lundi 25 mai 2015

La jeunesse du monde


Je soumets un rêve à votre sagacité. C’est selon moi un rêve archétypique qui, c’est le cas de le dire, m’a soulevé et qui a, bien sûr, une dimension subjective personnelle mais peut-être aussi une portée collective. C’est la chaîne des associations qu’il a suscitée qui l’éclaire et je vous livre mon interprétation provisoire. Mais je suis curieux donc de ce que vous en ferez, de comment vous le comprendrez. Voici le rêve :

Je suis avec d’autres personnes dans une chaîne humaine : nous sommes des milliers et chacun donne la main à une autre personne. Soudain, une énorme vague océanique arrive derrière nous et nous soulève, nous emporte – c’est de l’ordre du tsunami et même au-delà, nous sommes transportés par les eaux. Au début, j’ai la tête hors de l’eau et je m’assure de ne pas perdre le contact avec mon voisin, c’est important de ne pas briser la chaîne. Ensuite, j’ai la tête dans l’eau et je suis surpris de pouvoir respirer, comme si l’air était mélangé à l’eau. Enfin, la vague s’épuise et nous dépose dans une eau calme, chaude et d’environ 1 mètre de profondeur, sous le soleil ; il y a là une jetée et je monte sur celle-ci pour m’assoir les pieds dans l’eau. À côté de moi, il y a une très belle jeune femme noire, africaine.

Voici quelques éléments de contexte. La veille, je discutais avec Nicolas Bornemisza qui me disait que Jung a affirmé avoir le sentiment d’être passé, au moins en partie, à côté de sa vie. J’en étais abasourdi. Selon Laurens Van der Post, Jung déjà vieillissant aurait dit : « J’ai failli à ma tâche première d’apprendre à l’être humain qu’il a une âme, et qu’il y a un trésor sous la terre. » Nicolas me racontait avoir vu un film où Edward Edinger, un jungien plus particulièrement intéressé par la dimension religieuse de la psychologie des profondeurs, pleurait en évoquant ces mots de Jung : comment ce dernier a-t-il pu, ne serait-ce que momentanément, méconnaître à ce point la portée de son œuvre ?

C’est exactement ce qu’a fait Jung, disait Edinger : il nous a montré que l’être humain a une âme et qu’il y a un trésor sous la terre, c’est-à-dire dans le monde d’en bas, dans l’inconscient. Il a reformulé en langage contemporain tout ce que les anciennes religions ont cherché à exprimer de façon symbolique. J’ai été sensible aux larmes d’Edinger, je les comprenais bien : si Jung lui-même a douté, comment éviter de douter ? Nous avons continué à parler de comment la dimension spirituelle de Jung est souvent gommée dans les cercles jungiens alors que c’était sans doute l’essentiel pour lui : le logos de la psychologie sur la psyché (l’âme) est volontiers intellectuel désormais, c’est-à-dire qu’il met le vivant dans des concepts.

Le rêve montre un grand mouvement dans l’inconscient collectif (l’océan), que je crois être cette redécouverte de l’âme et du trésor enfoui, qui soulève et transporte beaucoup de gens. L’important, c’est la chaîne que forment ces personnes : dans une chaîne, la relation est individuelle d’un maillon à l’autre, et il faut veiller à sa continuité dans la période de transformation. Il y a là clairement rappelée l’obligation de rester parmi les humains pour ne pas se perdre quand l’inconscient se déchaîne, ce qui tient essentiellement à des liens individuels, d’une personne à une autre – et non à l’appartenance à un groupe, une identité collective, la croyance dans un dogme, etc.

Une autre association éclaire la fin du rêve : la veille encore, je lisais avant de m’endormir des éléments sur la Reine de Saba, qui aurait été l’amante du Roi Salomon, et qui représentait volontiers la Sagesse au Moyen-Âge : c’était une Éthiopienne, une très belle femme noire. La légende veut qu’elle ait refusé de traverser un pont car elle avait eu la vision que le bois de ce pont servirait à fabriquer la croix sur laquelle est mort le Christ. Elle serait retournée chez elle convertie et enceinte de Salomon, pour engendrer une lignée de rois. Pour un homme, la sagesse peut volontiers se symboliser ainsi comme une femme noire, renvoyant au féminin obscur, c’est-à-dire à ce qui est facilement méconnu, méprisé, tenu pour négligeable, et naturel – l’Afrique est terre encore sauvage dans l’imaginaire, proche des instincts. Par association, on peut penser aussi à la Sulamite du Cantique des Cantiques, « noire mais belle »[1], ainsi qu’à Isis, la grande déesse, et finalement à l’Alchimie, son nom al-chemya évoquant directement la « terre noire », c’est-à-dire l’Égypte mais aussi l’obscure nature.

J’étais content en travaillant sur ce rêve de constater que j’arrivais, avec d’autres, dans des eaux calmes. Le rêve a, bien sûr, une signification personnelle et intérieure, subjective, qui me laisse espérer de bonnes choses. Mais la portée plus collective du rêve ne m’est apparue que plus tard, au cours d’une méditation où cette image de femme noire me revenait à l’esprit. Dans le vide relatif de la méditation, la pensée s’est détachée clairement en résonance avec l’image : « la jeunesse du monde ». Cela m’a rappelé immédiatement un rêve que j’avais fait en 2009, où je parlais avec un petit garçon arabe qui semblait très intelligent mais déprimé : je l’encourageais en lui demandant s’il réalisait que l’avenir lui était ouvert et qu’il pourrait être le prochain « Obama ». Et donc ici, le rêve me dit que l’avenir du monde est jeune, féminin et noir, c’est-à-dire à l’opposé de l’ordre dominant aujourd’hui – le conscient collectif essentiellement blanc, masculin et vieillissant est voué au déclin, à la mort. Cela vaut pour notre monde où :

« Au début de l’année 2012, la population mondiale a dépassé les 7 milliards d’individus, les moins de 30 ans représentant plus de la moitié de ce nombre (50,5 %). Selon cette étude, 89,7 % des moins de 30 ans vivent dans les pays émergents et en voie de développement, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. » (UNESCO)

Et où l’un des plus importants facteurs d’évolution et de développement est l’éducation des jeunes filles, de sorte qu’elles prennent toute leur place dans la société.

Le rêve laisse donc entendre que l’issue de la crise globale de transformation dans laquelle nous sommes pris s’incarnera dans une sensibilité naturelle qui demeure proche des instincts et qui recèle cependant une humble sagesse. Au fond, en mettant tous ces éléments associés ensemble, le rêve dit qu’il faut regarder l’œuvre de Jung – la redécouverte de l’âme et du trésor caché – comme faisant partie d’un grand mouvement de l’inconscient collectif, dans lequel il est important de ne pas perdre contact avec les autres humains engagés dans cette transformation, et qui nous amènera à une nouvelle image de l’âme, « noire et belle », alchimique.

Note : la proximité de la nature et des instincts – pour moi par ailleurs une grande qualité – que je prête aux Noirs africains est ma projection qui ne repose sur rien d’autre que mon imaginaire occidental – l’Afrique évoquée ici appartient à ma géographie intérieure et non au monde objectif. J’espère donc n’indisposer personne en exposant ces projections pour expliciter le rêve.

[1] C’est en fait une traduction discutable qui met en opposition ces deux termes : l’hébreu dans lequel a été écrit le Cantique des Cantiques est ambigu, permettant aussi bien à la Sulamite de dire « je suis noire mais belle » (la traduction de la Vulgate) ou « je suis noire et belle ». Pour plus d’information :
http://languesdefeu.hypotheses.org/559

mercredi 13 mai 2015

Jardiniers de l'âme


Une amie me partageait son interrogation :

Que sommes-nous, nous qui nous intéressons passionnément aux rêves et aux mystères de l’âme, mais qui ne sommes ni psychologues, ni psychanalystes ou analystes, ni psychothérapeutes et encore moins psychiatres ?

Voilà ce que j'ai trouvé, après réflexion, à lui répondre :

Nous ne sommes « rien ». C’est encore le mieux, d’être rien. Les arbres, les plantes, les fleurs et les animaux ne sont rien, tout comme les pierres, les rivières, les nuages et les montagnes, et tout ce qui suit l’ordre naturel. C’est fatiguant d’être quelque chose, et puis c’est toujours une petite boîte dans laquelle on s’enferme…

Les rêves sont comme les pierres, ou mieux, comme les plantes : des fleurs de conscience qui poussent tout naturellement. Et l’âme qui rêve est comme une terre fertile. S’il faut être quelque chose, soyons donc des jardiniers de l’âme !

Mais qu’est-ce que l’âme ?

Je risque une définition poétique : l’âme est ce qui aime en nous.

En travaillant avec les rêves, en nous laissant travailler par ceux-ci, nous apprenons doucement à mieux aimer, avec toujours plus de conscience, de présence à ce qui est. Mieux aimer, en commençant par nous-mêmes, tout ce qui nous entoure et la vie elle-même, car sur le chemin des rêves, comme le dit le poète[1] qui l’emporte sur toutes les psychologies : 

« Il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour. »

Cultivons l’essentiel…


[1] Christian Bobin : « Il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour. Il n'y a dans l'amour que de l'inconnaissable. »

samedi 2 mai 2015

Naviguer en suivant la lumière


Richard Moss présente régulièrement, au cours des ateliers qu’il donne, un grand rêve qui lui est advenu il y a près de 30 ans et qui lui a donné de précieuses indications pour son cheminement spirituel. C’est un rêve sur la façon de naviguer dans les niveaux profonds de la conscience et à travers les tempêtes créées par l'esprit, où est soulignée l'importance de l'humilité, du sens du service, et de l'écoute de la sagesse du corps. Récemment, il a diffusé au travers de sa lettre d’information un enregistrement audio où il raconte et commente ce rêve. Avec sa permission, je vous en propose ici une traduction en français ainsi qu’un résumé de son commentaire.

Vous pouvez écouter cet enregistrement ici (durée 10 minutes) :      http://richardmoss.com/resources/free-videosaudios/navigate-by-the-light-inside

Voici le rêve :

Je suis sur le pont d’une frégate à plusieurs mats, un magnifique bateau à voiles de la fin du XIXème siècle et nous nous dirigeons vers le large. Sur ma gauche, il y a un phare tandis que devant moi, il y a de grandes vagues et l’eau est noire. Du phare sur ma gauche sort une voix qui dit : « Beaucoup se sont perdus dans ces eaux. Si tu ne sais pas comment naviguer ces eaux, retourne-t-en maintenant. »

Le rêve change. Je marche sur une jetée, un quai dans un petit village. Il y a une boutique dans laquelle j’entre, et il y a là un petit homme rond et chauve avec un tablier sali par son travail. Je regarde autour de moi, à la recherche d’indications à propos d’un bateau qui me permettrait de quitter cet endroit, mais je ne trouve rien alors je me tourne vers cet homme et lui demande : « Est-ce que vous pourriez me dire comment revenir sur le continent ? » L’homme me regarde et dit : « Si vous attendez que j’aie fini ce que j’ai à faire, je vous y emmènerai. » Je le regarde, stupéfait, et je dis : 

« Vous ? »

Le rêve change encore. Je suis cette fois sur un bateau moderne, un gros croiseur du XXème siècle, qui se dirige maintenant vers les grosses vagues de l’océan. C’est un bateau qui n’aura aucun problème à affronter ces eaux. En fait, je ne suis pas sur le bateau, je suis le bateau, et il y a une voix qui monte du centre de mon être, qui dit :

« Oriente-toi selon la brillance de l’eau ».

Je regarde en avant et je constate qu’en effet, la lumière du soleil brille particulièrement, de façon presque aveuglante, là où l’eau est la plus calme, où sa surface est plus lisse, et c’est alors que je me réveille.

Richard commente ce rêve en expliquant que la première partie réfère à une période de sa vie où il pensait être prêt pour explorer les profondeurs de la conscience, mais en fait, il y avait encore en lui trop d’égoïsme, trop d’amour-propre et de suffisance, d’importance. La seconde partie donne une clé extrêmement importante car c’est finalement un homme ordinaire, un travailleur qui n’a rien d’impressionnant, qui pourra l’aider à traverser la grande mer. Il avoue qu’il était complètement surpris car cet homme semblait si insignifiant qu’il ne voyait pas comment il pourrait l’aider à accéder à un niveau de conscience plus profond, et cependant le message était clair : c’est le moment d’être en contact avec le côté ordinaire des choses et de la vie, et non avec le sentiment d’être spécial. C’était, dit Richard, le contraire de l’idéal de son ego ; il fallait qu’il fasse confiance à une partie ordinaire de sa personnalité pour le mener à bon port.

Le rêve change à nouveau quand il a établi le contact avec cette partie « ordinaire » de sa psyché, et cela lui donne le moyen de traverser les eaux noires. C’est alors qu’une voix intérieure l’invite à s’orienter selon la brillance de l’eau. Richard y voit un message très clair lui suggérant de prêter attention à son corps et à prendre les sentiments de paix et de douce expansion dans le corps comme des indicateurs du fait d’aller dans la bonne direction. Quand l’esprit est perturbé, il y a des perturbations dans le corps et l’énergie devient boueuse, trouble – il est intéressant de savoir qu’en ancien Hébreux, le mot désignant le « péché » signifie aussi « boueux ».

Ces indications sont particulièrement importantes quand nous faisons face à des choix difficiles ou que nous sommes dans des moments de grands changements. La recommandation de Richard, partant de ce rêve, est de simplement nous assoir tranquillement à l’écoute de notre corps, avec humilité. Il s’agit alors d’attendre que nos rêves de grandeur perdent de leur importance, jusqu’à ce que s’installe un sentiment de paix, de tranquillité et d’espace intérieur. C’est alors seulement que nous sommes en mesure de prendre une décision valable, et non quand nous sommes contaminés par l’inquiétude et l’agitation de notre mental.


J'aurai bientôt le plaisir d'assister Richard Moss en tant que traducteur dans l'atelier "Présence et Art de l'intimité" qu'il donnera à Montréal les 15, 16 et 17 mai prochains. Pour plus d'information sur cet atelier, suivez ce lien : http://richardmoss.com/fr/events/montreal. Pour un avant-goût du travail avec Richard avec une méditation guidée (avec traduction française), je vous invite à écouter l'enregistrement suivant :

jeudi 23 avril 2015

Sortir de la cage des mots


Cet autre matin, je parlais avec une amie. Je ne la connais pas depuis longtemps ni très bien, mais nous avons en commun d’écouter les rêves, de les aimer… et cela nous rapproche plus peut-être que si nous étions allés à l’école ensemble. Sur ce chemin, on se découvre des ami(e)s tous les jours et on touche à ce que l’amitié – âme-moitié – a d’éternel : on se re-connait…

Cette amie m’a rendu un service inestimable. En quelques mots, avec un bon sourire, elle m’a montré comment quelque chose en moi est toujours en train de courir derrière une nouvelle idée, une explication, une compréhension ou une information : le hamster qui tourne dans sa roue. Nous parlions des rêves et de l’importance d’en parler, de faire entendre leur voix, quand elle m’a fait remarquer que bien souvent, nous nous perdons dans des discours « sur » les rêves. Au lieu d’écouter ce que les rêves ont à dire, de les laisser couler en nous, nous informer… nous ajoutons une couche de concepts, d’explications, d’interprétations. Si nous n’y prenons garde, nous nous éloignons alors du rêve, nous en faisons une absurdité manipulable mentalement : nous croyons en être quitte parce que nous avons mis des mots sur le rêve. Ce faisant, nous passons à côté du rêve comme ce promeneur qui ne voit pas la rivière au bord de laquelle il marche tant il est pris dans ses idées, les mots dans sa tête.

A l’inverse, les rêves demandent à être approchés dans le ressenti silencieux des images. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de mots, mais ils se font espacés; il y a de l’espace à l’intérieur dans lequel le rêve peut se déployer. Cet espace est tissé de présence, de conscience ancrée dans le senti de l’instant présent, d’attention au jeu créateur des images du rêve, toujours unique, singulier. Il s’agit moins alors d’interpréter le rêve, d’en tirer un message dans nos mots habituels, que de nous laisser travailler par les images, d’aller au bout des nouvelles possibilités de conscience dont elles sont porteuses. On dit cette approche « féminine » et tenant, selon James Hillman qui en a été un des hérauts, de « la fabrique de l’âme », par contraste avec la démarche « masculine » de l’esprit qui sépare, disjoint, conceptualise et explique. Mon amie et moi convenions qu’il n’est sans doute pas utile d’ajouter à la cacophonie ambiante des théories et grands discours, et que s’il est un baume que les rêves peuvent apporter dans notre monde troublé, il tient plutôt du murmure de la rivière que l’on peut entendre quand on se tait…

Allons donc nous promener au bord d’un rêve sans plus d’explications. C’est un rêve qui n’a pas besoin de commentaire, qui parlera pour lui-même, que rapporte Robert Moss dans Les Iroquois et le rêve chamanique. « Dans ce rêve, je regarde une foule de gens bouche bée et goguenards face à un magnifique lion blanc derrière les barreaux de sa cage. Ils se comportent comme toutes les foules de badauds un dimanche après-midi au zoo, jetant leur détritus à terre, l’air abruti. Ils pensent qu’ils peuvent se moquer sans risque du lion – jusqu’au moment où quelqu’un s’écrie que la porte de la cage est ouverte. Les humains paniquent et s’enfuient en courant pour sauver leur vie. Je pénètre vaillamment par la porte ouverte. Je ne m’effraie pas quand le lion bondit vers moi. Il saute et pose ses pattes sur mes épaules comme un énorme chien affectueux. Le lion veut que je regarde derrière moi pour voir ce qui se passe. En me retournant, je m’aperçois que ce sont les humains, et non les lions, qui sont en cage. La place du lion est dans la nature, en liberté, parmi les possibilités sans limites. Le lion blanc me dit de sa voix profonde et rocailleuse : « Tu vois, les humains sont les seuls animaux qui choisissent de vivre en cage. »

lundi 13 avril 2015

Cercle de rêves

Un cercle de rêves, c’est une réunion de personnes qui se rencontrent pour célébrer un Mystère au sens traditionnel du mot : le Mystère du rêve. En effet, la porte d’entrée dans le cercle est le non-savoir, c’est-à-dire ici l’absence de théories prédéfinies à propos du rêve. Le cercle offre un contenant hermétique au mystérieux déploiement du rêve au travers des intuitions et des questions des participant(e)s. C’est un cercle, c’est-à-dire que, même si je guide le travail, personne n’a de prééminence – au centre du cercle, nous plaçons toujours le rêve qui est travaillé.

Il n’y a pas besoin d’avoir étudié la psychologie ou d’avoir une expérience préalable avec les rêves pour tirer parti du travail qui s’opère dans un cercle de rêves : nous suivons une méthode simple et respectueuse qui permet à chaque personne de participer à partir de ce qu’elle sent, de ce qu’elle est. Chaque participant(e), moi y compris, offre à la personne qui propose un rêve sa résonance à ce dernier sans prétention à une « vérité du rêve ». C’est un jeu créatif qui tisse du sens avec le rêve, et généralement une expérience très révélatrice. Parfois, le travail d’interprétation est prolongé par un exercice complémentaire avec l’imagination, le corps…

Une séance de cercle dure généralement de 2 à 3 heures, avec entre 4 et 10 personnes : il n’est généralement pas possible de travailler plus de 2 ou 3 rêves. Mais il n’est pas rare qu’une personne trouve des réponses à son propre questionnement en écoutant le rêve d’autrui – en observant comment les rêves portent des images et des problématiques tout à la fois toujours singulières et cependant communes, nous touchons du doigt l’inconscient collectif sans en faire un concept : c’est une réalité vivante, agissante dans le cercle.

Le cercle de rêves n’est pas un lieu de psychothérapie de groupe, non plus qu’une formation au travail avec les rêves. C’est un laboratoire dédié à l’expérimentation directe. Les deux prémisses que je propose à cette expérimentation sont les suivantes :

– Nous sommes moins là pour « travailler le rêve », au sens de torturer le rêve (l’étymologie de travail renvoie au latin triparium, qui désigne un instrument de torture) que pour nous laisser travailler par le rêve, les images. Si travail il y a, qu’il soit plutôt celui de l’accouchement de quelque chose de nouveau, en douceur, avec attention.

– On ne peut approcher le rêve que dans l’instant présent, en étant bien ancré dans le senti des émotions et du corps, ici et maintenant. C’est pourquoi l’ouverture d’un cercle de rêves inclut toujours un temps de méditation, de retour au silence car c’est à partir de l’intérieur, d’une conscience attentive à ce qui se passe en dedans, que nous nous préparons alors à écouter des rêves.

Cela fait maintenant 7 ans que j’anime des cercles de rêves. De ce qui était des réunions conviviales entre ami(e)s autour des rêves a émergé une forme qui est désormais un de mes outils privilégiés de travail. Dans la première année, nous avons discuté et défini un cadre pour le cercle, tenant en des principes d’éthique et de sécurité du travail du rêve que je vous livre ci-dessous. Déjà le cercle y était défini comme visant « à offrir un contenant sécuritaire au déploiement du sens qui cherche à s’exprimer dans le rêve, et par le processus intérieur propre au rêveur. Un principe guidant nos travaux pourrait être le simple respect de ce que chaque rêve ainsi que chaque personne ont d’irréductiblement unique. La sécurité repose sur la présence consciente de chacun(e) des participant(e)s qui tisse, dans le groupe, un filet de neutralité bienveillante offert à l’inconscient. L’attitude intérieure importe là plus que le savoir, l’expérience ou quelque compétence. »

Éthique et sécurité du travail du rêve

·        Respect de soi et des autres, du rêve et de ce qui est présent.

Éviter la parole qui « tu… », le jugement et la critique, la polémique.

·        Responsabilité de mes sentis et pensées, de ce que j’exprime et n’exprime pas.

Parler au « je… », une émotion ou image valant toujours plus que mille mots.

·        Écoute, écoute…

En présence d’un rêve, nous gagnons plus à écouter comment il résonne en nous qu’à le discuter.

·        Accueil de ce qui est là, de l’inconscient et de l’inattendu.

Offrir neutralité bienveillante, conscience et compassion à tout ce qui se présente, incluant les peurs.

·        Protection plutôt que résistance

Ne rien forcer, même dans une question, et honorer les résistances comme signalant la vulnérabilité.

·        Vigilance devant l’inconscient.

Attention aux projections, à l’inflation et aux envahissements par l’inconscient.

·        Au service du processus intérieur de la personne qui offre un rêve.

Se pousser du chemin, ouvrir un espace sécuritaire en contenant en conscience ce qui advient.

·        Conscience du sacré

Demander permission et protection, honorer la Source des rêves qui nous réunit et favorise le travail.

·         Confidentialité

mercredi 1 avril 2015

La juste courbure


Un ami m’a demandé ce que je pensais de ce rêve qui lui était venu :

J’apporte des armes en Syrie. Dieu me dit : pour qui sont ces armes ?
- Pour les rebelles qui luttent pour leur liberté.
- Non , me répond Dieu d'une voix forte. Tu dois aimer les deux camps, si tu donnes des armes, donnes-en aux deux camps. Ils sont tous les deux enfants de Dieu.

Avec sa permission, je vous partage ce que je lui ai dit. J’ai salué le fait que Dieu lui parle dans ses rêves. C’est quelque chose que Dieu faisait assez souvent en d’autres temps. Jung cite l’histoire de ce rabbin qu’on interrogeait sur pourquoi plus personne ne voit Dieu alors qu’il est si souvent apparu aux hommes autrefois. Le rabbin répondit: « parce que plus personne ne se courbe assez bas ». Dieu se fait discret ces temps-ci, même si on parle beaucoup de lui dans les médias. Mais voilà donc qu’il cause à des individus dans leurs rêves, et cela n’est en fait pas si rare...

Le rêve n’a pas besoin d’être interprété : il porte son message explicitement. Il invite à l’amour inconditionnel pour toutes les parties prenantes du conflit. La Syrie peut tenir ici de la géographie intérieure comme extérieure ; à ce point de notre histoire, c’est une tragédie emblématique de l’état de notre monde. Il n’y a pas de jugement. Tout le monde est enfant de Dieu. Même… ? Oui, même eux.

À noter que Dieu est neutre quant à savoir s’il faut ou non livrer des armes. C’est notre liberté de croire, ou non, que les armes pourraient améliorer la situation – Dieu n’a rien à redire à cela. En livrant des armes, le conflit est attisé et cela ne semble pas préoccuper Dieu. Mais tant qu’à en livrer, il faut être impartial comme le soleil qui brille dans le ciel aussi bien pour les gentils que pour les méchants. C’est là que j’ai mis mon ami en garde : tout cela, c'est très bien, c'est la voie de l'Amour qui s’ouvre à toi. Mais cela présente un danger: nous sommes humains, et en tant qu'humains, il est normal que nous prenions parti - le danger là est de se croire au-dessus de la condition humaine.

Un exemple pour vous illustrer cela : il y a quelques jours à Québec, un policier a tiré une grenade lacrymogène à bout portant au visage d’une jeune manifestante. Quand j’ai vu les images de cet incident, mon sang n’a fait qu’un tour – ç’aurait pu être ma fille – et j’ai bouilli de colère. Si c’était mon rêve, il me commanderait de prendre conscience que le policier comme la manifestante sont des humains qui ont peur et qui souffrent, que je me projette dans la situation avec mes propres peurs, etc. Cependant, si je refoule ma colère pour essayer de n’être qu’amour autant pour le policier que la jeune fille, non seulement cela ne marchera pas mais je tombe dans le piège de l’idéalisation spirituelle. Il me faut commencer par aimer ma colère, mes émotions… et alors peut-être pourrai-je introduire là cette neutralité bienveillante de la conscience envers toutes les parties concernées, m’incluant moi-même puisque cette situation me touche, me fait réagir. C’est en cela que la Syrie peut être intérieure à chacun, aux prises avec sa propre tyrannie, ses rebelles démocrates et ses fous de Dieu qui veulent imposer leur loi…

Et fait, ai-je rigolé pour conclure, tout rêve dans lequel Dieu s'exprime directement est éminemment suspect d’une inflation du rêveur, c’est-à-dire que ce dernier risque fort de se prendre au sérieux, de penser qu’il l’a, l’affaire… à moins de se courber vraiment très bas. Cela implique de se tenir très près du senti, des émotions et du corps, de la terre, de l’humus – il faut se rapprocher de l’âme, tout en bas, pour trouver l’attitude juste que symbolise Dieu dans ce rêve : la neutralité de la conscience avec ce qui est, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

mardi 24 mars 2015

Mystique Anarchie (3/3)

Je poursuis ici la réflexion entamée dans les deux précédents articles sur les points de convergence et de dialogue entre la philosophie politique de l'anarchisme et la psychologie des profondeurs.
 

Actualité de l’anarchisme mystique

Nous sommes les héritiers de ce XXème siècle qui a vu tout à la fois fleurir les plus grands espoirs et se manifester, au nom souvent de ces espoirs, les pires horreurs dont l’humanité est capable. Jung a souligné que notre rapport à l’inconscient collectif implique de tenir compte de la cohorte des morts et de nous efforcer de répondre aux questions qui sont restées sans réponse chez les générations qui nous ont précédées. Il a accueilli[1] les morts chrétiens « qui sont revenus de Jérusalem sans avoir trouvé ce qu’ils cherchaient », et il a redonné voix aux anciens alchimistes depuis longtemps disparus. Les anarchistes contemporains sont les descendants spirituels de milliers d’hommes et de femmes qui ont vécu, ont souffert et sont morts avec au cœur une idée brûlante de la liberté. Nous héritons de leurs questions irrésolues et nous nous devons de leur donner des réponses. Nous avons pour tâche de relever le flambeau qu’ils nous ont légué et d’éclairer l’avenir avec celui-ci. Être anarchiste aujourd’hui, quand ce n’est plus un simple mouvement de révolte adolescente, c’est être porteur d’une mémoire sanglante qui ne se laisse pas endormir par les ritournelles de nos démocraties dites avancées – c’est-à-dire largement faisandées – et par la surconsommation.

Beaucoup d’anarchistes contemporains sont encore pris dans le XIXème ou le XXème siècles, en particulier dans une façon toute politique et matérialiste de fonder leur critique du système social existant. Ils s’appuient sur une vision assez généralement marxiste de l’Histoire dans laquelle il y a un ennemi désigné, qu’il s’agisse des bourgeois ou de la « classe dirigeante ». Leur pensée est restée d’une certaine façon newtonienne, comme la physique classique, alors que nous sommes entrés dans l’ère de la compréhension quantique de la réalité, où les choses sont moins clairement définies en blanc et en noir, où la conscience joue un rôle fondamental, tandis que seul le paradoxe permet d’appréhender la réalité dans sa complexité. Il est nécessaire de refonder aujourd’hui la pensée libertaire en y intégrant l’existence de l’inconscient tant personnel que collectif, la nécessité d’une vision unitive de l’humanité et de la vie, la valeur centrale de la conscience et l’apport de la spiritualité, en particulier avec la connaissance que nous avons désormais des spiritualités occidentales ainsi que du gnosticisme. Dans cette perspective, notre tâche première est de cesser de projeter la responsabilité de la situation sur d’autres que nous-mêmes, au risque sinon de simplement projeter notre ombre, pour chercher comment nous pouvons répondre positivement et constructivement à la crise globale.

On peut envisager l’émergence d’un anarchisme jungien. Il ne faudrait en aucun cas tenter pour autant de faire de Jung un anarchiste ; il semble avoir été plutôt conservateur toute sa vie, à mi-chemin entre le paysan et le bourgeois suisse qu’il était. Tant mieux, nous n’avons pas à lui ériger de statue ! L’anarchisme jungien s’appuie sur l’universalité de la pulsion d’individuation pour envisager une société qui serait dédiée à l’accomplissement par tous les individus qui la compose de leur plus grand potentiel. Une telle visée affecte tous les rapports humains, à commencer par l’éducation des jeunes et la relation entre les hommes et les femmes. Outre une nouvelle éthique fondée sur la compréhension de l’ombre psychologique et des mécanismes de projection, la psychologie des profondeurs contribue à la réflexion en soulignant la nécessité de trouver un nouvel accord entre le masculin et le féminin, tant dans la façon de gérer les ressources naturelles qu’en nous. Elle réclame aussi de reconsidérer la place donnée au sentiment et à l’intuition dans notre façon d’appréhender le monde et la vie, et de restaurer la dignité naturelle de l’individu. L’individualisme de nos sociétés est une conséquence de la sur-rationalisation et de la massification dans laquelle l’individu n’est plus qu’un élément statistique. La psychologie des profondeurs donne à chacun la possibilité d’entamer sa propre révolution en commençant par le fait de se retrouver soi-même et d’accomplir son unicité.

Aucun militant politique ne devrait aujourd’hui croire qu’il peut changer le monde s’il ne commence pas par s’examiner lui-même et ses propres ombres. L’Histoire démontre clairement que les pires catastrophes découlent des aspirations apparemment les plus idéalistes. Un véritable anarchiste n’a rien à faire de brandir un drapeau noir et de crier des slogans dans la rue face à la police – c’est la plupart du temps un jeu d’enfant. On verra la réalité de son anarchisme à la façon dont il se comporte avec sa conjointe, ses enfants et toutes les personnes avec qui il est en relation, en particulier ceux qui sont en position de faiblesse ou de dépendance envers lui. S’il poursuit encore l’illusion qu’il peut lui-même être quitte du démon du pouvoir[2], et qu’il se supériorise donc par rapport au reste de l’humanité, c’est que sa réflexion éthique n’est pas aboutie. Celle-ci doit en effet tenir compte de l’universalité de la souffrance et de la peur, c’est-à-dire de l’ego et d’une forme restreinte de conscience qui use toujours de violence et de pouvoir pour tenter de parvenir à ses fins. C’est parce que nous avons tous la responsabilité de transformer la souffrance en conscience plutôt que de continuer à la propager que la spiritualité est indispensable, comme la seule voie qui permette de mettre au monde une forme de conscience élargie, qui appose l’amour en face de la tentation éternelle du pouvoir. Dès lors, il est clair que notre but tant personnel que commun ne peut être que de faire tout ce qui est nécessaire pour permettre, au travers de chacun de nous, à « l’individu créateur délivré de la peur » de s’incarner pleinement.

Pierre Rabhi décrit magnifiquement l’enjeu :

« La vraie révolution est celle qui nous amène à nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. La crise de ce temps n’est pas due aux insuffisances matérielles. La logique qui nous meut, nous gère et nous digère, est habile à faire diversion en accusant le manque de moyens. La crise est à débusquer en nous-même dans cette sorte de noyau intime qui détermine notre vision du monde, notre relation aux autres et à la nature, les choix que nous faisons et les valeurs que nous servons. Incarner l’utopie, c’est avant tout témoigner qu’un être différent est à construire. Un être de conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son imagination et ses mains rende hommage à la vie dont il est l’expression la plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable. »

Cette révolution est déjà en cours dans le domaine spirituel, dans un immense mouvement de fond qu’on peut appeler « Le printemps de l’âme » et qui voit s’ouvrir d’innombrables fleurs de conscience. Il trouve son origine dans l’agonie du mythe chrétien, dans la boue et le sang des tranchées de la Première Guerre mondiale. Jung en a été un des grands hérauts précurseurs et a accompli une œuvre essentielle en jetant un pont qui relie notre modernité à la sagesse presque perdue des anciens alchimistes et gnostiques. Avec lui, les âmes de nombreux Chrétiens qui n’ont finalement pas trouvé ce qu’ils cherchaient ni à Rome ni à Jérusalem, ont commencé à entrevoir la terre promise, et les hérétiques du passé ont resurgi des cendres de leurs bûchers. Ce mouvement s’est cristallisé pendant la Seconde Guerre mondiale en particulier dans l’aventure qu’ont vécue quatre jeunes gens – trois Juifs et une Chrétienne – en 1943, en Hongrie à Budagilet, quand ils ont commencé à parler avec leurs Maître intérieurs. Il y a là l’équivalent d’une nouvelle « révélation » qui a pris forme d’un livre intitulé « les Dialogues avec l’Ange », dont il s’agit surtout ici de retenir qu’il y a en chacun de nous une petite lumière qui peut triompher de la plus noire obscurité. Les « quatre messagers » ont ouvert alors le chemin d’une rencontre avec le Divin à l’intérieur de soi, sans aucun intermédiaire institutionnel, qui est désormais la marque de notre modernité spirituelle. On peut voir, avec cet exemple et celui d’Etty Hillesum, parmi d’autres, comment la psyché répond créativement au fond de l’horreur touchée au cours de la Seconde Guerre mondiale. Plus profondément, on peut se demander si les camps de la mort – dont la réalité remet pour beaucoup l’existence de l’ancien Dieu en question – n’auront pas été, finalement, la matrice du nécessaire renouveau spirituel de notre civilisation.

Il est difficile d’envisager dès lors que ce soit un simple hasard qui ait voulu que nous ayons redécouvert, dans les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre, des écrits gnostiques fort significatifs et, en particulier, l’Évangile de Thomas qui nous remet en contact avec l’esprit du message christique avant la falsification du christianisme. À partir de ce moment, les évangiles apocryphes ont retrouvé droit de cité et le crépuscule a commencé à poindre sur tous les représentants de l’ancienne religion. La mondialisation économique a mis à portée de tous les livres de sagesse du monde entier jusqu’à provoquer une mondialisation spirituelle inédite, que l’on peut comparer avec l’effervescence dans laquelle vivait la Rome antique au début de notre ère mais qui prend des dimensions désormais planétaire. L’Orient et l’Occident se sont rencontrés et voici que, selon les termes d’une très ancienne prophétie tibétaine, le Dharma fleurit au pays de l’homme rouge. Le mouvement de synthèse et de renouvellement s’est encore accéléré avec l’avènement d’Internet qui met une somme inimaginable d’informations à la portée de chacun. Jamais il n’y a eu autant de chercheurs dans tous les domaines, avec une telle possibilité d’échanger et de faire circuler des informations et des idées.

Une autre comparaison historique peut être faite avec la période de la Renaissance, qui a vu s’opérer un changement de cap radical dans l’évolution de la civilisation européenne, essentiellement du fait de la redécouverte de la sagesse de l’Antiquité. Or, au moment même où de nombreuses cultures ancestrales sont menacées d’extinction, voilà que l’intérêt pour celles-ci est ravivé et qu’il apparait que ces peuples ont peut-être quelque chose à nous apprendre qui pourrait être vital dans notre relation avec la nature. Les Hopis ont une légende qui veut qu’il y a 500 ans, les trésors de la sagesse amérindienne aient été enterrés pour qu’ils ne soient pas menacés par l’arrivée des hommes blancs, et qu’ils ressurgiraient de terre quand on verrait converger vers l’Arbre des Nations des chercheurs de sagesse venant de toutes les cultures, de toutes les religions et de tous les horizons. Selon ce mythe, ces gens formeraient alors un arc-en-ciel humain dans lequel on peut voir la prémisse d’un nouveau peuple qui finira par couvrir la terre. De nombreux signes indiquent que nous pourrions être en train, d’une certaine façon, de vivre ce mythe en résonance avec les grandes images du Rainbow Warrior et du Verseau, c’est-à-dire du verseur d’eau spirituelle à la terre assoiffée.

Jamais cependant le péril n’a été aussi grand – cela fait partie aussi du mythe ancestral : le changement que laisse pressentir le renouveau spirituel de notre civilisation pourrait bien s’imposer naturellement. Mais que peut faire l’anarchiste mystique occidental du XXIème siècle ? Qu’est-ce qui le distingue d’autres activistes sociaux ou doux rêveurs ? Il faut partir du fait que nous avons à composer avec un nouveau totalitarisme qui prend la suite de ceux institués par l’Église, puis par les idéologies prétendant à la toute-puissance, pour en arriver maintenant à un monstre froid de rationalité économique et financière qui broie de l’humain par millions en s’appuyant sur des moyens de contrôle et de destruction inédits dans l’histoire, et en entretenant un vertige alimenté par une hyperconsommation effrénée de biens et d’images étourdissantes, mais vides. Tous les indicateurs sont au rouge en ce qui concerne l’épuisement des ressources, la dévastation des milieux naturels et les changements climatiques : nous vivons comme si nous disposions de plusieurs planètes et que nous prévoyions de ne pas avoir de descendants, ou alors de leur léguer un enfer. Mais c’est justement la nature qui pourrait porter les coups les plus durs à venir au capitalisme totalisant, et il se pourrait que notre problème soit autant de résister du mieux possible à la déshumanisation sociale en cours que de nous préparer à la possibilité de l’effondrement du système sous son propre poids et dans ses contradictions suicidaires.


Variations sur le Radeau de la Méduse ou la Dérive de la Société" (1975)

Jung cite souvent Hölderlin qui écrivait que « plus le péril grandit, plus grandit aussi ce qui sauve. » Qu’est-ce qui sauve dans une telle situation ? Du point de vue de la psychologie des profondeurs, c’est la psyché qui a créé cette situation et c‘est de la psyché que viendront les éléments de solution dont la conscience devra cependant faire quelque chose pour favoriser une évolution positive. Le changement sans doute le plus profond et peut-être le plus déterminant pour notre avenir collectif tient au bouleversement des modèles encadrant la relation du masculin et du féminin dans nos sociétés, et l’avènement d’une nouvelle féminité qui pourrait ouvrir des voies inédites en devenant socialement dominante. Le XXIème siècle, pour paraphraser Malraux, pourrait devoir être féminin ou ne pas être : les logiques masculines de compétition et de domination démontrent jour après jour qu’elles ne font qu’aggraver le mal. Jung était fort intéressé par le nécessaire retour du Féminin Sacré, dont il a vu un signe précurseur dans l’Assomption de Marie, c’est-à-dire qu’enfin une femme prenait place au ciel dans l’entourage de la figure patriarcale de Dieu. 

Aujourd’hui, ce Féminin sacré se constelle dans de nombreux rêves et diverses images collectives. Parmi celles-ci se distingue en particulier la figure de Marie-Madeleine, la compagne du Christ dont on sait désormais par certains apocryphes qu’elle l’embrassait sur la bouche. Des romans[3] ont commencé à populariser avec un succès certain l’idée gnostique d’un Christ sexué, qui réintègre donc la matière, le corps et l’humanité ; de nombreux mouvements spirituels se sont emparés de cette idée qui reflète un archétype désormais très actif. On peut voir poindre par là une nouvelle image du Soi dans la civilisation occidentale, comme un soleil levant qui intègre maintenant nécessairement une figure féminine, restaure le caractère sacré de la vie sur terre en y incluant tout ce qui relève de la nature, incluant bien sûr la sexualité, et dépasse l’individu pour mettre l’accent sur la conscience et sur la relation d’amour, c’est-à-dire sur le cœur.

On sait désormais que l’intelligence n’est en rien cantonnée au cerveau, à la tête, mais que nous avons aussi des neurones dans le ventre et dans le cœur, c’est-à-dire que nous avons besoin pour vivre sainement non seulement de notre raison, mais aussi de nos instincts et de nos sentiments. Ce n’est pas, ou du moins pas seulement, avec la raison que nous trouverons des solutions à l’ampleur des défis collectifs qui nous attendent pour faire progresser la liberté et la conscience, et ne serait-ce que pour préserver une planète viable. Les rationalités techniques, économiques, financières et politiques démontrent leurs limites ; c’est en comptant sur l’intelligence du cœur et en veillant à rester bien ancré dans notre humanité naturelle, instinctive et encore animale que nous dégagerons de nouvelles pistes d’avenir. Or, là où la tête sépare et atomise le réel en objets et en individus séparés, le cœur met en relation, non seulement avec les autres mais aussi avec soi-même, et surtout avec l’ensemble. Pour cela, un certain « éveil » est nécessaire au fait que la conscience ne se résume pas à la pensée consciente. L’intégration du corps, des instincts et du cœur avec l’esprit pensant débouche sur l’apparition d’une véritable individualité consciente. Sa caractéristique est d’être entièrement libre car reposant sur l’unicité de l’individu tout en étant reliée aux autres dans la conscience de ce que nous formons une unité vivante. La conscience se manifeste alors naturellement en liberté, paix et amour. Étant libres de nos pensées, c’est-à-dire de la croyance en la vérité de nos pensées, il n’est plus rien qui puisse nous asservir ou nous limiter dans notre liberté essentielle. Même devant une menace de mort, je suis encore libre de choisir de vivre ou de mourir.

« La prochaine étape de l’évolution humaine consistera en transcender la pensée. »  
Eckhart Tolle

Dans cette perspective, l’anarchiste mystique contemporain doit moins se préoccuper de comment abattre le système, qui semble déjà bien malade et dont les soubresauts font régulièrement des victimes un peu partout, que de contribuer positivement à la croissance en conscience des individus qui l’entourent, en commençant par lui-même, ainsi que des relations dans lesquelles il est impliqué. La plus grande marque de liberté à l’égard du système ne consiste pas à le défier en portant un masque de Guy Fawkes dans la rue mais dans le fait de vivre autant que possible, dès maintenant, les valeurs et l’éthique du nouveau monde que l’on veut créer. Il s’agit, pour poursuivre les mots d’Etty Hillesum, de permettre à ce qu’il y a de divinement libre en nous de se manifester, c’est-à-dire d’oser être créateur de nos vies autant que possible. La tâche de l’anarchiste mystique est d’incarner en conscience les valeurs qu’il veut promouvoir. Il n’a pas besoin de créer d’organisation, d’association ou de club d’anarchistes mystiques pour cela, ce qui n’empêche pas l’anarchiste de participer à toute organisation qui lui semble d’intérêt, dans laquelle il instille son esprit libertaire. Avec Montesquieu, il affirme qu’à tout pouvoir, il faut des contre-pouvoirs, des individus qui questionnent et qui résistent. Il doit veiller cependant à ne pas s’enfermer dans une identité collective d’anarchiste ou de spiritualiste qui pourrait se scléroser ; pas de drapeau, pas de doctrine, mais une capacité à interroger toutes les limites et à évoluer en conscience qui ne réclame adhésion à rien d’autre que la responsabilité de sa propre liberté.


Robert Ballagh, Liberty on the Barricades, 1971

Il y a une chose que les anarchistes mystiques peuvent faire quand ils se retrouvent, et cela s’inscrit dans la continuité de nos ancêtres russes : nous devrions célébrer les Mystères. Il y a bien des façons. L’une d’elle consiste à s’assoir en cercle, ce qui décourage toute hiérarchie, pour méditer ensemble, écouter les rêves et raconter des histoires qui nourrissent la conscience. C’est là qu’est le point de jonction entre l’anarchisme et la psychologie des profondeurs : le travail des rêves et des images intérieures couplé à la méditation libère la conscience des conditionnements collectifs et l’engage dans l’aventure de la véritable liberté qui tient dans la connaissance et la réalisation de soi. On voit alors sur le chemin que tracent les rêves apparaître ce curieux personnage qu’Ernst Jünger a nommé comme étant l’anarque[4], qui est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste. Mais là où Jünger en fait un solitaire qui fuit la société, nous avons simplement un être libre, responsable de lui-même, et en relation, en pleine conscience.

L’idéal libertaire, quand il n’y a pas d’intoxication à l’idéalisme, s’incarne dans une éthique de la liberté qui est encore la meilleure façon de le propager ; c’est une éthique non-violente, refusant le jeu de la volonté de puissance pour jouer celui de la conscience. Cette éthique implique nécessairement la prise en charge de l’ombre et le difficile travail du retrait des projections qui voudrait que le mal soit chez l’autre : c’est à chacun de voir en conscience comment il contribue à ce qu’il dénonce dans le monde, et surtout comment il lui répond positivement. Il s’agit moins de s’opposer au mal que d’apposer en face de lui ce qui nous semble bon : on ne combat pas l’obscurité, on allume une petite lumière. Tous ceux qui s’opposent à la liberté sont simplement inconscients, et leur misère intérieure appelle à la compassion. Ainsi, l’anarchiste conscient sait qu’il ne sera jamais quitte avec la tentation de la volonté de puissance qu’il prêterait volontiers aux autres, et il en fait l’objet de son propre travail en conscience. Il ne recherche pas la perfection mais la plénitude qui permet à tous les aspects de son humanité de se vivre. Dès lors, il comprend qu’il ne sert à rien d’opposer quelque violence à la folie du pouvoir car cela ne fait que la renforcer et la justifier. Mais il sait avec Jung que l’amour est le seul véritable antidote à toute volonté de puissance. Cet amour, même envers les ennemis de la liberté, devient sa tâche quotidienne et il découvre alors que même le pire nazi est un être humain en souffrance qui, encore une fois, ne sait pas ce qu’il fait. En lui pardonnant, il se libère lui-même de toute haine.

Il devient clair alors que notre responsabilité est de répondre en conscience à tout ce qui se passe autour de nous et dans le monde sans alimenter la peur et la haine sur lesquelles prospèrent l’inconscience et la volonté de puissance. La société sans classe et sans état se réalise d’abord en chaque individu qui surmonte en conscience ses propres divisions intérieures. La révolution commence par le fait de se libérer de tout conditionnement limitatif, de toute illusion de certitude définitive et de supériorité sur un autre être. L’éthique libertaire implique le respect de toute individualité dans ses particularités uniques, et la solidarité avec tout ce qui vit et souffre. Elle réclame d’approfondir sans cesse la conscience de notre humanité en y incluant un lien avec tous les autres humains mais aussi la nature toute entière, les animaux et les végétaux, notre belle planète. L’être libre se sait un avec tout, et rien, dès lors, ne saurait le limiter. Il cultive la force qui consiste à accepter de se montrer vulnérable plutôt que de commettre une violence, et la compassion qui découle de la croissance en conscience dans la paix et l’amour qui sont la signature de la véritable liberté.

Ainsi l’anarchiste mystique, en incarnant sa plus haute idée de l’humain, donne-t-il vie à ce qu’Hanna, la voix des quatre messagers de Budagilet, appelait « l’individu créateur délivré de la peur ». Il accomplit la révolution à laquelle nous invitait déjà Jiddu Krishnamurti:
En voyageant à travers le monde,
on fait partout le même constat,
à savoir qu'une immense révolution s'impose.
Pas une révolution d'ordre matériel :
il ne s'agit pas de lancer des bombes,
de verser le sang, de se révolter,
car toute révolution d'ordre matériel
aboutit inévitablement  à une dictature bureaucratique
ou à une tyrannie exercée par d'autres individus (...).
Mais ce dont nous devons parler ensemble,
c'est de la révolution intérieure.


Le texte intégral de cet article, sans illustrations, peut être téléchargé ici.



[1] Carl G. Jung: Les sept sermons aux morts.
[2] Voir mon article sur Le démon du pouvoir : http://voiedureve.blogspot.ca/2014/08/le-demon-du-pouvoir.html.
[3] Avant Dan Brown et son Da Vinci Code, Peter Berling imaginait dans Les enfants du Graal que le trésor des Cathares ne serait autre que deux enfants descendants de la lignée du Christ. On retrouve la même idée d’une filiation du Christ dans L’énigme sacrée de Michael Baigent et Richard Leigh, une enquête journalistique sur ces questions.
[4] Ernst Jünger, Eumeswil, 1977.