dimanche 16 novembre 2014

Un art de vivre


De nombreux malentendus entourent le travail avec les rêves. Le plus commun tient au préjugé qui voudrait que les rêves sont insignifiants. Les personnes qui pensent ainsi se ferment la porte des rêves et je ne crois pas utile de chercher à les convaincre d’ouvrir celle-ci ; il est bien d’autres façons de vivre et d’aller chercher des réponses aux questions qui nous travaillent. Un malentendu plus subtil, qui se glisse dans le travail et vient tôt ou tard le contrarier, tient à la nature de la relation que nous entretenons avec le rêve et avec ce qu’il est convenu d’appeler « le travail sur soi », qu’il vaudrait mieux appeler le travail avec Soi. 

Au fond, la question qui vaut d’être posée est : « Qui sert, ou que sert, ce travail avec les rêves ? », comme Perceval a dû demander qui servait le Graal.

Grâce à Freud et Jung, et à de nombreux autres, nous avons redécouvert depuis un peu plus d’un siècle l’importance du rêve et l’existence de ce mystère vivant que nous appelons l’inconscient. Rares sont cependant ceux qui vont au bout de ce qu’implique l’existence vérifiable par chacun de l’inconscient, c’est-à-dire selon les termes de Jung de la présence d’un « numéro 2 » intemporel qui participe en arrière-plan à notre existence. Ce n’est pas un concept, c’est une réalité vivante et nul n’est mieux placé pour mesurer ce que cela signifie que ceux qui vivent une profonde division intérieure, qui souffrent par exemple d’un désaccord profond entre leur être intérieur et les modalités de leur existence dans ce monde. Pour ceux-ci, les rêves peuvent apporter un baume précieux, car le numéro 2 aura certainement des choses à dire sur la façon de réconcilier l’individu avec lui-même et avec sa vie. Mais alors, tôt ou tard se présente un obstacle qui tient au fait que nous instrumentalisons le rêve : nous avons notre propre but conscient, par exemple sortir de la souffrance ou trouver une réponse à un questionnement, et nous voulons que le rêve serve notre but.

La difficulté vient de ce que nous ne pouvons éviter, au moins au début de la démarche, d’instrumentaliser le rêve : c’est souvent un outil thérapeutique pour régler un problème, ou un moyen d’avoir de l’enseignement, ou encore parfois un terrain de jeu ; peu importe à quoi sert le rêve, c’est un moyen pour parvenir à une fin. Eckhart Tollë signale que nous avons la même difficulté avec l’instant présent : nous le vivons bien souvent en étant tendu vers un avenir auquel maintenant « devrait » nous amener, et de ce fait, nous ne sommes pas présents. Or le travail avec les rêves ne devient vraiment effectif que lorsqu’il n’y a plus aucune préconception mentale de ce que le rêve « devrait » vouloir dire, ni aucun ego cherchant à mettre le rêve à son service, mais que nous sommes entièrement présents à la vie de ces images en nous, au travail de conscience qui se déroule en nous au travers du rêve, dans la matrice de l’inconscient. Alors, il n’est plus possible d’instrumentaliser nos propres rêves car nous rencontrons en eux le principe directeur de notre recherche : nous croyions jusque-là chercher quelque chose mais qui cherche ? Il apparait que l’inconscient cherche quelque chose. Le rapport se renverse : ce ne sont plus les rêves qui sont à notre service, c’est nous qui sommes invités à nous mettre au service du mouvement de création de conscience qui se manifeste dans les rêves.

Comme dans la méditation, où il n’y a pas de but sinon il n’y a pas de méditation, la pratique devient un élément de l’art de vivre : les rêves ne sont plus séparés de la vie. Une des meilleures sources d’inspiration que je connaisse à ce sujet est le chapitre « Comment C.G Jung vivait avec ses rêves » du livre Rêves d’hier et d’aujourd’hui de Marie-Louise Von Franz. En voici des morceaux choisis avec quelques commentaires.

D’emblée, la collaboratrice de Jung explique que « (ce dernier) était ce qu’étaient ses rêves au sens le plus essentiel du terme, et ce fut à leur source qu’il puisa tout ce qu’il réalisa et écrivit dans son existence. Ils constituaient, à ses yeux, l’essence de sa vie. » Il écrit dans son autobiographie : « Au fond, ne me semblent dignes d’être racontés que les événements de ma vie par lesquels le monde éternel a fait irruption dans le monde éphémère… Parmi (ces expériences), je range mes rêves et mes imaginations qui constituèrent de ce fait la matière originelle de mon travail scientifique ; ils ont été comme un basalte ardent et liquide à partir duquel s’est cristallisée la roche qu’il m’a fallu tailler. » Les rêves fournissaient à Jung l’aune à laquelle il pouvait mesurer l’importance des événements extérieurs : « Très tôt, j’en suis venu à penser que si aucune réponse ni aucune solution à des complications de la vie ne vient de l’intérieur, c’est que, finalement, l’épisode correspondant est de peu d’importance. »

Il ne fermait jamais un rêve. Il ne tombait pas dans l’illusion de croire savoir de façon définitive ce qu’un rêve voulait dire, mais il le gardait ouvert et laissait le processus de création de sens et de conscience se poursuivre. Von Franz explique : « Jung n’interprétait pas ses rêves dans le sens où il se serait hâté de se former au plus vite une opinion sur la signification de ses visions oniriques. Tout au contraire, il les portait en lui, vivait avec elles pendant sa vie diurne et les interrogeait. Lorsqu’il découvrait des éléments qui lui évoquaient son rêve, soit au cours de lectures, soit à la lumière d’expériences extérieures, il les ajoutait au rêve, de sorte qu’un tissu toujours plus fourni d’idées s’agglomérait autour d’un songe. » C’est ce qu’il a appelé l’amplification d’un rêve, consistant à tisser autour de ce dernier « une étoffe d’idées et d’expériences ».

Jung voyait les rêves comme un espace de relation avec le numéro 2, avec l’homme intérieur. « La personnalité numéro 2 correspond à ce que la psychologie des profondeurs appelle l’inconscient – quelque chose dans lequel nous sommes psychologiquement contenus, nous baignons et nous vivons, mais que nous ne connaissons vraiment pas, car c’est réellement inconscient. Cela nous est inconnu à un point tel que nous ne pouvons pas correctement parler de "mon" inconscient car nous ne savons pas où il commence et où il s’arrête. Or c’est de cette région que viennent les songes. À l’opposé de diverses autres écoles psychologiques, Jung ne céda jamais aux pressions qui le poussaient à "expliquer" cet inconscient, soit par une théorie, soit par une doctrine religieuse ; l’inconscient n’a jamais cessé de demeurer à ses yeux ce qui pour nous est véritablement inconnu, d’une profondeur et d’une envergure vraiment insondables. » En cela, l’approche de Jung s’inscrit dans une continuité de la voie apophatique de connaissance qui interdit de dire quoi que ce soit du mystère de Dieu ou de l’inconscient, dans la suite de Maître Eckhart et de nombreux mystiques.

Nous ne pouvons rien en savoir dans le fond, mais il y a dans les rêves quelqu’un qui nous connait mieux que nous-mêmes. « De fait, les rêves qui jaillissent de l’inconscient témoignent de la présence d’une intelligence supérieure. Tout se passe comme si un esprit intemporel nous parlait à travers eux, "comme si un souffle du grand univers des astres et des espaces infinis" nous effleurait, ou encore "un souffle passé depuis longtemps qui, néanmoins, et jusque dans l’avenir le plus lointain, serait éternellement présent dans l’intemporel." Durant notre enfance, nous sommes tous proches de cet esprit universel ; mais au cours du processus de croissance vers l’âge adulte, nombreux sont ceux qui laissent cette réalité tomber dans l’oubli. Pour sa part, Jung ne put jamais se résigner à l’oublier, bien qu’il eut à se distancier de lui, lui aussi, pour ne pas rester prisonnier du monde de son enfance. » Voilà la difficile tâche demandée par l’inconscient : nous distancier de l’enfance sans perdre le contact avec le monde éternel. C’est toute une aventure, une quête héroïque…

« Comme pour chacun d’entre nous, ses propres rêves furent pour lui les plus difficiles à comprendre et à interpréter. Lorsqu’un jour, après un effort acharné, il avait fini par débusquer le sens d’un de mes rêves, particulièrement subtil, il s’essuya le front, éclata de rire et s’écria : "Vous en avez de la chance ! Moi je n’ai pas de Jung pour m’interpréter mes rêves. " C’est par là que passe l’imitation de Jung, si tant est qu’il faille l’imiter alors qu’il invitait chacun à suivre son propre chemin. Chacun de nous qui est honnêtement aux prises avec ses rêves ne peut s’en remettre à autrui pour les comprendre. L’avis d’un analyste est précieux, l’accompagnement d’un interprète peut nous aider à débusquer le sens d’un rêve, mais en dernier lieu, c’est une voie solitaire dans laquelle il est inévitable d’engager un parfois féroce corps à corps, ou peut-être plutôt cœur à cœur, avec l’inconscient.

Von Franz raconte l’épisode de la rupture avec Freud autour de l’interprétation du célèbre rêve de la maison[1]. Freud appliquait sa théorie mais « Jung sentit soudain et avec certitude que le rêve parlait de lui, de sa vie et de son univers, et qu’il était de son devoir de les défendre contre toute théorie issue de théories de conceptions autres que les siennes. C’est pourquoi il respectait toujours chez autrui cette liberté qu’il avait revendiquée pour lui-même. Il n’obligea jamais personne à accepter son interprétation. Si celle-ci ne parlait pas d’une façon toute naturelle au rêveur en déclenchant chez lui cette réaction vivifiante et illuminatrice du "ha ! mais oui, je vois" libérateur, il pensait que l’interprétation n’était pas la bonne ou que, si elle devait se révéler correcte plus tard, elle était intervenue à un moment où l’évolution consciente de la personne n’était pas arrivée à un stade lui permettant de la comprendre. De cette manière, l’interprétation des rêves ne cessa de constituer pour Jung un dialogue entre deux partenaires égaux, sans jamais devenir une simple technique thérapeutique. »

Si « être jungien » signifie quelque chose, c’est certainement de revendiquer cette liberté que Jung a honorée toute sa vie, se défendant de vouloir créer une école ou que qui que ce soit le suive, mais invitant sans relâche chacun à suivre son propre chemin. Je suis l’unique que je suis, et vous êtes l’unique que vous êtes ; si nous nous rencontrons, c’est merveilleux, mais que ce soit à partir de notre unicité, de notre liberté essentielle. Cette attention au particulier et à l’individuel en deçà des généralités et des grandes idées, Jung l’avait donc aussi avec les rêves : « Étant donné que, pour Jung, le rêve constituait une fois pour toutes quelque chose de plus grand, d’inconnu, qui nous touche à partir de l’intérieur, il ne voyait aucune possibilité d’élaborer une théorie des songes purement intellectuelle. Dans sa manière de voir, chaque rêve devrait être pris individuellement et il fallait à chaque fois découvrir à nouveau le sens particulier qu’il véhiculait. »

Von Franz souligne la difficulté d’interpréter les rêves de personnes créatrices car « ils contiennent ce qu’on pourrait appeler des suggestions ou des propositions préparant la découverte d’idées ou d’inspirations nouvelles ». La démarche créatrice de Jung reposait sur l’attention aux rêves. Il dit un jour à Von Franz : « Bien sûr, tout le long de la journée il me vient une foule d’idées et de pensées. Mais dans mon travail, je ne retiens que celles qui déclenchent une réaction dans mes rêves. » Elle explique comment Jung, n’ayant pas de Jung pour lui venir en aide, tirait parti de simplement exposer le rêve à la lumière. « Bien qu’ayant peu d’espoir que quelqu’un de son entourage pourrait comprendre ses rêves, il avait coutume de les exposer à des élèves proches et à ses amis. Il les exposait dans les moindres détails en y ajoutant tout ce qui lui venait à l’esprit (les associations) au sujet de chaque image, et c’était lors de ces récits que le sens du rêve s’imposait soudain à lui. De fait, les questions et les réflexions naïves du ou des auditeurs aiguillent souvent le rêveur sur le bon chemin. »

Il nous arrive de rêver aussi de choses qui concernent une personne de notre entourage. « Lorsque Jung rêvait quelque chose d’important au sujet de personnes de son entourage, il leur racontait toujours son rêve, sans pour autant en donner une interprétation. La personne concernée avait alors la possibilité de se demander si le rêve la concernait ou non. » Le simple fait d’entendre les images de rêve, sans interprétation, peut suffire à communiquer l’essentiel.

Il est difficile aussi de comprendre les rêves, car ils nous parlent souvent du futur. Mais pourquoi le font-ils d’une façon aussi incompréhensible ? « Jung estimait que l’inconscient, en tant que créateur du rêve, ne sait pas exprimer son savoir et ses tendances d’une manière plus claire (…) en raison de l’effet d’éteignoir que la conscience exerce sur l’inconscient. Le contenu ̏illuminateurʺ du rêve se comporte comme la lueur d’une chandelle qui pâlit dès que l’on allume la lumière électrique de la conscience du moi. C’est pourquoi la contemplation exige de garder les yeux mi-clos, c’est-à-dire que l’on ne procède de manière ni trop intellectuelle, ni trop incisive, mais que l’on laisse de la place au sentiment et à l’intuition, et même – et ce n’est pas là la moindre des choses – à l’humour. »

Au fond, vivre avec ses rêves est une démarche que l’on peut qualifier de religieuse, au sens que donnaient à ce mot par exemple les Naskapi du Labrador. Pour ceux-ci, chacun d’entre nous a « un grand homme dans le cœur » qu’ils appellent Mitap’eo, qui est leur âme immortelle et leur guide, la source des rêves. La seule religion des Naskapi consiste à tenir compte de leurs rêves, en leur portant attention et en cherchant à leur donner une expression. Trop souvent, nous voudrions que le rêve serve simplement nos objectifs conscients et réponde à nos questions, et nous oublions que le rêve nous demande quelque chose, que l’inconscient veut participer à la vie. Au fond, ce n’est pas là ce que nous appelons en Occident une religion, car elle ne comporte aucune croyance. S’applique plus volontiers ce qu’Allan Watts disait du zen : ni une religion ni une philosophie, mais un « moyen de libération », une voie de réalisation de notre plein potentiel, de notre totalité.

« Le rêve donne avant tout à l’être humain la possibilité d’atteindre à sa totalité intérieure, dénommée par Jung l’individuation. Si l’individu se rend attentif à ses rêves et se met à leur écoute, il amorce de la sorte un jeu d’auto-régulation de l’âme qui rééquilibre les tendances unilatérales de la conscience ou apporte des éléments complémentaires, et qui finit par donner naissance à une certaine totalité ou à un optimum vital. De même, les rêves préparent et facilitent certains passages typiques de la vie humaine qui marquent la maturation progressive de l’individu, tels que la puberté, le mariage, le retrait progressif de la vie active à un âge avancé et, enfin, la préparation à la mort. Il est remarquable de noter que les rêves de personnes se trouvant face à la mort ne dépeignent pas celle-ci comme une fin, mais comme un passage conduisant à un état autre, en utilisant des images telles qu’un grand voyage, un déménagement ou des retrouvailles avec des personnes décédées. »

Ainsi l’art de vivre est aussi art de mourir, et il inclut donc l’art de rêver ainsi que celui d’aimer, sans lesquels la vie manquerait de profondeur et de couleurs. Jung donne la clé de cet art de vivre avec les rêves quand il dit dans son autobiographie : « Dès lors, je me suis mis au service de l’âme. Je l’ai aimée et je l’ai haïe, mais elle était ma plus grande richesse. Me vouer à l’âme était la seule possibilité de vivre mon existence comme une relative totalité et de la supporter. » Il a trouvé par là le moyen de combler le gouffre entre le numéro 1 et le numéro 2 et d’inclure dans son existence tout ce qui, en lui, voulait participer à sa vie. Il vivait comme un chevalier au service de sa Dame – une femme peut se mettre au service de son Génie intérieur. Alors, et ce n’est pas le moindre bénéfice de cette relation à la source des rêves, la vie a un caractère d’aventure sacrée, créatrice, car riche d’une profondeur toujours inconnue, d’où jaillissent des images vivantes qui nous entrainent toujours plus loin. 

C’est « un chemin a du cœur », qui se passe de destination définie, car le chemin est le but lui-même, tout comme l’éveil depuis toujours recherché est dans la pratique elle-même : une attitude juste devant le mystère de vivre.


[1] Cf. C.G Jung, Ma vie.

lundi 3 novembre 2014

La règle d'or

Une image trouvée ici

 Mon ami et mentor Nicolas Bornemisza, auteur de la méthode jungienne du Yoga Psychologique, a compilé trente principes pour l’interprétation des rêves. La plupart des idées proposées sont inspirées par les écrits de Carl Jung et de Marie-Louise Von Franz. Elles représentent la synthèse de trente années d’expérience et constituent le noyau de l’enseignement de Nicolas qui vise à rendre accessible au plus grand nombre les bases du travail avec les rêves. Je les rappelle ici car elles font partie des éléments de base que toute personne s’intéressant au rêve, du moins dans une perspective jungienne car il y en a d’autres, devrait selon moi considérer.

On peut leur ajouter d’autres idées, et un travail approfondi ne saurait faire l’économie de l’étude de la dynamique archétypale de la psyché, des jeux de l’ombre, de la danse du masculin et du féminin, et du mystère du Soi. Mais il y a des livres pour cela, parmi lesquels je recommande tout particulièrement les analyses de contes de fées par Marie-Louise Von Franz, qui donnent accès à une sorte d’anatomie comparée de la psyché. Par contre, ce que propose Nicolas avec ces trente points est éminemment pratique et permet à toute personne intéressée de s’essayer à l’interprétation de ses propres rêves sans nuire à ceux-ci. Or toutes les lectures en psychologie des profondeurs sont vaines si l’on ne se frotte pas directement à la psyché par le travail avec les images intérieures.

Ces principes ne me semblent pas réclamer grand commentaire car c’est par leur mise en pratique qu’on en vérifie la pertinence. Parmi ces énoncés se niche cependant la règle d’or, le principe particulier qui permet d’évaluer la validité de l’interprétation, et plus encore qui donne son caractère insaisissable, mercurien, à notre art. Saurez-vous la trouver parmi les trente points avant que je ne vous la souligne ?

Les voici donc :

1. « Il faut aimer le rêve ! Il n’y a pas que des rêves stupides, il n’y a que des gens insensés qui ne comprennent pas leurs rêves… En interprétant le rêve, on décuple son pouvoir de guérison. »

2. Garder près de son lit crayon, papier ou enregistreuse. Écrire le rêve dans ses grandes lignes au cours de la nuit, puis le transcrire avec tous les détails dans son journal de rêves le matin.

3. Compléter la description du rêve par des dessins ou des peintures représentant les points saillants, ou encore, on peut résumer l’ensemble du rêve dans une seule œuvre visuelle.

4. Se donner une période de temps calme et suffisamment longue pour interpréter le rêve.

5. Scruter la structure dynamique du rêve, établir le plus clairement possible les séquences qui le composent.

6. Constater les sentiments, les émotions et les sensations que le rêve a suscités.

7. Inventorier les lieux, les personnages, les objets et les autres symboles importants du rêve.

8. Noter les associations qui émergent par rapport aux symboles du rêve : c’est qui/quoi pour moi, tel endroit, tel personnage, tel animal, tel objet, etc.

9. Explorer les amplifications des symboles principaux du rêve. Celles-ci peuvent venir du langage populaire, des œuvres poétiques, des mythologies, des religions, etc. Par exemple : que représente pour moi le personnage d’Ariane, la ville de Rome, une image de svastika, etc.

10. Chercher dans le rêve des éléments de compensation. La plupart des rêves compensent une attitude psychique trop rigide, trop unilatérale. Un exemple de Goethe : « Je me suis endormi profondément triste. J’ai eu un rêve charmant. Je me suis réveillé frais et dispos. »

11. Chercher des éléments d’information – « Le rêve ne nous dit jamais ce que nous savons déjà ».

12. Chercher des éléments de révélation, c’est-à-dire des renseignements qui dépassent largement les limites de notre connaissance. Par exemple : le rêve est-il prémonitoire, télépathique, etc ? Les rêves peuvent nous dicter un roman, nous faire gagner le prix Nobel ou inspirer toute autre réalisation de notre esprit.

13. Dans la grande majorité des rêves, tous les éléments relèvent de notre monde personnel. Tels des personnages qui évoluent sur une scène de théâtre, ils symbolisent tous les dimensions complexes de nos réalités conscientes et inconscientes.

14. Si la plupart des personnages de nos rêves doivent être interprétés dans le sens subjectif, certains d’entre eux exigent une compréhension dite objective. Si, par exemple, en rêvant à mon frère, le rêve le concerne, sa personne ou encore ma relation avec lui, on fait une interprétation objective. Si, par contre, les traits de caractère de mon frère représentent une partie spécifique de moi-même, ce sera une interprétation subjective. Si on n'est pas certain de la façon de comprendre le symbole, il est préférable de faire deux interprétations parallèles : une objective et une subjective.

15. Il faut passer en revue les événements de la journée qui précède le rêve, aussi bien que les questionnements qui nous préoccupent ces derniers temps. – Le rêve est presque toujours relié à notre vécu. – « Les événements de la veille inspirent le rêve mais ne le déterminent pas. » Par exemple, ce n’est pas parce que j’ai vu un film de monstres que je vais avoir un mauvais rêve; mais c’est plutôt parce que ces images de monstres ont quelque chose à me transmettre par rapport à mon monde intérieur, mes « monstres à moi ».

16. Tenir compte de la réduction phonétique, des jeux de mots que les rêves utilisent pour transmettre des concepts complexes. Par exemple, à la fin d’un rêve, le rêveur déclare : « … et là je suis parti aux États-Unis ». Cela veut dire à peu près que le rêveur retrouve un état d’harmonisation intérieure.

17. Prendre en considération le dicton Pars pro toto. Cela veut dire qu’au sens symbolique, la partie fait allusion à l’ensemble. Par exemple, une feuille peut représenter l’arbre, une plume d’oiseau, l’oiseau entier, etc.

18. Tout ce qui nous court après dans les rêves veut faire partie de nous. Que ce soit un personnage ou un tigre, il s’agit, presque toujours, d’une partie symbolisée de nous-même qui veut se manifester, prendre sa place dans notre vie.

19. Ne pas céder à la réaction de l’intellect qui dénigre le rêve ou qui prétend l’avoir compris au premier coup d’œil. Un rêve mal interprété peut faire beaucoup de tort – il est préférable d’avouer que l’on ne comprend pas bien le rêve. – Le débutant doit être particulièrement méfiant de ses premières interprétations. Il y a risque que nous manipulions le message du rêve pour qu’il corresponde à nos idées préconçues. En plus, toute interprétation est une forme de projection – mieux vaut en être conscient. – Par ailleurs, une bonne interprétation suscite une vague de contentement, une sorte d’approbation intuitive.

20. Malgré le fait que l’interprétation des rêves soit généralement difficile, « si on tourne autour pendant un certain temps, le rêve finira par révéler une certaine partie de son message ». Par ailleurs, « le rêve est toujours, en lui-même, sa meilleure interprétation ». Donc, toute tentative d’analyse ne pourrait dévoiler qu’un certain fragment du contenu total.

21. Il est plus difficile d’interpréter ses propres rêves – c’est comme si le message était écrit sur notre dos.

22. Quand le rêve se répète, c’est que son message n’a pas été entendu ou compris. Les rêves répétés sont souvent inquiétants. Ne pas en avoir peur ! Les cauchemars tant redoutés sont parmi les rêves les plus importants, les plus utiles.

23. Les symboles sont multidimensionnels, il est possible de les interpréter de bien des façons différentes et quelquefois contradictoires. Ils changent de personne en personne, mais aussi de rêve en rêve. Un chien, par exemple, peut symboliser l’agressivité, le flair, la fidélité, le guide intérieur, etc. Prendre alors tout son temps pour trouver la bonne signification du symbole dans le contexte d’un rêve donné.

24. Toutefois, il y a un sens général pour certains types de symboles. Par exemple, la maison, plus souvent qu’autrement, se rapporte à la structure psychique du rêveur. La voiture représente le moyen de cheminer dans la vie. Les différents animaux signifient les aspects divers de la vie instinctive. L’argent symbolise l’énergie psychique. La mer, la terre, la forêt, la nuit se réfèrent toutes aux diverses facettes de l’inconscient.

25. Tout travail assidu avec les rêves nécessite des dictionnaires de symbologie appropriés. Parmi les meilleurs ouvrages actuellement disponibles en français, je recommande : Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, et La symbologie des rêves par Jacques de la Rocheterie.

26. Une fois qu’on a réussi à interpréter les différentes facettes d’un rêve, il faut encore s’efforcer de donner une interprétation résumée, si possible en une phrase.

27. En interprétant les rêves, il faut aussi se fier à son intuition. « Si en interprétant un rêve, l’inconscient ne me donne pas un indice, je suis perdue. Dieu merci, l’inconscient est intéressé à ce que le rêve soit compris. »

28. Chercher où va l’énergie du rêve, l’énergie du symbole. Cela aide à trouver l’association appropriée, la compréhension juste du symbole. Les rêves cherchent à nous réveiller, à nous réorienter. Ils insistent pour que nous nous occupions des blocages, des conflits qui résident dans les profondeurs de notre âme. Les rêves nous poussent à prendre conscience de nos réalités intérieures : ils veulent que nous réalisions nos potentialités latentes.

29. Une fois que le rêve a été interprété et compris, pour en tirer le maximum de bénéfice il faut le ritualiser, en faire quelque chose de concret, pour que l’inconscient soit averti : le rêve a été reçu, merci, il va être intégré, utilisé. Le rituel implique une action concrète, avec le corps, et non seulement avec la pensée. Si le temps ou l’inspiration manque, on peut allumer une chandelle ou faire le tour du bloc. Le rituel doit toujours être imaginé par le rêveur, par la rêveuse. Il doit venir de la même source que le rêve, de l’inconscient. Par exemple, un rêve avait révélé à une femme qu’elle était inconsciemment toujours amoureuse d’un ancien amant, et que ce sentiment pouvait être la source d’une tension constante dans son ménage. En guise de rituel, cette femme s’est rendue au sommet d’une montagne et a brulé les plus belles photos de son amant d’autrefois. Bien sûr, il y a autant de rituels possibles qu’il n’y a de rêves.

30. On ne peut devenir un expert en quelques mois. On peut cependant s’assurer un bon progrès en profitant de toutes les occasions pour interpréter des rêves, en lisant des ouvrages sérieux sur le sujet, et en faisant confiance, à soi et surtout à l’inconscient.

Alors, cette fameuse règle d’or ? On pourrait dire que c’est l’arcane secrèt qui préserve l’art de l’interprétation de toute contrefaçon intellectuelle ou spirituelle, de toute tentative d’appropriation et de toute volonté de puissance qui prétendrait à l’exclusivité de l’interprétation juste, de la méthode définitive et incontestable qui saura faire rendre gorge mécaniquement à tous les rêves. En contre-point de l’or évoqué dans la règle, je la désigne pour ma part comme le principe d’obscurité du rêve. On pourrait dire aussi que c’est le principe d’incertitude de la psychologie jungienne, analogue à celui de la physique quantique, et il ressort donc dans le 11ème point de Nicolas :

« Le rêve ne nous dit jamais ce que nous savons déjà »

Quand nous disons que le rêve vient de l’inconscient, nous disons bien qu’il vient de l’inconnu total, de ce qui n’est pas conscient, qui est hors de notre conscience. Il est donc impossible que nous en sachions quoi que ce soit, même avec les plus belles théories qui soient. Cette compréhension amène à un point de renversement à partir duquel toute tentative de saisie du rêve par le mental s’avère vaine et laisse la place à un abandon à ce que le rêve voudra révéler de lui-même. Alors, il devient clair que, si le rêve est bien la voie royale vers l’inconscient, comme l’écrivait Freud, ce n’est pas le petit roi qu’est l’égo qui parcoure cette voie mais le Soi qui, par-là, vient vers nous.

C’est à tel point que l’analyste est tout aussi inconscient a priori de quoi il est question que la personne qui lui amène un rêve ; si l’analyste a son idée derrière la tête et attend que le rêve confirme celle-ci, il fait fausse route et sera bientôt incapable d’offrir des interprétations pertinentes. On doit considérer le rêve, et l’inconscient qui avance là masqué, comme un être vivant, un tiers autonome qui a sa vie propre dans la relation qui se noue autour de l’interprétation. Comme l’écrivait joliment Pierre Trigano dans un article intitulé « Une ‘formule’ éthique pour l’analyse des rêves »[1] :

« Dans l’analyse de rêves, Deux, le rêveur et l’analyste, se réunissent autour d’un Troisième, le rêve du rêveur ».

Quand il y a Trois, bien sûr le jungien demande : où est le Quatrième ? Ici, c’est donc bien sûr le Soi qui trouve son intérêt à l’élucidation du rêve. Le point 27 de Nicolas complète la règle d’or par l’obligation de confiance dans le fait que l’inconscient fera ce qu’il faut pour être entendu. « Dieu merci, l’inconscient est intéressé à ce que le rêve soit compris. » Le sens va émerger de l’inconscient, il va en naître à nouveau à chaque fois. C’est ainsi que nous pouvons comprendre un vieil adage alchimique appelé l’axiome de Marie la Prophétesse, qui sonne comme une comptine pour enfant et cependant résume toute l’œuvre de conscience pour qui sait l’entendre :

« L’un devient deux, deux devient trois et du troisième naît l’un comme quatrième ».



[1] Revue Réel, octobre 2006

dimanche 19 octobre 2014

Paix dans le coeur


La Licorne, qui tient l’excellent blogue Grands Rêves, a attiré mon attention sur un rêve[1] qu’elle y présente, où il est question d’un oiseau de lumière qui médite et qu’il ne faut surtout pas déranger car l’avenir du monde dépend de sa méditation. Je ne détaillerai pas l’ensemble du rêve ici car il est déjà fort bien analysé sur Grands Rêves ; je reprendrai pour ma part ici certains éléments de cette analyse pour l’amplifier en m’intéressant donc surtout à la méditation de cet oiseau, qui semble bien être un parent proche de l’oiseau de feu dont j’ai déjà parlé dans un autre article[2]. Intermédiaire entre la terre et le ciel, l’oiseau symbolise volontiers la spiritualité. Quand il est de lumière ou de feu, son caractère numineux ressort et on pense au Phoenix ou au Simorgh, les oiseaux légendaires qui évoquent la transcendance spirituelle. Ici, c’est le fait que l’avenir du monde dépende de sa méditation qui réclame d’être regardé de plus près : au-delà de la dimension personnelle du rêve, il pourrait y avoir là un message de portée collective fort important.

L’avenir du monde semble inquiétant, particulièrement quand on a des enfants. Il semble que nous soyons dans une impasse. Que pouvons-nous faire ?

En 1993 déjà, James Hillman et Michael Ventura ont publié un livre intitulé Malgré un siècle de psychothérapie, le monde va de plus en plus mal. Ils interrogeaient le fait que les meilleurs d’entre nous ont, depuis plusieurs décennies, déserté le front de l’activisme social pour se tourner vers la révolution intérieure. Les idéologies ont échoué à changer le monde, et nombreux sont ceux qui sont arrivés au constat qu’il fallait commencer par se changer soi-même. Ce mouvement d’introversion ne s’est cependant pas traduit par une évolution collective apparente et la crise n’a pas cessé de s’approfondir dans toutes ses dimensions, en particulier économique et écologique. Le philosophe Georges Gusdorf, dans les années 1970, diagnostiquait dans « les rhétoriques logico-mathématiques de notre temps une expression majeure de la nouvelle barbarie contemporaine », avec comme symptôme principal « la perte du sens de l’humain ». Dans un article au titre évocateur – La domestication de l’humanité est-elle définitive ? – Pierre Trigano rapportait en 2006 un rêve qui donne à entendre le point de vue de l’Inconscient sur la nature de cette crise :

Je suis au bord de l’océan et je vois arriver sur la côte à grande vitesse une immense vague de tsunami. Il n’y a aucun moyen de lui échapper. Je réalise qu’au milieu de la vague tourne sur elle-même une immense roue en acier que l’on ne remarque pas en premier. Je me dis qu’elle va tout broyer sur son passage. J’en suis terrifié et j’ai l’impression qu’il ne sert à rien de fuir : nous allons tous être rattrapés, noyés et broyés. Mais subitement, la vague et la roue se transforment en un esprit maléfique invisible qui efface et fait disparaître impitoyablement à l’échelle du monde tous les livres, toutes les cultures, toutes les traditions, j’en suis terrifié. Il y a un seul recours : pratiquer le nom divin Adonaï’.

On peut voir dans cette roue d’acier au cœur de la vague destructrice un symbole de ces rationalités froides dont parle Georges Gusdorf, dont il ressort ici qu’elles détruisent tout ce qui fait notre humanité. Adonaï est un des noms de Dieu, qu’on retrouve dans l’Ancien Testament. La prononciation du Tétragramme YHVH – que nous traduisons par « Yahvé » – étant interdite depuis que le Temple a été détruit, les Juifs s'adressent à Lui par Adonaï dans leurs prières. Le mot signifie « Mon/Mes Seigneurs » – c’est la forme plurielle de « Seigneur ». Pierre Trigano donnait une explication kabbalistique de ce mot, que je n’ai pas retenue, car pour moi, c’est précisément cette pluralité dans l’unité qui est ressortie de l’étude de ce Nom. Chacun voyant midi à sa porte, « pratiquer Adonaï », dans ma compréhension, c’est finalement pratiquer la non-dualité et reconnaître la diversité des noms du Mystère qui se résout dans l’Unité. Pratiquer un Nom de Dieu, c’est s’en emplir, c’est entretenir une relation vivante avec le Divin, le terme « Seigneur » dénotant une attitude de révérence. Il s’agit au fond de « reconnaître notre participation congénitale au Divin, au Verbe divin, à la Lumière divine et (de) se souvenir de notre Moi profond et véritable, créateur au même titre qu'Adonaï.[3] » Bref, comme me l’a suggéré la Licorne, que les humains reconnaissent leur pouvoir collectif de co-création... et l'assument.

Le mot-clé ici est « co-création », et avec lui en sous-entendu : « responsabilité ». J’ai déjà dit ailleurs comment Jung, quand on l’interrogeait sur les risques de voir éclater une troisième guerre mondiale, disait que cela dépendait du nombre de personnes qui assumeraient leur ombre, c’est-à-dire qui éviteraient de projeter « le mal » sur autrui. C’est un des dangers de l’activisme social, aussi généreux soit-il : il se nourrit bien souvent d’opposition et de conflits auto-entretenus, il est généralement « contre » quelque chose plutôt que constructivement « pour ». Ce n’est pas une raison cependant pour rester les bras croisés – à l’autre extrême, le danger serait de s’endormir dans une passivité bien-pensante gavée de pensée positive, mais qui se voilerait donc la face devant la réalité. C’est précisément là que la méditation entre en jeu, et plus précisément la connexion avec l’oiseau de lumière qui médite dans notre cœur, qui y installe la paix. La méditation est synonyme de conscience, et chaque méditant porte le monde entier dans sa conscience. Une erreur courante est d’utiliser la méditation pour fuir la réalité en recherchant la seule lumière, alors que la méditation consiste à s’asseoir au milieu de la bataille et à embrasser la totalité, c’est-à-dire le jeu de l’ombre et de la lumière. Quant à la puissance de la méditation silencieuse, elle est illustrée par ce rêve tiré d’un livre d’Étienne Perrot que cite la Licorne dans sa réflexion autour de l’oiseau de lumière[4], qu’il me faut reproduire ici tant il est parlant.

« Un cataclysme vient de s'abattre sur la terre, on ne précise pas lequel, peut-être est-ce une guerre, un séisme. L'humanité est plongée dans la souffrance et dans l'angoisse. Les grands s'agitent, les décisions pleuvent, mais la situation demeure sans issue. Dans un coin retiré, trois simples d'esprit sont accablés d'entendre les pleurs autour d'eux. Ils souffrent comme les autres, d'une souffrance qui dépasse leurs personnes, comme s'ils portaient sur leurs pauvres épaules le poids du monde en désarroi; mais que faire ? Ils sont tellement impuissants...

« Venez, dit l'un d'eux, entrons et asseyons-nous autour de la table, l'inspiration nous sera peut-être donnée. » Les voilà tous les trois assis autour de la pauvre table d'une pièce sombre. Une faible ampoule projette leurs ombres immobiles sur les murs. Ils restent là, la tête dans les mains, le front plissé, les coudes enfoncés dans la table, tous les trois serrés l'un contre l'autre et fondus en un seul par l'ardeur de la foi qui est dans leurs cœurs. Ils souffrent, ils cherchent sans parole, sans penser, à l'intérieur d'eux-mêmes, sans que rien de ce qui se passe à l'extérieur ne vienne troubler leur méditation silencieuse.

Cela a duré un très long temps et voilà qu'un matin, un jeune homme jaillit plein d'enthousiasme. Il crie, il chante, il embrasse les trois innocents étonnés et les entraîne dans une danse folle : « C'est fini ! Comment ? C'est grâce à vous et vous ne le saviez pas ? C'était de chaleur et uniquement de chaleur que les hommes avaient besoin pour que la paix revienne. Et c'est de cette concentration innocente, de cette immobilité active qui était la vôtre que cette chaleur est née. D'abord imperceptible, elle s'est intensifiée et rayonne maintenant par-delà les frontières, activée au fur et à mesure que votre recueillement se faisait plus intense. » »

Dans ce rêve qui parle tout seul, je soulignerai simplement le fait que ce sont des « simples d’esprit » qui sont à l’origine de ce miracle, dû à leur « immobilité active ». On se souviendra que le Christ a dit : « Heureux les simples d’esprit car le royaume est à eux ». C’est le triomphe de la simplicité du cœur sur toutes les volontés de puissance qui trouvent toujours le moyen de se justifier intellectuellement – il vaut bien mieux être un idiot, ou à défaut un âne, que de céder à cette tentation de croire savoir comment le monde devrait tourner. Cette « immobilité active », c’est le principe même du « non-agir » taoïste (wu-wei) dans lequel l’immobilité et l’action sont conjoints par le fait qu’il n’y a aucune implication personnelle, aucune expectative quant aux résultats. Il y a une action, mais il n’y a pas l’illusion de quelqu’un qui agit ; l’action est simplement une vague d’énergie qui va au bout d’elle-même sans identification de la conscience à celle-ci. La conscience reste dans un état méditatif, c’est-à-dire en totale ouverture à ce qui est. Sa responsabilité première est de veiller à l’ordre intérieur de la psyché, et non à la bonne marche du monde à l’extérieur, car s’il y a de l’ordre à l’intérieur, il se manifestera à l’extérieur. La meilleure façon d’illustrer ce point, c’est encore de raconter l’histoire du faiseur de pluie de Kiao Tchéou qu’a rapportée Richard Wilhelm et qui a tant fascinée Jung :

« Une grande sécheresse sévissait à l'endroit où vivait Wilhelm, depuis des mois il n'était pas tombé une goutte de pluie et la situation devenait catastrophique. Les catholiques multipliaient les processions, les protestants les prières, les Chinois brûlaient les bâtonnets d'encens et tiraient des coups de feu pour effrayer les démons de la sécheresse. Mais rien n'y faisait. À la fin les Chinois dirent : « Nous allons chercher le faiseur de pluie ».

Et l’on vit bientôt apparaître, venant d'une autre province, un vieil homme tout desséché. La seule chose qu'il demanda fut une petite maison tranquille quelque part et il s'y enferma trois jours. Le quatrième jour, les nuages s'amassèrent et il y eut une tempête de neige à une époque de l’année où on ne s’attendait pas à de la neige. Le résultat était extraordinaire et la ville était si pleine de rumeurs sur le fameux faiseur de pluie que Wilhelm alla lui demander comment il s'y était pris. Il lui dit d'une façon tout à fait européenne : « On vous appelle le faiseur de pluie. Voudriez-vous me dire comment vous avez fait la neige ? » Et le petit Chinois lui répondit : « Je n'ai pas fait la neige, je ne suis pas responsable ».

-   « Mais qu’avez-vous fait pendant ces trois jours ? ».

-   « Oh, ça je peux vous l’expliquer. Je viens d'un autre pays où les choses sont en ordre. Ici, elles sont sorties de l'ordre, elles ne sont pas comme elles devraient être selon le commandement du Ciel. Par conséquent le pays entier n'est pas en Tao, et moi non plus je ne suis pas dans l'ordre naturel des choses, parce que je suis dans un pays en désordre. C'est pourquoi j'ai dû attendre trois jours pour me remettre en Tao. Et alors naturellement la pluie est venue ! » »

Il est inhabituel pour un esprit occidental de penser qu’il est plus important de s’occuper de l’intérieur que de l’extérieur car notre culture est extravertie à la base. Pourtant, comme Jung l’a fait remarquer maintes fois, le danger n’est pas dans les armes nucléaires ou autres mais dans la psyché qui pourrait un jour s’en servir – cela vaut aussi pour les menaces de désastres écologiques et économiques que nous générons collectivement. C’est ce qui ressort du rêve où une roue d’acier est cachée dans une vague destructrice ; celle-ci symbolise le rôle actif que tient l’inconscient collectif dans le drame contemporain. Dans le rêve de l’oiseau de lumière, la rêveuse découvre une civilisation sous-marine qui dispose d’une puissance terrifiante symbolisée par le métro, c’est-à-dire que l’inconscient dispose de capacités insoupçonnées. La prise en compte responsable de cette puissance de l’inconscient réclame l’attention portée à l’ordre intérieur et à la qualité de conscience dans laquelle les choses sont faites. Il y a de plus en plus d’occidentaux[5] qui pratiquent la méditation, écoutent leurs rêves, travaillent sur eux de diverses façons. Beaucoup s’intéressent à devenir plus conscients ou, pour reprendre la définition de la spiritualité donnée par le Dalaï-Lama, à devenir de « meilleurs humains », et c’est sans doute ce que nous pouvons « faire » de mieux.

Cette évolution de la conscience collective participe du mouvement d’introversion de notre civilisation constaté par Hillman et Ventura, et il est porteur d’espoir pour l’avenir car on voit germer une culture dans laquelle l’accent est mis sur l’interdépendance, le besoin de trouver des solutions inclusives, la coopération, les relations. Il s’agit moins dans cette perspective que la lumière l’emporte sur l’ombre, comme dans certains mythes éminemment héroïques masculins qui semblent avoir fait leur temps, mais plutôt de veiller — d’une façon qu’on dira volontiers féminine en contre-point — à contenir la dualité, la pacifier et ainsi ouvrir la voie à une unité supérieure, celle du Tao dont parle le faiseur de pluie. La non-dualité est justement cette vision dans laquelle l’ombre et la lumière sont inséparables, comme le fumier dont les fleurs ont besoin pour pousser. Quelle est l’intention de l’inconscient collectif au travers de l’ensemble de ce mouvement qui mêle le pire et le meilleur : une nouvelle fleur de conscience ?

Nous demandons encore « que faire ? » comme Lénine le faisait en se prenant pour l'avant-garde du nouveau monde, avec les résultats que l'on sait, quand la question clé pour notre époque pourrait donc être « que ne pas faire ? » — par exemple : ne pas ajouter au conflit, ne pas alimenter les peurs, ne pas juger, etc. Non-faire, ce n’est dès lors pas « ne rien faire » mais c’est faire ce que nous jugeons bon de faire en prenant garde donc de ne pas troubler la paix dans le cœur, c’est-à-dire la méditation de l’oiseau de lumière en nous.



[1] Je vous invite à aller lire ce rêve et à prendre connaissance des commentaires qui y ont été apportés : http://grandsreves.over-blog.com/article-reve-13-l-oiseau-de-lumiere-sur-la-plage-101555414.html
[5] En fait d’occidentales, car ce sont surtout des femmes qu’on voit dans les ateliers de développement personnel et les retraites de méditation en Amérique du Nord et en Europe. Cette importance croissante du féminin aux avant-postes de l'évolution en conscience de nos sociétés fera l'objet d'un autre article.

lundi 6 octobre 2014

Le don précieux du doute

Que voyez-vous dans cette image ? Une jeune femme ou sa mère ?
 Le fanatisme est une maladie de l’esprit. Une maladie grave, dangereuse et hautement contagieuse, dont on aimerait croire qu’elle appartient comme la peste à un lointain Moyen-Âge, mais dont le visage grinçant hante notre actualité. On serait porté à penser aussi que le fanatique, c’est l’autre… et en particulier par les temps qui courent, bien sûr, un islamiste barbu qui brandit le drapeau noir de la guerre sainte devant des caméras. Cependant, dès lors qu’on a quelque intérêt pour la psychologie des profondeurs, il est inévitable de reconnaître notre propre ombre dans le miroir que nous renvoie cette figure grimaçante de haine. Il ne s’agit pas ici de discuter de comment le terrorisme barbare au nom de la foi religieuse répond dans une danse infernale à la terreur répandue à coups de bombes rationnelles et hautement civilisées[1] mais d’examiner sur le fond l’économie de nos croyances, comment nous nous comportons avec les vérités auxquelles nous croyons ainsi qu’avec ce qui les nie. Or, le fanatisme commence dès qu’au nom d’une croyance, le doute est combattu et, pour filer la métaphore du moment, décapité – c’est-à-dire qu’on s’interdit d’y penser. Quelle que soit la croyance, aussi belle et généreuse soit-elle, il en est dès lors fait mauvais usage et elle est en réalité desservie ; on peut penser qu’un diable s’en est emparé, qui se manifeste dans le fait que cette croyance est le prétexte d’une division intérieure, qui se projette souvent à l’extérieur, avec toutes les conséquences que l’on connaît.

Si la psychologie des profondeurs a quelque chose à apporter à notre monde qui semble parfois au bord de la psychose, cela tient certainement à une compréhension salutaire de la nature de notre relation avec nos pensées et avec tout ce qui vit en nous. Jung était très conscient de l’enjeu. Quand on l’interrogeait sur le risque de voir éclater une nouvelle guerre mondiale dans les dernières décennies de sa vie, il répondait invariablement que cela dépendrait du nombre de personnes qui prendraient en charge leur propre ombre plutôt que de la projeter sur autrui. Il y a encore aujourd’hui urgence à appeler à cette réflexion, et c’est une des raisons pour laquelle les conclusions auxquelles amène l’œuvre de Jung ne sauraient rester l’affaire de spécialistes, confinées dans un cabinet de consultation. Il y a une nécessité vitale pour notre civilisation qui réclame que ces idées rejoignent le plus grand nombre et viennent répondre aux interrogations que nous ont léguées les siècles passés. En effet, la question de la foi est au cœur de notre histoire spirituelle, et nous n’en sommes pas quitte en l’évacuant aux forceps d’un rationalisme qui oublie d’examiner son propre irrationnel. Pour mémoire et par décence, rappelons-nous comment la religion d’amour que prêchait le Christ a justifié la Sainte Inquisition et les bûchers, et comment la nation la plus cultivée d’Europe a, au XXème siècle, basculé dans la folie brutale qui s’est soldée par l’extermination de 6 millions d’êtres humains dans les camps de la mort.

Il ne sert à rien de détourner les yeux de la télévision car c’est le même démon hideux qui court désormais le monde pour le mettre à feu et à sang, et rigole de notre inconscience qui lui laisse le champ libre. Nous avons chacun et chacune la responsabilité de lui faire face et de lui répondre en notre âme et conscience. Cela commence par la façon dont nous vivons les vérités qui nous font vivre : sont-elles assez vastes pour embrasser leur opposé ? Sont-elles assez enracinées en nous pour accepter la différence, tolérer le doute et même grandir avec lui ? Dès lors que nous sommes portés à croire que nous détenons la vérité et qu’autrui a bien sûr tort de voir les choses comme il les voit, nous sommes en grand danger d’unilatéralité mentale. C’est justement une fonction des rêves que de nous rappeler cet « autre côté des choses » que nous ne voulons pas voir. Pour évaluer la valeur réelle d’une vérité, il faut examiner ce qu’elle nie, ce qu’elle refuse. Et le premier point que nous enseigne la psychologie de Jung, c’est que nos pensées ne nous appartiennent pas. Nous ne les secrétons pas ; elles vivent en nous et il n’y a aucune raison de nous identifier à elles, d’en faire une affaire personnelle.

Jung s’est confronté en profondeur à l’héritage de 20 siècles de christianisme et a apporté une réponse à la crise spirituelle de notre civilisation, en particulier au dilemme dans lequel il a vu son père se débattre, entre foi et doute raisonné. Il soulignait la valeur du dogme offert par les religions, non pas en tant que vérité immuable mais en tant que système symbolique : tant qu’un symbole est vivant, il est vrai dans la façon dont il est vécu – il connecte à une vérité insaisissable, indémontrable mais vivante. Cependant, nous sommes orphelins d’un tel système symbolique. Pour la plupart d’entre nous, il ne reste de ces 2 000 années que la malédiction « hors de l’Église, point de salut » qui nous condamne à la solitude et à l’errance. Mais il y a là, dans cette solitude, quelque chose d’essentiel pour l’âme occidentale éprise d’individuation. Joseph Campbell soulignait qu’on peut voir l’acte de naissance de celle-ci dans le récit de la Quête du Graal, où l’on peut lire que les chevaliers « convinrent que tous entreraient en quête mais, sentant la disgrâce de partir dans une aventure commune, chacun pénétra dans la haute forêt à l’endroit qu’il avait lui-même choisi, où nul chemin ne s’ouvrait ». C’est dans ce contexte existentiel que le travail avec les rêves prend toute sa valeur. Jung écrit dans La vie symbolique que « Les rêves étaient à l’origine les guides des humains à travers la grande obscurité. (…) Le rêve est l’ami de ceux qui ne se laissent plus guider par les vérités traditionnelles et sont de ce fait isolés. »

Il est possible, bien sûr, de rester à l’abri des vérités établies par les autres. Jung en riait en disant que vivre dans le passé est toujours confortable, mais que ceux qui vivent dans le présent sont assis sur des questions brûlantes. Le doute est un aiguillon qui nous taraude et nous pousse en avant, ne nous laissant pas de repos ; alors que nous voudrions déjà être parvenu à la réponse qu’il pressent, le doute est le signe d’un questionnement qui creuse son chemin dans la montagne de notre foi. On voudrait en être quitte, être arrivé aux contreforts de la certitude, du savoir, mais nous sommes alors oublieux de ce que la vie est mouvement permanent. « Quiconque se contente de croire sans réfléchir oublie toujours qu’il ne cessera d’être confronté à son ennemi le plus personnel, le doute ; car là où règne la foi, le doute est toujours aux aguets. Par contre, le doute est toujours bienvenu à celui qui réfléchit car il constitue l’étape la plus précieuse dans le perfectionnement de sa connaissance. » écrivait Jung. Si cet ami qu’est finalement le doute est traité en ennemi ou ignoré, alors le fanatisme est pour ainsi dire inévitable car par compensation, on cherchera la validité de notre vérité dans l’assentiment des autres. Le fait qu’ils pensent différemment nous sera alors insupportable, nous renvoyant le reflet de notre doute dans leur regard.

Savoir, croire et douter sont entremêlés, indissociablement liés dans une dialectique toujours renouvelée de la connaissance. Ces trois termes marchent ensemble et dessinent un chemin au travers d’un quatrième terme qui tient à l’espace ouvert du non-savoir. Quand le doute nous submerge, c’est à cet espace qu’il conviendrait de revenir pour s’assoir en silence devant l’inconnu et laisser notre esprit enfourcher le bœuf du non-savoir. À l’inverse, notre civilisation éprise de rationalité a cru échapper à la problématique de la foi en se contentant du seul savoir, dit « scientifique » comme on disait hier qu’il était « révélé » dans la Bible. Mais sur quel critère établir donc la vérité ? Dans les mêmes années qui voyaient Jung se confronter avec l’inconscient, Bertrand Russel et Alfred North Whitehead tentaient de déduire l’ensemble des théorèmes mathématiques d’une liste d’axiomes bien définis, mais ils ont échoué. Le logicien Kurt Gödel a apporté une réponse cinglante à leur ambition en démontrant qu’aucun système de propositions rationnelles ne saurait être complet : tôt ou tard, même le raisonnement le plus mathématique se heurtera à des propositions indémontrables. La pensée ne peut pas s’appuyer sur elle-même ; elle a besoin d’une décision du sentiment et donc de la foi.

Richard Moss propose un critère très intéressant pour évaluer la vérité d’une pensée : il faut regarder comment elle nous fait nous sentir, quelle est la réaction de notre corps, qui se traduit en émotions. C’est la seule vérité d’une pensée. Pour le reste, c’est une tentative de mettre en concepts une réalité qui dépasse certainement tous les concepts. Si cette pensée nous fait nous sentir grandiose ou dépressif, sa vérité est dans notre grandiosité ou notre dépression, et elle n’a sans doute pas une portée universelle. Plus profondément encore, nous pouvons tout simplement examiner à quoi nous sert une croyance, et c’est là sa vérité efficace. Il faut, pour que je puisse m’assoir sur une chaise, que je sois convaincu qu’elle est solide, qu’elle ne va pas s’effondrer sous mon poids. Si un petit malin a disposé dans la salle une chaise en caoutchouc, je vais devoir m’assurer que je ne serai pas la prochaine victime de sa malice, sans quoi je ne saurai déposer vraiment mon postérieur et me détendre sur la chaise que j’aurai choisie. Carlos Castaneda parlait à ce sujet de la nécessité du « devoir-croire » conscient : je dois croire que la chaise est solide pour m’assoir dessus. Toutes nos pensées, et toutes nos vérités, ont leur valeur simplement utilitaire : elles ne sont vraies que dans la mesure où elles nous servent. Cette pensée elle-même a pour utilité de faciliter un détachement à l’égard de nos pensées, qui sont ce qu’elles sont sans prétendre à la vérité.

Une croyance, quelle qu’elle soit, est un véhicule énergétique – il est aussi idiot de s’y identifier que de s’identifier à sa voiture : la fonction de la croyance est de nous faire faire un bout de chemin, de nous permettre d’entrer en action. Mais le véhicule ne saurait aller bien loin sans le carburant du doute qui oblige sans trêve à approfondir la relation avec la vérité de la croyance. Jung soulignait que, sur l’essentiel, dès lors qu’une chose est vraie, son contraire l’est aussi. Il était vraiment « non-dualiste », et il soulignait que « l’erreur est une condition de vie aussi importante que la vérité ». Il se refusait à jouer l’arbitre du monde, qui devrait décider ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est bon et ce qui est mauvais. Dans l’introduction à Psychologie et Alchimie, il déclare : « Pour moi, je préfère le don précieux du doute, qui laisse intacte la virginité des choses qui nous dépassent. » Pour avoir une relation saine à la vérité, à la croyance et au doute qui en sont les rejetons, il convient de commencer par reconnaître qu’il y a des choses qui nous dépassent ; dans cette attitude intérieure qui confine à la révérence et qui accepte d’aller avec l’inconnu, un certain silence se fait, un espace s’ouvre qui permet d’accéder à une autre forme de savoir. C’est à ce dernier que Jung faisait référence quand il a répondu à un journaliste qui lui demandait s’il croyait en l’existence de Dieu : « Je n’ai pas besoin de croire, je sais ».

De la part de tout autre que lui, on pourrait voir là une terrible inflation qui lui aurait dérangé l’esprit. Mais Jung a payé le prix pour savoir, le prix du doute qu’il a vécu jusqu’au bout en descendant dans ses profondeurs. Pour ma part, ces mots m’ont longtemps dérangé, je pensais qu’il aurait dû dire « je vois », mais j’ai enfin réalisé qu’il fait justement référence à la gnose, c’est-à-dire à cette forme de savoir qui n’est autre que le « voir en conscience ». Comment est-il parvenu à une telle assurance ? Elif Shafak, dans son roman Soufi mon amour, en donne la clé dans ces mots qu’elle prête à Shams de Tabriz : « Les opposés nous permettent d’avancer. Ce ne sont pas les similitudes ou les régularités qui nous font progresser dans la vie, mais les contraires. Tous les contraires de l’univers sont présents en chacun de nous. Le croyant doit donc rencontrer l’incroyant qui réside en lui. Et l’incroyant devrait apprendre à connaitre le fidèle silencieux en lui. Jusqu’au jour où l’on atteint l’étape d’Insan-i Kamil, l’être humain parfait, la foi est un processus graduel qui nécessite son contraire apparent : l’incrédulité. » Entre foi et doute se dessine donc une voie du milieu dans laquelle il s’agit de ne s’identifier à aucun de ces opposés pour plutôt les laisser jouer librement et nous aider ainsi à avancer.

Il y a donc un bon usage du doute comme il y a un bon usage de la croyance, l’un et l’autre nous permettant d’avancer en s’appuyant alternativement sur eux, comme nous nous appuyons alternativement sur nos deux pieds pour marcher. Prétendre se débarrasser de l’un, c’est se réduire à être unijambiste et avoir besoin de béquilles pour garder un équilibre. Quand la vérité nous éclaire, nous montons au sommet de nous-mêmes et la véritable nature de cette vérité se manifeste dans la manière dont nous la vivons, ce qu’elle implique dans notre vie, ce que nous en faisons. Quand le doute se présente, c’est le moment de revenir dans la vallée obscure du non-savoir et de s’y reposer en sachant que notre vérité est en transformation et qu’elle nous emmènera bientôt vers de nouveaux sommets, d’où nous aurons une vision élargie sur tout ce qui nous entoure. D.T. Suzuki souligne dans ses Essais sur le bouddhisme zen que l’illumination survient après ce qu’il appelle « le Grand Doute », qui témoigne d’une telle concentration sur la recherche de la vérité que celle-ci ne saurait plus s’échapper. Tant que l’esprit reste fixé à une croyance, dit Suzuki, « il n’y aura pour lui aucune occasion d’éveil à la vérité du Zen. L’État de Grand Doute est l’antécédent. Il doit être brisé et faire explosion dans la phase suivante, qui est « la vision dans sa propre nature », ou « l’ouverture du Satori ». »

Ainsi, nous n’échapperons au doute que lorsque nous serons entièrement éveillés. Alors, il ne sera plus question de croire ou de douter, tout comme savoir et non-savoir seront confondus. Toutes les traditions spirituelles convergent vers le fait qu’il apparait que nous sommes cette vérité que nous avons tant cherché, qui se révèle donc être une vérité vivante qui déborde de tous les concepts, de toutes les pensées. D’ici à cette percée, à ce moment de reconnaissance de la vérité qui a toujours été présente dans notre recherche, « Il faut – nous dit Pierre Feuga dans Pour l’Éveil – toujours revenir à ce doute, plus puissant qu’une certitude : rien n’a de réalité assurée, ni moi, ni le monde. Rien n’existe fixement. (…) Quand je rêve, je ne sais pas que je rêve. Parfois, je rêve que je suis en train de rêver ? Ce n’est qu’au moment de mon réveil que je saurai que j’ai rêvé. (…) Vous dire que vous rêvez encore, cela aussi serait un rêve. Me prétendre « éveillé », cela prouverait que j’ai encore bien du chemin à parcourir. »

Je laisse le dernier mot au poète David Whyte, qui évoque ces « questions qui n’ont pas de droit de disparaître » ici : http://www.davidwhyte.com/french_sometimes.html



[1] Si vous voulez toutefois explorer d’un peu plus près la question de la barbarie supposée des uns ou des autres, je suggère la lecture de ce remarquable article publié par la Fondation Franz Fanon : http://fondation-frantzfanon.com/article2250.html

mardi 23 septembre 2014

Une robe de mariée


J’ai eu récemment l’honneur de donner une conférence devant un cercle de grand-mères. C’est un grand honneur, au moins sur le plan symbolique, car les grand-mères sont d’une certaine façon les représentantes parmi nous de la Grande Mère. Dans nombre de cultures traditionnelles, dont celle des Amérindiens du Québec, c’est le conseil des aînées qui, en dernier lieu, prenait les décisions engageant l’avenir de la communauté, avec toujours à l’esprit le bien-être des sept prochaines générations. C’est aussi les aînées qui nommaient les chefs et qui validaient les nouvelles idées à l’aune de leur sagesse éprouvée. Pour un « jeune homme » comme moi, c’était le plus grand honneur que d’être convoqué devant leur assemblée et de passer leur examen. Il n’y a que dans notre culture que l’on considère les personnes âgées comme confinant à l’inutile – cela participe du même mouvement qui nous a fait nier l’importance du féminin ainsi que notre relation nécessaire à la Terre et notre lien indissoluble à l’archétype de la Mère.

Or, quelques jours auparavant, un ami m’a offert un livre intitulé La Mère dans les contes de fées de Sybille Birkhäuser-Oeri et Marie-Louise Von Franz. La lecture de ce livre, riche en histoires, m’a fait prendre la mesure symbolique de l’invitation que j’avais reçue. Les anciens contes présentent les différents visages de la Grande Mère, qui ne sont pas toujours bienveillants, comme en témoigne la présence récurrente des sorcières dans ces histoires : la Mère est non seulement celle qui donne la vie, mais aussi la mort, et elle préside aux mystères de la transformation, en particulier dans l’espace qui va de la mort à la vie. C’est la grande initiatrice, qui relie les opposés et qui nous oblige à grandir au risque, sinon, qu’elle ne nous dévore. « L’archétype de la mère se rapporte à la partie de la psyché qui est encore entièrement naturelle et c’est la raison pour laquelle on parle de Mère Nature. (…) Il est difficile de saisir cette image de la mère car elle est en même temps un des nombreux contenus de l’inconscient mais aussi un symbole de l’ensemble de l’inconscient collectif qui contient toutes les oppositions, qui en constitue probablement l’unité primordiale. »

Une autre synchronicité a voulu que j’ai eu, à peu près au même moment, à examiner le rêve d’une jeune femme enceinte que je veux vous présenter ici. Attendre un enfant, particulièrement le premier, est pour une femme une période de grande transformation souvent marquée par des rêves. Il arrive que ces rêves parlent de la destinée de l’enfant à naître – Marie-Louise Von Franz en a présenté quelques exemples dans Rêves d’hier et d’aujourd’hui. Par contre, je n’ai pas connaissance d’études[1] qui s’attacheraient à observer au travers des rêves la transformation psychique de la femme en mère, alors que c’est une prodigieuse métamorphose à laquelle l’inconscient participe évidemment. C’est sous cet angle, et en ayant à l’esprit le lien à la Grande Mère, que j’ai donc interprété ce rêve que voici :

Ma cousine m’offre une robe de mariée. Je trouve la robe magnifique et je me trouve très belle dedans. En regardant plus près, je me rends compte que la robe est tâchée. Il y a de grandes lignes de crayons de couleur au feutre sur le torse. Je ne peux pas la mettre ! Je suis déçue. Par contre, je peux garder une partie de la robe : la crinoline et le corset... Je dois juste trouver une robe pour mettre par-dessus la crinoline et le corset. Mon conjoint trouve une robe dans les teintes de rouge. Je me dis que ça peut le faire. Je me trouve jolie dedans. Il arrive avec un genre de voile rouge et me le met sur la tête. Je me regarde dans le miroir et je n'aime pas ça. Je me dis que je ne peux pas me marier dans une robe rouge. Je ne me sens pas bien dans cette robe. Je trouve que le rouge ressemble au sang et ce n'est pas ce que je veux pour ma robe de mariée. Soudain, ma mère arrive avec une robe qu'elle avait chez elle. La robe est blanche et il y a des froufrous gris brillants sur les hanches. Je suis contente : je me regarde dans le miroir et je me trouve belle. Le tout me convient. Mon conjoint est content pour moi — en autant que je sois contente, il est content ! Et je me réveille.

La rêveuse précise que sa cousine a été sa patronne à un autre moment de sa vie. Quand il est question de vêtements dans les rêves, la règle générale est qu'on suppose qu'ils symbolisent une façon d'être et de se présenter au monde, ce que Jung appelait la « persona » (le masque social). Mais il s'agit ici d'un vêtement très particulier, pour une occasion unique — le mariage de la rêveuse, c'est-à-dire son union avec le masculin. Tout cela donne à penser qu’elle traverse une période de redéfinition de son identité avec la grossesse, qui touche aussi à la relation avec son conjoint : elle passe insensiblement du statut de jeune femme à celui de mère et d'épouse, c'est-à-dire maintenant engagée dans une relation impliquant un engagement profond avec le père de son enfant. Son image et son vécu de la féminité sont en grande transformation, et bien sûr dès lors, sa relation avec le masculin dans laquelle s’exprime cette féminité. Ne serait-ce que symboliquement, c'est un « mariage » qui est en cours et le rêve semble donc l'y préparer, ou du moins lui indiquer où elle en est dans cette évolution.

En effet, il ressort de la discussion autour du rêve que la rêveuse est consciente d’entrer dans une nouvelle étape de sa vie. Elle se remémore les transitions qu’elle a déjà vécues depuis l’enfance ; elle se souvient de ces passages entre deux étapes, et en particulier du chevauchement de celles-ci jusqu’à arriver à un moment où le chevauchement prend fin et la nouvelle étape s’installe pleinement. Elle se sent approcher de ce moment dans cette nouvelle transition, ce qui se traduit par le fait qu’il y a un mieux-être qui s’installe en elle avec un sentiment d’union intérieure, comme un mariage entre toutes les parties en elle. C’est, précise-t-elle, non seulement sa façon de se présenter au monde, mais aussi son regard sur elle-même, qui se transforment en même temps que sa relation à son compagnon.

La première robe lui vient de sa cousine, qui a été sa patronne. Cela laisse penser qu'elle représente un modèle de féminité qui a pu avoir une certaine autorité sur elle, qui a sans doute eu une certaine influence sur elle et sur son image de la féminité. Mais elle ne peut pas la mettre car cette robe est tâchée par des éléments liés à l'enfance, symbolisés par les traits de crayons de couleur. C'est donc un modèle qui ne fonctionne plus pour elle, qu'il lui faut abandonner en en gardant cependant certains aspects. Quand je lui ai demandé de présenter sa cousine avec trois adjectifs, elle a déclaré que celle-ci est une femme forte, dure et douce à la fois. C’est une personne capable d’accomplir de grandes choses même si cela demande beaucoup d’efforts et de discipline. Et en effet son expérience de travail avec sa cousine a montré à la rêveuse que, comme celle-ci, elle a « du chien » mais elle comprend qu’elle ne lui est pas identique, entretenant peut-être un côté enfant oublié par la cousine. Plus profondément encore, on peut voir dans cette cousine une image de la femme investie dans un rôle professionnel, c’est-à-dire le modèle de féminité mis en avant par le conscient collectif de notre époque. Dans ce contexte, il a été fort intéressant d’entendre la rêveuse expliquer qu’elle songe à se retirer de la vie professionnelle pendant quelques temps après la naissance pour s’occuper de son enfant et aussi d’elle-même.

Le masculin lui propose un autre modèle de féminité qui semble teintée de passion et d'action, comme s'il suggérait que la rêveuse doit être toujours passionnément amoureuse et surtout, une « femme active », présente sur tous les fronts. On peut voir là comment le regard de l’homme dont la conjointe est en train de devenir mère est appelé lui aussi à changer : c’est la difficulté de nombreux jeunes pères qui ont le sentiment de découvrir soudain une autre femme à leurs côtés. Mais cette image de la féminité ne lui convient pas non plus, ce n'est pas elle... et ce n'est pas ainsi qu’elle envisage leur union. Il lui faudrait se voiler la face. Le rouge est une couleur volontiers associée avec le masculin, en contraste avec le blanc qui est associé au féminin. Elle ne peut pas se marier dans cette couleur qui lui évoque le sang, c’est-à-dire l’aspect brut de la vie. Par contraste, il ressort qu’elle a besoin de manifester sa féminité dans sa pureté réceptive. Quand j'ai demandé à la rêveuse de présenter son conjoint avec trois adjectifs, elle a déclaré que celui-ci est fort, endurant et cependant doux. Ce sont presque les mêmes mots que lorsqu’elle a présenté sa cousine ; on peut en déduire que sa cousine et son conjoint représentent chacun un aspect, respectivement féminin et masculin, d’une même attitude fondée sur la force, ainsi qu’un mélange de dureté ou d’endurance avec la douceur.

Finalement, c'est sa mère qui amène la solution, une belle robe blanche avec des froufrous gris aux hanches : le blanc contraste avec le rouge précédent, c'est précisément son complémentaire alchimique. Cela renvoie à une image de pureté, mais aussi tout simplement de féminité réceptive. La petite touche de gris montre qu'il n'y a pas d'excès de pureté, pas d'idéalisme là, mais une intégration des contraires (le blanc et le noir = gris), ce qui donne à penser qu’elle est consciente qu'il n'y a pas de mère parfaite ni de mariage parfait, et qu’elle est prête à l'assumer. La rêveuse présente sa mère comme étant accueillante, généreuse avec ses enfants et rassurante. Dans mon interprétation, j’ai souligné que cette période de vie est aussi l’occasion pour elle de reconsidérer ses relations avec sa mère, en particulier d’envisager ce que cette dernière lui transmet, et de se réconcilier avec ses imperfections. Celle-ci lui fournit un modèle qui lui permettra d’aller de l’avant dans cette nouvelle étape de vie, et au travers de l’expérience de la maternité, leur lien aussi se trouve transformé. Sa mère va devenir la grand-mère de son enfant, et la rêveuse tirera de l’expérience de sa mère ce dont elle a besoin pour assumer à son tour ce rôle à sa façon bien à elle. D’où l’intérêt pour elle de conserver la crinoline et le corset offerts par sa cousine, comme une façon de ne pas fusionner avec sa propre mère mais de veiller à conserver son identité propre. Il faut enfin souligner que le corset symbolise une contrainte, une rigueur, qui contraste ici avec le caractère enfantin des traits de crayons de couleur, où l'on peut peut-être voir un attachement inconscient à l'état d'enfance et donc à la mère.

En conclusion, il semble que le rêve invite la rêveuse à prêter attention aux transformations en cours dans son identité et sa féminité, en observant en quoi l'ancien modèle ne fonctionne plus, mais aussi ce qu’elle peut en conserver. Le rêve lui suggère d’éviter de trop « charger sa barque » en prenant sur elle pour être sur tous les fronts et en répondant de façon passionnée aux besoins d'amour de son compagnon. La naissance d’un premier enfant peut être un moment délicat aussi pour les hommes, qui peuvent avoir le sentiment de perdre la compagne avec laquelle ils avaient une relation dans laquelle prédominait l'amour et la passion, pour avoir maintenant une mère avec eux, dont l'attention va plus à l'enfant qu'à eux. C'est normal, c'est sain, et cela ne doit pas poser de problème — le conjoint de la rêveuse est content de son choix de robe ; il est heureux qu’elle soit heureuse et cela signifie un amour profond sur lequel elle peut compter. Enfin, il est clair que la rêveuse doit privilégier une attitude rassurante d’accueil et de générosité plutôt qu’un modèle de femme forte : elle est invitée à s’accueillir elle-même pour vivre tous les aspects de cette transition.

La rêveuse était satisfaite de l’interprétation que je lui ai proposée et que nous avons discutée jusqu’à ce que tous les aspects en soient clairs. Ce n’est qu’après ma conférence devant le cercle des grand-mères que j’ai pris conscience qu’il y avait encore un autre niveau d’interprétation possible. C’est la merveille du travail avec les rêves de constater qu’il peut y avoir plusieurs niveaux d’interprétation non contradictoires, qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes – s’il n’y avait qu’une interprétation valable, il y aurait par-là même une rationalité qui permettrait de la déduire et de la valider. D’ici à ce qu’on en fasse un programme informatique, il n’y aurait pas longtemps et voilà que nous confierions aussi nos rêves à des ordinateurs. La profondeur vivante de l’inconscient, qu’il en soit remercié, nous en préserve ! On peut ajouter que la première interprétation s’en est tenue au plan dit objectif en considérant la mère du rêve comme parlant de la mère de la rêveuse, mais Jung indique qu’il nous faut toujours mener en parallèle une interprétation sur le plan subjectif dans ce cas, en considérant donc la signification intérieure du symbole objectivé.

Cette seconde interprétation repose sur le fait qui veut que, dans les rêves, la mère représente souvent l’Inconscient, avec une majuscule pour signaler qu’on réfère par-là à l’inconscient collectif, à un des aspects de la Grande Mère. Par contraste, le père représente le conscient collectif, la loi sociale et extérieure. Ce nouvel angle change complètement la perspective dans laquelle nous pouvons comprendre le rêve. Il est encore question d’une grande transformation qui touche à l’évolution de son identité, mais c’est donc l’Inconscient qui lui amène la nouvelle robe dont elle va pouvoir se parer pour son mariage. Ce dernier prend une autre portée symbolique car il s’agit dès lors de son union avec son masculin intérieur, et par-là de son individuation, de sa réalisation en tant qu’être humain complet. Il se trouve que la rêveuse est très attirée par le travail avec les rêves, dans lequel elle manifeste une belle autonomie – c’est-à-dire une capacité à dialoguer directement avec l’Inconscient – et envisage d’étudier un jour pour devenir psychothérapeute. Quand je lui ai suggéré que sa mère dans le rêve pourrait symboliser l’Inconscient qui lui amène son support et l’aidera à définir sa nouvelle identité, elle a tout de suite compris de quoi il retournait en me disant : « C’est vrai, l’inconscient prend soin de moi comme une mère. » C’est donc peut-être d’un enfant spirituel qu’elle sera amenée à accoucher dans les prochaines années, au travers de cette profonde transformation qui va peut-être bien au-delà de son devenir de future mère. Mais il n’y a, pour l’instant, que la Grande Mère qui puisse le savoir…



[1] Si vous en connaissez, merci de me faire connaître leur existence.