dimanche 19 octobre 2014

Paix dans le coeur


La Licorne, qui tient l’excellent blogue Grands Rêves, a attiré mon attention sur un rêve[1] qu’elle y présente, où il est question d’un oiseau de lumière qui médite et qu’il ne faut surtout pas déranger car l’avenir du monde dépend de sa méditation. Je ne détaillerai pas l’ensemble du rêve ici car il est déjà fort bien analysé sur Grands Rêves ; je reprendrai pour ma part ici certains éléments de cette analyse pour l’amplifier en m’intéressant donc surtout à la méditation de cet oiseau, qui semble bien être un parent proche de l’oiseau de feu dont j’ai déjà parlé dans un autre article[2]. Intermédiaire entre la terre et le ciel, l’oiseau symbolise volontiers la spiritualité. Quand il est de lumière ou de feu, son caractère numineux ressort et on pense au Phoenix ou au Simorgh, les oiseaux légendaires qui évoquent la transcendance spirituelle. Ici, c’est le fait que l’avenir du monde dépende de sa méditation qui réclame d’être regardé de plus près : au-delà de la dimension personnelle du rêve, il pourrait y avoir là un message de portée collective fort important.

L’avenir du monde semble inquiétant, particulièrement quand on a des enfants. Il semble que nous soyons dans une impasse. Que pouvons-nous faire ?

En 1993 déjà, James Hillman et Michael Ventura ont publié un livre intitulé Malgré un siècle de psychothérapie, le monde va de plus en plus mal. Ils interrogeaient le fait que les meilleurs d’entre nous ont, depuis plusieurs décennies, déserté le front de l’activisme social pour se tourner vers la révolution intérieure. Les idéologies ont échoué à changer le monde, et nombreux sont ceux qui sont arrivés au constat qu’il fallait commencer par se changer soi-même. Ce mouvement d’introversion ne s’est cependant pas traduit par une évolution collective apparente et la crise n’a pas cessé de s’approfondir dans toutes ses dimensions, en particulier économique et écologique. Le philosophe Georges Gusdorf, dans les années 1970, diagnostiquait dans « les rhétoriques logico-mathématiques de notre temps une expression majeure de la nouvelle barbarie contemporaine », avec comme symptôme principal « la perte du sens de l’humain ». Dans un article au titre évocateur – La domestication de l’humanité est-elle définitive ? – Pierre Trigano rapportait en 2006 un rêve qui donne à entendre le point de vue de l’Inconscient sur la nature de cette crise :

Je suis au bord de l’océan et je vois arriver sur la côte à grande vitesse une immense vague de tsunami. Il n’y a aucun moyen de lui échapper. Je réalise qu’au milieu de la vague tourne sur elle-même une immense roue en acier que l’on ne remarque pas en premier. Je me dis qu’elle va tout broyer sur son passage. J’en suis terrifié et j’ai l’impression qu’il ne sert à rien de fuir : nous allons tous être rattrapés, noyés et broyés. Mais subitement, la vague et la roue se transforment en un esprit maléfique invisible qui efface et fait disparaître impitoyablement à l’échelle du monde tous les livres, toutes les cultures, toutes les traditions, j’en suis terrifié. Il y a un seul recours : pratiquer le nom divin Adonaï’.

On peut voir dans cette roue d’acier au cœur de la vague destructrice un symbole de ces rationalités froides dont parle Georges Gusdorf, dont il ressort ici qu’elles détruisent tout ce qui fait notre humanité. Adonaï est un des noms de Dieu, qu’on retrouve dans l’Ancien Testament. La prononciation du Tétragramme YHVH – que nous traduisons par « Yahvé » – étant interdite depuis que le Temple a été détruit, les Juifs s'adressent à Lui par Adonaï dans leurs prières. Le mot signifie « Mon/Mes Seigneurs » – c’est la forme plurielle de « Seigneur ». Pierre Trigano donnait une explication kabbalistique de ce mot, que je n’ai pas retenue, car pour moi, c’est précisément cette pluralité dans l’unité qui est ressortie de l’étude de ce Nom. Chacun voyant midi à sa porte, « pratiquer Adonaï », dans ma compréhension, c’est finalement pratiquer la non-dualité et reconnaître la diversité des noms du Mystère qui se résout dans l’Unité. Pratiquer un Nom de Dieu, c’est s’en emplir, c’est entretenir une relation vivante avec le Divin, le terme « Seigneur » dénotant une attitude de révérence. Il s’agit au fond de « reconnaître notre participation congénitale au Divin, au Verbe divin, à la Lumière divine et (de) se souvenir de notre Moi profond et véritable, créateur au même titre qu'Adonaï.[3] » Bref, comme me l’a suggéré la Licorne, que les humains reconnaissent leur pouvoir collectif de co-création... et l'assument.

Le mot-clé ici est « co-création », et avec lui en sous-entendu : « responsabilité ». J’ai déjà dit ailleurs comment Jung, quand on l’interrogeait sur les risques de voir éclater une troisième guerre mondiale, disait que cela dépendait du nombre de personnes qui assumeraient leur ombre, c’est-à-dire qui éviteraient de projeter « le mal » sur autrui. C’est un des dangers de l’activisme social, aussi généreux soit-il : il se nourrit bien souvent d’opposition et de conflits auto-entretenus, il est généralement « contre » quelque chose plutôt que constructivement « pour ». Ce n’est pas une raison cependant pour rester les bras croisés – à l’autre extrême, le danger serait de s’endormir dans une passivité bien-pensante gavée de pensée positive, mais qui se voilerait donc la face devant la réalité. C’est précisément là que la méditation entre en jeu, et plus précisément la connexion avec l’oiseau de lumière qui médite dans notre cœur, qui y installe la paix. La méditation est synonyme de conscience, et chaque méditant porte le monde entier dans sa conscience. Une erreur courante est d’utiliser la méditation pour fuir la réalité en recherchant la seule lumière, alors que la méditation consiste à s’asseoir au milieu de la bataille et à embrasser la totalité, c’est-à-dire le jeu de l’ombre et de la lumière. Quant à la puissance de la méditation silencieuse, elle est illustrée par ce rêve tiré d’un livre d’Étienne Perrot que cite la Licorne dans sa réflexion autour de l’oiseau de lumière[4], qu’il me faut reproduire ici tant il est parlant.

« Un cataclysme vient de s'abattre sur la terre, on ne précise pas lequel, peut-être est-ce une guerre, un séisme. L'humanité est plongée dans la souffrance et dans l'angoisse. Les grands s'agitent, les décisions pleuvent, mais la situation demeure sans issue. Dans un coin retiré, trois simples d'esprit sont accablés d'entendre les pleurs autour d'eux. Ils souffrent comme les autres, d'une souffrance qui dépasse leurs personnes, comme s'ils portaient sur leurs pauvres épaules le poids du monde en désarroi; mais que faire ? Ils sont tellement impuissants...

« Venez, dit l'un d'eux, entrons et asseyons-nous autour de la table, l'inspiration nous sera peut-être donnée. » Les voilà tous les trois assis autour de la pauvre table d'une pièce sombre. Une faible ampoule projette leurs ombres immobiles sur les murs. Ils restent là, la tête dans les mains, le front plissé, les coudes enfoncés dans la table, tous les trois serrés l'un contre l'autre et fondus en un seul par l'ardeur de la foi qui est dans leurs cœurs. Ils souffrent, ils cherchent sans parole, sans penser, à l'intérieur d'eux-mêmes, sans que rien de ce qui se passe à l'extérieur ne vienne troubler leur méditation silencieuse.

Cela a duré un très long temps et voilà qu'un matin, un jeune homme jaillit plein d'enthousiasme. Il crie, il chante, il embrasse les trois innocents étonnés et les entraîne dans une danse folle : « C'est fini ! Comment ? C'est grâce à vous et vous ne le saviez pas ? C'était de chaleur et uniquement de chaleur que les hommes avaient besoin pour que la paix revienne. Et c'est de cette concentration innocente, de cette immobilité active qui était la vôtre que cette chaleur est née. D'abord imperceptible, elle s'est intensifiée et rayonne maintenant par-delà les frontières, activée au fur et à mesure que votre recueillement se faisait plus intense. » »

Dans ce rêve qui parle tout seul, je soulignerai simplement le fait que ce sont des « simples d’esprit » qui sont à l’origine de ce miracle, dû à leur « immobilité active ». On se souviendra que le Christ a dit : « Heureux les simples d’esprit car le royaume est à eux ». C’est le triomphe de la simplicité du cœur sur toutes les volontés de puissance qui trouvent toujours le moyen de se justifier intellectuellement – il vaut bien mieux être un idiot, ou à défaut un âne, que de céder à cette tentation de croire savoir comment le monde devrait tourner. Cette « immobilité active », c’est le principe même du « non-agir » taoïste (wu-wei) dans lequel l’immobilité et l’action sont conjoints par le fait qu’il n’y a aucune implication personnelle, aucune expectative quant aux résultats. Il y a une action, mais il n’y a pas l’illusion de quelqu’un qui agit ; l’action est simplement une vague d’énergie qui va au bout d’elle-même sans identification de la conscience à celle-ci. La conscience reste dans un état méditatif, c’est-à-dire en totale ouverture à ce qui est. Sa responsabilité première est de veiller à l’ordre intérieur de la psyché, et non à la bonne marche du monde à l’extérieur, car s’il y a de l’ordre à l’intérieur, il se manifestera à l’extérieur. La meilleure façon d’illustrer ce point, c’est encore de raconter l’histoire du faiseur de pluie de Kiao Tchéou qu’a rapportée Richard Wilhelm et qui a tant fascinée Jung :

« Une grande sécheresse sévissait à l'endroit où vivait Wilhelm, depuis des mois il n'était pas tombé une goutte de pluie et la situation devenait catastrophique. Les catholiques multipliaient les processions, les protestants les prières, les Chinois brûlaient les bâtonnets d'encens et tiraient des coups de feu pour effrayer les démons de la sécheresse. Mais rien n'y faisait. À la fin les Chinois dirent : « Nous allons chercher le faiseur de pluie ».

Et l’on vit bientôt apparaître, venant d'une autre province, un vieil homme tout desséché. La seule chose qu'il demanda fut une petite maison tranquille quelque part et il s'y enferma trois jours. Le quatrième jour, les nuages s'amassèrent et il y eut une tempête de neige à une époque de l’année où on ne s’attendait pas à de la neige. Le résultat était extraordinaire et la ville était si pleine de rumeurs sur le fameux faiseur de pluie que Wilhelm alla lui demander comment il s'y était pris. Il lui dit d'une façon tout à fait européenne : « On vous appelle le faiseur de pluie. Voudriez-vous me dire comment vous avez fait la neige ? » Et le petit Chinois lui répondit : « Je n'ai pas fait la neige, je ne suis pas responsable ».

-   « Mais qu’avez-vous fait pendant ces trois jours ? ».

-   « Oh, ça je peux vous l’expliquer. Je viens d'un autre pays où les choses sont en ordre. Ici, elles sont sorties de l'ordre, elles ne sont pas comme elles devraient être selon le commandement du Ciel. Par conséquent le pays entier n'est pas en Tao, et moi non plus je ne suis pas dans l'ordre naturel des choses, parce que je suis dans un pays en désordre. C'est pourquoi j'ai dû attendre trois jours pour me remettre en Tao. Et alors naturellement la pluie est venue ! » »

Il est inhabituel pour un esprit occidental de penser qu’il est plus important de s’occuper de l’intérieur que de l’extérieur car notre culture est extravertie à la base. Pourtant, comme Jung l’a fait remarquer maintes fois, le danger n’est pas dans les armes nucléaires ou autres mais dans la psyché qui pourrait un jour s’en servir – cela vaut aussi pour les menaces de désastres écologiques et économiques que nous générons collectivement. C’est ce qui ressort du rêve où une roue d’acier est cachée dans une vague destructrice ; celle-ci symbolise le rôle actif que tient l’inconscient collectif dans le drame contemporain. Dans le rêve de l’oiseau de lumière, la rêveuse découvre une civilisation sous-marine qui dispose d’une puissance terrifiante symbolisée par le métro, c’est-à-dire que l’inconscient dispose de capacités insoupçonnées. La prise en compte responsable de cette puissance de l’inconscient réclame l’attention portée à l’ordre intérieur et à la qualité de conscience dans laquelle les choses sont faites. Il y a de plus en plus d’occidentaux[5] qui pratiquent la méditation, écoutent leurs rêves, travaillent sur eux de diverses façons. Beaucoup s’intéressent à devenir plus conscients ou, pour reprendre la définition de la spiritualité donnée par le Dalaï-Lama, à devenir de « meilleurs humains », et c’est sans doute ce que nous pouvons « faire » de mieux.

Cette évolution de la conscience collective participe du mouvement d’introversion de notre civilisation constaté par Hillman et Ventura, et il est porteur d’espoir pour l’avenir car on voit germer une culture dans laquelle l’accent est mis sur l’interdépendance, le besoin de trouver des solutions inclusives, la coopération, les relations. Il s’agit moins dans cette perspective que la lumière l’emporte sur l’ombre, comme dans certains mythes éminemment héroïques masculins qui semblent avoir fait leur temps, mais plutôt de veiller — d’une façon qu’on dira volontiers féminine en contre-point — à contenir la dualité, la pacifier et ainsi ouvrir la voie à une unité supérieure, celle du Tao dont parle le faiseur de pluie. La non-dualité est justement cette vision dans laquelle l’ombre et la lumière sont inséparables, comme le fumier dont les fleurs ont besoin pour pousser. Quelle est l’intention de l’inconscient collectif au travers de l’ensemble de ce mouvement qui mêle le pire et le meilleur : une nouvelle fleur de conscience ?

Nous demandons encore « que faire ? » comme Lénine le faisait en se prenant pour l'avant-garde du nouveau monde, avec les résultats que l'on sait, quand la question clé pour notre époque pourrait donc être « que ne pas faire ? » — par exemple : ne pas ajouter au conflit, ne pas alimenter les peurs, ne pas juger, etc. Non-faire, ce n’est dès lors pas « ne rien faire » mais c’est faire ce que nous jugeons bon de faire en prenant garde donc de ne pas troubler la paix dans le cœur, c’est-à-dire la méditation de l’oiseau de lumière en nous.



[1] Je vous invite à aller lire ce rêve et à prendre connaissance des commentaires qui y ont été apportés : http://grandsreves.over-blog.com/article-reve-13-l-oiseau-de-lumiere-sur-la-plage-101555414.html
[5] En fait d’occidentales, car ce sont surtout des femmes qu’on voit dans les ateliers de développement personnel et les retraites de méditation en Amérique du Nord et en Europe. Cette importance croissante du féminin aux avant-postes de l'évolution en conscience de nos sociétés fera l'objet d'un autre article.

lundi 6 octobre 2014

Le don précieux du doute

Que voyez-vous dans cette image ? Une jeune femme ou sa mère ?
 Le fanatisme est une maladie de l’esprit. Une maladie grave, dangereuse et hautement contagieuse, dont on aimerait croire qu’elle appartient comme la peste à un lointain Moyen-Âge, mais dont le visage grinçant hante notre actualité. On serait porté à penser aussi que le fanatique, c’est l’autre… et en particulier par les temps qui courent, bien sûr, un islamiste barbu qui brandit le drapeau noir de la guerre sainte devant des caméras. Cependant, dès lors qu’on a quelque intérêt pour la psychologie des profondeurs, il est inévitable de reconnaître notre propre ombre dans le miroir que nous renvoie cette figure grimaçante de haine. Il ne s’agit pas ici de discuter de comment le terrorisme barbare au nom de la foi religieuse répond dans une danse infernale à la terreur répandue à coups de bombes rationnelles et hautement civilisées[1] mais d’examiner sur le fond l’économie de nos croyances, comment nous nous comportons avec les vérités auxquelles nous croyons ainsi qu’avec ce qui les nie. Or, le fanatisme commence dès qu’au nom d’une croyance, le doute est combattu et, pour filer la métaphore du moment, décapité – c’est-à-dire qu’on s’interdit d’y penser. Quelle que soit la croyance, aussi belle et généreuse soit-elle, il en est dès lors fait mauvais usage et elle est en réalité desservie ; on peut penser qu’un diable s’en est emparé, qui se manifeste dans le fait que cette croyance est le prétexte d’une division intérieure, qui se projette souvent à l’extérieur, avec toutes les conséquences que l’on connaît.

Si la psychologie des profondeurs a quelque chose à apporter à notre monde qui semble parfois au bord de la psychose, cela tient certainement à une compréhension salutaire de la nature de notre relation avec nos pensées et avec tout ce qui vit en nous. Jung était très conscient de l’enjeu. Quand on l’interrogeait sur le risque de voir éclater une nouvelle guerre mondiale dans les dernières décennies de sa vie, il répondait invariablement que cela dépendrait du nombre de personnes qui prendraient en charge leur propre ombre plutôt que de la projeter sur autrui. Il y a encore aujourd’hui urgence à appeler à cette réflexion, et c’est une des raisons pour laquelle les conclusions auxquelles amène l’œuvre de Jung ne sauraient rester l’affaire de spécialistes, confinées dans un cabinet de consultation. Il y a une nécessité vitale pour notre civilisation qui réclame que ces idées rejoignent le plus grand nombre et viennent répondre aux interrogations que nous ont léguées les siècles passés. En effet, la question de la foi est au cœur de notre histoire spirituelle, et nous n’en sommes pas quitte en l’évacuant aux forceps d’un rationalisme qui oublie d’examiner son propre irrationnel. Pour mémoire et par décence, rappelons-nous comment la religion d’amour que prêchait le Christ a justifié la Sainte Inquisition et les bûchers, et comment la nation la plus cultivée d’Europe a, au XXème siècle, basculé dans la folie brutale qui s’est soldée par l’extermination de 6 millions d’êtres humains dans les camps de la mort.

Il ne sert à rien de détourner les yeux de la télévision car c’est le même démon hideux qui court désormais le monde pour le mettre à feu et à sang, et rigole de notre inconscience qui lui laisse le champ libre. Nous avons chacun et chacune la responsabilité de lui faire face et de lui répondre en notre âme et conscience. Cela commence par la façon dont nous vivons les vérités qui nous font vivre : sont-elles assez vastes pour embrasser leur opposé ? Sont-elles assez enracinées en nous pour accepter la différence, tolérer le doute et même grandir avec lui ? Dès lors que nous sommes portés à croire que nous détenons la vérité et qu’autrui a bien sûr tort de voir les choses comme il les voit, nous sommes en grand danger d’unilatéralité mentale. C’est justement une fonction des rêves que de nous rappeler cet « autre côté des choses » que nous ne voulons pas voir. Pour évaluer la valeur réelle d’une vérité, il faut examiner ce qu’elle nie, ce qu’elle refuse. Et le premier point que nous enseigne la psychologie de Jung, c’est que nos pensées ne nous appartiennent pas. Nous ne les secrétons pas ; elles vivent en nous et il n’y a aucune raison de nous identifier à elles, d’en faire une affaire personnelle.

Jung s’est confronté en profondeur à l’héritage de 20 siècles de christianisme et a apporté une réponse à la crise spirituelle de notre civilisation, en particulier au dilemme dans lequel il a vu son père se débattre, entre foi et doute raisonné. Il soulignait la valeur du dogme offert par les religions, non pas en tant que vérité immuable mais en tant que système symbolique : tant qu’un symbole est vivant, il est vrai dans la façon dont il est vécu – il connecte à une vérité insaisissable, indémontrable mais vivante. Cependant, nous sommes orphelins d’un tel système symbolique. Pour la plupart d’entre nous, il ne reste de ces 2 000 années que la malédiction « hors de l’Église, point de salut » qui nous condamne à la solitude et à l’errance. Mais il y a là, dans cette solitude, quelque chose d’essentiel pour l’âme occidentale éprise d’individuation. Joseph Campbell soulignait qu’on peut voir l’acte de naissance de celle-ci dans le récit de la Quête du Graal, où l’on peut lire que les chevaliers « convinrent que tous entreraient en quête mais, sentant la disgrâce de partir dans une aventure commune, chacun pénétra dans la haute forêt à l’endroit qu’il avait lui-même choisi, où nul chemin ne s’ouvrait ». C’est dans ce contexte existentiel que le travail avec les rêves prend toute sa valeur. Jung écrit dans La vie symbolique que « Les rêves étaient à l’origine les guides des humains à travers la grande obscurité. (…) Le rêve est l’ami de ceux qui ne se laissent plus guider par les vérités traditionnelles et sont de ce fait isolés. »

Il est possible, bien sûr, de rester à l’abri des vérités établies par les autres. Jung en riait en disant que vivre dans le passé est toujours confortable, mais que ceux qui vivent dans le présent sont assis sur des questions brûlantes. Le doute est un aiguillon qui nous taraude et nous pousse en avant, ne nous laissant pas de repos ; alors que nous voudrions déjà être parvenu à la réponse qu’il pressent, le doute est le signe d’un questionnement qui creuse son chemin dans la montagne de notre foi. On voudrait en être quitte, être arrivé aux contreforts de la certitude, du savoir, mais nous sommes alors oublieux de ce que la vie est mouvement permanent. « Quiconque se contente de croire sans réfléchir oublie toujours qu’il ne cessera d’être confronté à son ennemi le plus personnel, le doute ; car là où règne la foi, le doute est toujours aux aguets. Par contre, le doute est toujours bienvenu à celui qui réfléchit car il constitue l’étape la plus précieuse dans le perfectionnement de sa connaissance. » écrivait Jung. Si cet ami qu’est finalement le doute est traité en ennemi ou ignoré, alors le fanatisme est pour ainsi dire inévitable car par compensation, on cherchera la validité de notre vérité dans l’assentiment des autres. Le fait qu’ils pensent différemment nous sera alors insupportable, nous renvoyant le reflet de notre doute dans leur regard.

Savoir, croire et douter sont entremêlés, indissociablement liés dans une dialectique toujours renouvelée de la connaissance. Ces trois termes marchent ensemble et dessinent un chemin au travers d’un quatrième terme qui tient à l’espace ouvert du non-savoir. Quand le doute nous submerge, c’est à cet espace qu’il conviendrait de revenir pour s’assoir en silence devant l’inconnu et laisser notre esprit enfourcher le bœuf du non-savoir. À l’inverse, notre civilisation éprise de rationalité a cru échapper à la problématique de la foi en se contentant du seul savoir, dit « scientifique » comme on disait hier qu’il était « révélé » dans la Bible. Mais sur quel critère établir donc la vérité ? Dans les mêmes années qui voyaient Jung se confronter avec l’inconscient, Bertrand Russel et Alfred North Whitehead tentaient de déduire l’ensemble des théorèmes mathématiques d’une liste d’axiomes bien définis, mais ils ont échoué. Le logicien Kurt Gödel a apporté une réponse cinglante à leur ambition en démontrant qu’aucun système de propositions rationnelles ne saurait être complet : tôt ou tard, même le raisonnement le plus mathématique se heurtera à des propositions indémontrables. La pensée ne peut pas s’appuyer sur elle-même ; elle a besoin d’une décision du sentiment et donc de la foi.

Richard Moss propose un critère très intéressant pour évaluer la vérité d’une pensée : il faut regarder comment elle nous fait nous sentir, quelle est la réaction de notre corps, qui se traduit en émotions. C’est la seule vérité d’une pensée. Pour le reste, c’est une tentative de mettre en concepts une réalité qui dépasse certainement tous les concepts. Si cette pensée nous fait nous sentir grandiose ou dépressif, sa vérité est dans notre grandiosité ou notre dépression, et elle n’a sans doute pas une portée universelle. Plus profondément encore, nous pouvons tout simplement examiner à quoi nous sert une croyance, et c’est là sa vérité efficace. Il faut, pour que je puisse m’assoir sur une chaise, que je sois convaincu qu’elle est solide, qu’elle ne va pas s’effondrer sous mon poids. Si un petit malin a disposé dans la salle une chaise en caoutchouc, je vais devoir m’assurer que je ne serai pas la prochaine victime de sa malice, sans quoi je ne saurai déposer vraiment mon postérieur et me détendre sur la chaise que j’aurai choisie. Carlos Castaneda parlait à ce sujet de la nécessité du « devoir-croire » conscient : je dois croire que la chaise est solide pour m’assoir dessus. Toutes nos pensées, et toutes nos vérités, ont leur valeur simplement utilitaire : elles ne sont vraies que dans la mesure où elles nous servent. Cette pensée elle-même a pour utilité de faciliter un détachement à l’égard de nos pensées, qui sont ce qu’elles sont sans prétendre à la vérité.

Une croyance, quelle qu’elle soit, est un véhicule énergétique – il est aussi idiot de s’y identifier que de s’identifier à sa voiture : la fonction de la croyance est de nous faire faire un bout de chemin, de nous permettre d’entrer en action. Mais le véhicule ne saurait aller bien loin sans le carburant du doute qui oblige sans trêve à approfondir la relation avec la vérité de la croyance. Jung soulignait que, sur l’essentiel, dès lors qu’une chose est vraie, son contraire l’est aussi. Il était vraiment « non-dualiste », et il soulignait que « l’erreur est une condition de vie aussi importante que la vérité ». Il se refusait à jouer l’arbitre du monde, qui devrait décider ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est bon et ce qui est mauvais. Dans l’introduction à Psychologie et Alchimie, il déclare : « Pour moi, je préfère le don précieux du doute, qui laisse intacte la virginité des choses qui nous dépassent. » Pour avoir une relation saine à la vérité, à la croyance et au doute qui en sont les rejetons, il convient de commencer par reconnaître qu’il y a des choses qui nous dépassent ; dans cette attitude intérieure qui confine à la révérence et qui accepte d’aller avec l’inconnu, un certain silence se fait, un espace s’ouvre qui permet d’accéder à une autre forme de savoir. C’est à ce dernier que Jung faisait référence quand il a répondu à un journaliste qui lui demandait s’il croyait en l’existence de Dieu : « Je n’ai pas besoin de croire, je sais ».

De la part de tout autre que lui, on pourrait voir là une terrible inflation qui lui aurait dérangé l’esprit. Mais Jung a payé le prix pour savoir, le prix du doute qu’il a vécu jusqu’au bout en descendant dans ses profondeurs. Pour ma part, ces mots m’ont longtemps dérangé, je pensais qu’il aurait dû dire « je vois », mais j’ai enfin réalisé qu’il fait justement référence à la gnose, c’est-à-dire à cette forme de savoir qui n’est autre que le « voir en conscience ». Comment est-il parvenu à une telle assurance ? Elif Shafak, dans son roman Soufi mon amour, en donne la clé dans ces mots qu’elle prête à Shams de Tabriz : « Les opposés nous permettent d’avancer. Ce ne sont pas les similitudes ou les régularités qui nous font progresser dans la vie, mais les contraires. Tous les contraires de l’univers sont présents en chacun de nous. Le croyant doit donc rencontrer l’incroyant qui réside en lui. Et l’incroyant devrait apprendre à connaitre le fidèle silencieux en lui. Jusqu’au jour où l’on atteint l’étape d’Insan-i Kamil, l’être humain parfait, la foi est un processus graduel qui nécessite son contraire apparent : l’incrédulité. » Entre foi et doute se dessine donc une voie du milieu dans laquelle il s’agit de ne s’identifier à aucun de ces opposés pour plutôt les laisser jouer librement et nous aider ainsi à avancer.

Il y a donc un bon usage du doute comme il y a un bon usage de la croyance, l’un et l’autre nous permettant d’avancer en s’appuyant alternativement sur eux, comme nous nous appuyons alternativement sur nos deux pieds pour marcher. Prétendre se débarrasser de l’un, c’est se réduire à être unijambiste et avoir besoin de béquilles pour garder un équilibre. Quand la vérité nous éclaire, nous montons au sommet de nous-mêmes et la véritable nature de cette vérité se manifeste dans la manière dont nous la vivons, ce qu’elle implique dans notre vie, ce que nous en faisons. Quand le doute se présente, c’est le moment de revenir dans la vallée obscure du non-savoir et de s’y reposer en sachant que notre vérité est en transformation et qu’elle nous emmènera bientôt vers de nouveaux sommets, d’où nous aurons une vision élargie sur tout ce qui nous entoure. D.T. Suzuki souligne dans ses Essais sur le bouddhisme zen que l’illumination survient après ce qu’il appelle « le Grand Doute », qui témoigne d’une telle concentration sur la recherche de la vérité que celle-ci ne saurait plus s’échapper. Tant que l’esprit reste fixé à une croyance, dit Suzuki, « il n’y aura pour lui aucune occasion d’éveil à la vérité du Zen. L’État de Grand Doute est l’antécédent. Il doit être brisé et faire explosion dans la phase suivante, qui est « la vision dans sa propre nature », ou « l’ouverture du Satori ». »

Ainsi, nous n’échapperons au doute que lorsque nous serons entièrement éveillés. Alors, il ne sera plus question de croire ou de douter, tout comme savoir et non-savoir seront confondus. Toutes les traditions spirituelles convergent vers le fait qu’il apparait que nous sommes cette vérité que nous avons tant cherché, qui se révèle donc être une vérité vivante qui déborde de tous les concepts, de toutes les pensées. D’ici à cette percée, à ce moment de reconnaissance de la vérité qui a toujours été présente dans notre recherche, « Il faut – nous dit Pierre Feuga dans Pour l’Éveil – toujours revenir à ce doute, plus puissant qu’une certitude : rien n’a de réalité assurée, ni moi, ni le monde. Rien n’existe fixement. (…) Quand je rêve, je ne sais pas que je rêve. Parfois, je rêve que je suis en train de rêver ? Ce n’est qu’au moment de mon réveil que je saurai que j’ai rêvé. (…) Vous dire que vous rêvez encore, cela aussi serait un rêve. Me prétendre « éveillé », cela prouverait que j’ai encore bien du chemin à parcourir. »

Je laisse le dernier mot au poète David Whyte, qui évoque ces « questions qui n’ont pas de droit de disparaître » ici : http://www.davidwhyte.com/french_sometimes.html



[1] Si vous voulez toutefois explorer d’un peu plus près la question de la barbarie supposée des uns ou des autres, je suggère la lecture de ce remarquable article publié par la Fondation Franz Fanon : http://fondation-frantzfanon.com/article2250.html

mardi 23 septembre 2014

Une robe de mariée


J’ai eu récemment l’honneur de donner une conférence devant un cercle de grand-mères. C’est un grand honneur, au moins sur le plan symbolique, car les grand-mères sont d’une certaine façon les représentantes parmi nous de la Grande Mère. Dans nombre de cultures traditionnelles, dont celle des Amérindiens du Québec, c’est le conseil des aînées qui, en dernier lieu, prenait les décisions engageant l’avenir de la communauté, avec toujours à l’esprit le bien-être des sept prochaines générations. C’est aussi les aînées qui nommaient les chefs et qui validaient les nouvelles idées à l’aune de leur sagesse éprouvée. Pour un « jeune homme » comme moi, c’était le plus grand honneur que d’être convoqué devant leur assemblée et de passer leur examen. Il n’y a que dans notre culture que l’on considère les personnes âgées comme confinant à l’inutile – cela participe du même mouvement qui nous a fait nier l’importance du féminin ainsi que notre relation nécessaire à la Terre et notre lien indissoluble à l’archétype de la Mère.

Or, quelques jours auparavant, un ami m’a offert un livre intitulé La Mère dans les contes de fées de Sybille Birkhäuser-Oeri et Marie-Louise Von Franz. La lecture de ce livre, riche en histoires, m’a fait prendre la mesure symbolique de l’invitation que j’avais reçue. Les anciens contes présentent les différents visages de la Grande Mère, qui ne sont pas toujours bienveillants, comme en témoigne la présence récurrente des sorcières dans ces histoires : la Mère est non seulement celle qui donne la vie, mais aussi la mort, et elle préside aux mystères de la transformation, en particulier dans l’espace qui va de la mort à la vie. C’est la grande initiatrice, qui relie les opposés et qui nous oblige à grandir au risque, sinon, qu’elle ne nous dévore. « L’archétype de la mère se rapporte à la partie de la psyché qui est encore entièrement naturelle et c’est la raison pour laquelle on parle de Mère Nature. (…) Il est difficile de saisir cette image de la mère car elle est en même temps un des nombreux contenus de l’inconscient mais aussi un symbole de l’ensemble de l’inconscient collectif qui contient toutes les oppositions, qui en constitue probablement l’unité primordiale. »

Une autre synchronicité a voulu que j’ai eu, à peu près au même moment, à examiner le rêve d’une jeune femme enceinte que je veux vous présenter ici. Attendre un enfant, particulièrement le premier, est pour une femme une période de grande transformation souvent marquée par des rêves. Il arrive que ces rêves parlent de la destinée de l’enfant à naître – Marie-Louise Von Franz en a présenté quelques exemples dans Rêves d’hier et d’aujourd’hui. Par contre, je n’ai pas connaissance d’études[1] qui s’attacheraient à observer au travers des rêves la transformation psychique de la femme en mère, alors que c’est une prodigieuse métamorphose à laquelle l’inconscient participe évidemment. C’est sous cet angle, et en ayant à l’esprit le lien à la Grande Mère, que j’ai donc interprété ce rêve que voici :

Ma cousine m’offre une robe de mariée. Je trouve la robe magnifique et je me trouve très belle dedans. En regardant plus près, je me rends compte que la robe est tâchée. Il y a de grandes lignes de crayons de couleur au feutre sur le torse. Je ne peux pas la mettre ! Je suis déçue. Par contre, je peux garder une partie de la robe : la crinoline et le corset... Je dois juste trouver une robe pour mettre par-dessus la crinoline et le corset. Mon conjoint trouve une robe dans les teintes de rouge. Je me dis que ça peut le faire. Je me trouve jolie dedans. Il arrive avec un genre de voile rouge et me le met sur la tête. Je me regarde dans le miroir et je n'aime pas ça. Je me dis que je ne peux pas me marier dans une robe rouge. Je ne me sens pas bien dans cette robe. Je trouve que le rouge ressemble au sang et ce n'est pas ce que je veux pour ma robe de mariée. Soudain, ma mère arrive avec une robe qu'elle avait chez elle. La robe est blanche et il y a des froufrous gris brillants sur les hanches. Je suis contente : je me regarde dans le miroir et je me trouve belle. Le tout me convient. Mon conjoint est content pour moi — en autant que je sois contente, il est content ! Et je me réveille.

La rêveuse précise que sa cousine a été sa patronne à un autre moment de sa vie. Quand il est question de vêtements dans les rêves, la règle générale est qu'on suppose qu'ils symbolisent une façon d'être et de se présenter au monde, ce que Jung appelait la « persona » (le masque social). Mais il s'agit ici d'un vêtement très particulier, pour une occasion unique — le mariage de la rêveuse, c'est-à-dire son union avec le masculin. Tout cela donne à penser qu’elle traverse une période de redéfinition de son identité avec la grossesse, qui touche aussi à la relation avec son conjoint : elle passe insensiblement du statut de jeune femme à celui de mère et d'épouse, c'est-à-dire maintenant engagée dans une relation impliquant un engagement profond avec le père de son enfant. Son image et son vécu de la féminité sont en grande transformation, et bien sûr dès lors, sa relation avec le masculin dans laquelle s’exprime cette féminité. Ne serait-ce que symboliquement, c'est un « mariage » qui est en cours et le rêve semble donc l'y préparer, ou du moins lui indiquer où elle en est dans cette évolution.

En effet, il ressort de la discussion autour du rêve que la rêveuse est consciente d’entrer dans une nouvelle étape de sa vie. Elle se remémore les transitions qu’elle a déjà vécues depuis l’enfance ; elle se souvient de ces passages entre deux étapes, et en particulier du chevauchement de celles-ci jusqu’à arriver à un moment où le chevauchement prend fin et la nouvelle étape s’installe pleinement. Elle se sent approcher de ce moment dans cette nouvelle transition, ce qui se traduit par le fait qu’il y a un mieux-être qui s’installe en elle avec un sentiment d’union intérieure, comme un mariage entre toutes les parties en elle. C’est, précise-t-elle, non seulement sa façon de se présenter au monde, mais aussi son regard sur elle-même, qui se transforment en même temps que sa relation à son compagnon.

La première robe lui vient de sa cousine, qui a été sa patronne. Cela laisse penser qu'elle représente un modèle de féminité qui a pu avoir une certaine autorité sur elle, qui a sans doute eu une certaine influence sur elle et sur son image de la féminité. Mais elle ne peut pas la mettre car cette robe est tâchée par des éléments liés à l'enfance, symbolisés par les traits de crayons de couleur. C'est donc un modèle qui ne fonctionne plus pour elle, qu'il lui faut abandonner en en gardant cependant certains aspects. Quand je lui ai demandé de présenter sa cousine avec trois adjectifs, elle a déclaré que celle-ci est une femme forte, dure et douce à la fois. C’est une personne capable d’accomplir de grandes choses même si cela demande beaucoup d’efforts et de discipline. Et en effet son expérience de travail avec sa cousine a montré à la rêveuse que, comme celle-ci, elle a « du chien » mais elle comprend qu’elle ne lui est pas identique, entretenant peut-être un côté enfant oublié par la cousine. Plus profondément encore, on peut voir dans cette cousine une image de la femme investie dans un rôle professionnel, c’est-à-dire le modèle de féminité mis en avant par le conscient collectif de notre époque. Dans ce contexte, il a été fort intéressant d’entendre la rêveuse expliquer qu’elle songe à se retirer de la vie professionnelle pendant quelques temps après la naissance pour s’occuper de son enfant et aussi d’elle-même.

Le masculin lui propose un autre modèle de féminité qui semble teintée de passion et d'action, comme s'il suggérait que la rêveuse doit être toujours passionnément amoureuse et surtout, une « femme active », présente sur tous les fronts. On peut voir là comment le regard de l’homme dont la conjointe est en train de devenir mère est appelé lui aussi à changer : c’est la difficulté de nombreux jeunes pères qui ont le sentiment de découvrir soudain une autre femme à leurs côtés. Mais cette image de la féminité ne lui convient pas non plus, ce n'est pas elle... et ce n'est pas ainsi qu’elle envisage leur union. Il lui faudrait se voiler la face. Le rouge est une couleur volontiers associée avec le masculin, en contraste avec le blanc qui est associé au féminin. Elle ne peut pas se marier dans cette couleur qui lui évoque le sang, c’est-à-dire l’aspect brut de la vie. Par contraste, il ressort qu’elle a besoin de manifester sa féminité dans sa pureté réceptive. Quand j'ai demandé à la rêveuse de présenter son conjoint avec trois adjectifs, elle a déclaré que celui-ci est fort, endurant et cependant doux. Ce sont presque les mêmes mots que lorsqu’elle a présenté sa cousine ; on peut en déduire que sa cousine et son conjoint représentent chacun un aspect, respectivement féminin et masculin, d’une même attitude fondée sur la force, ainsi qu’un mélange de dureté ou d’endurance avec la douceur.

Finalement, c'est sa mère qui amène la solution, une belle robe blanche avec des froufrous gris aux hanches : le blanc contraste avec le rouge précédent, c'est précisément son complémentaire alchimique. Cela renvoie à une image de pureté, mais aussi tout simplement de féminité réceptive. La petite touche de gris montre qu'il n'y a pas d'excès de pureté, pas d'idéalisme là, mais une intégration des contraires (le blanc et le noir = gris), ce qui donne à penser qu’elle est consciente qu'il n'y a pas de mère parfaite ni de mariage parfait, et qu’elle est prête à l'assumer. La rêveuse présente sa mère comme étant accueillante, généreuse avec ses enfants et rassurante. Dans mon interprétation, j’ai souligné que cette période de vie est aussi l’occasion pour elle de reconsidérer ses relations avec sa mère, en particulier d’envisager ce que cette dernière lui transmet, et de se réconcilier avec ses imperfections. Celle-ci lui fournit un modèle qui lui permettra d’aller de l’avant dans cette nouvelle étape de vie, et au travers de l’expérience de la maternité, leur lien aussi se trouve transformé. Sa mère va devenir la grand-mère de son enfant, et la rêveuse tirera de l’expérience de sa mère ce dont elle a besoin pour assumer à son tour ce rôle à sa façon bien à elle. D’où l’intérêt pour elle de conserver la crinoline et le corset offerts par sa cousine, comme une façon de ne pas fusionner avec sa propre mère mais de veiller à conserver son identité propre. Il faut enfin souligner que le corset symbolise une contrainte, une rigueur, qui contraste ici avec le caractère enfantin des traits de crayons de couleur, où l'on peut peut-être voir un attachement inconscient à l'état d'enfance et donc à la mère.

En conclusion, il semble que le rêve invite la rêveuse à prêter attention aux transformations en cours dans son identité et sa féminité, en observant en quoi l'ancien modèle ne fonctionne plus, mais aussi ce qu’elle peut en conserver. Le rêve lui suggère d’éviter de trop « charger sa barque » en prenant sur elle pour être sur tous les fronts et en répondant de façon passionnée aux besoins d'amour de son compagnon. La naissance d’un premier enfant peut être un moment délicat aussi pour les hommes, qui peuvent avoir le sentiment de perdre la compagne avec laquelle ils avaient une relation dans laquelle prédominait l'amour et la passion, pour avoir maintenant une mère avec eux, dont l'attention va plus à l'enfant qu'à eux. C'est normal, c'est sain, et cela ne doit pas poser de problème — le conjoint de la rêveuse est content de son choix de robe ; il est heureux qu’elle soit heureuse et cela signifie un amour profond sur lequel elle peut compter. Enfin, il est clair que la rêveuse doit privilégier une attitude rassurante d’accueil et de générosité plutôt qu’un modèle de femme forte : elle est invitée à s’accueillir elle-même pour vivre tous les aspects de cette transition.

La rêveuse était satisfaite de l’interprétation que je lui ai proposée et que nous avons discutée jusqu’à ce que tous les aspects en soient clairs. Ce n’est qu’après ma conférence devant le cercle des grand-mères que j’ai pris conscience qu’il y avait encore un autre niveau d’interprétation possible. C’est la merveille du travail avec les rêves de constater qu’il peut y avoir plusieurs niveaux d’interprétation non contradictoires, qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes – s’il n’y avait qu’une interprétation valable, il y aurait par-là même une rationalité qui permettrait de la déduire et de la valider. D’ici à ce qu’on en fasse un programme informatique, il n’y aurait pas longtemps et voilà que nous confierions aussi nos rêves à des ordinateurs. La profondeur vivante de l’inconscient, qu’il en soit remercié, nous en préserve ! On peut ajouter que la première interprétation s’en est tenue au plan dit objectif en considérant la mère du rêve comme parlant de la mère de la rêveuse, mais Jung indique qu’il nous faut toujours mener en parallèle une interprétation sur le plan subjectif dans ce cas, en considérant donc la signification intérieure du symbole objectivé.

Cette seconde interprétation repose sur le fait qui veut que, dans les rêves, la mère représente souvent l’Inconscient, avec une majuscule pour signaler qu’on réfère par-là à l’inconscient collectif, à un des aspects de la Grande Mère. Par contraste, le père représente le conscient collectif, la loi sociale et extérieure. Ce nouvel angle change complètement la perspective dans laquelle nous pouvons comprendre le rêve. Il est encore question d’une grande transformation qui touche à l’évolution de son identité, mais c’est donc l’Inconscient qui lui amène la nouvelle robe dont elle va pouvoir se parer pour son mariage. Ce dernier prend une autre portée symbolique car il s’agit dès lors de son union avec son masculin intérieur, et par-là de son individuation, de sa réalisation en tant qu’être humain complet. Il se trouve que la rêveuse est très attirée par le travail avec les rêves, dans lequel elle manifeste une belle autonomie – c’est-à-dire une capacité à dialoguer directement avec l’Inconscient – et envisage d’étudier un jour pour devenir psychothérapeute. Quand je lui ai suggéré que sa mère dans le rêve pourrait symboliser l’Inconscient qui lui amène son support et l’aidera à définir sa nouvelle identité, elle a tout de suite compris de quoi il retournait en me disant : « C’est vrai, l’inconscient prend soin de moi comme une mère. » C’est donc peut-être d’un enfant spirituel qu’elle sera amenée à accoucher dans les prochaines années, au travers de cette profonde transformation qui va peut-être bien au-delà de son devenir de future mère. Mais il n’y a, pour l’instant, que la Grande Mère qui puisse le savoir…



[1] Si vous en connaissez, merci de me faire connaître leur existence.

mercredi 10 septembre 2014

Éthique du rêve


La véritable difficulté du travail avec les rêves n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, leur compréhension. Si on passe suffisamment de temps à interroger un rêve avec un esprit ouvert, un désir sincère de le comprendre et une bonne dose d’honnêteté vis-à-vis de soi-même, le rêve finira par s’ouvrir. On croit volontiers, à tort, que le défi posé par le rêve est intellectuel, qu’il serait comme un rébus ou une énigme dont il faudrait trouver, grâce à un mélange d’astuce et d’érudition symbolique, les clés. Ce n’est vrai que tant que l’on est encore très éloigné du rêve au point de le considérer comme quelque chose qui nous serait étranger, comme un message écrit dans une langue inconnue par un extraterrestre. Mais le rêve est l’expression de notre prédilection la plus intime ; sa source nous est plus proche, comme disent poétiquement les soufis, que la pulsation de notre carotide ; son langage est le plus simple qui soit, le « langage oublié » des images vivantes en nous. C’est cette simplicité, souvent, qui nous fait défaut quand nous essayons de comprendre un rêve. Cependant, encore une fois, si nous tournons suffisamment longtemps autour du rêve, il nous communiquera quelque chose. Ce ne sera peut-être pas très clair intellectuellement mais les images viendront teinter notre conscience d’une façon ou d’une autre, l’informer. Quant à la profondeur de cette compréhension, cela dépend surtout de notre attitude intérieure. Car le grand défi du travail avec les rêves est éthique.

La première difficulté posée par le rêve est une question d’honnêteté vis-à-vis de soi-même : ai-je vraiment envie de savoir ce que le rêve a à me dire ? Le miroir que nous tend le rêve peut être franchement désagréable et nous prendre à rebrousse-poil de nos certitudes. Par définition, ce que dit le rêve n’est pas ce que nous croyons, ce que nous pensons, ce dont nous sommes conscient ; le rêve nous amène toujours quelque chose qui était inconscient et qui veut devenir conscient. Il est bien naturel que nous résistions, que nous ayons souvent envie de regarder ailleurs. Une des choses peu plaisante que l’on découvre en travaillant avec les rêves, c’est notre propension à nous mentir à nous-mêmes, à nous raconter des histoires qu’éventent les rêves. Ce sont souvent des histoires à propos de nous-mêmes et des autres, qui chantent notre gloire ou justifient notre misère, et qui organisent notre description du monde ; à la lumière des rêves, qui nous amènent le point de vue de l’Inconscient, ces histoires se révèlent partiales et partielles, emplies d’omissions « pour la bonne cause » qui est la nôtre.  Il faut souvent que la vie ne nous laisse pas le choix pour que nous acceptions d’écouter ce que les rêves ont à nous dire : c’est généralement la recherche d’une solution à un problème brûlant qui nous amène à leur prêter attention. Sans une souffrance qui contraint littéralement à se tourner vers l’intérieur, on peut interroger la sincérité de ce mouvement ; si la motivation est seulement intellectuelle, on peut être certain qu’elle s’évaporera devant le premier écueil.

Le premier effet d’un travail en profondeur avec les rêves est très généralement tout simplement de nous jeter progressivement dans l’inconnu. En fait, cet inconnu a toujours été là et c’est nous-mêmes, que nous ne voyions pas car nous étions pris dans l’illusion de croire le connaître. Dès lors où il y a une ouverture, les rêves nous travaillent et assouplissent doucement notre vision des choses, du monde et ne nous-mêmes. Ils sapent nos certitudes. Nous nous en trouvons finalement allégés. À différents moments de l’analyse, nous faisons l’expérience du vide, de l’absence de repères, et nous découvrons que nous pouvons fort bien nous en passer, au moins temporairement. Plutôt que de nous accrocher à telle ou telle conviction quant à la façon dont les choses sont et devraient être, nous apprenons à nous laisser porter par notre propre réalité vivante. Souvent, c’est simplement un flot libre d’images, d’émotions et de pensées qui semblent parfois ne pas nous appartenir, de sensations qui se font de plus en plus fines ; l’important est que nous devenons de plus en plus présent à ce qui se passe en nous, de plus en plus sensible et attentifs au moindre mouvement de l’âme. Il n’est pas rare alors que nous ayons des intuitions fulgurantes, des compréhensions saisissantes et même des illuminations spirituelles. C’est alors que se profile le second défi éthique du travail avec les rêves : qu’allons-nous faire avec tout cela ? Quelles conséquences effectives en tirons-nous dans notre vie ?

Jung, dans Ma vie, nous donne un important avertissement à ce sujet :

« Mes recherches scientifiques furent le moyen et la seule possibilité de m'arracher à ce chaos d'images. Sinon, ce matériel se serait agrippé à moi comme des teignes de bardane, ou m'aurait enlacé comme des plantes de marécages. Je mis le plus grand soin à comprendre chaque image, chaque contenu, à l'ordonner rationnellement — autant que faire se pouvait — et, surtout, à le réaliser dans la vie. Car c'est cela que l'on néglige le plus souvent. On laisse à la rigueur monter et émerger les images, on s'extasie peut-être à leur propos, mais, le plus souvent, on en reste là. On ne se donne pas la peine de les comprendre, et encore bien moins d'en tirer les conséquences éthiques qu'elles comportent. Ce faisant, on sollicite les efficacités négatives de l'inconscient.

Même celui qui acquiert une certaine compréhension des images de l'inconscient, mais qui croit qu'il lui suffit de s'en tenir à ce savoir est victime d'une dangereuse erreur. Car quiconque ne ressent pas dans ses connaissances la responsabilité éthique qu'elles comportent succombera bientôt au principe de puissance. Des effets destructeurs peuvent en résulter, destructeurs pour les autres, mais aussi pour le sujet même qui sait. Les images de l'inconscient imposent à l'homme une lourde responsabilité. Leur non-compréhension, aussi bien que le manque du sens de la responsabilité éthique, privent l'existence de sa totalité et confèrent à bien des vies individuelles un caractère pénible de fragmentarité.»

La connaissance de soi et des dynamiques de la psyché que nous acquérons en observant les rêves n’est pas neutre ; ce n’est pas une connaissance détachée, séparée de son objet. Elle comprend nécessairement une dimension éthique, c’est-à-dire qu’elle nous dicte des obligations quant à la façon de nous comporter, de parler et même de penser. L’intelligence du rêve nous réclame d’en tirer des conséquences dans notre vie, de rendre le rêve effectif : il doit s’incarner, avoir un effet sur les modalités de notre existence. Le savoir sans éthique débouche sur la volonté de puissance car il y a quelqu’un alors qui ne sent pas lié par les conséquences de ce qu’il comprend. Dès lors, il ne peut éviter de manipuler la situation à son avantage, de tirer parti de son savoir pour conforter sa position. La volonté de puissance se manifeste dès que l’on commence à s’approprier le savoir : cela devient « ma » connaissance, « ma » compréhension, et l’on a tôt fait de les comparer à celles d’autrui ou de dispenser la bonne parole à qui voudra l’entendre. « Les images de l'inconscient imposent à l'homme une lourde responsabilité » : elles donnent des devoirs plus que des droits ou des titres de gloire. Il s’agit de savoir ce que l’on sert finalement : les rêves œuvrent-ils au bénéfice de notre égo ou nous amènent-ils à servir quelque chose de plus grand que nous ?

Marie-Louise von Franz souligne que l’aspect éthique est indispensable pour permettre au rêve de s’incarner : il ne suffit pas d’en avoir fait le tour intellectuellement ou intuitivement. Le véritable travail commence quand on s’attelle à la tâche qui consiste en amener l’inconscient en terre : « Prenons les intuitifs intellectuels qui parcourent très rapidement le processus analytique et paraissent comprendre énormément de choses à la psychologie junguienne et aux processus intérieurs. Ils assimilent beaucoup d'éléments qu'ils ne ressentent toutefois pas comme éthiques. Le sentiment est laissé de côté et l'aspect éthique est par suite oublié, ce qui signifie qu'ils ont un comportement éthique dans le monde extérieur qui se poursuit sur le mode ancien, qu'ils se conforment peut-être toujours à la raison ou à l'influence du collectif, etc. Ils parlent du processus d'individuation comme s'ils en avaient fait le tour et connaissaient tout de lui, ce qui est tout à fait vrai, d'une certaine manière, car ils l'ont assimilé et vécu dans le feu pourrait-on dire ; mais non dans la terre. Le feu doit donc se transformer en eau et l'eau en terre. Ainsi l'ensemble demande à être revécu une nouvelle fois en tant que problème éthique. »[1]

L’éthique du travail avec les rêves comporte un aspect pratique, et pourrait-on même dire, pragmatique. L’élucidation d’un rêve n’est pas complète tant qu’on en a pas tiré de conséquence. Cela vaut pour les rêves mais aussi pour les intuitions qu’on peut avoir en méditant, ou pour la vision qu’on a enfin obtenu au travers d’une incubation. Une vision qui n’est pas manifestée demeure vaine. Dans chaque rêve, il y a non seulement un sens qui cherche à se faire connaître de la conscience mais aussi, et d’abord, une énergie qui cherche à participer à la vie. Parfois, on ne voit pas quelle conclusion pratique tirer du rêve mais il est toujours possible d’y répondre symboliquement, par exemple par un petit rituel qui signifie à l’inconscient que nous avons bien reçu son message. Il suffit parfois d’allumer une petite bougie pour signifier que la lumière de la conscience est allumée. L’inconscient ne se paie pas de mots, il a besoin de gestes, d’actions porteuses de sens. Certains analystes jungiens en ont fait le point cardinal du travail : Toni Wolff, par exemple, était connue pour renvoyer sèchement les analysants qui venaient la voir sans avoir fait quelque chose avec le rêve qu’ils avaient précédemment discuté. C’est en rendant le rêve effectif que nous entretenons un dialogue vivant avec l’inconscient. Dans la notion de responsabilité, il y a celle d’une réponse que nous donnons donc à l’inconscient au mieux de notre compréhension, comme une façon de dire que nous prenons vraiment au sérieux ce qu’il nous apporte.

Jung évoque les efficacités négatives de l’inconscient qui ne manquent pas de surgir si l’on ne tire pas de conséquence pratique du travail des rêves. Un de ces effets négatifs les plus courant est l’inflation qui fait que le conscient se gonfle du sentiment de sa propre importance et de la supériorité de sa compréhension. Il n’est pas rare dès lors que l’on s’attire des accidents qui viennent signaler que cette compréhension est bien fragile et partielle ; la grenouille qui a enflé jusqu’à la taille d’un bœuf est à la merci d’une piqure d’épingle qui la ferait exploser. Il est fréquent aussi qu’on ne touche plus terre et qu’à force de côtoyer les anges dans les nuages, on se prenne un poteau en plein face ; on est alors ramené « plus bas que terre ». À la grandiosité de l’inflation succède généralement la dépression qui va avec une inflation négative ; nous passons d’un extrême à l’autre en oscillant entre les opposés. Pour douloureuses qu’elles puissent être, ces expériences sont l’occasion de vérifier la grande loi qui veut que tout déséquilibre sera corrigé. Tant que nous ne parvenons pas à marcher sur la voie du milieu et à embrasser les contraires, nous demeurons fragmentaires, intérieurement divisés, en conflit – et cette division, ces conflits, rejaillissent sur tout ce qui nous entoure pour nous revenir en miroir.

Il y a encore une autre conséquence négative d’un travail incomplet avec les rêves, et c’est de loin la plus redoutable. Si  nous n’y prenons pas garde, nous sommes tout simplement submergés par les images et nous perdons le contact avec la réalité. Nous nous égarons. Les images intérieures ont un pouvoir fascinant, qui va avec la charge d’énergie psychique inconsciente qui leur est attachée. Cette charge va en augmentant et en s’accumulant si nous ne la dissipons pas en permettant à l’inconscient de parvenir à son but, qui est de s’incarner. L’effort éthique par lequel nous cherchons à tirer des conséquences concrètes des rêves est un moyen essentiel de donner une « prise de terre » à l’inconscient ; il y en a d’autres, complémentaires, comme l’attention portée au corps et l’humour envers soi-même. Sans enracinement dans la réalité terrestre, le risque est grand que nous perdions la carte et que nous commencions à prendre des vessies pour des lanternes, par exemple en nourrissant des théories extravagantes dont nous sommes seuls, bien sûr, à percevoir la vérité. Tous les processus initiatiques comportent ce danger, qui tient au fait que la première étape de ces processus nous fait sortir de la communauté collective pour nous exposer au pouvoir transformant de l’inconscient. C’est en conscience de ce danger, qu’il a lui-même rencontré lors de sa confrontation avec l’inconscient, que Jung a placé ces mots tirés de l’Énéide de Virgile en exergue de Psychologie et Alchimie :

« La descente à l’Averne est facile : nuit et jour est ouverte la porte du sombre Dis. Mais revenir sur ses pas et sortir vers les brises d’en haut, là est la difficulté et l’épreuve. »

L’initiation n’a de valeur et de sens cependant que si nous parvenons à opérer l’étape du retour, de loin la plus difficile. Jung soulignait que, lorsqu’on est sorti de la société, il y a un prix à payer sous forme d’un travail qui donne forme à ce qu’on est allé chercher dans l’inconnu. Éthique, effort, travail… sont des mots souvent malséants dans le petit monde des spiritualistes qui voudraient croire que tout nous est donné gratuitement. En fait, tout nous est en effet donné gratuitement et sans contrepartie, mais la question demeure toujours de notre responsabilité : qu’allons-nous faire avec ce qui nous est donné ?

Enfin, un dernier point éclaire de façon paradoxale cette question de la responsabilité éthique vis-à-vis de l’inconscient : il tient à l’inutilité du travail. Non seulement il est impossible de manipuler l’inconscient à des fins égotiques, mais l’inconscient semble ne poursuivre aucun autre but que de nous enseigner l’art de vivre. Voici ce qu’en dit Von Franz :

« Dans un premier temps, l'inconscient est difficile à pénétrer; il est difficile de parvenir à son cœur. Plus tard, vous êtes nourri par lui, puis vous profitez des illuminations spirituelles que l'inconscient offre, ce qui produit en vous une certaine résurrection spirituelle. Plus tard, vous parvenez au stade suivant qui est l'expérience de l'inutilité de l'inconscient. Cela signifie que vous devez maintenant renoncer à l'idée de vous servir de lui dans des buts égotiques. C'est le sacrifice qui consiste à ne plus chercher à tirer profit de la relation avec l'inconscient. Cela vient assez tard dans une analyse, parce que, naturellement, chaque analysé apprend d'abord à compter sur l'inconscient pour en retirer un bénéfice, comme de guérir de sa névrose, recevoir un avis sur un problème non résolu, et ainsi de suite. Mais, après un dialogue de longue durée avec l'inconscient, un jour vient où vous devez laisser tomber tout cela et arrêter de traiter l'inconscient comme une mère qui vous conseille ce que vous avez à faire.

(…) Jung disait toujours que plus longtemps quelqu’un avait été en analyse, pendant de nombreuses années, plus, s’il persévérait, les rêves devenaient difficiles et compliqués. Le rêve peut prendre alors un caractère d'énigme cryptique. Mais si vous parvenez à pénétrer le sens de ces rêves apparemment inutiles, vous découvrez qu'ils ne sont pas en relation avec un éclairage intérieur, mais avec le simple fait d'être; ils n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. »
 
L’éthique, dans ma compréhension toujours en progrès, commence par la gratitude. Je remercie Amezeg qui m’a, au travers de nombreux commentaires (voir en particulier « le Bouddha et le serpent »), donné matière à la réflexion que j’ai poursuivie dans cet article et fourni l’essentiel des citations ici présentées.


[1] Marie-Louise von Franz, Alchimie – Une introduction au symbolisme et à la psychologie, Éditions La Fontaine de Pierre

samedi 30 août 2014

Le démon du pouvoir


Nous sommes à l’ère des marchands. Ils sont partout, presque omniprésents. Leur mentalité infiltre tout, du moins tout ce qui ce qu’ils peuvent concevoir, capter sur leur radar mental. Il y a beaucoup de choses, heureusement, qui leur échappent complètement : la gratuité de l’air et de la lumière du soleil, et celle aussi de la nuit… ainsi que le désintéressement dans lequel poussent les plantes, vivent les animaux, jouent les enfants. Les rêves appartiennent à cette nature sauvage qui continue à vivre en nous et autour de nous, hors de l’utilitarisme ambiant et cependant indispensable à notre existence, le plus souvent inaperçue, négligeable. Toute spiritualité authentique est enracinée dans cette nature primordiale et y reconduit. Ces deux mondes s’ignorent le plus souvent et c’est tant mieux ; c’est sur la frontière que nous pouvons rencontrer des difficultés, quand les marchands tentent de vendre ce qui ne peut l’être. La nature s’en trouve violée, souillée, polluée. Et même si les rêves et les choses de l’âme restent en essence hors d’atteinte, le problème se pose : à défaut de pouvoir vendre la lumière de la Vie, les marchands n’ont d’autres recours que la falsification. Comment faire la différence entre les bonimenteurs et les véritables enseignants, ou du moins ceux qui ont quelque chose à partager ?

On peut voir dans la perte de l’entière gratuité de vivre une conséquence de la Chute hors du jardin d’Éden ; en réifiant le monde, nous nous retrouvons bannis de la nature, exilés. Les ésotéristes occidentaux René Guénon et Julius Évola ont parlé à ce sujet d’une irrémédiable dégénérescence spirituelle de l’humanité. L’Orient, mais aussi la Grèce antique, décrivaient cette involution au travers de la métaphore des âges, de l’or du Satya Yuga au fer du Kali Yuga. Selon cette façon de raconter notre histoire, nous sommes passés d’un temps d’innocence (étymologie : i nocere – qui ne nuit pas) et d’inconscience dans la plénitude de la vie à un autre temps où nous avons cru avoir besoin de prêtres (bhramanes) pour nous rappeler à cette plénitude avec des rites et des symboles. Ensuite est venu le temps des guerriers et des rois (kshatriyas) qui ont fait de ce retour au jardin originel une quête héroïque. Enfin, nous voici au temps des ingénieurs et des marchands (vaishyas) pour qui la seule valeur des choses est monétaire : tout est monnayable, exploitable. Il semble que ce soit le prix à payer pour l’émergence de la conscience et son évolution dans une différentiation toujours plus poussée.

Je n’ai rien contre les marchands. Ils font partie de l’ordre du monde, au même titre – ni plus, ni moins – que le ciel bleu, les mendiants, les chats s’étirant à l’ombre et les marguerites. On pourrait croire que le monde tournerait mieux sans marchand, mais c’est une autre illusion. D’abord, il parait que le Kali Yuga est l’âge où il est le plus facile de trouver l’illumination, par la vertu justement de la différentiation forcée : quand on apprend à reconnaître le vrai, il ressort d’autant plus aisément qu’on est entouré de toc. Ensuite, il est bon de se souvenir qu’il y a un dieu, et non des moindres, pour les marchands aussi. Dans la sagesse riante des anciens Grecs, ce n’est autre que le grand Hermès, dieu de la communication, du voyage et des voleurs. Bien sûr, les voleurs ont aussi leur place dans l’économie universelle ! Hermès préside à une forme de communication qui n’a rien à voir avec les décrets gouvernementaux et les manuels techniques ; il aime les détours, les circonvolutions et les allusions, et peut aller jusqu’à bénir le mensonge s’il est habile. C’est un signe de civilisation supérieure que de favoriser le marchandage car cette pratique est un rappel de ce que tout marchand est un voleur qui tire profit de l’acceptation de son client de payer un prix plus élevé que celui qu’il a lui-même payé – autant en profiter pour avoir une véritable relation, d’être humain à un autre être humain.

Il faudrait n’avoir jamais volé, donc, pour jeter la première pierre aux marchands. Ce serait oublier cependant qu’ils nous rendent un grand service, en terme de différentiation de la conscience : ils nous obligent à user de discernement. Les marchands apparaissent comme une extension de la grande Déesse Maya dont la danse tisse l’illusion, et l’illusion elle-même a une fonction : elle nous entraîne, nous amène à faire des choses que nous n’aurions jamais imaginées et, finalement, elle nous oblige à mieux nous connaître. Plus on se connaît soi-même, et plus ses voiles paraissent transparents et sa danse souriante. Il s’agit juste de ne pas se laisser prendre dans ses rets, et donc en particulier au jeu des marchands qui voudraient, bien sûr, tout nous vendre. Il y a tout ce que qu’on peut acheter, qui est en réalité sans véritable valeur, et puis il y a ce qui est hors de prix. Par exemple, la joie de vivre, l’amour qui éclaire le cœur, la certitude intime de ce que la vie est riche de sens, juteuse comme un fruit mûr…

La spiritualité est sans doute le domaine où sévissent le plus d’escroqueries sur la bonne foi, et où il est le plus difficile de vérifier la validité de ce qui est transmis tant qu’on n’a pas éprouvé soi-même ce dont il est question. Et alors, il n’y a plus rien à vérifier car il est évident que rien ne peut être transmis, mais aussi que la conscience reconnaît la conscience. La conscience reconnaît aussi l’inconscience et peut rire de la danse des faux prophètes, des Bouddhas se trémoussant pour donner de l’entertainment et des Jésus qui marchent sur l’eau avec le subterfuge de coussins d’air. Un signe certain est dans la multiplication des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, et dans la propension à dénigrer les autres, à se supérioriser, à expliquer qu’on a trouvé la seule voie, qu’on détient l’initiation suprême, le secret. Il faut bien dire que, comme dans toute escroquerie, la crédulité du chaland est la première responsable à interroger, et la leçon, pour être parfois chèrement payée, mérite d’être méditée. Un autre signe est que ces faussaires ne parlent d’eux-mêmes que pour chanter leur propre gloire et vanter leur méthode ; ils répugnent à se montrer dans leur vulnérabilité. Ils ont une image, une position d’autorité, à entretenir. Enfin, ils manquent désespérément de sens de l’humour, en particulier en ce qui les concernent. Ils se prennent au sérieux : sans eux, que deviendrait le monde dans sa nuit noire ?

Encore une fois, il convient de ne pas juger ces gens-là. Les juger, c’est encore quelque chose projeté sur eux, croire qu’ils sont en proie à un mal qu’il faudrait éviter à tout prix, et dont, bien sûr, nous sommes exempts. Or c’est là l’erreur de base, à savoir l’identification à une vertu qui nous serait propre, et dont l’autre serait bien sûr dépourvue. Non que cette vertu n’en soit pas une, mais le piège consiste à s’y identifier, à se l’approprier comme étant sienne. C’est précisément le travers d’esprit qui conduit à la marchandisation de tout : si c’est mien, alors je peux peut-être en tirer profit ? Le marchand aussi est un chercheur de vérité même s’il l’ignore et, comme son acheteur, il s’est perdu en route en prenant l’Univers pour un magasin ; il faut bien, pour que chacun vive son illusion, que l’autre joue correctement son rôle. Or, pour que tout ce petit théâtre fonctionne, semble-t-il pour la plus grande joie de la Source, il faut que chacun des protagonistes soit dans une certaine mesure inconscient. Ainsi, le Soi est-il réellement présent, comme en chacun de nous, chez le gourou imbu de sa vérité, mais il n’est pas pleinement conscient ; Jung a attiré l’attention sur ces cas de possession par le Soi et a souligné que son symptôme le plus certain est la perte du sens de l’humour, une forme de rigidité mentale qui confine à la fragilité du verre, ou du ballon qui pourrait éclater à la moindre piqûre.

Le problème commence quand quelqu’un prétend détenir la vérité, ce qui est un aveu de ce qu’il aimerait la mettre en prison et garder la clé dans sa poche, en organisant éventuellement des heures de visite dûment tarifées. Vous pouvez être certain qu’il ne vous laissera pas seul avec elle, car elle pourrait vous dire qu’elle ne lui appartient pas. En fait, le problème, vous le savez comme moi, ce n’est pas tant la prétention du marchand que le fait que nous achetions son boniment et que nous nous laissions aller à croire que quelqu’un d’autre détient la vérité et qu’il peut nous la transmettre moyennant finances ou d’autres services. Il faut bien dire que, dans le fond, c’est une forme de prostitution, mais ici, c’est l’âme qui est donc mise sur le trottoir ; autant pour la morale qui juge les filles de joie, elles au moins ne s’en vantent pas. Du point de vue de la vérité, c’est une vaste rigolade car vous êtes la vérité comme l’autre, fut-il marchand, est aussi cette vérité. Et il n’y a pas de potion magique contre l’oubli de cette vérité, sinon la douleur de constater encore et encore qu’on est passé à côté. En cela, je rejoins la pensée d’André Moreau qui affirme que la tâche du philosophe est de décevoir ; son devoir est de pourfendre les illusions. Bien sûr, dès lors, la vérité n’est guère populaire et se vend mal.

Le fond de la question va, plus avant, jusqu’à interroger l’articulation entre l’individuel et le collectif. J’ai trouvé un exemple éclairant dans le discours de dissolution de l’Ordre de l’Étoile de l’Orient par Jiddu Krishnamurti[1]. Il faut dire que ce dernier avait été sélectionné dès l’enfance et élevé par les hiérarques de la théosophie pour devenir le Grand Instructeur qui éclairerait enfin la planète. Krishnamurti avait environ 35 ans quand il a rejeté cette charge et dissous l’ordre qui devait le servir en expliquant :

« Peut-être vous souvenez-vous de l'histoire de la conversation que le diable a eue avec un ami, quand ils ont vu devant eux un homme s'arrêter, ramasser quelque chose par terre, le regarder puis le mettre dans sa poche. Son ami dit au diable :  Qu'est-ce que cet homme a ramassé ?
– Il a trouvé un morceau de Vérité, lui répondit le diable.
– Alors ce n'est pas bon pour tes affaires.
– Mais si, je vais le laisser l'organiser.
La Vérité est un pays sans chemins, que l'on ne peut atteindre par aucune route, quelle qu'elle soit : aucune religion, aucune secte. »

Et plus loin, Krishnamurti assène : «  Dès que l’on suit quelqu’un, on cesse de suivre la vérité ». Il y aurait la prémisse dans ces mots d’une anti-méthode qui dit que l’on ne doit suivre absolument personne pour se fier seulement à notre intime prédilection. Une règle annexe est qu’il n’y a pas de règle, incluant les deux précédentes, et que chacun fait son chemin de toute façon : ce qui importe dès lors, ce n’est pas ce qu’un maître prétend donner, c’est ce qu’il nourrit en nous. Il y a quelque chose en nous qui sait déjà et qui se nourrit comme il peut pour parvenir à la conscience, de toutes les façons possibles, incluant non seulement les rêves, mais aussi la vie comme elle nous arrive. Il se nourrira de petits maîtres comme de grands enseignants. Mais quand on voit cela, on comprend qu’il ne peut s’agir que d’un cheminement individuel, et que toutes les organisations collectives de la vérité la tuent aussi vite qu’elles commencent à capitaliser dessus. C’est une histoire d’amour avec la vérité, et cet amour, l’amour de Soi, quand il n’est pas projeté dans ce qu’on peut appeler avec Daniel Odier « la névrose sentimentale », est une réalité strictement individuelle, personnelle et oserai-je dire, solitaire.

Le rôle d’un véritable enseignant est de nous amener au bord de cette solitude irrémédiable en sachant que le choix d’y aller ou non nous appartient entièrement. Il nous fait sortir, précisément, du collectif, de la société, des conditionnements et de l’inconscience avec laquelle nous participons à l’inconscient collectif. Jung était conscient de cette impossibilité de fixer le mouvement de l’âme dans une forme collective. Il a refusé le plus longtemps possible la création de l’Institut Carl Jung, et il a cédé devant l’évidence qu’avec ou sans lui, il y aurait un Institut ; sans doute valait-il mieux que cela commence avec lui. Il a, dans l’introduction de Psychologie et Alchimie, ces mots qui résument son point de vue :

« En tant que médecin, ma tâche est d’aider le patient à affronter la vie. Je ne peux me permettre de juger ses décisions ultimes car je sais par expérience que toute contrainte – de l’insinuation à la suggestion, en passant par toutes les méthodes de persuasion qu’on voudra – se révèle en fin de compte n’être qu’un obstacle à l’expérience la plus importante et la plus décisive de toutes, qui est la solitude avec son soi – ou avec l’objectivité de l’âme, quel que soit le nom qu’on choisisse pour la désigner. Le patient doit être seul pour découvrir ce qui le porte lorsqu’il n’est plus en état de se porter lui-même. Seule cette expérience peut donner un fondement indestructible à son être. »

Tous les oripeaux collectifs sont finalement un cache sexe pour les petits jeux du pouvoir qui vient reprendre ses droits. Dès qu’il y a quelqu’un qui croit savoir pour d’autres ou s’érige en porte-parole, nous approchons de l’impasse. Dès qu’il y a un drapeau et une identité de groupe qui tient lieu de conscience, l’essentiel est perdu. Or Jung fait remarquer que le pouvoir et l’amour sont antagonistes :

« Là où l’amour règne, il n’y a pas de volonté de puissance et là où domine la puissance, manque l’amour. L’un est l’ombre de l’autre. »

Cela ne veut pas dire qu’il faille se passer de toute organisation car ce serait revenir à l’inconscience originelle. Cela implique par contre que le devoir de conscience revient toujours à l’individu ; il lui appartient de voir s’il joue le jeu du pouvoir ou celui de l’amour, et cela indépendamment de toute organisation. C’est pourquoi Jung a désigné la réalisation de la conscience comme étant le « processus d’individuation », c’est-à-dire d’accomplissement d’un individu entier et libre, unique. Cependant l’individu ne peut se réaliser qu’en relation, et ces relations se déroulent dans le cadre d’une certaine organisation sociale. L’individu ne peut donc éviter de rencontrer, plus ou moins consciemment, le problème du pouvoir et la responsabilité qui en découle.

Au fond, ce qui a corrompu notre monde depuis les hauteurs de l’âge d’or jusqu’au bas-fond du supermarché généralisé, c’est toujours le pouvoir, dans lequel on reconnaîtra le jeu de l’égo. Du pouvoir des prêtres à celui des marchands, il n’y a que quelques marches glissantes qu’on a eu vite fait de dévaler ; ce n’est qu’une question de degrés. Dès qu’on cherche à organiser la vérité, on la domestique et on perd sa nature sauvage. L’amour ne se commande pas, il se vit, il s’attise comme de la braise quand il faut le préserver, il coure comme un feu de forêt quand il est libre. On appelle ça le « feu sacré ». Mais il y a plus subtil encore : on rêverait de trouver un surhomme qui a su s’éveiller et surmonter le démon du pouvoir – cela nous faciliterait bien les choses, n’est-ce pas ? Peut-être pourrait-il nous épargner l’effort de conscience en nous revendant sa liberté à bon prix ?

Écoutez cette petite histoire juive et vous aurez la meilleure clé que je connaisse pour savoir si votre marchand de camelote spirituelle en a de la bonne à vous proposer :

Le Baal Shem Tov, fondateur du mouvement hassidique au XVIIIème siècle, avait de nombreux étudiants. Il arriva qu'un nouveau philosophe vienne donner une conférence en ville. Les étudiants demandèrent au Baal: « Pouvons-nous aller l'écouter ? » et celui-ci répondit: « Bien sûr ». Alors, un étudiant un peu plus futé que les autres demanda :
– Mais comment saurons-nous s'il dit la vérité ?
Le Baal réfléchit et répondit :
– Demandez-lui comment venir à bout du démon du pouvoir...
Les étudiants étaient très contents avec ça, s'apprêtaient à y aller mais, sur le pas de la porte, le plus futé demanda encore :
– Mais quelle est la bonne réponse ?
Le Baal éclata de rire :
– S'il vous donne une réponse, c'est que c'est un escroc !