible de regarder en face le trône brillant comme le soleil, et cela rappelle qu’on ne saurait voir le divin et vivre. Quelle que soit l’issue de l’épreuve, il est question ici d’une mort, c’est-à-dire d’une transformation radicale, que celle-ci soit consciente ou non. Et mourir consciemment, c’est donc s’éveiller.

Le mariage du roi et de la reine symbolise l’union des contraires, c’est-à-dire l’irruption d’une réalité au-delà de la dualité et donc de l’humain ; c’est le Soi qui est alors entrevu comme étant une conjonction paradoxale. Edinger rappelle comment, dans ce qu’on pourrait appeler le mythe jungien, c’est en assumant la tension des contraires que l’homme permet à Dieu avec ses antinomies de s’incarner. Alors « l’homme est empli du conflit divin » et c’est le service que l’homme peut rendre au divin : il donne une prise de terre à l’énergie que ce conflit génère, ce qui crée de la conscience. On est loin d’une vision romantique du mariage intérieur car c’est dans le feu du conflit que l’or de la conscience est donc produit, que l’enfant divin est conçu.

Cette idée de la création de quelque chose d’infiniment précieux, au point que des milliards d’existences sont sacrifiées pour un être éveillé, ressort en filigrane de tout le rêve, comme en témoigne l’amplification du thème de la moisson. L’individuation – c’est-à-dire la réalisation de soi – a quelque chose de végétal, que rappelle le fait qu’elle soit souvent symbolisée dans les rêves par un arbre. Dans cette métaphore, on peut dire que nous êtres humains sommes appelés à fleurir et à porter fruit, ce fruit lui-même portant de nouveaux germes spirituels dans le meilleur des cas. Quand les rêves parlent de la mort, c’est souvent en inscrivant l’existence humaine dans une métaphore végétale avec des cycles au cours desquels le rhizome des racines est préservé pour permette une nouvelle génération. Qui dit végétation dit aussi semailles, croissance, saison, récolte, moisson, renouvellement…

La mort elle-même est représentée avec une faux, associée aussi à la notion de moisson. Le fruit de l’existence humaine est donc cueilli quand il est mûr. Le but de l’individuation, laissent entendre les rêves, est de créer un corps subtil échappant au temps et à la mort, c’est-à-dire de prendre conscience semble-t-il d’une dimension éternelle au-delà du changement apparent. Mais qu’est-ce qui survit ? D’une expérience passagère, nous pouvons tirer quelque chose qui a valeur d’éternité et c’est l’enseignement que nous en retirons, la compréhension et la conscience qui ressortent de l’expérience. C’est pourquoi on parle de la « sagesse éternelle » que l’on acquiert paradoxalement avec le temps. Dans le mythe jungien, se fondant sur la connaissance que nous avons de l’inconscience collectif, c’est cette conscience qui est la suprême valeur et elle va, au-delà de l’expérience individuelle, alimenter une âme collective qui nous dépasse. Edinger conclut ce chapitre sur le nouveau mythe en indiquant que :

« Chaque expérience humaine, dans la mesure où elle est vécue en pleine connaissance, ajoute à la somme totale de conscience contenue dans l’univers. Cela lui donne un sens et assigne à chaque individu sa place dans le drame perpétuel du monde en création ».

Edinger cite un autre rêve qui est le pendant lumineux de notre rêve apocalyptique, mais je n’en parlerai pas ici car je veux vous inciter à lire ce livre, où vous trouverez beaucoup d’autres éléments[4] soutenant cette réflexion. Cependant je ne résiste pas au plaisir de vous recopier pour conclure les mots suivants d’Edinger, qui font de lui un prophète de l’Arc-en-Ciel, au sens dont je parlais dans mon article précédent :

« Un des traits saillants du nouveau mythe est sa capacité à unifier les différentes religions du monde. En considérant toutes les religions actuellement pratiquées comme des expressions vivantes du symbolisme de l’individuation, c’est-à-dire du processus de création de conscience, les bases sont posées pour une attitude vraiment œcuménique. Loin de se proposer comme un mythe religieux de plus proposé à l’allégeance de l’homme, le nouveau mythe élucidera et vérifiera chaque religion vivante en lui donnant une expression plus large et plus consciente à son sens le plus profond. Il peut être vécu et compris à l’intérieur d’une des grandes communautés religieuses : catholicisme, protestantisme, judaïsme, bouddhisme… ou de n’importe quelle communauté encore à créer, ou par des individus sans appartenance spécifique à une communauté. »

Il apparaît donc que l’union qui est célébrée dans ce rêve apocalyptique est symbolique de l’unité que nous avons à réaliser. Elle sera accomplie dans la mort ou dans l’amour...

Ce dont Edinger parle ici est très différent du syncrétisme qui fait du bric et du broc avec des éléments empruntés un peu partout et invente un nouveau dogme. À l’inverse, on peut même envisager aujourd’hui une spiritualité agnostique, fondée sur le « je-ne-sais-pas » métaphysique qui lui permet de rester entièrement ouverte. Dès lors qu’on a une relation vivante avec l’inconscient au travers des rêves, de la méditation ou de quelque façon qui nous est propre, on reconnaît  la même intelligence symbolique partout. Alors il ressort que nous formons en chaque instant une globalité psychique vivante. Vous pouvez toucher à cette « conscience de la totalité » en méditant sur le fait qu’à ce moment précis où vous me lisez, toutes les activités humaines sont expérimentées tout autour de notre planète. Il y a des gens qui commencent leur journée et d’autres qui se couchent, des personnes qui font l’amour, qui se battent, qui commercent, qui dorment, qui rêvent, etc. Il y a aussi toutes sortes d’individus, des fous meurtriers aux saints en passant par toute la gamme de l’humanité, et il y a semble-t-il une harmonie dans cette totalité, un équilibre dynamique, toujours en mouvement, en transformation.

Je laisserai le dernier mot à Monsieur Edinger sur une note optimiste : « Quand un nombre suffisant d’individus seront porteurs de la "conscience de la totalité", le monde lui-même deviendra "entier". »


[1] Carl Jung, Aspect du drame contemporain,
[3] Un commentaire de Marie-Laure à mon article la jeunesse du monde souligne qu’il s’agit là d’un aspect du Verseau complémentaire de l’élan de solidarité allant vers l’unification.
[4] Dont un commentaire par Edinger de ce poème prophétique de Yeats : http://jubilarium.blogspot.ca/2014/08/second-avenement.html