mardi 19 août 2014

Objectivité de l'âme

Nous avons tous eu l’occasion de discuter avec un adorateur de la Déesse Raison, de ceux qui sacrifient les choses de l’âme au nom d’une rationnelle objectivité. C’est souvent un homme qui manie ainsi le sarcasme pour ridiculiser tout ce qui est étranger à son entendement, et quand c’est une femme, on peut sentir tout ce qu’il y a de masculin dans l’énoncé agressif des opinions qui lui tiennent alors lieu de certitudes. Il est intéressant d’observer comment ces esprits qui se croient libres dénoncent avec véhémence les dérives sectaires qu’ils supposent inhérentes à tout ce qui sort de la stricte rationalité, et se comportent eux-mêmes bien souvent comme de fanatiques sectateurs de la raison, prompts à condamner autrui. Ils soupçonnent volontiers les autres d’escroquerie, sans se rendre compte qu’en dénigrant tout ce qu’ils ne comprennent pas, ils souscrivent à une immense escroquerie intellectuelle. Jung a des mots durs pour dénoncer ces excès :

« L’enfer aujourd’hui se cache derrière la raison et l’intellect, c’est-à-dire derrière une idéologie rationaliste qui cherche comme une foi intransigeante à s’imposer par le feu et le glaive, rivalisant avec les aspects les plus sombres d’une église militante. »

Quand Jung parle d’enfer, il faut entendre ici la langue des oiseaux qui évoque l’enfermement dans une cervelle étroite qui projette sa petitesse sur le monde, le rendant nécessairement étriqué. Nous avons tous un père, un frère, un conjoint ou un ami qui prétend ainsi mesurer le mystère d’être et la beauté de vivre à l’aune de son cerveau. Notre ami rationaliste prétend s’appuyer sur la science et s’ériger en gardien de la raison, mais il ne rend service ni à l’une ni à l’autre. Il se targue de raisonner mais en fait, il ratiocine, c’est-à-dire qu’il recouvre pudiquement sa propre indigence d’un voile aux apparences raisonnables. L’approche scientifique du réel est une démarche d’ouverture aux faits, qui accepte que toutes les théories soient provisoires et qui s’émerveille que l’univers soit, ne serait-ce que partiellement au moins, intelligible.

La science, quand on croit pouvoir lui faire dire par exemple que les cauchemars « ne sont que » le produit d’une activité anormale de l’hypothalamus, est ridiculisée. À la fin du XIXème siècle, il se trouvait déjà des scientistes pour affirmer que les rêves « ne sont que » la manifestation d’une activité désordonnée des neurones. C’est à la même époque que quelques physiciens avaient l’outrecuidance d’affirmer qu’ils avaient tout compris de la physique, sauf l’anomalie que représentait une minuscule expérience, dite de Michelson et Morley. On connait la suite, à savoir comment Einstein a poussé jusqu’au bout de ses conséquences cette expérience et découvert l’inimaginable : le temps et l’espace n’étaient pas ce qu’on croyait. Et ce n’était pas fini puisque dans les années qui ont suivi, la physique des quanta a réalisé que la conscience est intrinsèquement liée à la façon dont la matière se définit elle-même. Tout à coup, il n’y avait plus d’explication simple mais l’aveu que le paradoxe, qui veut par exemple que la lumière soit onde et particules, constitue la trame de ce que nous appelons « réalité ».

Rien n’est plus dommageable pour la science que de l’ériger en un nouveau credo, une religion rationnelle qui refuse de dire son nom. Il est fascinant de constater comment les scientifiques qui se croient missionnés pour pourfendre l’irrationnel, qu’ils rattachent au passé d’une époque révolue où il fallait absolument croire, sont eux-mêmes pris dans ce passé et se comportent comme des curés toujours prêts à excommunier. Au nom du combat encore aujourd’hui contre l’Inquisition, ils justifient une inquisition intellectuelle qui proscrit toute pensée différente. Parce qu’ils sont incapables d’envisager la dimension symbolique des images mythiques, ils discutent encore de l’impossibilité pour une femme d’enfanter sans avoir fait l’amour. Ils sont pris avec le même littéralisme et le même dogmatisme qui ont asséché le christianisme. Nous vivons à une époque qui s’enorgueillit de pensée critique sans voir que celle-ci n’est jamais que l’autre extrême de la pensée dogmatique, et qu’elle a oublié de se retourner sur elle-même pour procéder à une critique de la pensée.

Notre ami rationaliste, nonobstant l’irritation que ce personnage suscite le plus souvent – comme tous les fanatiques fermés à toute discussion dans laquelle ils ne sauraient démontrer qu’ils ont raison, et surtout que l’autre leur fait tort – nous rend en fait un grand service. Tant que nous nous en tenons avec lui à la surface des choses, nous discutons et nous nous débattons dans un déballage d’arguments aussi vains les uns que les autres. Il nous appuie sur la tête et nous ne sommes jamais loin de nous noyer et de couler dans les profondeurs du sujet qui nous occupe, et c’est sans doute en fait ce qui peut nous arriver de mieux. Tout à coup, il n’y a plus d’argument mais un grand silence qui entoure l’aveu d’une ignorance imprescriptible : je ne sais pas, et je ne sais même pas si l’on pourrait savoir. Notre ami nous oblige à interroger la profondeur inaperçue du réel pour voir si nous pourrions trouver un terrain solide sur lequel appuyer nos pas. Pour cela, il faut accepter de quitter toutes certitudes préalables.

La raison n’est pas un obstacle à cette recherche, bien au contraire. Elle amène un éclairage précieux quoique nécessairement limité. Il ressort en effet que la raison, ainsi que le rappelle son étymologie (ratio = mesure) est une capacité de mesure qui connait ses propres limites. Il convient d’inviter notre ami rationaliste, avant de poursuivre la discussion, à lire la Critique de la raison pure de Kant, sur laquelle s’appuyait Jung dans sa démarche scientifique d’exploration du mystère de la psyché : le philosophe y démontre que la raison ne saurait dire quoi que ce soit de ce qui est en soi car cela est toujours au-delà de nos catégories mentales. C’est-à-dire que la raison est toujours limitée par les définitions langagières sur lesquelles s’appuie notre pensée. Cependant, pour tirer toutes les conséquences de cette compréhension, et qu’elle ne demeure pas simplement intellectuelle, il faut donc admettre que la pensée ne saurait décrire entièrement la réalité, ce qui est. Et surtout, il importe de réaliser que la pensée n’est pas la conscience, mais seulement quelque chose comme une paire de lunettes sur nos yeux. C’est une réalisation qui dépasse la pensée, cela s’appelle méditer.

Eckart Tollë le dit merveilleusement bien, dans un texte qui peut, selon moi, être considéré comme un des grands sutra[1] pour notre temps : « S’éveiller sur le plan spirituel, c’est s’éveiller du rêve de la pensée ». C’est sortir de l’illusion qui fait prendre le doigt mental qui montre la lune pour la lune elle-même, et les vessies que sont les mots pour des lanternes. C’est ce que j’appelle pour ma part « traverser le rêve » et qui réclame de comprendre la nature du rêve, non seulement des rêves nocturnes mais aussi du rêve éveillé dans lequel nous vivons tant que nous croyons aux histoires que nous raconte le mental. Il s’avère que la réalité est toujours plus vaste, plus complexe que ce que nous en pensons. Dans notre vie quotidienne elle-même, loin des grandes questions – quoique la plus grande question pourrait se nicher dans ce qui nous semble ordinaire –, nous interprétons les choses qui arrivent en projetant sur elles nos schémas émotionnels et nos croyances.

L’inconscient, ce dont nous ne sommes pas conscients, nous couvre les yeux et le rêve – le tissage d’images symboliques médiatrices de cet inconnu, de nuit comme de jour (projections) – est ce voile qui tout à la fois nous montre et nous dissimule le réel, ce qui est. Cela pose la question de l’objectivité de la connaissance, où nous rencontrons notre ami rationaliste, généralement friand de ce débat. Le problème est qu’on risque alors de se battre sur les mots car « objectivité » peut avoir ici deux sens. Il y a l’objectivité de l’ingénieur qui prend des mesures pour construire un pont, et il y a l’objectivité psychique du Soi qu’a découvert Carl Jung. L’ingénieur a besoin d’instruments bien calibrés pour les données à partir desquelles il pourra construire le pont ; il s’appuie sur l’objectivité des instruments, et ses mesures peuvent être validées par consensus avec d’autres. Mais cette forme d’objectivité ne fonctionne pas avec la vie psychique qui inclut nécessairement la subjectivité de la conscience.

L’objectivité rationnelle prétend saisir les choses de l’extérieur ; l’observateur est, par définition, séparé de la réalité observée, et il en ignore l’intérieur qui est de nature psychique ou subjective. Cependant, l’extérieur n’existe pas en soi puisque, fait remarquer Jung, quoi que nous percevions, cette perception est toujours un phénomène psychique, subjectif. Il n’y a qu’à interroger les témoins d’un accident pour mesurer les limites de la fameuse objectivité extérieure. Paradoxalement, c’est en plongeant au cœur de l’expérience intérieure, c’est-à-dire de la subjectivité, que nous trouvons une autre assise pour l’objectivité. Héraclite d’Éphèse, dit l’Obscur, parle déjà au VIème siècle avant Jésus-Christ de cette objectivité quand il dit : « Pour les éveillés, il y a un monde un et commun, mais parmi ceux qui dorment, chacun s’en détourne vers le sien propre. » Ceux qui dorment, ce sont chacun de nous, quand nous sommes perdus dans nos pensées à propos de ce qui nous entoure.

La forme primaire que prend cette objectivité, c’est ce que nous appelons « la conscience », le Gemini cricket qui nous rappelle inlassablement que nous avons agi contre l’ordre naturel. C’est ainsi que Caïn pouvait fuir autant qu’il voulait après le meurtre de son frère, « l’Œil était dans la tombe et l’Œil regardait Caïn ». La psychologie orientale dit qu’au fond de ce que nous appelons inconscient, il y a un miroir, la « conscience des profondeurs », qui reflète tout. Tout l’enjeu de la voie intérieure consiste à « nettoyer le miroir » des distorsions que provoquent nos complexes psychologiques ; c’est ce qu’en termes contemporains, nous appelons le « retrait des projections ». C’est à cette ascèse que se livraient sans le savoir les alchimistes quand ils rapatriaient l’âme dans la matière, et les gnostiques quand ils partaient à la recherche de la Divinité au-dedans. Car finalement, c’est dans l’investigation de la question insoluble « qui suis-je ? » - le koan zen par excellence – que se dévoile un point de vue d’une objectivité crue, sans lequel, fait observer Jung, nous n’aurions aucune chance de nous connaitre nous-mêmes. C’est dans ce que nous avons de plus personnel que nous touchons à l’universel.

Jung écrit ainsi : « On ne pourrait absolument pas comprendre ce que l’on souffre si ce point d’Archimède hors de nous ne nous était pas donné, ce point de vue objectif du Soi à partir duquel le moi peut être regardé en tant que phénomène. Sans l’objectivation du Soi, le moi demeurerait embarrassé dans une subjectivité sans espoir et ne pourrait que tourner autour de lui-même. Mais celui qui a une vue intuitive de sa souffrance sans la gêne de sa subjectivité, et qui comprend cette souffrance, celui-là connait aussi l’absence de souffrance grâce à son point de vue modifié, car il possède un lieu (« la place du repos ») au-delà de tous les enchevêtrements. »

Paradoxalement encore, c’est dans ce que nous avons de plus subjectif que transparait cette objectivité, et c’est dans le langage imagé de la poésie et des rêves, cette « poésie mathématique »[2] de l’âme, qu’elle s’exprime le plus clairement. C’est ainsi, par exemple, qu’il est impossible de parvenir à une définition rationnelle satisfaisante de l’âme, non plus que de l’observer avec un quelconque instrument – au grand dam de notre ami rationaliste –, mais que nous pouvons en donner une définition poétique comme étant ce qui aime en nous. C’est en suivant le fil de cet amour sans lequel nous ne saurions vivre, en remontant le fleuve des rêves et des images vivantes en nous, que nous pouvons remonter jusqu’à sa source vive. L’objectivité que nous trouvons là se caractérise par le silence dans lequel la pensée se tait car elle est relativisée dans l’immédiateté de la conscience qui embrasse d’un seul "coup d’œil" ses quatre orients : non seulement la pensée, mais aussi le sentiment, la sensation et l’intuition. Dans cet éclairage, le Soi se révèle alors être le centre intégrateur de l’ensemble de la psyché dans laquelle notre moi n’est qu’un élément, déterminant mais limité, dans un monde intérieur aussi vaste que l’extérieur.

Cette objectivité du Soi a quelque chose d’implacable, qui peut sembler confiner à la cruauté, comme peut l’être un reflet dans le miroir, sans qu’il n’y ait rien de personnel. Mais elle est non dénuée d’humour. Par exemple, elle ressort dans ce rêve d’un adolescent qui s’interroge sur son avenir et se retrouve sur un hamburger géant à pagayer sur un océan de sauce Mc Donald. Ou encore dans le choc de cette femme nouvellement divorcée qui rêve téléphoner à son ex-mari en contemplant le postérieur d’un âne, ce qu’elle a très bien compris au réveil comme une invitation à cesser de se comporter comme une « asshole » (en anglais, un trou du c.., le rêve jouant sur le fait qu’un âne est « an ass », terme qui convient aussi pour les fesses) en remâchant sa rancœur. Enfin, c’est dans la discussion avec notre ami rationaliste que cette objectivité peut s’avérer fort précieuse, d’abord parce qu’elle nous invite à simplement constater sa peur de s’ouvrir à ce qui le dépasse, ensuite parce qu’elle nous convie à lui apposer[3] notre seul silence pour laisser, si besoin, les rêves lui répondre.

C’est ainsi que j’ai perdu pour ma part tout intérêt dans cette discussion quand, ayant passé la soirée précédente à échanger avec un de ces amis, j’ai reçu dans la nuit le rêve suivant : cet ami et moi nous promenons, avec nos conjointes, sur un sentier de la forêt de Fontainebleau quand nous voyons passer, coupant notre chemin par une voie transversale, un cerf magnifique avec une grande ramure qui me fait penser au Cerf Fugitif, l’animal merveilleux des légendes. Mon ami nous quitte alors pour partir à la poursuite du cerf, ce qui n’est pas sans me surprendre : serait-il sensible à la merveille que nous venons d’apercevoir ? Hélas ! Il nous revient peu après, très fier de lui et portant sur son épaule un cuissot de cerf encore sanglant. J’ai longuement médité cette leçon : il ne sert à rien de discuter des choses de l’âme avec un rationaliste, surtout dans la polémique, car il ne saurait en ramener qu’un cadavre.

Le silence s’impose enfin car si notre ami rationaliste prend les accents du curé qu’il combat, nous sommes nous aussi à risque d’être contaminés par ses sarcasmes et d’engager avec lui un duel à fleurets mouchetés. On devient ce à quoi on s’oppose, nous enseigne la psychologie des profondeurs. Il convient de toujours se rappeler que si les arguments du rationaliste nous agacent, c’est parce qu’ils font écho en nous et que nous devrions d’abord discuter avec le rationaliste que nous portons au-dedans de nous, voir ce que nous pouvons faire pour calmer sa peur de ce qui le dépasse.



[1] L’art du calme intérieur, publié aussi sous le titre Quiétude.
[2] Merci à Christiane Riedel de m’avoir communiqué cette définition des rêves, qu’elle a elle-même reçue en rêve.
[3] « Apposé » est un terme proposé par le communicateur Jacques Salomé pour désigner le fait d’exprimer un point de vue sans l’opposer à l’autre, en le présentant donc sans entrer dans le jeu des oppositions.

jeudi 7 août 2014

Oiseaux de feu


Les rêves répondent toujours, tôt ou tard, aux questions qui nous travaillent. Ce n’est que bonne logique car il apparaît à l’observateur attentif de ces choses que la question qui nous taraude est grosse de la réponse qui cherche à venir au monde par celle-ci. Qui a mis notre âme ainsi enceinte d’un futur qu’elle ne saurait envisager ? C’est peut-être la question suprême, comme celle que posa Perceval pour guérir le Roi Pêcheur – pour qui est servi le Graal ? – mais il n’y pas lieu d’y répondre. Dans toutes les questions essentielles que nous nous posons, une Présence souriante semble s’avancer masquée et se rapprocher de nous à pas de loup. Mais, trop souvent, nous manquons de patience. La question prend son temps pour mûrir; comme tout ce qui est nature, l’inconscient a son propre rythme, le plus souvent lent, calqué sur les saisons. Nous voudrions la réponse trop vite, et nous cherchons à en finir dès que possible avec la question en empruntant une réponse à un autre, ou pire, en l’achetant dans un fast-food de la pensée.

Dans ses lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke donne, selon moi, la clé de l’art de vivre et de rêver. Il faut que ce soit un poète qui nous livre cette clé, et non un psychologue, car le poète tisse ensemble le rêve et la vie. Rilke dit : « Vous êtes si jeune, si antérieur à tout commencement, que j’aimerais vous prier, autant qu’il est en mon pouvoir, très cher Monsieur d’avoir de la patience envers tout ce qu'il y a de non résolu dans votre cœur, et d'essayer d'aimer les questions elles-mêmes comme des chambres verrouillées, comme des livres écrits dans une langue étrangère. Ne partez pas maintenant à la recherche de réponses qui ne peuvent pas vous être données car vous ne pourriez pas les vivre. Et ce dont il s'agit, c'est de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être alors cette vie, peu à peu, sans que vous le remarquiez, vous fera entrer dans la réponse. »

Il faut donc commencer par aimer nos questions, et si nous en prenons soin et que nous aimons les images oniriques qu’elles font fleurir en nous, les rêves et la vie nous feront entrer tout doucement dans la réponse. C’est la voie des abîmes de l’âme, qui nous entraîne toujours plus loin dans la profondeur de la question qui nous est échue, à laquelle notre vie est une tentative de réponse, loin de toute réponse collective. Nous partageons en effet la question avec beaucoup d’autres humains – on pourra reconnaître dans la question un archétype de l’inconscient collectif en action – mais la réponse qui cherche à prendre forme en nous est à chaque fois unique. Elle manifeste ce en quoi, justement, nous sommes chacun uniques, notre couleur propre, notre parfum. Les questions sont d’époque, comme si à travers nous toute l’humanité cherchait une nouvelle réponse, mais la question pleinement vécue et distillée jusqu’à donner son fruit incarné en une réponse, notre réponse, est la meilleure expression de l’essence qui a précédé notre existence.

Nous savons tous ce que nous avons à savoir, au fond, tout au fond de nous-mêmes. Ou plutôt, quelqu’un en nous sait, auquel il serait absurde de nous identifier – ce n’est pas notre « moi » qui sait. Notre moi est le porteur de la question. Le Soi, dont procède le moi, est la réponse. Il s’avère qu’il est aussi la question, que c’est par le questionnement qu’il se fraye un chemin jusqu’à la conscience. Mais qui a la patience et le courage de s’en remettre au Soi pour amener la réponse à la question qu’il nous a donnée à vivre ? Jung aimait rappeler cette histoire dans laquelle on demande à un rabbin pourquoi Dieu ne parle plus aux hommes comme Il le faisait dans l’ancien temps au travers de visions et de grands rêves. La réponse est lapidaire : parce que plus personne ne se penche assez bas pour l’entendre. Dieu parle, Il s’égosille, mais nous faisons la sourde oreille, nous Le laissons crier dans notre désert.

Cette façon de voir la vie et les rêves toujours étroitement enlacés, dans laquelle il est recommandé d’endurer nos questions, fussent-elles brûlantes et souffrantes, et même de les chérir jusqu’à ce qu’elles mûrissent enfin, est tellement contraire à l’esprit du temps dans lequel nous vivons qu’elle ne saurait être populaire. Elle n’a rien de vendeur; il n’y a rien à vendre là. Elle n’offre aucune certitude, aucune sécurité, aucune solution de facilité; il s’agit d’apprendre à vivre avec la souffrance car finalement, c’est souvent notre refus de la souffrance qui nous rend malade. Il ne s’agit pas pour autant de se complaire dans cette souffrance, de s’en parer pour s’en faire des habits de victime; il s’agit de lui faire face, de l’assumer pour la dépasser et la transmuter, c’est-à-dire reconnaître notre liberté, toujours, de choisir la joie. Il n’y a aucune église, aucune chapelle à construire là-dessus car c’est un chemin finalement toujours solitaire même si on s’y fait beaucoup d’amis. Cette vision des choses prend à rebrousse-poil ce monde dans lequel tout est fait, depuis la distraction permanente jusqu’à la surconsommation de tranquillisants, pour nous anesthésier. Mais elle restitue à chacun de nous sa dignité et sa liberté essentielle, qui tient dans le fait qu’il nous appartient toujours de décider en conscience ce que nous faisons avec la question qui nous travaille. La question nous est échue. La réponse est notre offrande.

Pour illustrer cette réflexion, je proposerai ici un de mes propres rêves. Je suis arrivé à la conclusion qu’il vaut toujours mieux parler de ses propres rêves que de ceux d’autrui car au moins peut-on alors laisser entendre comment le rêve vit en nous, quel chemin il nous a fait faire, au lieu de prétendre à une interprétation « de l’extérieur » du rêve. Le danger est grand en effet de mettre, au nom d’une prétendue objectivité psychologique, le rêve traité comme un objet extérieur dans la cage d’une théorie et de lui rogner les ailes. C’est le piège dans lequel tombent la plupart de ceux qui croient pouvoir se fier à la dernière méthode à la mode pour comprendre les rêves. Cela ne veut pas dire que je crois impossible d’interpréter les rêves d’autrui mais je veux simplement attirer l’attention sur le fait que c’est un art subtil dans lequel la moindre prétention intellectuelle est fatale à la réalité vivante du rêve. Il faut, pour approcher, le rêve entrer dans son intimité, l’écouter à l’intérieur, le vivre; alors prend-il voix, parle-t-il…

Un soir, il y a quelques années, je suis allé me coucher en priant désespérément mon inconscient de m’éclairer sur la grande question à mille dollars : « Mais que vais-je donc faire de ma vie ? ». Je me sentais dans une impasse professionnelle, j’avais le sentiment de me noyer dans une absence de plus en plus chronique de sens à mes activités, il me fallait à tout prix une nouvelle direction à donner à ma vie. L’inconscient, en toute généralité, semble beaucoup aimer ce genre de questions. C’est un euphémisme bien sûr puisque c’est l’inconscient qui alimente ces questions, mais c’est pour dire que nous avons toujours beaucoup à gagner à faire face à ces questionnements. Voici donc le rêve que j’ai reçu dans la nuit suivante :

Je ramène une vieille télévision dont je ne me sers plus à un magasin qui récupère des appareils usagés. Je me promène ensuite dans les rayons pour voir si j’aurais envie d’emmener quelque chose en échange mais il n’y a rien là pour m’intéresser : des grille-pains et des appareils électroménagers, d’autres télévisions, des écrans d’ordinateur. Je me fais la réflexion que je suis bien content de me débarrasser de la télévision et que je ne vais pas m’encombrer d’autre chose de cet acabit industriel.

Je repars en voiture avec un homme et son fils adolescent qui m’ont accompagné jusque-là. Je suis assis sur le siège du passager tandis que l’homme conduit et l’adolescent est sur la banquette arrière. Nous traversons une ville; la rue est une pente descendante car nous devons passer par la ville basse. C’est un lieu obscur et mal famé, où je vois beaucoup de bars et d’échoppes où se faire tatouer. Soudain, j’observe du mouvement sur le haut des toits. Je lève la tête et je suis proprement fascinés : il y a là des oiseaux merveilleux, rouge orangés, très fins et élancés. Je les reconnais immédiatement, je me dis : « Mon Dieu, c’est le Sigmarillon, l’Oiseau de Feu des contes, le petit frère de l’Oiseau d’Or ! » Je me tourne vers le conducteur et son fils, très excité, pour les inviter à observer ces oiseaux mais je suis très déçu : ils ne voient rien. « Quels oiseaux ? » me disent-ils. Je me réveille avec un sentiment écrasant de solitude.

Je vous livre là un de mes grands rêves, un de mes rêves phares, de ceux qui éclairent ma nuit et m’indique où se trouve le port. Ce n’est pas tous les jours qu’on rêve du Sigmarillon, que le pendant merveilleux de la vie signale sa présence. C’est un rêve relativement facile à comprendre mais qu’il m’a fallu longtemps porter pour bien le digérer. Ce n’est pas tout de comprendre un rêve, c’est ce que nous en faisons qui importe; il faut l’assumer, le vivre. Alors, cette compréhension descend, elle passe de la tête qui pense aux pieds qui marchent; elle devient vivante. Ce blogue, mon travail d’interprète de rêves, mes ateliers sont une façon de « marcher ce rêve », de l’honorer pour la lumière qu’il a amenée dans ma petite vie.

Tel que je le comprends – je n’exclus pas d’autres niveaux de compréhension –, ce rêve dit en substance que je n’ai plus rien à faire avec les produits de la pensée unique et industrielle qui afflige notre époque. Je me débarrasse de la « boite à conneries » qui déverse des images mortes et je ne trouve rien pour me satisfaire dans les artefacts modernes qui sont censés nous faciliter la vie mais qui, par d’autres côtés, l’encombrent. Ayant accompli cette tâche libératrice, je rentre chez moi conduit par mon inconscient et avec mon adolescence révoltée sur le siège arrière. Le rêve m’invite d’une certaine façon à la quête héroïque du masculin : l’homme qui conduit représente un futur potentiel qui a pris sa vie en main pour la mener où bon lui semble, tandis que j’en suis alors encore à me laisser conduire par la vie, par l’inconscient.

La direction est claire : il s’agit de descendre dans les profondeurs, non seulement les miennes mais les profondeurs de l’inconscient collectif que représente la ville. Je suis invité à traverser les territoires de l’ombre où rodent certains aspects mal famés du masculin; les bars évoquent l’ivresse dans tous ses aspects, dont celui de la poésie mystique, tandis que les tatouages renvoient à des images qui prennent corps. Mais ce qui importe donc, c’est que me soit donnée la vision de l’oiseau merveilleux. Je me suis senti, j’oserai le dire, béni par cette vision : il y a là l’essentiel qui rachète tout ce que nous pouvons rencontrer dans la « vallée obscure » du monde. Alors, l’obscurité même est un écrin pour cette Présence brûlante, flamboyante dans l’œil qui sait voir.

Les oiseaux sont volontiers un symbole de ce qui relie le ciel et la terre, et évoquent l’alchimique volatile qui ne se laisse pas aisément attraper. J’y ai vu ici, bien sûr, une allusion à la « lumière de la vie » qui brille dans les rêves, et à ce que notre tradition chrétienne appelle le Saint Esprit. Mais il ne faudrait pas mettre les oiseaux lumineux dans la cage des seuls rêves ou d’une tradition exclusive : ils sont partout. J’ai été frappé un jour par ce que dit Robert A. Johnson d’une vision qui lui est tombée dessus un jour où il se promenait à Philadelphie : une voix intérieure l’a mis en demeure de choisir immédiatement entre deux possibilités. Soit il voyait le corps et le sang du Christ partout, soit il ne le voyait nulle part. Johnson dit que, bien sûr, il a su tout de suite quelle était sa réponse intime : s’il refusait de voir le corps et le sang du Christ partout, il lui aurait fallu mourir car l’être humain ne peut pas vivre sans sens. Je ne suis guère chrétien alors c’est l’Oiseau de Feu des contes qui m’est apparu, mais c’est la même permanence du Sens, ou de l’Esprit, qu’il m’était donc donné d’entrevoir.

J’ai mis de nombreuses années à assimiler ce rêve. Il m’a d’abord laissé encore plus désemparé que je ne l’étais en me couchant. Le sentiment de solitude qui ressort à la fin du rêve s’est fait plus écrasant que jamais. La direction donnée me semblait imprécise, incertaine : Où aller ? Que faire avec ce rêve ? Il m’a travaillé dans une lente alchimie jusqu’à transformer mon regard. J’ai enfin compris avec le temps qu’il me donnait une tâche existentielle – à ne pas confondre avec la mission que tant d’entre nous voudraient avoir pour justifier leur existence sur terre. Il me disait qu’il me faudrait assumer pleinement cette solitude et, plutôt que de la maudire, m’en réjouir car elle est le signe que je marche mon propre chemin, non celui d’un autre. Dès lors, je me sentirais, me laissait-il entendre, obligé de parler des oiseaux de feu et d’interroger tous ceux que je croiserais avec enthousiasme : Ô quelle merveille ! Les oiseaux de feu sont partout ! Les voyez-vous donc ?

mercredi 23 juillet 2014

En quête d'une vision

Photo Danielle Bouchard, tous droits réservés

Après quelques années d’analyse selon la méthode jungienne, j’ai été pris par une impatience dont je souris aujourd’hui : les choses n’allaient pas assez vite. Je suis alors allé faire une Quête de vision. Ce rite de passage chamanique – en Lakota, hamblecheya, ce qui signifie « pleurer pour un rêve » – est sans doute un des meilleurs compléments possibles à la démarche d’analyse jungienne : il s’agit d’aller s’exposer à la nature sauvage en jeûnant pendant un certain nombre de jours et de nuits dans l’espoir d’avoir un rêve ou une vision qui nous donnera une nouvelle direction de vie ou qui répondra à une interrogation profonde. Dans le fond, c’est un rite traditionnel d’incubation comme on en trouve dans à peu près toutes les cultures sauf la nôtre, l’occidentale. Les anciens savaient bien que, face à une difficulté existentielle majeure ou devant la nécessité de grands changements dans notre façon de vivre, nous n’avons rien de mieux à faire que de nous retirer de la société pour aller interroger la nature, notre nature profonde en prise avec la sauvagerie de la vie, avec l’inconditionné en nous.

La notion de rite de passage a été formalisée par l’anthropologue Arnold Van Gennep dans un livre qu’il a publié en 1909. Au cours de plusieurs années passées à partager le quotidien des Bushmen vivant dans le désert du Kalahari en Afrique australe, il a constaté que notre civilisation occidentale avait perdu un ingrédient essentiel de l’art de vivre en omettant de marquer de façon symbolique les grands passages de l’existence. La naissance d’un enfant, la puberté et l’entrée dans l’âge adulte, le mariage et le divorce, la perte d’un emploi et la retraite, la mort d’un proche ou le diagnostic d’une maladie grave annonçant notre propre mort, sont autant de moments charnières qui marquent des changements profonds dans notre psyché. Van Gennep a remarqué que la vie dans les sociétés traditionnelles était structurée par des cérémonies soulignant ces transitions majeures de l’existence. La fonction de ces cérémonies était d’associer toute la communauté à ces passages en les inscrivant dans l’ordre naturel des choses : de même que les arbres perdent leurs feuilles à l’automne pour refleurir au printemps, les êtres humains doivent traverser de nombreuses petites morts et renaissances pour s’acheminer vers la maturité.

On entend beaucoup parler depuis quelques décennies du nécessaire réenchantement de notre monde en proie à l’hubris de la rationalité. Nous payons ce que nous avons gagné avec l’omniprésence triomphante de la technique et de la science par une perte de sens et de connexion avec notre environnement ainsi qu’avec la grande famille humaine. Nous faisons face, dans nos sociétés dites avancées, c’est-à-dire du point de vue de la langue des oiseaux en voie de pourrissement, à des épidémies de dépression et d’épuisement tant professionnels qu’existentiels, ainsi que de suicides, qu’ils soient lents avec l’alcool et les drogues ou délibérés et radicaux. Le symptôme le plus grave de cet effondrement psychique qui tend à se généraliser doucement est certainement le nombre croissant de suicides chez les jeunes. Jung en était déjà conscient : « Depuis que les étoiles sont tombées du ciel et que nos plus nobles étoiles ont pâli, une vie secrète règne dans l’inconscient. C’est pour cela que nous avons aujourd’hui une psychologie et que nous parlons d’inconscient. Tout cela serait et est superflu dans une époque ou une forme de civilisation qui possède des symboles. […] Le ciel est devenu pour nous un espace universel vide, un beau souvenir de ce qui était jadis. Mais notre cœur brûle et une secrète inquiétude ronge les racines de notre être. »

Joseph Campbell, dont les travaux ont été dans une grande mesure inspirés par Van Gennep, enfonce ce clou : « La fonction principale de la mythologie et du rite a toujours été de fournir à l’esprit humain les symboles qui lui permettent d’aller de l’avant et qui l’aident à faire face à ses fantasmes qui le gênent sans cesse. Il est bien possible en effet que la grande fréquence de névroses que nous constatons autour de nous, est due à la carence d’une aide spirituelle de cet ordre. Nous restons fixés aux images non exorcisées de notre petite enfance et peu disposés de ce fait à franchir les seuils indispensables pour parvenir à l’âge adulte. Aux États-Unis, les valeurs ont même été inversées. Le but n’est pas d’atteindre l’âge mûr mais de rester jeune, non pas de devenir adulte, en se détachant de la mère, mais de lui rester attaché. C’est cela la société nord-américaine. Toute la publicité encourage le côté enfant de l’humain. La mère est représentée par l’église, par l’armée, par les grandes entreprises et même par la télévision. »

Un des passages les plus délicats de l’existence est certainement en effet l’entrée dans l’âge adulte. Il n’est pas certain qu’il soit vraiment achevé sans un rite de passage marquant clairement le franchissement d’une frontière invisible au-delà de laquelle nous devenons pleinement responsables de notre existence. Toutes les sociétés traditionnelles avaient des rituels souvent empreints d’une certaine violence pour arracher le jeune être au domaine des mères. Chez les filles, ce passage est marqué biologiquement par l’apparition des menstruations qui était célébré comme un grand événement ; la jeune fille était alors accueillie par les femmes qui lui transmettaient leurs connaissances et leur expérience. Pour les garçons, il y avait souvent toute une mise en scène dramatique dans laquelle les hommes arrachaient le futur jeune homme à la communauté maternante des femmes, avec la complicité de ces dernières qui faisaient semblant de s’y opposer. Ce rituel était accompagné d’épreuves mettant en jeu la survie physique et psychologique du garçon, par exemple en l’obligeant à passer une nuit seul dans la nature sauvage, avant qu’il ne soit initié par les hommes aux secrets qui leur étaient propres. À cette occasion, le corps du jeune homme était souvent marqué par des scarifications douloureuses dont le souvenir lui rappellerait qu’il était capable d’endurer la faim, la soif, la solitude, la douleur physique. Il recevait aussi souvent un nouveau nom et était admis dans un clan, c’est-à-dire une nouvelle famille dont il partageait l’esprit. Il mourait à son identité de garçon pour renaître en tant qu’homme.

De nombreuses études soulignent que les comportements à risque des adolescents sont une façon de vivre de manière sauvage, c’est-à-dire ici non encadrée par la sagesse des anciens et dès lors dangereuse, ces rites de passage qu’ils réinventent spontanément. Jusque dans le suicide ou la conduite à contre-sens sur l’autoroute, il y a un désir profond de transformation qui est malheureusement rarement entendu. Écoutons encore ce qu’en dit Joseph Campbell : « Pour finir, il faut que vienne le psychanalyste qui réaffirmera la sagesse éprouvée des anciens enseignements prospectifs que dispensaient les danseurs masqués exorciseurs et les sorciers guérisseurs circonciseurs. Nous découvrons alors que l’ancien symbolisme initiatique est créé spontanément par le patient lui-même au moment où il le permet. Apparemment, ces images ont quelque chose de si nécessaire à la psyché que si le monde extérieur ne les apporte pas, par l’entremise du mythe et du rituel, il faut qu’elles soient retrouvées au travers du rêve, de l’intérieur, faute de quoi nos énergies resteraient enfermées dans une banale et anachronique chambre d’enfant au profond de la mère ».

La Quête de vision est, dans ce contexte, un rite de passage particulièrement intéressant qui attire de plus en plus d’Occidentaux en quête de retrouvailles avec leur nature profonde. On le retrouve dans presque toutes les communautés amérindiennes du Nord de l’Amérique, mais aussi avec des variations dans la tradition celte, ainsi qu’en Afrique et en Sibérie. Généralement, c’était d’abord un rite d’entrée dans l’âge adulte à l’issue duquel un jeune homme recevait un nouveau nom rappelant la vision qu’il avait reçu. Ainsi, le célèbre Crazy Horse, dont le nom signifie en Lakota « ses chevaux ont le feu sacré », rêva à l’issue d’une Quête de vision qu’il montait un cheval qui traversait un nuage de balles et de flèches sans se faire blesser. Au-delà de la fonction sociale, ce rituel était avant toute chose un moyen d’entrer en relation avec le monde des esprits. Il n’était pas rare qu’un homme fasse plusieurs Quêtes de vision au cours de son existence pour entretenir cette relation avec les esprits. Selon eux, sans vision à vivre, à incarner, nous ne sommes rien…

Le paradoxe de la Quête de vision, c’est que c’est un rite que l’on peut qualifier de « guerrier » car il réclame le courage d’aller s’exposer à la nature sauvage et d’endurer un jeune prolongé, et qui fait cependant appel au féminin de l’être, c’est-à-dire qu’il invite à se dépouiller de toutes nos constructions mentales pour entrer dans un état de réceptivité totale. La nature sauvage, le jeûne, la solitude et le silence sont les ingrédients principaux de cette aventure de l’âme. On pourrait imaginer faire une Quête de vision dans sa salle de bain car finalement nous pouvons recontacter notre nature profonde n’importe où, mais le miroir que nous tend la nature vierge est un support irremplaçable ; nous nous rendons compte alors que nous ne l’avons jamais vraiment quittée en-deçà de toutes nos couches de crasse mentale. Elle nous prend par la main et nous reconduit à la simplicité de nous-mêmes, dans notre nudité intérieure. Le jeûne est absolument requis, d’abord parce qu’il nous introduit soudain dans un rapport de sobriété au monde et ensuite parce que la faim de l’âme descend dans le corps et s’y incarne. La faim nous allège et nous ramène au vide que nous sommes et que creusent encore plus le silence et la solitude. Un vide que l’âme remplira de pensées, d’images et, si nous sommes très chanceux, d’un grand rêve. C’est ce passage par le vide cependant qui est essentiel plus que la vision que nous recherchons, car c’est dans ce vide que nous nous rencontrons tels que nous sommes.

Ce rite de passage est remis à l’honneur désormais en Occident grâce à de nombreux pionniers qui en offrent différentes variantes, ainsi que l’afflux de chercheurs et chercheuses de sens qui s’y risquent. C’est un des signes de ce que tout espoir n’est pas perdu ; de plus en plus de personnes prennent conscience du déficit dramatique de sens de l’existence dans notre monde artificiel, coupé de ses racines vitales, et cherchent des remèdes efficaces. Jung rappelait souvent les mots d’Hölderlin : « Quand le danger grandit, croît aussi ce qui sauve. » On peut voir aussi dans ce phénomène une manifestation de la loi historique qu’a soulignée Arnold Toynbee et qui veut que les conquérants soient finalement conquis de l’intérieur par les peuples qu’ils ont asservis ou éliminés. Ainsi Rome a-t-elle voué un culte à Isis et l’Occident redécouvre-t-il doucement la sagesse des Premières Nations. La Quête de vision est désormais moins un rite d’entrée dans l’âge adulte qu’une façon d’accompagner toutes sortes de transitions existentielles. Elle n’est plus réservée aux hommes ; beaucoup de femmes vont en Quête de vision, se donnant ainsi l’occasion de vivre l’aspect héroïque de leur masculin intérieur et renouant par là avec leur nature profonde, tissée d’intimité avec la Terre. Au-delà de leur Quête personnelle, ces personnes témoignent de la Quête collective dans laquelle notre civilisation est entrée, pleurant pour un rêve d’avenir, une vision qui garantira un futur à nos descendants.

Le seul danger que courent les occidentaux en se livrant à une telle aventure est d’être finalement déçus : nous sommes dans un tel état d’inanition spirituelle que nous cherchons pour la plupart une « grande vision » en étant rarement capables de recevoir le cadeau tel qu’il se présente à nous. J’en parle d’expérience…

En 1995, quand je suis parti en Quête de vision sur une île au Québec, j’étais un jeune homme idéaliste qui espérait avoir une vision qui changerait sa vie d’un coup de baguette magique. J’ai fait en effet un rêve étrange, avant même de partir sur l’île, où je voyais un corbeau manger les yeux d’un cadavre tandis qu’une voix me disait : « Donne-moi tes yeux et tu verras la réalité autrement ». Sur mon île, j’ai eu la frousse en entendant un corbeau croasser et je suis rentré peu avant la dernière nuit, qui est censée être la nuit de la vision. J’ai pris alors un sacré coup de pied dans le derrière dont je suis très reconnaissant, qui a mis à mal mes rêveries héroïques mais qui m’a reconduit à l’essentiel : j’avais une famille et du travail qui m’attendaient à Montréal, et il était grand temps que je débarque de cet idéalisme qui me faisait toujours imaginer une autre vie, ailleurs, que celle que j’étais en train de vivre. C’est à ce prix-là, n’est-ce-pas, qu’on devient adulte. Bien des années plus tard, j’ai complété cette Quête en passant une nuit seul dans la nature sauvage d’un canyon en Arizona. J’y ai alors appris quelque chose qui m’a guéri de toute impatience vis-à-vis de la psyché : au cours de ces huit années, la Quête de vision avait été comme suspendue, et reprenait son cours le jour venu comme une rivière qui, ayant disparu en un endroit, resurgit plus loin, toujours fraiche et limpide. La nature prend son temps, comme tout ce qui est vraiment important.

L’essentiel dont il est question ici à mots couverts, c’est Paule Lebrun[1], ma guide avec Gordon Robertson dans cette aventure – à qui je témoigne toute ma reconnaissance – qui le rappelle en citant la prière de Rumi : 

Ô s’il-Te-plaît, « brise mon cœur pour qu’il ait accès à l’Amour sans limites. »



[1] Je recommande tout particulièrement son livre « Quête de vision, quête de sens », à qui voudra approfondir ce sujet et éventuellement se préparer à risquer l’aventure.

vendredi 11 juillet 2014

Le Bouddha et le serpent

Dans son autobiographie balancing heaven and earth, l’analyste jungien Robert A. Johnson[1] raconte un grand rêve qui a changé sa vie. C’est le plus grand rêve dont j’ai eu connaissance jusqu’ici, un rêve stupéfiant qui a selon moi une portée collective aussi importante qu’individuelle. Le voici tel que Johnson le raconte (ma traduction) :

« Tous les mille ans, un Bouddha naît. Dans mon rêve, le Bouddha naît au milieu de la nuit. Une étoile brille alors au firmament pour annoncer la naissance du Bouddha. Je suis là, et j’ai le même âge tout au long du rêve. J’assiste à la naissance du Bouddha, et je le vois grandir jusqu’à ce qu’il soit un jeune homme, comme moi, et nous sommes des compagnons inséparables. Nous sommes bons copains (la témérité d’une telle affirmation). Nous sommes heureux ensemble, et il y a beaucoup d’amitié et d’intelligence entre nous.

Un jour nous arrivons à une rivière qui coule dans deux directions en même temps. La moitié de la rivière coule dans un sens, l’autre coule dans le sens inverse ; au centre de la rivière, où se touchent les deux courants, il y a de très grands tourbillons. Je les traverse à la nage mais le Bouddha est pris dans un tourbillon et se noie.

Je suis inconsolable ; mon compagnon est parti. Alors j’attends un millier d’années, une lumière brille à nouveau au firmament, et à nouveau le Bouddha naît au milieu de la nuit. Je suis le compagnon du Bouddha pour une autre longue période. Je ne me souviens plus des détails mais pour quelque raison, je dois à nouveau attendre un millier d’années pour la naissance du troisième Bouddha. À nouveau, une étoile brille et le Bouddha naît au milieu de la nuit, et je suis son compagnon tandis qu’il grandit. Nous sommes amis et je suis heureux. Puis je dois attendre un autre millier d’années, jusqu’aux temps modernes, pour que le Bouddha naisse une quatrième fois.

Cette fois cependant, les circonstances sont différentes. Une étoile brillera dans le ciel pour annoncer la naissance du Bouddha, mais celui-ci naîtra à l’aube. Et il naîtra d’un trou dans un arbre quand les premiers rayons de lumière du soleil levant l’éclaireront ; je suis transporté de joie par anticipation car j’ai attendu mille ans que mon compagnon bien-aimé renaisse.

Les premiers rayons du soleil arrivent. Ils touchent d’abord le sommet de l’arbre, puis descendent à mesure que le soleil se lève. Alors que les rayons du soleil touchent le trou dans l’arbre, un énorme serpent en sort. Le serpent est gigantesque, long d’une trentaine de mètres, et il vient droit sur moi !

Je suis tellement terrifié que je tombe à la renverse. Puis je me remets sur mes pieds et je coure aussi vite que je peux. Quand je pense que je suis assez loin, je regarde autour de moi, pour m’apercevoir alors que le serpent me coure après et qu’il maintient sa tête juste au-dessus de la mienne. Alors je coure avec deux fois plus d’énergie en proie à la terreur. Mais quand je me retourne et je jette un œil, la tête du serpent est encore exactement au-dessus de ma tête ! Je coure encore plus vite et je constate que le serpent est encore là, et je sais qu’il n’y a aucun espoir. Alors, intuitivement, je forme un cercle en touchant ma hanche droite avec mon bras droit. Je coure toujours, et le serpent passe ce qu’il peut dans le cercle, et je sais qu’il n’y a plus de danger. Quand le rêve se termine, nous courons toujours au travers de la forêt, mais maintenant le serpent et moi parlons et le danger a diminué. »

Le rêveur a alors trente-six ans. Il faut préciser d’emblée qu’il n’est pas bouddhiste même s’il est attiré par l’Orient; bien des années plus tard, il aura l’impression de « rentrer chez lui » en voyageant en Inde mais à cette époque de sa vie, il ne connaît pas grand-chose de la vie et des enseignements du Bouddha. C’est un Nord-Américain né en Oregon. Il a été attiré par le catholicisme, a passé quelques temps dans l’entourage de Krishnamurti qui vivait alors en Californie puis a été poussé par ses rêves à s’engager dans une analyse de ceux-ci avec un jungien. Le rêve est survenu alors qu’il était à Zurich en Suisse où il était venu étudier la psychologie des profondeurs à l’Institut Carl Jung qui venait d’ouvrir ses portes (1948). Quand il l’a raconté à son analyste, le Dr Jacobi, elle a refusé de le commenter en disant que c’était un rêve de vieille personne, qu’il ne devrait pas faire de tels rêves !

Il a d’abord été désemparé par cette réponse puis il a changé d’analyste et, après des semaines d’hésitation, a confié son rêve à l’épouse de Jung, Emma Jung. Celle-ci n’en a pas dit grand-chose mais au moins ne l’a-t-elle pas rejetée, et elle en a parlé le soir même à son auguste époux. Le lendemain, alors qu’il est en train de suivre un cours à l’Institut, Johnson est appelé au téléphone : c’est Carl Jung, qui lui dit qu’il veut le voir immédiatement. Il connaissait le chemin jusqu’à la maison des Jung mais ce voyage-ci a été particulièrement émouvant, raconte-t-il. Son récit nous apprend que Jung avait un petit chien, Joggi, qui était réputé détecter les visiteurs à tendances psychotiques ; il se mettait alors à grogner et à aboyer, agissant comme un gardien du temple. Johnson n’a pas attendu longtemps avant d’être introduit dans le bureau de Jung, qui l’attendait avec une copie de son rêve en main et lui a assené tandis qu’il s’asseyait :

-  Vous êtes appelé à une vie intérieure. Si vous demeurez loyal au monde intérieur, il va prendre soin de vous. C’est ce à quoi vous êtes dédié dans cette vie. Je dois vous dire immédiatement que vous ne devriez jamais rejoindre quoi que ce soit d’extérieur.

On peut imaginer le choc ressenti par le rêveur. Il venait à peine de rencontrer cet homme et voilà qu’il lui disait comment vivre sa vie. Le Dr Jung a continué à parler sans lui laisser une chance de poser une question ; bien au contraire, il lui a signifié qu’il ne voulait pas être interrompu.

-  Vous devez apprendre que, quel que soit votre besoin, cela apparaîtra. Même si vous faite quelque chose qui ait quelque valeur sociale, c’est votre relation avec l’inconscient collectif qui donne sens à votre présence sur terre.

Ce rêve, ajouta Jung, était un signe clair que le rêveur devait vivre sa vie en se concentrant sur l’intérieur, et que cela prendrait toutes ses ressources pour traiter avec les forces de l’inconscient, qui se montraient particulièrement puissantes dans son cas. Le Dr Jung, dit-il, semblait lire son esprit. Il lui expliqua qu’il avait toujours espéré trouver une communauté qu’il puisse considérer comme sa famille d’esprits et qu’il continuerait sans doute à avoir ce besoin, mais que ce n’était pas son chemin. Il alla jusqu’à dire que le rêveur ne devrait jamais se marier ou rejoindre quelque organisation que ce soit, et qu’il devrait se contenter de passer la plus grande partie de sa vie seul.

-  Vous êtes un de ces solitaires qui vivent dans le monde. N’adhérez à rien. Cela vous empoisonnerait. Dévouez vos énergies à l’inconscient collectif. Maintenez les dimensions extérieures de votre vie aussi modestes que possible.

Johnson était tout à la fois terrifié par ce qu’il entendait, et rempli d’espoir. Jung était, bien que discourant, très gentil et se préoccupait visiblement de son bien-être. À plusieurs reprises, il lui a répété un avis extrêmement important pour quiconque travaille avec l’inconscient :

-  Souvenez-vous, s’il-vous-plaît. C’est ce que vous êtes qui guérit, pas ce que vous savez.

Johnson a été d’autant plus frappé par ce point qu’il n’avait encore jamais parlé à quiconque de son désir de devenir analyste. En se promenant dans le jardin avec lui, Jung ajouta :

- Quand vous formez un cercle avec votre bras, le serpent parle avec vous. Comprenez-vous ce que cela signifie ? C’est un mandala, un cercle magique. Cela implique vous ne pouvez survivre à une expérience submergeante de l’inconscient qu’en lui donnant forme. Vous voyez ? Vous devez vous concentrer sur le fait de contenir ces énergies ou elles vont vous détruire.

Jung a laissé entendre que cela prendrait sans doute toute une vie pour intégrer ce rêve. Il a rigolé à la réaction du Dr Jacobi en disant qu’on peut toujours dire à une jeune fille qu’elle ne devrait pas être enceinte, mais que quand elle l’est, il faut aller avec cette réalité. Il s’est lancé dans de longs développements sur l’apparition de la quatrième fonction psychologique[2], symbolisée dans le rêve par le serpent, qui permettrait au rêveur de réaliser une conscience complète. Nous avons tous, selon Jung, une fonction psychologique dite inférieure qui n’est pas développée, qui constitue notre point aveugle dans notre relation à la réalité. Le rêve indiquait à Johnson le chemin de son individuation, c’est-à-dire comment il deviendrait pleinement « celui qu’il est » en intégrant son inconscient pour devenir un être complet, ayant retrouvé la part manquante de lui-même, individué dans le sens de "non-divisé".

Robert Johnson dit qu’il voit maintenant, avec le recul, que sa vie a été un accomplissement par bien des aspects de ce rêve et qu’il est infiniment reconnaissant au Dr Jung de lui avoir indiqué tout ce qu’il avait à savoir pour vivre cette vie. Il souligne comment il a été renversé bien des années plus tard d’apprendre que dans la mythologie bouddhiste, le Bouddha est protégé des démons qui l’attaquent par Naga, le grand cobra cosmique qui se tient au-dessus de sa tête. Il a alors compris que ce grand serpent qui lui faisait si peur, et qui l’a fait courir, dit-il avec humour, pendant plus de trente ans, était en réalité protecteur.

Il y a beaucoup de symboles dans ce rêve qui appelleraient un commentaire approfondi et une amplification. Il est particulièrement frappant que le rêveur ne change pas d’âge au cours du rêve, ce qui signale que son point de vue est celui de l’éternité, du Soi. Les renaissances du Bouddha donnent à penser à une allusion à la réincarnation. On peut voir la dualité de la vie symbolisée dans cette rivière à double sens dans laquelle se noie le premier Bouddha. Mais le point que j’aimerais souligner ici tient à l’importance du symbole du serpent, dont Johnson dit qu’il a fini par comprendre que c’est ici encore un aspect du Bouddha, sous une forme terrifiante. D’ailleurs, dans un rêve subséquent, bien des années plus tard, le serpent est réapparu et s’est transformé en un jeune homme lumineux. Cependant, Johnson est auparavant passé par ce qu’on appelle souvent la « nuit noire de l’âme » et il souligne que cet accomplissement tient plus de l’enténèbrement (endarkment) que de l’illumination.

Le serpent est un symbole ambivalent, paradoxal en lui-même. Johnson dit qu’il représente la transformation et la qualité dionysiaque en lui, c’est-à-dire sa capacité à vivre la joie, l’extase, le plaisir de la vie terrestre. Le serpent est présent dans d’innombrables cultures, et presque invariablement, il est associé avec la santé physique et spirituelle, comme par exemple dans le caducée grec. En Inde, la kundalini est représentée comme un serpent se dressant et éveillant les sept centres de la conscience ; elle est synonyme de vitalité radicale, d’éveil total. Mais dans notre culture, le serpent est associé au mal et à la corruption, à ce qui est rejeté par l’ordre divin. Cependant, même cette image est ambigüe car qui a donc créé le serpent et l’a installé au jardin d’Éden ? On a des représentations très anciennes de Yahvé ayant des pieds de serpent qui suggèrent un dépassement de la dualité du bien et du mal, c’est-à-dire l’idée que la Loi, quelle qu’elle soit, est aussi faite pour être transgressée en conscience.

Pour saisir toute la portée du serpent ici, il faut le considérer en regard des trois Bouddhas. Ces derniers symbolisent une perfection idéale d’accomplissement spirituel, mais ils n’échappent pas à la dualité cependant, par exemple quand le premier Bouddha se noie. Pour que le mandala de la conscience soit complet, il faut intégrer l’exact opposé complémentaire de cet idéal, le serpent, qui rampe à terre tandis que l’esprit vole, et qui dans notre culture est associé au mal, à ce qui est rejeté dans l’obscurité. Pour de nombreux chercheurs spirituels, le mal c’est la terre, ses désirs et ses plaisirs, les émotions et le corps, le versant féminin de l’être. La clé du rêve est dans ce que dit finalement Johnson : « j’ai banni le mot spiritualité de mon vocabulaire car il semble impliquer d’abandonner la dimension terrestre. » Un terme plus adéquat, malheureusement sans équivalent en français, est le « soulwork », le travail de l’âme qui tisse ensemble le ciel et la terre, le haut et le bas, le lumineux et l’obscur.

C’est dans ce qui nous fait le plus peur et que nous fuyions, qui semble vouloir nous dévorer… que se cache la bénédiction protectrice des profondeurs, la grâce qui guérit. Dans les mots de Jung : « On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en rendant l’obscurité consciente ».



[1] Auteur en particulier de He, She, We, que je saurais que recommander à qui veut comprendre en profondeur les dynamiques du masculin, du féminin et de la relation entre ces deux, ainsi que Inner Work, un manuel pratique de travail avec les rêves et l’imagination active. À ce jour, cela demeure une énigme que Johnson n’ait jamais été traduit en français, mais son anglais est accessible, sans complications intellectuelles.
[2] Pour la psychologie des profondeurs, la conscience se déploie au travers de quatre fonctions: la sensation, le sentiment, la pensée, l’intuition. Nous nous contentons généralement de développer trois de ces fonctions, dont l’une est dominante tandis que la quatrième demeure alors dans l’inconscient.

samedi 28 juin 2014

Sacré inconscient

« La plupart des problèmes de ce monde viennent d’erreurs linguistiques et de simples incompréhensions » nous dit Shams de Tabriz[1]. Il n’y a qu’à voir comment plusieurs se jettent à la figure des gros mots comme « Dieu » pour mesurer l’ampleur de la difficulté. Tout se passe, remarquait déjà Héraclite d’Éphèse, comme si chacun vivait dans son rêve. Mais si nous voulons ne serait-ce que communiquer et favoriser une pacification de nos discussions en intégrant tous les points de vue, il convient d’interroger les mots en profondeur pour bien comprendre leur sens. Le terme « inconscient », s’il n’est pas aussi épineux que « Dieu », prête à confusion : chacun semble savoir de quoi il retourne et pourtant, on dénombre une vingtaine de définitions différentes dans la littérature. Il y a dans cette diversité à la fois une façon, pour de nombreuses écoles, de se distinguer et beaucoup de malentendus.

Un de ces malentendus, typique dans les milieux spirituels, est que l’on prête à l’inconscient d’être inconscient, ce qui est un contre-sens : l’inconscient désigne ce dont nous ne sommes pas conscients mais qui participe cependant à notre vie psychique. Nous avons de nombreux éléments qui permettent d’établir que cela est conscient, et souvent plus conscient que nous ne le sommes nous-mêmes. Le terme « inconscient », du moins dans l’esprit des pères fondateurs de la psychanalyse[2], recouvre un concept limite qui n’affirme rien sur la nature de cette dimension inconnue de notre psyché : il ne la qualifie pas, et en aucun cas ne la définit comme étant inconsciente par nature. Une approche respectueuse de l’inconscient réclame une précaution similaire à celle qu’énonce le Tao-të-King :

Le Tao dont on peut parler
n’est pas le véritable Tao.

Nous ne pouvons pas avoir, par définition, de connaissance directe de l’inconscient. Celui-ci ne se laisse connaître qu’au travers de ses « rejetons » : les rêves, mais aussi les fantaisies imaginaires, les lapsus linguae, les actes manqués, les impulsions et les émotions – on sait que quelque chose d’inconscient vient d’entrer en jeu quand on constate avoir eu une réaction excessive à un événement. L’inconscient a beaucoup d’importance dans notre vie car il influe sur tous les aspects de notre quotidien : notre motivation à faire telle ou telle chose, nos préférences et nos goûts prennent racine dans des facteurs inconscients. Notre santé dépend dans une grande mesure de notre inconscient. Il intervient aussi dans nos relations d’une façon déterminante, que ce soit dans le choix de nos partenaires et amis ou dans la façon dont nous interagissons. L’inconscient se manifeste tout particulièrement dans le phénomène de la projection, qui consiste à plaquer quelque chose qui nous appartient sur une réalité extérieure qui nous est généralement inconnue. On peut comprendre par là que l’inconscient recèle des mémoires oubliées qui sont ramenées à la conscience par un jeu d’associations : quand nous rencontrons quelque chose d’inconnu, notre cerveau puise dans nos banques mémorielles pour identifier le plus rapidement possible, par similarité et analogie, quel comportement adopter.

Nous n’oublions jamais rien, ou du moins l’inconscient s’en souvient pour nous : oublier quelque chose, cela signifie simplement que cela a glissé dans l’inconscient et échappe désormais à notre conscience. Nous ne pouvons pas savoir quand cela resurgira, mais nous pouvons être certains que si l’information apparemment perdue présente un caractère d’utilité pour la psyché, elle sera à nouveau disponible pour la conscience. La base de données de l’inconscient fonctionne par associations organisées autour de similarités et d’analogies avec une trame émotionnelle : si, par exemple, une certaine odeur a été associée à un sentiment de bonheur voilà longtemps, il suffit de sentir une effluve de cette odeur pour retrouver ce sentiment. Tous les éléments contextuels à une émotion sont conservés, et il suffit que l’un d’eux soit perçu pour que l’émotion soit réveillée. Ces éléments d’information ne sont pas nécessairement perçus consciemment, bien au contraire : on a évalué que nous percevons environ quatre mégabits (4 millions de bits) d’information par seconde mais il ressort que notre cerveau n’en traite consciemment que deux kilobits (2 mille bits) ! Le volume d’information disponible à tout instant est donc le carré de l’information traitée consciemment : notre cerveau agit comme un filtre qui sélectionne l’information pertinente, mais notre organisme réagit à l’ensemble des données. Si on ajoute à ce constat celui qui montre que les émotions sont stockées dans le corps, on peut envisager l’inconscient comme étant l’intelligence globale de notre corps / psyché tandis que notre conscience ordinaire serait seulement le fait de notre cerveau.

Nous sommes dans le même rapport avec l’inconscient que le poisson avec l’eau dans laquelle il vit : il est en fait tellement présent dans la façon dont il imprègne notre existence qu’il est difficile de prime abord de prendre conscience de son existence. Il faut que la projection se révèle inadéquate pour que nous décelions qu’il s’agit d’une projection. Si rien ne vient la contredire, elle semble fonctionner c’est-à-dire nous renseigner sur la réalité ; il y a identité dans notre perception entre ce qui est projeté et le réceptacle de la projection. De la même façon, il faut que la réaction émotionnelle ou l’impulsion se révèle excessive et inadaptée, embarrassante, pour que nous en venions à nous interroger sur son origine inconsciente. Cependant, quand on commence à y prendre garde, il s’avère que l’inconscient n’arrête pas de se mêler de notre vie : à tout moment, des images et des pensées incontrôlables traversent notre esprit sans que nous sachions d’où elles viennent. Dès que nous commençons à laisser aller notre imagination, l’inconscient est activé et se manifeste. On peut démontrer que, d’une certaine façon, nous n’arrêtons pas de rêver, c’est-à-dire de reconstruire une image de la réalité qui est bien moins consciente que nous le supposons quand nous sommes complètement identifiés à cette image.

Toutes les écoles s’accordent sur le fait que l’inconscient est constitué dans une grande mesure de mémoires. C’est à partir de ce point que la conception de Jung commence à se distinguer des autres, d’abord dans le fait que ces mémoires ne sont pas nécessairement personnelles : une des hypothèses majeures que Jung a avancée est celle de l’existence d’un inconscient collectif. Non seulement peut-on retrouver des éléments familiaux et une mémoire transgénérationnelle dans l’inconscient, mais tous les groupes ont un inconscient commun. Plus profondément, Jung a élaboré le concept, tout aussi limite que celui d’inconscient, d’archétypes qui sont des structures psychiques communes à toute l’humanité. Par analogie, nous pouvons dire qu’ils sont les organes de la psyché, et de même que nous avons tous les mêmes organes physiques, notre psyché est structurée autour d’archétypes comme celui de la mère, du père et de l’enfant, qui participent de l’expérience commune à tous les humains. Jung dit des archétypes qu’ils sont comme le lit d’une rivière qui a été creusé par des millénaires d’expérience humaine, et dont l’expression se réactualise cependant en chaque lieu et chaque époque : ce n’est pas tout à fait la même chose d’être une mère ou un père au XXIème siècle au Canada que de vivre la même expérience il y a 300 ans en Nouvelle-Guinée, et cependant il y a bien sûr un fond commun.

Le niveau de réalité que nous décrivons comme archétypal n’est pas nécessairement lié à l’expérience humaine. Platon pensait que toute la réalité est structurée par ce qu’il appelait les Idées, une conception dont la notion d’archétypes est dérivée. Tout se passe comme si la nature toute entière a une dimension psychique structurée par des noyaux de sens archétypaux. Le biologiste Rupert Sheldrake[3] a mis en évidence ce qu’il a appelé les champs morpho-génétiques qui semblent constituer la mémoire commune des espèces animales et végétales. Jung n’assignait aucune limite à l’inconscient : dès lors où cela est inconnu du point de vue de la conscience, celle-ci ne peut pas préjuger d’une quelconque limitation. Il envisageait clairement la participation de la psyché humaine à ce qu’il appelait, après ses chers alchimistes, l’âme du Monde. Ce point de vue rejoint celui des chamans qui affirment que la conscience humaine n’est pas coupée d’autres niveaux, pour nous nécessairement inconscients, de la psyché. Ainsi Luis Ansa affirme-t-il : « L’âme humaine est un lieu sacré, une dimension illimitée où s’unifient et vivent ensemble nos mémoires passées, qu’elles soient minérales, végétales, animales ou humaines. »[4]

Au fond, les différences de conception entre les différentes écoles à propos de l’inconscient expriment des variations dans l’attitude de la conscience à l’égard de cette dimension inconnue de la psyché. Pour Freud, par exemple, l’inconscient est la poubelle du conscient : il est constitué seulement de ce que la conscience refoule ou refuse de voir. C’est donc la conscience qui a la primauté et l’inconscient en est un résidu secondaire. Il convient simplement de vider la poubelle ou plutôt de s’assurer que rien n’y pourrit. Jung a un point de vue inverse : la conscience procède de l’inconscient, en émerge comme la plante qui plonge ses racines dans la terre. Il démontre que l’autonomie apparente de la conscience est une illusion. Il a une conception énergétique de la psyché qui permet de comprendre la relation entre l’inconscient et la conscience comme un flux de création permanente de conscience. Là où Freud ne voit dans l’inconscient qu’un amas de pulsions désordonnées et orientées essentiellement vers la satisfaction de désirs à caractère sexuel, Jung distingue un projet riche de sens.

Il ne nie pas que l’énergie psychique ait un aspect simplement désirant mais il affirme que la polarité sexuelle et instinctive de la psyché est équilibrée par une polarité spirituelle. Il intègre aussi le point de vue d’Adler qui veut surtout voir dans l’inconscient une tendance à construire l’identité du moi (ego), mais il élargit la discussion en démontrant qu'Adler et Freud amènent des concepts complémentaires qui doivent être dépassés par une vision plus large. S’appuyant sur son étude de milliers de rêves et des symboles dont regorgent les textes anciens, Jung affirme que la pulsion la plus forte dans la psyché est celle qui tend à l’individuation, c’est-à-dire à l’actualisation de la totalité des potentiels de l’individu d’une façon qui manifeste son caractère unique. Il s’agit de réaliser l’individu, c’est-à-dire le « non-divisé » qui réunit conscient et inconscient en une totalité, le Soi.

L’individuation est le projet de la psyché inconsciente, et donc de la nature en l’être humain, mais ce projet réclame la coopération de la conscience. Heureusement, l’inconscient offre son aide, en particulier au travers des images symboliques des rêves et de l’imagination. Paracelse parlait ainsi de la « lumière de la nature » qui guide le pèlerin en éclairant sa route. Les symboles sont des images qui forment un pont entre inconscient et conscient et permettent d’établir un dialogue. La psyché inconsciente est naturelle, instinctuelle et recèle cependant une étincelle divine qui fait contrepoids aux mémoires et aux complexes inconscients qui conditionnent le conscient. L’être humain est en processus d’autocréation permanente et cette étincelle est le Créateur en lui, toujours capable d’inventer du nouveau. Il est possible d'envisager l’inconscient comme un écrin pour un diamant que l’on décrit comme le Soi ou comme le Divin. On peut entendre chanter la langue des oiseaux chère aux rêves dans le terme « sacré » :

ça crée !

Finalement, il est important d’observer que le terme « inconscient » est seulement un concept, mais que celui-ci renvoie à une réalité vivante. Il est facile de manipuler mentalement des concepts mais l’inconscient ne peut être abordé ainsi sans danger. La pire erreur peut-être que l’on puisse faire avec l’inconscient et les archétypes serait de les théoriser car nous ne raisonnons qu’à partir du connu ; nous fermons alors la porte à l’inconnu en posant un couvercle conceptuel dessus. Dans une conversation vers la fin de sa vie, Jung a déclaré attribuer la grave maladie de 1944 qui manqua de peu le tuer à une attitude incorrecte envers l’inconscient. « En traitant du monde de l'âme, il n'avait vu, dit-il, que de simples concepts là où en réalité, il avait affaire à des dieux, c'est-à-dire à des puissances chargées d'une énergie supérieure. »[5] Ces mots donnent tout son sens à la devise que Jung a gravé au-dessus du seuil de sa maison à Küsnacht : 

« Appelé ou non appelé, le dieu sera présent ».



[1] Du moins est-ce le Shams imaginé par Elif SHafak dans son roman Soufi mon amour, où elle prête au fameux derviche d’avoir rédigé 40 règles de la religion et de l’amour que vous trouverez ici compilées : http://le-guerrier-interieur.over-blog.com/article-les-quarante-regles-de-la-religion-et-de-l-amour-83711474.html
[2] Sigmund Freud, Alfred Adler, Carl Jung, Wilhelm Reich... À noter que parmi ces « quatre mousquetaires », Jung est le seul à avoir été psychiatre.
[3] Rupert Sheldrake est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels je recommande la mémoire de l’univers et l’âme de la nature.
[4] Henri Gougaud a raconté l’histoire de Luis Ansa dans un magnifique roman initiatique: les sept plumes de l’Aigle. Luis a ensuite écrit plusieurs livres dont le quatrième royaume.
[5] Étienne Perrot rapporte cette information dans le jardin de la reine.