vendredi 13 janvier 2017

Celle qui vient

Femme sauvage – Yolande Fortin
Si je me prenais au sérieux, je pourrais monter sur les tables et vous annoncer un grand événement spirituel dans notre ciel. J’ai en effet l’intuition brûlante de l’approche d’une Présence longtemps pressentie, espérée, désirée. Peut-être s’agit-il simplement de notre plus grand espoir, un immense désir collectif irrigué par des millénaires de souffrance, qui se cristallise ainsi dans une image archétypique, vivante. C’est un rêve, un grand rêve que j’ausculte et dont je me fais ici, sinon le porte-parole, du moins le témoin. Je ne suis pas le seul, loin de là, à entrevoir cette étoile qui se lève au loin. Elle représente, je crois, ce que nous pouvons espérer de mieux pour l’avenir. Pour nous, mais surtout pour nos enfants et nos petits-enfants, nos descendants et plus largement, la vie sur notre belle planète. Je l’appelle pour ma part Celle-qui-vient. Quand elle sera venue, nous L’appellerons autrement. 

Qui est-Elle ?

Au jeu de la Sainte Famille, je demande maintenant la Fille !

Joachim de Flore avait déjà cette intuition au XIIème siècle de l’avènement, après les règnes du Père et du Fils, de celui de l’Esprit qui libère. Joachim ne pouvait pas savoir qu’avant le Père, il y a eu la Grande Mère, comme nous le savons désormais. Et compte tenu de la place de la femme dans son esprit bien chrétien et moyenâgeux, il ne pouvait imaginer que la venue de l’Esprit se conjoindraient avec un renversement dans le jeu des polarités masculin et féminin, et qu’Il/Elle se manifesterait désormais sous la forme de la Fille, venant compléter ainsi le mandala divin. De la même façon, chacun sait dans la chrétienté que le Christ a annoncé qu’Il reviendrait à la fin des temps. Nous y sommes, semble-t-il, du moins à l’aube de celle-ci. Mais qui aurait pu imaginer qu’Il reviendrait sous forme féminine ? Pourtant, ce n’est que bonne logique archétypale : après avoir rencontré son ombre, l’Antéchrist, comment le Fils de la Lumière pourrait-il ne pas épouser son anima ? Comment la féminité tant bafouée par l’Église pourrait-elle ne pas resurgir triomphante dans sa divinité rayonnante à la fin du grand jeu ?

Jung a eu l’intuition de ce renversement radical de perspective[1] et il a envisagé que le retour du Féminin sacré serait une étape vers le hierogamos, le Mariage sacré du Féminin et du Masculin. Beaucoup d’éléments, dont la fureur avec laquelle se déchaînent maintenant les représentants les plus arriérés du patriarcat, laissent penser que nous sommes juste sur le seuil décisif du retournement. Avec quelques coups de pouce de Mère Nature dans les prochaines décennies, tout le système édifié par l’hubrys technologique va probablement se retrouver à genoux. Il n’y a pas de meilleure position pour recevoir la grâce. Ce sera vraisemblablement une question de survie pour l’humanité que de changer de principe directeur et de valeurs, qui devront désormais favoriser la vie. Il nous faudra trouver une troisième voie entre la déshumanisation technologique et la régression dans une foi archaïque et totalitaire. Mais pour l’instant, nous sommes à ce moment particulier où, comme dans toute relation amoureuse égalitaire, le Féminin prend doucement le dessus. Elle offre une revanche bien méritée à cette pauvre Lilith, répudiée par une tradition misogyne pour avoir voulu chevaucher Adam dans les jeux de l’amour. La position du missionnaire, si je puis me permettre de filer cette métaphore un peu scabreuse, a fait son temps, est obsolète. Et tant mieux si cela choque : l’Éros doit avoir désormais prééminence sur le Logos; c’est l’Amour qui est appelé à régner, un Amour incarné dans la chair.
Vitrail de l’église de Kilmore, Écosse
Le XXIème siècle ne sera pas seulement, comme Malraux l’a pressenti, un siècle mystique. Il sera le siècle des femmes, et surtout du Féminin sacré. Les deux sont intimement liés ; il suffit pour s’en convaincre de voir comment notre histoire spirituelle est éclairée par la présence de grandes mystiques comme Hildegarde de Bingen, Hadewijch d’Anvers, Marguerite Porète et toutes les fidèles d’Amour. Hommage aux béguines, ainsi qu’aux sourcières de tous les temps, qui ont maintenu le lien d’or qui nous relie à nos ancêtres ! Il est temps que nous leur rendions la place qui leur est due en défaisant l’histoire écrite par des clercs, tous des hommes imbus de la vérité qu’il détenait, c’est-à-dire qu’ils emprisonnaient, pour la réécrire. Le Féminin est par nature libre des institutions et des jeux de pouvoir car s’il se laisse un temps dominer et circonscrire, il ne perd jamais l’intuition des grands espaces et de la liberté au cœur de l’être, liberté qui grandit dans le ventre de toutes celles et tous ceux qui acceptent de la gester. Vienne le temps de la nouvelle Naissance, qui verra de nouveaux hommes et femmes marcher, radiant et entier, sur notre belle terre en l’épousant d’un pas aimant !

On peut voir d’ores et déjà les prémisses du bouleversement sociologique en cours dans le fait que, dans plusieurs pays développés, il y a plus de jeunes femmes diplômées chaque année que de jeunes hommes. Plus profondément, on peut observer que le plus grand changement à l’œuvre depuis le début du XXème tient à la transformation des relations entre hommes et femmes. Tout le reste, même nos plus grandes découvertes scientifiques, tient de l’anecdotique en regard de l’importance, à l’échelle de l’histoire de l’humanité, de ce mouvement tellurique dans l’inconscient collectif. La dernière fois que nous avons vécu un tel passage, c’était il y a 5000 ans, quand la civilisation de la Grande Déesse a commencé à subir les assauts d’une bande de brutes qui ne connaissaient que la loi de l’épée. Nous approchons du moment où, à force de s’étriper mutuellement, les tenants de cette épée vérifieront la parole christique qui veut qu’ils périront par celle-ci. Ils se suicideront. Et la voie sera ouverte au Nouveau, qui se présentera d’abord sous la forme aimable de la Radieuse.

Dans cette apologie du Féminin sacré, il ne faut pas confondre ce dernier avec les femmes, même si celles-ci en sont la représentation la plus naturelle. Il y a une place pour les hommes, et non la moindre, dans le champ du Féminin. Nous sommes en fait en train de parvenir à une conception moins sexualisée de l’être humain dans laquelle, que nous soyons femme ou homme, nous avons à vivre les deux polarités et à les intégrer, les marier en nous-même. Nous admettons de plus en plus qu’un être féminin soit incarné dans un corps d’homme et réciproquement. Nous envisageons la totalité. Ce n’est qu’un début. Mais qu’est-ce que cela signifie donc, pour un homme, de vivre son féminin ? Cela veut dire qu’il peut goûter toute la richesse de sa sensibilité et entretenir une relation érotique à tout ce qui l’entoure, s’abandonner à l’existence sans chercher à la diriger ou la rationaliser, vivre pleinement toute la gamme de ses sentiments et suivre son intuition, apprécier l’intériorité de la vie, jouir d’être incarné dans un corps sans nécessairement dominer la situation, apprécier de se tenir dans la simple présence et l’écoute au lieu de chercher à toujours agir et régler des problèmes. Il n’est en fait pas de plus grande félicité pour un homme que de jouir de l’union en lui-même de son masculin et de son féminin – c’est un orgasme intérieur sans fin ! Pure joie de vivre dans l’Amour toujours renouvelé en soi…

Mais alors Qui est-Elle ? Elle aime les hommes comme les femmes. Elle aime les animaux, les plantes et les arbres – tout ce qui vit. Elle est Amour incarné, agissant. Nous aurions tort de croire cependant, selon une image déformée de la féminité asservie aux désirs des hommes, qu’elle est toute douceur et gentillesse. Elle est rebelle et furieuse de voir comment l’humanité traite ses propres enfants mais aussi les espèces animales et végétales avec laquelle elle cohabite sur notre belle planète. Qui peut rester indifférent à l’extinction de plus d’un tiers des espèces animales ? Elle aime aussi les rivières, les montagnes, les forêts et les déserts, l’océan et le ciel étoilé, les nuages et le vent, le soleil et les profondeurs de la terre, et finalement tout ce qui est nature. Elle leur prête vie; pour Elle, tout est vivant et réclame à ce titre d’être respecté. Elle est Nature naturante, et notre part irréductiblement sauvage, toujours naturelle malgré les environnements artificiels dans lesquels nous vivons. Elle est la Grande Vie dans laquelle toutes les vies trouvent leur place, leur commencement et leur fin.

Elle est aussi bien Marie la Mère de Dieu qu’Isis la Grande Reine et Kali la redoutable qui tranche les têtes de façon toute compassionnée. Les archétypes n’ont pas de frontières clairement définies et on peut donc voir aussi en elle le sourire enjôleur d’Aphrodite, la liberté sauvage d’Artémis, la discrétion d’Hestia, la fureur de Morrigane, la sagesse de Brigit, etc – Elle est une nouvelle figuration de la totalité du Féminin divin. Mais la forme sous laquelle Elle est la plus proche de nous selon mon sentiment est celle de Myriam de Magdala, mieux connue sous le nom de Marie-Madeleine.
Jung a salué comme un grand événement spirituel l’assomption de Marie, c’est-à-dire l’admission dans les années 1950 et sous la pression populaire de la mère du Christ au Panthéon divin. Pour la première fois depuis 2000 ans, une femme était envisagée comme ayant part au Divin ! Mais qu’est-ce que ce sera alors quand Marie-Madeleine sera reconnue comme l’amoureuse et la compagne du Christ ? Ce n’est pas demain la veille, nous pouvons tou(te)s en convenir, mais cet événement inévitable signera enfin véritablement l’entrée dans un Nouvel Âge. Ce sera – c’est le cas de le dire – un tremblement de Terre qui ébranlera toute la chrétienté et fera tomber du ciel toutes les images présentant Dieu comme un vieux barbu un peu pervers, du genre obsédé sexuel refoulé un peu sadique, prenant plaisir à nous torturer en créant des désirs naturels qui nous conduiraient en Enfer. Ce séisme répondra à celui qui a accompagné la Crucifixion, quand la Nature a pleuré de voir ce que les hommes ont fait au Fils de l’Homme. Il est probable alors que tout l’édifice de l’Église de Pierre s’effondrera, et gare à ceux qui seront pris sous les décombres ! Dès lors règnera la liberté en l’Esprit vivant, comme le pressentait déjà Joachim de Flore. Les prémisses de cet effondrement sont visibles déjà dans la redécouverte de textes apocryphes non altérés comme l’Évangile de Thomas, qui donnent une idée toute nouvelle du message de celui que Marie, dans son Évangile, appelait l’Enseigneur...

Ce sera un temps béni pour les hommes comme pour les femmes car dès lors qu’il aura une amoureuse, le Fils de Dieu se verra restituer ses précieux attributs masculins : il aura enfin des testicules, une sexualité qui pourra être considérée comme sacrée, et qui sait, peut-être même des enfants. Le mythe chrétien en sera tout renouvelé de l’intérieur  et rendu, après deux millénaires de consomption patriarcale, très joyeux, et même jouissif. « Aimez-vous les uns les autres » ne sera plus une parole vaine. C’est pourquoi l’image de Marie-Madeleine s’impose pour la Fille : elle était humaine, et elle a été divinisée par son amour pour Yeshua, la souffrance qu’elle a vécue de le voir aller à la mort et la vision qu’elle a eu, la première, de son Corps de Lumière au-delà de la mort. Elle symbolise magnifiquement une nouvelle version du mythe de l’Incarnation du Divin, cette fois dans un esprit et un corps féminin. 

Elle est l’Amoureuse par excellence, l’Amour incarné dans une chair vibrante.
Nous pouvons voir les signes avant-coureurs de Son approche dans l’importance croissante qu’a prise la figure de Marie-Madeleine dans l’imaginaire populaire ces dernières années. À partir du concile de Nicée au cours duquel l’Église a assis son emprise totalitaire, elle a été décrite comme étant une prostituée sans que rien ne soutienne cette accusation sinon la misogynie des Pères fondateurs, à commencer par celle de Pierre qui remerciait chaque jour Yahvé de ne pas l’avoir fait femme. Il y a une ironie cinglante dans l’emploi de ce terme qui lui a été attribué parce qu’il semble qu’elle était initiée aux Mystères d’Isis : les gnostiques ont décrit comme la Sophia, Fille de Dieu perdue dans la matière, est venue dans ce monde sous la forme d’une Prostituée.

Cette imagerie fait le lien avec l’étrange rituel antique de la prostitution sacrée, dans lequel la Déesse s’offrait aux jeux amoureux dans le corps d’une prêtresse. Mais désormais, Marie-Madeleine est élevée dans de nombreux cercles spirituels à la place de la disciple préférée de Yeshua, qui l’embrassait sur la bouche. L’Évangile de Marie en témoigne depuis longtemps, ainsi que de la jalousie des apôtres. L’Évangile de Philippe la désigne clairement comme étant la compagne (koïminos) du Maître. Et voilà donc que ces idées qui étaient toutes confidentielles et apocryphes, et dont la simple formulation entrainait la mort de l’imprudent, trouvent maintenant écho et prennent la force de vérités populaires qui fleurissent dans de nombreux livres[2]. En reconnaissant à Yeshua une compagne, ce sont non seulement la sexualité, mais aussi le corps et la femme, le féminin de l’être, qui sont rachetés; le christianisme sort enfin de sa maladie infantile. Mais nous n’aurons plus besoin, avec Elle, de quelque « isme » que ce soit !

Car que signifiera sur un plan collectif le règne de la Fille ? Joachim de Flore l’avait bien compris déjà : ce sera le règne de la Liberté qui accompagne nécessairement l’Amour, et que j’ai envisagé pour ma part sous le nom d’une Anarchie Mystique[3]. Nous passerons du modèle de la pyramide au sommet de laquelle trône un imbécile capitalisant sur la sueur de toutes celles et tous ceux qui, en bas, le soutiennent de gré ou de force, à celui du cercle dans lequel nous partageons tou(te)s le pain et le vin à égalité. Nous reviendrons dans le cercle de la Création où nous serons en lien d’amour avec toutes les espèces animales et végétales, et plus largement avec Gaïa. Les religions ne serviront plus à diviser les êtres humains mais exprimeront simplement la diversité spirituelle de l’humanité. En particulier, le Christ et le Bouddha s’embrasseront enfin sur la bouche et inviteront le Prophète, mais aussi les chamans représentant les Peuples Premiers, nos aînés, à venir faire la fête avec eux. 
 Nous sortirons de l’opposition archétypique entre la froide Rationalité du Dieu technicien et la Foi barbue et suicidaire avec une compréhension renouvelée qui montrera qu’ils sont chacun l’ombre de l’autre. Mais c’est Marion Woodman[4] qui, selon moi, parle le mieux de la plus importante conséquence de ce retour à Sa juste place du Féminin : chacun(e) pourra être Qui il ou elle est dans sa particularité sans devoir se conformer à une Loi incapable d’envisager l’unique que nous sommes. La véritable individualité, qui n’a rien à voir avec l’individualisme, sera restaurée. Nous soignerons nos délinquants en reconnaissant leur souffrance et en les aimant tant que leur cœur de pierre fondra. Il faudra bien sûr commencer avec nos dirigeants actuels, malades de leur propre pouvoir, la drogue la plus dure qui ait jamais été.

Alors, qui est-Elle donc dans notre monde ? En paraphrasant Evey dans le film V for Vendetta quand il lui est demandé qui était V, je dirais qu’elle est notre mère, notre fille, notre sœur, notre amante, notre épouse… et en particulier, on peut la voir dans ces jeunes femmes de la génération montante qui arborent une nouvelle féminité indépendante et fière d’être, justement, des femmes, des « porteuses de vie ». Elle vibrait déjà chez nos mères et nos grand-mères qui se battaient pour la reconnaissance des droits de la femme, le droit de voter et de participer aux affaires. Elle se cherche chez toutes ces femmes qui emplissent les ateliers de développement personnel à la recherche de leur être profond et bien souvent de leur Féminité Sacrée, sacrifiée à l’égalité des sexes sur l’autel de la société patriarcale. Je rends dans ce sens hommage en passant au travail de l’École du Féminin Sacré[5] (publicité non subventionnée) de Sylvie Lüna Bérubé, au parcours exemplaire, à l’école Ho Rites de Passage[6] de Paule Lebrun, à qui je voue une immense reconnaissance, ainsi qu’aux innombrables cercles de rêves dans lesquels hommes et femmes (mais pourquoi surtout des femmes ?) retrouvent l’accès à notre Source sacrée…

Mais Elle rayonne aussi chez les Malala de ce monde qui se battent pour que les filles aient une éducation, et toutes ces femmes qui, en Afrique, en Asie ou ailleurs, se battent pour prendre en main leur destin. Elle lutte contre l’excision, contre l’ignorance et la bêtise militarisée, contre l’exploitation de la Terre Mère. Il est prouvé que le facteur majeur de développement social et humain est l’éducation donné aux filles et le pouvoir économique donné aux femmes dans les pays du Tiers-Monde. Elles sont en train de changer la face de notre monde, silencieusement mais sûrement, et ce quoi qu’en pensent les ayatollah, les mollah et les mollassons du cerveau que nous avons chez nous. Elle est invisible, bien sûr, comme toujours. Et finalement, Elle est donc dans la Déesse qui danse en nous, dans notre ventre, que nous soyons femme ou homme, car la Féminité sacrée n’est pas le monopole des femmes, tout comme le chamanisme n’est pas celui des Premières Nations, même s’il convient de leur laisser le leadership sur ce plan. Elle est à l’œuvre chez tous les humains qui sont engagés dans la réalisation de l’union en eux-mêmes du Féminin et du Masculin, pour créer des êtres complets et un monde équilibré, où ces deux se donneront la main pour ne faire qu’Un.

C’est ce que disait déjà le Christ dans l’Évangile de Thomas :

Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux;
Mais alors, étant deux, que ferez-vous ?
[7]

Et encore :

Lorsque vous ferez le deux Un
et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur,
l’extérieur comme l’intérieur,
le haut comme le bas,
lorsque vous ferez du masculin et du féminin un Unique,
afin que le masculin ne soit pas un mâle
et que le féminin ne soit pas une femelle
(…)
alors vous entrerez dans le Royaume ![8]

Et lorsqu’on évoque le Christ ou sa parèdre Marie-Madeleine, il faut garder à l’esprit que, même si l’on parle d’archétypes qui semblent très loin dans le ciel, ceux-ci sont engagés dans un processus d’incarnation de la Divine sur terre. Il se pourrait que ce soit la tâche de notre temps que leur union s’incarne en chacun(e) de nous…

Mais alors, quelle est la place des hommes dans ce grand mouvement ? Une place de choix car nous, les hommes, devons accompagner et soutenir nos compagnes et nos filles dans cette évolution qui nous concerne tous. Nous avons à développer notre féminin intérieur sans sacrifier notre masculinité et à encourager les femmes à développer leur masculin intérieur sans perdre leur féminité. Cela veut dire en particulier retrouver le chemin de la Terre et des rêves, devenir des « hommes creux », comme le dit très bien Luis Ansa, c’est-à-dire concaves, réceptifs et sensibles. Nous avons aussi à devenir des Gauvain, c’est-à-dire de ces chevaliers qui reconnaissent que la femme doit être sa propre souveraine[9]. Et puis nous avons à prendre position, ce qui est justement le propre de notre masculinité qui doit affirmer clairement les valeurs au service desquelles nous mettons notre épée.

Mais la meilleure image que je puisse offrir pour illustrer ce que l’époque semble demander aux hommes vient des danses de la Lune que célèbrent maintenant, chaque année, de nombreuses femmes. Dans les années 1990, des Mexicaines ont restauré l’ancien rite des danses de la Lune, complémentaire de la danse du Soleil que pratiquent les hommes engagés sur la Voie Rouge des amérindiens. Depuis lors, on célébre de telles danses un peu partout : des femmes dansent pendant 4 jours et 4 nuits au rythme des tambours. Et les hommes sont là pour assurer toute la logistique, faire à manger et protéger énergétiquement le lieu, pour qu’Elle puisse déployer sa danse. C’est un honneur pour un homme que de participer à ces danses. Voilà exactement ce que nous, les hommes qui sommes prêts à avancer avec le Féminin sacré, avons à faire : une haie d’honneur protectrice pour qu’Elle puisse s’avancer dans toute son ouverture, sa vulnérabilité et sa sensibilité, et danser. Parce qu’ensemble, nous avons à faire l’expérience de l’entière Liberté qui découle d’être enfin intérieurement ré-unis…

Je dis tout cela et je ne sais pas ce que je dis.

Rien ne serait plus dangereux pour moi à ce point que de me prendre au sérieux, n’est-ce pas ? Ce serait l’inflation garantie, la grosse tête, trop grosse pour mes petites épaules. Il faut que je me lave la bouche après avoir tenu de tels propos d’apparence prophétique. Je ne prétends pas à la vérité, que je ne détiens pas. Pour ma part, je lance simplement mon petit pavé dans la mare, bien curieux de ce qui va en ressortir. Tout ce qui m’intéresse en fait, c’est ce qu’on peut appeler la phénoménologie du Soi, c’est-à-dire comment la Liberté vient à l’humain. Mais il y a urgence : la seule façon de répondre à l’ombre qui s’étend sur nous, c’est de laisser briller notre lumière et d’oser, ensemble, inventer un autre avenir dans lequel les valeurs de vie seront honorées.

Pour moi, en dernier lieu, tout cela n’est peut-être qu’un rêve qui m’est venu et que j’expose au grand jour. Car je crois à la fécondité des rêves quand on leur permet d’ensemencer le réel, la vie. On dit aux personnes qui reviennent de Quête de Vision : « une vision qui est manifestée, c’est une vision qui peut transformer le monde ». Alors, en parler est une façon pour moi simplement d’honorer ma vision en souhaitant qu’elle en inspire d’autres. C’est un rêve donc qui me traverse, dont je ne sais d’où il vient, où il va et ce qu’il veut. Il ne m’appartient pas mais il me réjouit.

Faites en bien ce que vous voudrez.
  
Puissent tous les êtres être libres !


[1] Voir le livre de Christine Hardy intitulé la prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre aux éditions Dervy, et : http://www.urantia-gaia.info/2012/04/20/la-prediction-tres-meconnue-de-jung
[2] Parmi lesquels je recommande tout particulièrement les écrits de Jean-Yves Leloup – Une femme innombrable – et le remarquable Manuscrit de Marie-Madeleine, de Tom Kenyon et Judi Sion, ainsi que le récit Au nom du corps de Caroline Gauthier qui montre ce que peut signifier, pour une femme contemporaine, de rencontrer Marie-Madeleine.
[3] Vous pouvez me lire sur ce sujet ici : http://voiedureve.blogspot.fr/2015/03/mystique-anarchie-13.html.
[4] Je recommande la lecture de tous les livres de Marion Woodman et pour commencer, de cet article sur la féminité consciente : https://carnetsdereves.wordpress.com/2014/08/26/marion-woodman-feminite-consciente-2. Je signale aussi cette interview où elle parle du travail intérieur des hommes et des femmes, ainsi que des moyens de les rapprocher :  https://carnetsdereves.wordpress.com/2015/02/22/marion-woodman-homme-interieur-%e2%80%a2-femme-interieure. Enfin, vous trouverez des liens vers d’autres articles exposant son message ici : https://carnetsdereves.wordpress.com/auteurs/marion-woodman. Merci à Michèle Le Clech pour son inestimable travail de traduction !
[5] Voir le site : http://femininsacre.com
[6] Voir le site : http://horites.com
[7] Évangile de Thomas traduit et commenté par Jean-Yves Leloup, Albin Michel : logion 11
[8] Idem : logion 22.

dimanche 11 décembre 2016

Tout ça pour ça



On peut légitimement se demander à quoi bon travailler sur soi, explorer nos rêves, méditer et se confronter avec l’inconscient. Qu’est-ce que cela apporte ? Kossa donne ?

Bien sûr, il y a un certain nombre de bénéfices évidents que j’ai soulignés dans un article qui date de 2013 sur les nombreuses raisons de travailler ses rêves. Le premier de ces bénéfices est le fait de favoriser l’équilibre de la psyché en tenant compte de la fonction compensatrice des rêves : si nous faisons un excès dans un sens ou dans l’autre, l’inconscient nous ramènera au milieu du chemin, nous évitant bien des désagréments. Avec  l’équilibre psychique, nous pouvons espérer une meilleure santé tant psychique que physique. Les rêves, et le travail sur soi en général, favorisent l’intégration de l’ensemble de la vie psychique dans une totalité dynamique, toujours en mouvement et en relation avec son environnement. On peut voir là une des meilleures définitions de la santé d’un point de vue holistique quand on sait par exemple comment l’anglais health renvoie à la totalité, wholeness. C’est en étant entiers que nous sommes en santé.

Il faut dire tout de suite que cela n’empêche pas de souffrir, de tomber malade et encore moins, bien sûr, de mourir. Mais on souffre plus consciemment, ce qui signifie souvent de façon plus aiguë mais moins inutile. On s’épargne la souffrance qui consiste en lutter avec la réalité, en lui résister dans une sourde inconscience. Mais il devient bien plus difficile de s’anesthésier avec la télé et tous les dérivatifs car finalement, la fuite de la souffrance s’avère simplement prolonger la souffrance. Cependant, le travail sur soi permet assez généralement de trouver un sens à cette souffrance, et avec ce sens, une certaine paix. C’est le bénéfice par exemple de l’écoute des rêves dans une grave maladie ou à l’approche de la mort. Ce sens n’est pas nécessairement une relation de cause à effet qui satisferait le mental, du genre je souffre parce que j’ai vécu tel traumatisme, ou qu’un de mes ancêtres est passé par telle épreuve irrésolue. Plus souvent, c’est une finalité qui se dégage : la souffrance s’avère être le feu dans lequel une conscience nouvelle, plus large et plus claire, est forgée.

J’ai parlé plus avant de cette problématique dans ma réflexion sur une voie jungienne. Le défi qui nous est lancé dans cette vie n’est pas d’échapper à la souffrance mais d’apprendre à souffrir, sans glorifier cette souffrance mais en l’acceptant. Je rappelle les mots de Jung :

« L’être humain doit gérer le problème de la souffrance. L’oriental cherche à supprimer la souffrance en s’en débarrassant. L’homme occidental essaie de supprimer la souffrance par la drogue. Mais la souffrance doit être surmontée et la seule façon de la surmonter est de l’endurer. »

Et il faut donc d’emblée dénoncer tous les bateleurs qui prétendent offrir la panacée qui mettra fin à la souffrance : ce sont des escrocs qui endorment le monde, et tôt ou tard, le réveil sera difficile pour les naïfs qui achètent leur boniment. Au contraire de la sécurité qu’ils prétendent vendre, le travail sur soi nous conduit bien souvent à des prises de conscience difficiles et à sauter à pieds joints dans l’inconnu, à goûter la bienheureuse insécurité[1] de la vie. Il implique de prendre un risque majeur, celui de devenir pleinement responsable de notre existence et par là, entièrement libres. Mais il n’est pas facile d’être libre. C’est ce que laisse entendre l’Évangile de Thomas quand le Christ dit :

« Les renards ont leurs tanières, les oiseaux leurs nids, mais le Fils de l’Homme n'a nulle part où reposer sa tête. »

Et bien sûr, le travail sur soi ne saurait dès lors devenir un produit de consommation de masse. C’est ce que faisait remarquer Jung quand il disait que l’ « on n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en rendant l’obscurité consciente. » Mais ce ne saurait être populaire. Ce n’est pas une voie de facilité car tôt ou tard, il faut quitter tous les repères balisés par d'autres, tous les chemins battus et rebattus à force d’être marqués au sceau du collectif, pour risquer d’être simplement soi, un individu unique dans sa façon de fleurir.

Le travail sur soi, dans toutes ses modalités – que ce soient l’écoute des rêves, la méditation, tous les yogas, etc… – s’accommode mal de l’ordre marchand dans lequel nous vivons. Celui-ci a en particulier pour défaut de suggérer un utilitarisme réducteur qui voudrait qu’on ne fasse rien sans en retirer un bénéfice direct de cause à effet. C’est ainsi que sur la place du sacred market, on trouve d’innombrables façons d’acheter la paix éternelle de l’esprit, la croissance de notre belle personne, le gonflement de nos biceps spirituels, la mise en forme durable de notre âme. On est venu à moquer cette tendance par exemple dans le domaine de la pleine conscience (mindfullness) en parlant de macfullness pour évoquer la méditation fast food. Chogyäm Trungpa, un des plus grand maitres tibétains de notre époque, par ailleurs alcoolique sévère et grand brûlé de l’âme – comme quoi l’un n’empêche pas l’autre – a dénoncé ce matérialisme spirituel[2]. Disons-le dans d’autres mots :

Le travail sur soi ne saurait avoir d’autre fin que lui-même. Tant qu’on l’asservit à un autre but, on monte deux chevaux, ou on sert deux maîtres différents, pour paraphraser l’Évangile. Tôt ou tard, ils s’écarteront et on tombera au milieu.

Dans mon article de 2013, je mentionnais d’autres bénéfices bien connus du travail avec les rêves, qui tiennent en particulier dans le fait de trouver une guidance intérieure qui nous connecte au savoir absolu de l’inconscient – on trouve par là un accès à notre maître intérieur, ce qui nous donne une entière autonomie spirituelle. Un autre bénéfice tient à la capacité de digestion de la psyché qui est favorisée par l’écoute des rêves et toutes les formes de méditation : on devient plus à même d’intégrer positivement les aléas de l’existence et tous les événements qui surviennent dans celle-ci. Tous ces éléments participent d’un processus que Jung disait être d’élargissement de la conscience, et in fine d’individuation, ce qu’on peut aussi décrire comme la réalisation de soi, l’accomplissement de notre totalité dans ce qu’elle a d’unique.

Il est amusant de constater qu’il y a encore de grands enfants qui jouent aux Pokemon spirituels en croyant que le travail sur soi va leur conférer quelque chose de spécial, que ce soient des connaissances secrètes ou des pouvoirs fabuleux. La totalité dont il est question ici est alors parée de vertus extraordinaires qui devraient permettre de marcher sur l’eau, de guérir les maladies par imposition des mains ou encore de transformer tout ce qu’on touche en or, ce qui pourtant n’a pas servi le pauvre roi Midas. Il ne leur vient pas à l’esprit que les fameux pouvoirs (siddhis) obtenus par les yogis avancés pourraient être essentiellement symboliques, et quand ils ont une réalité tangible, s’avèrent un défi et une responsabilité écrasante. On raconte ainsi l’histoire du jeune Ramakrishna qui, écoutant un concert musical en plein air, arrêta la pluie qui menaçait de gâcher son plaisir avant d’être repris par un vieux yogi qui cracha à ses pieds en lui disant que s’il interférait ainsi dans l’ordre des choses, il risquait de se réincarner en grenouille. La marque de l’infantilisme spirituel est de rechercher des pouvoirs ou quelque chose qui nous rendrait spécial. La sagesse commande de demander plutôt à grandir en conscience et en amour pour être capable d’user au mieux des petits pouvoirs qui nous sont conférés, ne serait-ce qu’en parlant ou en agissant comme n’importe quel être humain…

Mais alors, que veut dire « accomplir notre totalité » ? Et bien rien de plus que d’être nous-mêmes dans toutes nos facettes, et en particulier d’éviter le piège de l’unilatéralisme qui nous fait nous identifier à l’une ou l’autre de nos parties. En effet, il y a un consensus dans toutes les voies spirituelles incluant la psychologie des profondeurs pour reconnaître que nous sommes tissés d’opposés. On peut dire que nous vivons dans un monde marqué fondamentalement par la dualité, et par exemple l’opposition entre le clair et l’obscur, le froid et le chaud, le sec et l’humide, le bien et le mal, le grand et le petit, etc. Mais en réalité, qu’il s’agisse du monde ou de notre conscience – une autre dualité – il n’y a pas de véritable séparation entre ces opposés car ils s’avèrent être deux pôles extrêmes dans la manifestation d’une seule réalité. En termes contemporains, c’est le modèle énergétique qui l’explique le mieux car l’énergie est une réalité dynamique se déployant dans la tension entre deux polarités. Ainsi le clair et l’obscur sont-ils deux modalités du phénomène de la lumière, le chaud et le froid deux modalités de l’agitation des particules que nous dénommons « température », etc.

Or cela d’importante conséquence dans notre psyché même quand on réalise que nous ne saurions nous identifier ni à l’une, ni à l’autre, des polarités venant des innombrables paires d’opposés nous constituant, ou constituant les situations que nous vivons. Nous ne sommes jamais entièrement bons sans être un peu mauvais, entièrement conscients sans être un peu inconscients, etc. De la même façon, une situation n’est jamais entièrement mauvaise sans inclure un aspect positif. C’est le symbole du Tao mêlant de façon inextricable le yin (féminin) et le yang (masculin) comme étant deux aspects de l’énergie créatrice de l’Univers qui rend le mieux compte de cette vérité :

 Dès lors, accomplir notre totalité signifie simplement être toujours conscient des deux faces de la réalité. Une personne qui s’identifie à un aspect de sa psyché, par exemple en se faisant croire qu’elle est toujours franche et honnête, renvoie simplement dans l’inconscient l’ombre portée par cette franchise et cette honnêteté. Les rêves ont la fâcheuse habitude de nous rappeler l’autre côté oublié; cette habitude n’est fâcheuse que parce qu’elle nous irrite souvent profondément quand c’est par exemple un ami qui le fait. Mais l’inconscient, c’est nous-mêmes, c’est cette partie de nous qui n’est pas consciente et qui cependant nous dit vertement parfois notre quatre vérités. Et c’est une des raisons pour lesquelles les rêves ne sont pas faciles à comprendre. On se met facilement le doigt dans l’œil quand on croit savoir ce que les rêves peuvent avoir à nous dire : par définition, ils font toujours ressortir ce qui nous est inconscient dans les situations de notre vie, et dans notre connaissance de nous-mêmes. C’est à ce point qu’il est facile de penser que l’inconscient, loin d’être notre meilleur ami, est notre pire ennemi car il détruit systématiquement nos illusions.

Mais dès lors qu’on accepte ses avis, l’inconscient nous conduit sur la voie du milieu qui serpente au milieu des opposés. Ce n’est pas une voie droite, rectiligne, loin s’en faut. De la même façon que nous marchons en balançant pas après pas notre poids sur une jambe après l’autre, nous avançons sur cette voie du milieu en compensant régulièrement nos excès, qui nous emmènent un peu trop dans un sens puis dans l’autre jusqu’à ce qu’on rectifie le mouvement. Sans ce jeu de compensation et de rectification, il n’y aurait pas de mouvement, de dynamique : on se balancerait simplement d’une jambe sur l’autre. 

C’est de cette rectification, qui consiste donc à "rendre droit", dont parlaient les alchimistes avec la formule du VITRIOLUM, qui est l’acronyme de :

Visita Interiorae Terrae Rectificando Invenies Occultume Lapidem Veram Medicinam

Ce qui signifie :

Visite l’intérieur de la terre, en rectifiant tu trouveras la pierre occulte, véritable médecine.

La pierre est ce qui finalement ne change pas, ce qui a valeur d’éternité, et si elle est dite occulte, ce n’est pas pour faire fantasmer sur un secret ésotérique mais simplement qu’elle relève de la réalité cachée. Comme la lettre volée d’Edgar Allan Poe, cette réalité cachée est juste sous nos yeux et elle tient dans l’unité du Réel derrière les apparences de la dualité, la non-séparation de la Conscience et du monde, non plus que de quelques opposés que ce soit. « Un le Tout ! » s’exclamaient les anciens alchimistes, et il est impossible d’en exclure quoi que ce soit, même Donald Trump qui fait donc partie de la totalité que nous sommes, tou(te)s ensemble. Au-delà de la multiplicité des facettes de l’être, un seul JE SUIS…

Dans notre vocabulaire contemporain, on décrira encore ce cheminement vers notre totalité comme faisant partie du développement de la personne, ou « développement personnel ». La vertu de cette approche est simplement de souligner qu’il s’agit de faire de nous de meilleurs humains, et non des surhommes. Devenir de meilleurs humains, cela relève du devoir qui nous est fait par la vie de prendre en charge notre propre souffrance. En effet, si celle-ci n’est pas rendue consciente, elle se propage dans le monde sous forme de violence, ou encore elle est transmise comme une patate chaude aux générations suivantes. Cela me semble être la meilleure motivation au travail sur soi : contribuer à soulager la souffrance dans le monde, ou du moins ne rien lui ajouter, et veiller à ne pas transmettre cette souffrance aux futures générations. Ou, comme le disait une des premières affiches en France de prévention de la transmission du SIDA, prendre position et affirmer : « cela ne passera pas par moi ».

Il me semble cependant important, en regard de cette notion de « développement personnel », de prendre le contre-pied du terme trop galvaudé de la « croissance personnelle » qui relève souvent de la gonflette pour egos spirituels. Je préfère lui opposer la notion de « décroissance personnelle[3] » qui, de la même manière que la décroissance économique est le seul remède à notre folie de croissance perpétuelle, ouvre la seule voie praticable à long terme. Car finalement, le développement personnel n’a rien à voir avec le renforcement de la personnalité pour qu’elle se sente mieux, en meilleur contrôle de sa vie, plus productive ou dotée de superpouvoirs. Bien au contraire, il s’agit d’un travail de déconstruction et de démantèlement de cette structure pour laisser transparaître autre chose au travers des fêlures et interstices qu’elle élargit progressivement, jusqu’à ce qu’on puisse goûter à l’espace…

Mais alors, à quoi bon tout ce travail ?

Nous n’avons rien à en retirer.

En effet, l’inconscient s’avère foncièrement inutile, impossible à domestiquer pour en tirer du lait ou de l’or. Si on veut le mettre à mort pour manger sa viande, il ne faut oublier qu’il fait partie de nous, et que c’est finalement notre propre chair que nous mangeons alors. Tant que l’on veut tirer un profit du travail, c’est l’ego qui veut tirer ce profit et c’est contradictoire avec le fait que le travail met l’ego en vacances, affaiblit son emprise sur notre vie et prépare sa ruine totale. Quand quelqu’un poursuit un but défini au travers du travail sur soi, fut-ce l’illumination, on peut donc voir un ego en train de scier la branche sur laquelle il est assis, et s’attendre à ce qu’il tombe un jour de haut. Pire, plus on travaille avec l’inconscient, moins il nous apporte la fameuse guidance que nous pouvons encore rechercher auprès de lui. Cependant, cette inutilité s’avère au bout du compte ce qu’il y a de plus précieux. Voilà ce qu’en dit Mme Von Franz[4] :

« De quelle façon l'inutilité de l'inconscient peut-elle donc être précieuse ?

Dans un premier temps, l'inconscient est difficile à pénétrer; il est difficile de parvenir à son cœur. Plus tard, vous êtes nourri par lui, puis vous profitez des illuminations spirituelles que l'inconscient offre, ce qui produit en vous une certaine résurrection spirituelle. Plus tard, vous parvenez au stade suivant qui est l'expérience de l'inutilité de l'inconscient. Cela signifie que vous devez maintenant renoncer à l'idée de vous servir de lui dans des buts égotiques. C'est le sacrifice qui consiste à ne plus chercher à tirer profit de la relation avec l'inconscient. Cela vient assez tard dans une analyse, parce que, naturellement, chaque analysé apprend d'abord à compter sur l'inconscient pour en retirer un bénéfice, comme de guérir de sa névrose, recevoir un avis sur un problème non résolu, et ainsi de suite. Mais, après un dialogue de longue durée avec l'inconscient, un jour vient où vous devez laisser tomber tout cela et arrêter de traiter l'inconscient comme une mère qui vous conseille ce que vous avez à faire. Si vous continuez à penser : « Je n'arrive pas à me décider, je vais demander à l'inconscient de le faire à ma place », celui-ci vous donne des conseils ambigus, et vous pensez : « L'inconscient m'a trahi, il m'a déçu. »

Jung disait toujours que plus longtemps quelqu’un avait été en analyse, pendant de nombreuses années, plus, s’il persévérait, les rêves devenaient difficiles et compliqués. […] Le rêve peut prendre alors un caractère d'énigme cryptique. Mais si vous parvenez à pénétrer le sens de ces rêves apparemment inutiles, vous découvrez qu'ils ne sont pas en relation avec un éclairage intérieur, mais avec le simple fait d'être; ils n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre.

Le meilleur parallèle ou la meilleure illustration que j'en connaisse se trouve dans le bouddhisme zen, dans la série bien connue des dix illustrations de l'apprivoisement de la vache. Après la grande illumination, la dernière image est celle du satori ; on y voit un vieil homme avec sa sébile qui parcourt le marché en mendiant et la légende dit : « II a oublié les dieux, il a oublié l'illumination, il a tout oublié, mais, où qu'il aille, les cerisiers fleurissent. » Cela signifie que, d'une certaine manière, il est redevenu complètement inconscient. Un maître zen dit un jour : « Après l'illumination, vous pouvez aussi bien entrer dans une auberge et vous enivrer, vagabonder et vivre une vie ordinaire, oublier tout de nouveau. » Mais, évidemment, cet oubli n'est pas une régression. Ce n'est pas simplement un retour à l'inconscience précédente. C'est un degré de plus. C'est un progrès dans l'inutilité taoïste, le « simplement exister ». Tout l'aspect intellectuel de l'analyse, le fait de rechercher sans cesse les lumières et les instructions de l'inconscient, disparaissent dans une grande mesure. Ce serait la cible la plus haute, si bien que je pense qu'il est juste qu'elle soit inutile, et, en même temps, d'une inutilité qui est un accomplissement supérieur à celui des stades précédents. »[5]

Alors, encore une fois, si cela ne sert finalement à rien, à quoi bon travailler sur soi ?

Ce que nous pouvons espérer par là, c’est un texte plusieurs fois millénaire qui le dit le mieux selon moi, à savoir le Dhammapada, un recueil d’aphorismes qui viendraient directement de la bouche du Bouddha. Pour ma part, j’aime particulièrement la traduction en anglais de Juan Mascaro. Je vous livre en conclusion les quatre aphorismes qui me semble justifier tous les efforts à fournir pour marcher sur la voie, comme une invitation à risquer le voyage :

197. O let us live in joy, in love among those who hate ! Among men who hate, let us leave in joy.

198. O let us live in joy, in health among those who are ill ! Among men who are ill, let us live in health.

199. O let us live in joy, in peace among those who struggle ! Among men who struggle, let us live in peace.

200. O let us live in joy, although having nothing ! In joy let us live like spirits of light !
Ce que je traduis ainsi :

197. Ô vivons dans la joie, en amour parmi ceux qui haïssent ! Parmi les hommes qui haïssent, vivons dans la joie.

198. Ô vivons dans la joie, en santé[6] parmi ceux qui sont malades ! Parmi les hommes qui sont malades, vivons en santé.

199. Ô vivons dans la joie, en paix parmi ceux qui se débattent ! Parmi ceux qui se débattent, vivons en paix.

200. Ô vivons dans la joie, même en n’ayant rien ! En joie, vivons comme des esprits de lumière !

[1] Clin d’oeil en forme de référence au livre d’Alan Watts, bienheureuse insécurité, que je ne peux que recommander comme étant une des rares lectures nécessaire pour apprendre l’art de vivre.
[2] Chogyam Trüngpa, Cutting through spitual materialism
[3] Voir le livre délicieux du même nom du Dr Marquis.
[4] Merci à Amezeg de m’avoir indiqué cette référence dans un commentaire.
[5] Marie-Louise von Franz, la princesse chatte, chapitre VII : Le retour. Éditions La Fontaine de Pierre.
[6] La santé dont il est question est la santé de l’âme, la totalité dont il était question au début de cet article, ou encore le fait de ne pas nourrir de conflits intérieurs ni extérieurs.

lundi 28 novembre 2016

Petite lumière


Comme beaucoup de gens, j’ai d’abord été abasourdi par la victoire aux élections américaines de qui-vous-savez. Je préfère ne pas prononcer son nom; c’est une façon de souligner l’insignifiance du personnage. Ses outrances spectaculaires et son art tout opportuniste de flatter les bas instincts démontrent son manque de substance individuelle, proportionnel au battage médiatique qui l’entoure et l’a dans une grande mesure fabriqué. Il est un pur produit de l’époque et de la télé-réalité dont il a été un maître d’œuvre, la création difforme de ce que Guy Debord avait identifié comme « la société du spectacle » quand elle va dans ses extrêmes.

C’est un clown, mais un clown triste et dangereux. Il ne faut pas s’y tromper. De même qu’il est des femmes aux contours psychologiques indéfinis qui recueillent toutes les projections, et engagent les hommes qu’elles fascinent à une certaine forme de folie, nous voilà devant une figure suffisamment protéiforme pour cristalliser un archétype redoutable, avec lequel nous espérions naïvement en avoir fini mais qui ne cesse de resurgir dans l’Histoire récente. Dans l’imaginaire collectif contemporain, il n’y a pas mieux selon moi que la figure du Joker pour exprimer la nature de cet archétype : cynique, cruel, prêt à tout pour obtenir une dose de sa drogue favorite, le pouvoir.


Ceux qui ont encore une culture historique auront reconnu dans plusieurs des éléments saillants de son discours et de ses provocations le vieil hydre du fascisme qui joue avec la colère et le désarroi populaires. On retiendra en particulier son mépris insultant des femmes, son machisme et sa misogynie affichés, son geste ignoble de moquerie envers un journaliste handicapé, sa façon de désigner tous les Mexicains comme des violeurs, son intention d’obliger les musulmans à porter un signe distinctif – autant d’indicateurs propres à réveiller de sinistres mémoires. Wilhem Reich a en son temps démontré comment la fureur fascisante est l’instrument du grand capital qui détourne ainsi la frustration de la classe moyenne avant qu’elle ne puisse devenir révolutionnaire. Mais c’est encore la lecture de Jung et de ses réflexions sur la catastrophe européenne[1] des années 1930 et 1940 qui s’impose pour comprendre la nature du phénomène auquel nous sommes confrontés désormais à l’échelle mondiale.

Il faut le dire sans ambages dans un autre langage, qui remonte à la nuit des temps sans perdre de son actualité, nous voici à nouveau devant ce que les êtres humains appellent depuis toujours une incarnation du Mal.

Il ne s’agit pour autant de donner plus d’importance que nécessaire au bateleur cynique qui vient de s’emparer de la Maison Blanche; il n’est lui-même qu’un élément d’un décor qui se charge tranquillement de nuages noirs à mesure que la lumière vire au glauque. Le sinistre pantin qui se drape dans la bannière étoilée est en bonne compagnie au banquet sanguinaire qui se prépare sans coup férir. Il n’est qu’à songer au nouveau tsar russe qui n’hésite pas à assassiner journalistes et opposants non plus qu’à attaquer ouvertement ses voisins en arborant sa puissance nucléaire, à l’empereur de Chine qui manifeste de plus en plus clairement des appétits féroces en Mer de Chine, au massacreur de Damas qui jette des barils de bombes et des gaz toxiques sur son propre peuple, à l’autocrate égyptien, au sultan turc, au voyou philippin, sans oublier bien sûr dans cette monstrueuse cohorte les fanatiques religieux en kippa et leurs cousins barbus, tous épris d’eschatologie de l’Armageddon… pour comprendre qu’un esprit mauvais est en train de souffler sur le monde et d’éteindre une à une toutes les raison d’espérer. Rappelons-nous simplement que le Diable n’est autre que celui-qui-divise (en grec Diabolein), l’Accusateur qui dresse les uns contre les autres jusqu’à ce que tous baignent dans leur propre sang.

Il est beaucoup question ces jours-ci de possible fraude électorale et des failles du système américain reposant sur le Collège des grands électeurs qui permet à un individu de rafler la mise alors que son adversaire a reçu la majorité écrasante des suffrages populaires. Le clown n’a cependant pas inventé les cinquante millions d’individus qui ont voté pour lui, et c’est là qu’est le vrai problème : comment tant de personnes censées être douées de raison ont-elles pu donner leurs suffrages à un tel Joker ?

On a beaucoup parlé du discrédit de la démocratie particulièrement évident quand le mensonge est érigé en système au point que le plus menteur de tous reçoit le bénéfice d’au moins mentir ouvertement – on peut entendre là ricaner le Prince de ce monde. Mais dans le fond, quand la vérité est à ce point portée disparue, il faut constater le risque d’une véritable psychose collective aux conséquences dramatiques, du même ordre que celle que Jung a constaté en son temps. Et il ne faut pas croire que le développement économique ni même l’éducation et la culture offriraient un quelconque antidote à ce risque psychotique qui tient du séisme collectif. Ernesto Sabato faisait remarquer dans son roman Alejandra que l’Allemagne était le pays le plus cultivé d’Europe avant de basculer dans la noire folie des années hitlériennes. Mais aujourd’hui, l’Allemagne est le seul pays qui ait fait sa thérapie suite à la crise nazie qui a pourtant concerné toute civilisation occidentale : tous les autres, à commencer par la France et l’Amérique, se sont complus dans l’autosatisfaction des vainqueurs et la ritournelle du « ce n’est pas moi, c’est l’autre » qui laisse entendre qu’ils pourraient sans surprise être vaincus de l’intérieur par le même démon.

J’ai entendu plusieurs de mes ami(e)s progressistes se réjouir du triomphe du clown triste au motif qu’il ne s’agit pas tant là d’une victoire que de la cuisante défaite du néolibéralisme et de l’establishment représentés par Mme Clinton. Je ne peux pas leur donner tort sur ce point. Il est un rejeton aberrant de ce système qui, au-delà des apparences, a sacrifié toutes valeurs aux seules valeurs boursières et financières. On peut voir là le signe de la faillite d’un système dans le fond anti-démocratique qui débouche sur le délire autoritaire révélant sa véritable nature dictatoriale. Et l’on peut voir aussi ici à l’œuvre le grand jeu de balancier qui fait succéder le fantasme de l’homme fort au Président « le plus cool » de l’histoire américaine, malheureusement impuissant sur nombre de dossiers cruciaux dont en particulier celui de la libre circulation des armes, tellement symbolique de la folie qui menace. Mais si je partage l’analyse politique de mes ami(e)s, je ne peux me réjouir avec eux en pensant que l’avènement de l’imbécile en chef va précipiter l’effondrement du système.

Pour moi, leur joie est teintée du même cynisme que celui qui a porté le Joker au pouvoir : on fait fi des vies humaines et de la souffrance au nom de certaines idées, et l’on se révèle finalement aussi inhumain que l’adversaire que l’on dit combattre. Autant prétendre venir en aide aux enfants endormis en mettant le feu à la maison où ils dorment ! C’est le tort de tous les fantasmes révolutionnaires qui s’avèrent finalement plus épris de destruction que capables d’inventer le nouveau monde dont ils se réclament; leur véritable nature se révèle justement dans le peu de cas qu’ils font des vivants au nom des idées. Cette insensibilité au sort de nos congénères humains est un des signes les plus flagrants de l’inconscience qui permet aux Joker de ce monde de prospérer, et finalement s’avère une part majeure du problème que les idéalistes prétendent vouloir régler. Notons comment les assassins se justifient mutuellement en disant, comme des gamins dans la cour d’école : ce n’est pas moi qui ait commencé, c’est lui. Mais qui commencera donc par prendre responsabilité de sa propre inconscience ?

Je dis tout cela en ayant été moi-même dans ma jeunesse un de ces révolutionnaires, mais je suis arrivé à la conclusion qu’aucun idéalisme ne justifie d’ajouter une goutte de sang au fleuve tourmenté de l’Histoire humaine. Je me réclame désormais ouvertement de la grande Etty Hillesum[2] quand elle disait à son ami Klaas (en 1942) :

« Je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà ». 

Je souhaite donc à mes ami(e)s révolutionnaires que ni eux-mêmes, ni un de leurs enfants ou de leurs proches, n’aient à souffrir dans leur chair ou leur âme de l’horreur tangible qui est en train de prendre forme. Quant aux électeurs du clown, il nous faut me semble-t-il considérer, si ce n’est avec compassion du moins sans haine, qu’ils sont mus par la peur et la souffrance, dont chacun sait qu’elles sont universelles. Il nous appartient donc de regarder chacun(e) de notre côté comment nous pourrions tou(te)s autant que nous sommes porter un Trump en dedans et, ce cas échéant certainement, en prendre la responsabilité consciente plutôt que d’accuser autrui.

C’est le délicat et douloureux  travail avec l’Ombre. J’ai publié récemment une vidéo à ce sujet : Danser avec l'ombre.

Dans les jours qui ont suivi l’élection, j’ai eu le privilège d’entendre plusieurs rêves faisant allusion de façon plus ou moins directe à la situation. Il semble que beaucoup de gens aient cauchemardé, parfois de façon prémonitoire. Or il faut savoir que l’opposé du diabolein est le symbolein, le symbole qui est ce-qui-réunit. J’élaborerai une autre fois autour de l’idée salvatrice qui veut que notre Joker est l’envers exact de notre désert spirituel. Il en découle cependant que si nous voulons contrer les nouveaux zélateurs du Mal, qu’ils soient nos propres nazillons ou ceux qui détournent l’islam à des fins sanguinaires, il nous faudra sans aucun doute développer une nouvelle vision spirituelle positive, nous réunir autour de symboles vivants. Un premier pas dans ce sens est simplement d’écouter la sagesse des rêves et des contes de fées. Voici un des rêves les plus frappants qui m’ait été communiqué à propos de l’élection. Il a été reçu dans la nuit du 8 au 9 novembre[3] :

J'ai rêvé que les États-Unis étaient plongé dans l'obscurité. Le soleil semblait couvert par des nuages sombres et épais de manière que la lumière n'arrivait pas à traverser. (si je me fie au faible halo dans le ciel, me semble-il que l'obscurité ne provenait pas de la nuit, mais bien du jour obscurci). Une personne m'approchait pour me dire qu'il y a eu une panne dans le système informatique et que Trump aurait eu un avantage grâce à ça. Ensuite, je vois Hillary sur une scène devant un podium en train de prononcer un discours incompréhensible. Progressivement durant son discours, elle devient émotive et elle commence à fondre en larmes et sanglots. Malgré la manifestation des émotions, elle continuait son discours avec une voix sanglotante . On aurait dit qu'elle ne cherchait plus à cacher son émotivité. Devant elle, se trouvait une plaine ou une grande surface de terre étendue où se trouvaient des personnes  regroupées en petits groupes dispersées sur cette surface (3-5 personnes par groupe - environ 20 personnes au total peut-être), ils portaient des masques (j'ai pensé à des masques à gaz) et un plastron sur la poitrine.

Ce rêve me semble ne pas appeler grand commentaire tant il est clair. Il est question de l’obscurité dans laquelle sont plongés les États-Unis. La panne dans le système informatique signale la suspension de la rationalité collective et le risque de psychose collective – les ordinateurs symbolisent volontiers le mental en tant que le principe ordonnateur de notre monde. La réaction émotionnelle que manifeste Hillary me semble déplacée : le Mal se nourrit volontiers d’émotionnalité impuissante. Or ses sanglots sont l’envers de sa malhonnêteté qui nous aura conduit à cette catastrophe. Les dernières images du rêve pourraient indiquer avec les masques à gaz que l’atmosphère va devenir irrespirable, ou évoquer une sorte de bal masqué où nul ne montre son vrai visage. Je suis bien sûr curieux de vos commentaires sur ce rêve.

Un autre rêve significatif m’a été rapporté, datant de quelques jours avant l’élection. La rêveuse rencontrait une enfant aux cheveux blonds en cherchant refuge au troisième étage d’une maison alors qu’elle fuyait une menace ressentie dans la rue. L’enfant lumineuse lui ouvrait alors la porte d’un appartement où se trouvaient des juifs et un jeune prêtre catholique qui priaient ensemble. La rêveuse fondait en larmes en leur disant que cela allait très mal en bas, et les encourageait à continuer à prier. Ce rêve m’a semblé souligner que finalement le seul antidote au mal qui coure dans nos rues est dans la connexion avec le sacré, que ce soit au travers de la prière ou de la vie des symboles.

Il y a sans doute là une allusion à la nécessité de dépasser les clivages confessionnels et de prier ensemble quelle que soit notre foi. Les juifs pourraient ici symboliser en particulier la mémoire des victimes du dernier Holocauste, tandis que le jeune – et beau, a précisé la rêveuse – prêtre catholique pourrait représenter le nécessaire renouveau du mythe chrétien que réclame la situation. Car encore une fois, la meilleure réponse à ce qui arrive pourrait être spirituelle.

La rêveuse avait eu dans les jours précédents des intuitions la renvoyant aux paroles d’Isaïe prévenant de la destruction de Sion dans l’Ancien Testament, et la présence des juifs en prière dans son rêve n’en est que plus significative. Son rêve m’a fait penser à un article que j’ai publié en octobre 2014, Paix dans le cœur, où se posait déjà la question :

L’avenir du monde semble inquiétant, particulièrement quand on a des enfants. Il semble que nous soyons dans une impasse. Que pouvons-nous faire ?

J’y rapportais deux rêves qui pourraient selon moi être à nouveau médités avec profit pour appréhender la dimension spirituelle de ce qui arrive maintenant, et je racontais l’histoire du faiseur de pluie de Richard Wilhem qui suggère de trouver l’harmonie en dedans pour contribuer à rétablir l’harmonie au dehors. On trouvera aussi d’importants éléments de réponse dans la lecture du maître livre de Marie-Louise Von Franz, l’Ombre et le Mal dans les contes de fées, où l’on pourra s’abreuver à ce que la sagesse ancestrale recommande devant le Mal. Je recommande en particulier la lumineuse analyse du conte Vassilissa la Belle, dont il ressort qu’il ne sert à rien d’opposer le mal au mal.

Selon l’enseignement de ce conte, ce qu’il convient de faire quand la nuit tombe et menace de nous engloutir, c’est simplement d’allumer une petite lumière, la lumière de la conscience et de l’amour, en ayant foi dans le fait que celle-ci, quand elle est enracinée dans le cœur, triomphe toujours finalement des Ténèbres. Ce serait la fonction de l’Ombre, finalement, que de nous rappeler à notre véritable nature lumineuse[4]. Et comme Jung qui a rêvé qu’il devait envers et contre tout protéger la petite flamme de sa conscience tandis que la nuit l’environnait de partout, nous avons tou(te)s cette tâche vitale qui consiste en préserver, chacun(e) de notre côté et ensemble, la petite lumière qui perce l’obscurité et prépare la renaissance. Celle-ci surviendra inévitablement quand l’œuvre de destruction sera achevée et que le balancier de l’Histoire repartira dans l’autre sens.

Alors enfin le jour se lèvera de nouveau. Comme toujours. Je vous souhaite de garder d’ici là une inébranlable foi au cœur, confiance dans la bonté de la vie et des humains de bonne volonté, paix et amour en dedans…. C’est le mieux que nous puissions faire.


[1] C.G Jung, Aspect du drame contemporain, 1948.
[2] Je vous invite à lire mon article : Sainte Etty
[3] Avez-vous remarqué qu’après que le XXIème siècle soit né un certain 11 septembre (9/11), il est entré dans une nouvelle époque un 9 novembre (11/9) ? Si l’on considère qu’il s’agit d’une synchronicité, elle pourrait indiquer que les deux événements sont intrinsèquement liés, l’un constituant l’aboutissement de l’autre…
[4] Voyez le texte de Luis Ansa : l’ombre et le chaman