mardi 27 septembre 2016

Métaphores


Il y a quelques années, Mme Ginette Paris, Ph D., psychothérapeute, professeure émérite au Pacifica Graduate Institute de Santa Barabara (CA) et auteure de nombreux livres, proche de James Hillman, a été invitée par la Carl Jung Society de Montréal à donner un séminaire d’une journée sur la Psychologie Archétypale. Je dois dire que jusque-là, je ne connaissais pas grand-chose du travail de James Hillman et je m’en méfiais un peu. Je le tenais responsable d’un schisme dans la communauté jungienne, et en particulier du fait qu’il y a maintenant deux écoles enseignant la psychologie analytique à Zurich. Mais le séminaire de Mme Paris m’a « renversé », et je n’emploie pas cette image au hasard.

En introduction, elle nous a rappelé la découverte de Jung : « la psyché est images »[1] et nous a invité à toujours « coller à l’image » plutôt que de partir dans des concepts. La différence fondamentale entre la psychologie archétypale et l’approche orthodoxe jungienne tient à la façon de regarder les images. Pour illustrer ce point, elle nous a parlé d’un rêve :

Le rêveur est au lit avec sa femme. Grand remue-ménage dans l’appartement. Un magnifique taureau surgit dans la chambre à coucher, et s’arrête écumant au pied du lit.

Dans le contexte conscient du rêveur, il y avait une importante frustration sexuelle. Et la tradition mythologique nous rappelle que le taureau est associé à la puissance sexuelle masculine et à Dionysos, le dieu de l’extase. Nous pouvons donc mettre en parallèle :

Situation consciente = Frustration sexuelle
Symbole inconscient = Taureau

Mais beaucoup dans notre approche du rêve dépend de comment nous relions ces deux polarités. Si nous disons :

« Le taureau symbolise votre frustration sexuelle, et in fine le Dionysos en vous »

nous allons du rêve au conscient et au concept. Nous quittons le rêve. Nous en faisons abstraction; nous en tirons une idée ou une figure mythologique. On cherche alors à interpréter la figure de Dionysos et on spéculera sur comment cela s’applique à la situation du rêveur. C’est la démarche classique d’interprétation qui a tendance à « tuer » le symbole, à l’expliquer et le ramener à du connu. On parle sur le rêve au lieu de le laisser parler…

Le rêve est ramené au conscient, au connu :

Rêve  => Conscient
 Mais si nous disons :

« Votre frustration sexuelle se symbolise dans ce taureau magnifique, plein de vigueur et de santé, mais impatient et envahissant »

L’interprétation est proprement « renversée » : il s’agit de voir comment la réalité vécue consciemment est symbolisée par la métaphore offerte par le rêve, et partant de là, ce que le rêve ajoute à ce qui est déjà connu. Le mouvement observé va du conscient au rêve :
Conscient => Rêve

Dès lors, la métaphore enrichit le vécu en dégageant son contexte inconscient : la frustration sexuelle pourrait être symbolisée de bien des façons, comme par exemple par l’image d’une cocotte-minute au bord d’exploser, mais ici, il s’agit d’un taureau, et pas de n’importe quelle image de taureau : celui-là est beau, sain, fort, c’est-à-dire d’un animal évoquant la puissance instinctuelle indomptable. Et si l’on éprouve encore le besoin de parler de Dionysos, ce qui n’est pas nécessairement utile à la compréhension du rêve par le rêveur, la mythologie élargira encore le contexte inconscient du vécu de la frustration...

Nous décrivons là le processus qui extrait de la matière consciente l’image vivante. Celle-ci vit en nous, nous travaille. La psyché offre une métaphore pour exprimer la frustration sexuelle, la « travailler ». En grec, meta phoros veut dire « qui emmène plus loin ». Le rêveur est invité à prendre conscience que sa frustration exprime la vie du Dionysos en lui, avec la force et l’impétuosité du taureau; une énergie qu’il peut vivre, ou pour filer la métaphore, « chevaucher ». Où cela pourrait-il l’amener ?

Ce qui est intéressant avec les images, c’est qu’on peut travailler avec elles de toutes sortes de façons non intellectuelles, dans lesquelles c’est l’image qui parle, l’imagination qui s’active. On peut interroger le ressenti lié à l’image. Jung a cette phrase merveilleuse dans Ma vie, que je répète dans plusieurs de mes articles tant elle me semble clé :

« Dans la mesure où je parvenais à traduire les émotions qui m’agitaient, c’est-à-dire à trouver les images qui se cachaient dans les émotions, la paix intérieure s’installait. »

On peut aussi élargir le contexte de l’image : bon, d’accord on a bien vu le taureau, mais que se passe-t-il autour ? Ici, l’épouse du rêveur était recroquevillée de peur sous les couvertures. Tout à coup, la métaphore vient de prendre une autre direction : l’expression dionysiaque de la frustration sexuelle du rêveur fait peur à sa conjointe. Or la peur ne favorise pas les rapprochements. Une piste de travail avec la frustration vient de se présenter : il faut  peut-être calmer l’impétuosité du taureau, rassurer la conjointe, ou peut-être faut-il comprendre au contraire que la conjointe est incapable d’une relation mature avec le principe masculin et que l’union profonde ne sera jamais possible.

Cette façon de travailler avec les rêves peut être élargie à toutes les images intérieures, par exemple celles qui proviennent de l’imagination et qui peuplent les fantasmes. Elle est particulièrement utile quand il s’agit d’adresser un conflit conscient devant lequel la rationalité de notre cerveau gauche s’avère impuissante. Jung a redécouvert la technique qu’il a appelé « imagination active » et qui permet d’aller chercher le point de vue de l’inconscient sur les préoccupations conscientes.

En termes peut-être plus contemporains, c’est-à-dire en filant la métaphore neurologique plutôt que psychanalytique, nous dirons qu’il s’agit de mettre en œuvre notre cerveau droit, qui « pense » par images, pour compléter l’apport rationnel de notre cerveau gauche. Nous utilisons alors tout notre cerveau, l’ensemble de notre intelligence, pour débrouiller la situation. Tandis que le cerveau gauche utilise surtout ce qui est déjà connu pour appréhender celle-ci, le cerveau droit fait preuve de créativité, un ingrédient essentiel pour aborder à ce que la situation a de nouveau. Or quand nous vivons dans le présent, il est impossible de se reposer seulement sur le connu, qui est aussi le passé : il nous faut aborder chaque situation comme étant, au moins en partie, nouvelle et riche de  potentialités insoupçonnées.

La technique de ce travail avec les images intérieures est très simple. Il s’agit toujours de partir du senti et de l’amener à se déployer dans une image par le truchement de la métaphore. Le mot clé est « comme ». Tu te sens … comme quoi ?

Prenons pour exemple une situation fictive mais typique de conflit avec mon patron qui m’a convoqué dans son bureau pour me passer un savon. J’ai été humilié et je ne sais pas, dès lors, ce que je devrais faire : ravaler mon humiliation ou poser ma démission ?

Le senti émotionnel est donc : humiliation.

À noter que dans le terme même d’humiliation, il y a déjà une image évoquant le fait d’être ramené à l’humus, à la terre, qui mériterait d’être explorée. Mais la question qui se pose dès lors que le senti est clairement identifié est :

Humilié comment ?

On peut, dans un dialogue, proposer des images :

Humilié comme un guerrier vaincu ?

Comme un enfant à qui on fait des remontrances ?

Comme un esclave sous le fouet ?

Comme un fauve au bout d’une chaine ?


Ce ne sont que des propositions, qui visent à déclencher un mouvement intérieur chez la personne qui vit la situation, le conflit. En écoutant la réaction interne à l’image proposée, la personne sent si celle-ci la met en contact avec le noyau du conflit ou si elle l’en éloigne. Mais ces propositions ne visent qu’à faciliter l’émergence de l’image propre à la personne dans cette situation, une image unique pour chacun.

L’approche archétypale de James Hillman et Ginette Paris pose ce genre de questions, retournant en cela à l’intuition fondamentale de Jung, selon laquelle la psyché est images. On recherche pour chaque situation, chaque émotion, une image spécifique, aussi précise que possible. Plus l’image décelée est spécifique, plus le travail sera efficace. Il s’agit d’observer le mouvement émotionnel qui répond à chaque image proposée. Dans le cas présent, la dernière image a réveillé une colère qui se nichait dans la dépression allant avec le conflit, colère qui s’est mise à gronder comme un fauve. Mais l’image évolue, et la douleur ressentie peut très bien, plus tard, se symboliser dans l’image d’une fleur poussant entre les pavés, et qui a été écrasée par une grosse botte…

Nous avons déjà, partant du senti premier de l’humiliation, fait pas mal de chemin.

À l’humiliation est associée d’abord la colère sauvage, c’est-à-dire non domestiquée, du fauve qui ronge son frein au bout d’une chaîne. En allant avec cette image, il ressort toute une fantaisie de violence qu’il vaut mieux rendre consciente : « en effet, j’ai songé à lui envoyé la chaise en travers de la figure ». Oups ! Si l’on veut éviter d’être la proie d’une impulsion destructrice qui peut avoir, au moins socialement parlant, de graves conséquences, il faut avoir de tels mouvements intérieurs à l’œil. Sinon, un jour la chaine casse et voilà que le fauve attaque sans prévenir.

Mais c’est l’image de la fleur écrasée sous la botte qui donne la clé de la situation. Il y a quelque chose de très vulnérable dans une fleur. « Oui, j’ai vraiment essayé de donner mon meilleur dans ce boulot. J’y ai investi ma créativité, mon cœur. » Cependant, la botte évoque la brutalité aveugle, et finalement l’absence de reconnaissance ainsi que la confrontation du pot de fer contre le pot de terre. Mais surtout, il apparait que la fleur ne pousse pas au bon endroit : dans la rue, entre des pavés, elle ne peut qu’être régulièrement écrasée. Soudain, le mouvement intérieur se fait clair : il faut aller pousser ailleurs, de préférence au milieu d’un champ de fleurs ou du moins dans un espace protégé où la vulnérabilité de la fleur sera respectée, reconnue…

C’est la vertu merveilleuse de ce travail avec les métaphores. Dès lors qu’on a une image vivante de la situation vécue, on peut la situer sur une carte, dans un contexte plus large. Et les images contiennent leur propre dynamisme. Car dès qu’une image est vue, elle commence à se transformer. Il n’y a pas d’images fixes dans la psyché : elles sont l’expression momentanée de l’énergie psychique qui, dès lors qu’elle est rendue consciente, continue de couler. Ainsi chaque situation peut-elle révéler le potentiel qui lui est propre, le mouvement qu’elle réclame. Ce n’est plus « moi » qui décide mais la totalité de la psyché, le Soi, qui s’implique dans la décision, qui coule donc de source.

On peut dès lors, en écoutant les images intérieures, vivre en Tao, c’est-à-dire en harmonie intérieure avec chaque situation, en reconnaissant ce que chacune d’entre elle a d’unique. En effet, une même situation, selon le moment, les circonstances, les personnes impliquées, peut réclamer des actions très différentes. Il n’y a que le cerveau gauche, vivant dans le passé et cherchant à en tirer des règles définitives, pour croire qu’on peut appliquer une même recette à des situations d’apparence similaire. Cela donne une fallacieuse impression de sécurité, mais lorsqu’on vit dans le présent, on doit aller avec ce qui est là, dans l’ouverture à l’inconnu, au nouveau. On passe alors de la réaction plus ou moins consciente, et prévisible, aux circonstances de notre vie à la création active de celle-ci…


J’aurai le plaisir d’assister Mme Ginette Paris dans une série de 5 séminaires sur la psychologie archétypale qu’elle donnera à Montréal avec l’école Ho Rites de Passage à partir du 4 décembre. Pour plus d’informations, visitez le site www.horites.com ou écrivez à info@horites.com.

Le jeudi 27 octobre à 19h, Mme Ginette Paris sera l’invitée de Stéphane Crète pour une discussion publique sur le thème « Archétypes et neurones ». Vous trouverez plus d’information ici : Une soirée avec Ginette Paris.



[1] C.G Jung, Commentaire sur le mystère de la Fleur d’Or, Albin Michel.

dimanche 11 septembre 2016

Le petit nombre


Au cours des derniers mois, depuis que j’ai mis ce blogue en pause, j’ai traversé toute une crise de transformation, dans le détail de laquelle je n’entrerai pas. Il me suffira de dire que j’ai frappé un mur, ce qui m’était annoncé quelques semaines auparavant par un rêve où j’étais emporté par une inondation et précipité sur un mur de briques. Je craignais de me briser les os mais non, je parvenais finalement à sortir de l’eau. Voilà, ce n’est qu’un passage et il y en aura d’autres car la vie est ainsi faite que ce n’est qu’à la mort que nous ne changerons plus. Cela fait partie de l’apprentissage des passeurs que de passer par des passages, c’est-à-dire de se faire passant…

Une question m’a particulièrement préoccupée ces derniers temps, dont j’avais l’intuition qu’elle serait une clé pour ma résurrection intérieure :

Pour qui, et pour quoi, est-ce que j’écris ?

Très vite, une réponse s’est imposée à mon esprit que je laissais errer autour de cette interrogation. C’est une réponse qui m’a profondément dérangé et que j’ai discuté pendant plusieurs semaines.

J’écris pour le petit nombre.

Cependant, je déteste toute forme d’élitisme. Les gens qui se proclament être l’élite sont toujours, dans mon sentiment, des trous-du-cul[1] qui sont incapables de voir la richesse de ce qui les entoure. Ils nous méprisent du haut de leur supériorité qui masque mal le grand vide dans lequel ils ont peur de tomber. Marcher sur terre, en bas, avec nous, c’est bien trop difficile pour nos élites. La plupart de ces êtres supérieurs se qualifient à des degrés divers pour le diagnostic imparable qui réduit leur superbe à du narcissisme. Ils n’ont pas encore compris que pour laisser briller le soleil en eux, soleil qui ne leur appartient pas, il faudrait qu’ils se fassent tout petits, qu’ils s’effacent…

Il en va de même avec l’aristocratie. Jung disait que la nature est aristocratique, et sur ce point, je ne saurai le suivre. On lui fait dire ce qu’on veut, à la nature. De mon point de vue, la nature est bien trop généreuse pour être aristocratique. Elle est communiste, la nature, au sens premier du communisme : de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. Il n’est qu’à observer le merveilleux équilibre naturel des espèces pour constater qu’aucune n’a une position supérieure, que la mouche contribue à la Grande Vie au même titre que la baleine, l’éléphant et le loup. La seule espèce qui se croit supérieure sur cette planète est celle qui, à force d’exploiter et de souiller sa propre biosphère, est en train de la détruire – s’il y avait un asile d’aliénés pour les espèces animales, il faudrait y interner l’humanité d’urgence !

J’ajouterai que, non contente d’être communiste, la nature est anarchiste. Même les plus haut dirigeants et les esprits les plus brillant ont besoin de déféquer, et cela ne sent pas bon. Les excréments du pape valent la même chose que ceux du clochard du coin. Sur l’essentiel, la nature met tout le monde d’accord, sur un pied d’égalité. Ainsi, pour qui ou quoi que nous nous prenions, la mort viendra nous apporter un démenti cinglant : tu es un(e) passant(e), mon ami(e). Tu ne fais que passer…

Cette idée qui voudrait que la nature soit aristocratique est une projection de l’illusion séparative qui voudrait que certains soient plus près de Dieu que d’autres. Alors, on nous parle de grands hommes, et beaucoup plus rarement de grandes femmes. Mais à ce compte-là, les joueurs de basket qui dépassent les 2 mètres sont plus près du Paradis que moi avec mon petit mètre 72. C’est la logique de l’échelle qu’on retrouve dans le mythe de Jacob se battant avec l’Ange : dans cette métaphore à l’origine de la lubie inflationniste du peuple élu, il y a cette image d’une échelle reliant la terre aux cieux, en haut de laquelle se tient l’Être Suprême. Cette construction mythique sous-tend toute les hiérarchies spirituelles dans lesquelles on voit prêtres et papes se mettre entre nous et le soleil pour nous en revendre la lumière.

Mais comme le fait remarquer Matthew Fox, il y a une alternative à la logique de l’échelle et c’est celle du cercle, qu’il attribue en passant à Sarah, l’épouse d’Abraham, à laquelle la petite histoire biblique écrite par des hommes n’a guère prêté attention une fois qu’elle a enfanté. Car si la logique de l'échelle est essentiellement masculine, sans vouloir tomber dans une vision genrée, la logique du cercle est volontiers féminine. Il y a là une leçon peut-être vitale pour notre temps : et si les éléments de solution à nos problèmes collectifs nous attendaient là où l’on ne regarde jamais, où le faisceau de lumière des projecteurs ne se porte pas ? Les réponses à nos questions pourraient bien être dans l’invisible, dans l’inaperçu, chez celles et ceux qui discret(e)s ne font pas de bruit, ne montent pas sur la scène du monde, mais vivent simplement leur vie en harmonie avec la nature. Par exemple les plantes et les animaux, les peuples dits « primitifs », les hommes et les femmes qui triment en silence, les enfants qui jouent avec insouciance…

On peut en effet aller plus loin dans la métaphore en soulignant que tout ce qui nous éloigne de la terre, comme par exemple une échelle se perdant au-dessus des nuages, va dans le sens de la mort tandis que le cercle s’inscrit dans la vie. Mais c’est le Tao-të-King qui explique le mieux le problème avec les échelles :

« Que vous grimpiez à l'échelle ou que vous en descendiez
votre position est instable.
Quand vous vous tenez sur le sol avec vos deux pieds sur terre,
vous êtes toujours en équilibre. »[2]

Quelle foutaise que cette idée qui voudrait que certains soient plus près de Dieu que d’autres ! Cela met la Divine très loin dans le ciel, très loin au-dessus de nos têtes. Mais la Divinité est partout ! Et particulièrement en bas. Mettre Dieu dans le ciel est une vue partielle, unilatérale, qui fait fi de la Divine sous nos pieds. Nous sommes entourés par le Mystère créateur : il est tout autour de nous et en nous. C’est ce qu’illustre merveilleusement un chant navajo :

« La Beauté est devant moi.
La Beauté est derrière moi.
La Beauté au-dessus de moi.
La Beauté est sous mes pas.
La Beauté tout autour de moi.
La Beauté à l’intérieur de moi. »

Ce n’est pas à nous de nous « élever » pour Le/La rejoindre. Nous avons à nous ouvrir pour que, Se penchant d’en-haut sur nous et nous soulevant dans le même temps par en-dessous, Il/Elle puisse nous atteindre, nous toucher, nous féconder…

Cette idée qui veut que la nature soit aristocratique va aussi avec la litote qui voudrait que la vie soit une course ou un combat, et bien sûr, que le meilleur gagne. Regardons dans quel état ces idées un peu démentes sont en train de mettre notre planète ! À ce jeu-là, qui exclue les faibles, on rejoint rapidement les nazis qui voulaient éliminer tous les handicapés pour purifier leur race. Mais on sait aujourd’hui que la répulsion envers les déficients physiques ou mentaux est un signe de psychopathie, et en particulier d’incapacité à s’aimer assez pour accepter ses propres faiblesses, ses déficiences et handicaps. Si nous voulons apporter une réponse valable à l’horreur archétypique qu’a représenté Auschwitz, il nous faut prendre soin avec amour de nos handicapés en leur rendant grâce de nous tirer de notre indifférence…

À l’appui de ces idées tellement répandues qui voudraient que la vie soit une compétition, on propose souvent la métaphore des spermatozoïdes qui seraient des millions à se lancer à chaque éjaculation dans la grande course à l’ovule, pour un seul à éventuellement décrocher le jackpot. Mais on sait aujourd’hui que cela ne se passe pas du tout comme cela : c’est l’ovule qui choisit ! Zut, voilà encore que la logique de la compétition en prend pour son grade et que le Féminin affirme sa prééminence. Quand il est question ici de féminin et de masculin, il n’est pas question de femmes et d’hommes mais de qualités énergétiques, de yin et de yang, et en particulier de réceptivité et d’activité. Il reste que nous n’avons pas de meilleure symbolisation pour l’instant de ces qualités énergétiques que ces termes sexualisés. Et le sort misérable souvent réservé aux femmes sur notre planète me semble justifier une compensation symbolique réaffirmant la prééminence naturelle du féminin.

Il parait en effet de plus en plus clairement que l’Univers est intrinsèquement féminin, comme une grande matrice, un utérus cosmique dans lequel se forme la conscience. Il semble, comme le disait Carlos Castaneda, que les hommes comme je le suis moi-même ne sont, dans notre masculinité, qu’un détail qui permet la perpétuation de la vie – « une colle entre les femmes ». Cela peut être assez agréable pour qui sait jouir des bonnes choses de la vie que de se prêter à ce rôle sans se donner trop d’importance. Le fœtus commence par être féminin, et puis il se spécifie éventuellement en masculin. Les bourdons n’ont dans la ruche qu’un rôle et un temps très limités, marqués par une intensité dans laquelle la masculinité se complait souvent. En disant tout cela, je ne veux en rien diminuer tout ce qui fait la valeur du masculin, au contraire.

Je suis très heureux d’être un homme, et plus fondamentalement, je me considère simplement comme un être humain, avec du masculin et du féminin en moi; ma tâche existentielle est de les unir, de leur permettre de faire l’amour en moi et d’enfanter ce qui dépasse la dualité. Pour cela, il faut que tout ce qui en moi est volonté et force se mette au service de ce qui en moi est féminin, par exemple ma sensibilité et mon intuition. Comme un chevalier servant, il faut que le guerrier en moi s’agenouille devant sa dame et qu’il accepte de descendre de son piédestal, d’aller en bas, en dessous. C’est ce que met en lumière l’hexagramme 11du Yi-King, la Paix :

Il y a paix parce que le ciel (masculin) pénètre la terre (féminin) en allant en-dessous. À l’inverse, quand le ciel est en haut et la terre en bas, nous avons l’hexagramme le plus défavorable du Yi-King (12 Stagnation) car les énergies créatrices s’éloignent l’une de l’autre, le Créateur montant toujours plus haut tandis que le Réceptif descend toujours plus bas. Cela représente bien la situation archétypique dans laquelle nous sommes collectivement après quelques millénaires de patriarcat.

Mais si l’Univers est une matrice, alors on peut emmener un peu plus loin la métaphore des spermatozoïdes. La nature est constante dans ses processus, qu’elle répète avec des effets d’échelle, c’est-à-dire qu’elle reproduit à tous les niveaux de son action. On peut donc penser que nous, les êtres humains et plus largement les êtres doués de conscience dans l’Univers, nous sommes lancés dans la grande course à l’ovule cosmique. Et qu’arrive-t-il quand l’un(e) d’entre nous arrive au but ? Il apparait un nouvel être, ni masculin, ni féminin, réunissant ces deux au-delà de la dualité. Et ce nouvel être sort de la matrice. C’est la naissance d’un Bouddha, c’est-à-dire en fait la naissance de la Conscience, qui n’est ni masculine ni féminine, à Elle-même, à sa « nature-de-Bouddha ». Mais on le sait, l’Éveil n’est pas l’effet d’un effort. Il faut un effort, un immense effort, mais c’est une grâce. L’Univers, Dieu, choisit. Et quand l’un(e) d’entre nous s’éveille, c’est tout l’Univers qui frémit de joie…

Mais alors, quel est ce petit nombre pour qui j’écris ?

Ma foi, si vous êtes parvenu(e) sans impatience à ce point dans ce texte qui commence à être un peu long, vous en faites certainement partie. Alors, d’une certaine façon qui vaut bien mieux que les amitiés Facebook, je crois que nous pouvons dire que nous sommes ami(e)s. Merci, merci. C’est parce que vous êtes présent(e)s dans ce monde que j’écris. Pour vous rencontrer. Pour que nous puissions nous donner la main…

Je n’écris pas pour la masse. Je n’ai rien à vendre et surtout pas un produit manufacturé qui pourrait plaire à tout le monde. Une amie très chère me disait, au début de l’aventure vécue avec ce blogue, que mes articles étaient bien trop longs et touffus, qu’ils réclamaient tout un ensemble de connaissances préalables pour pouvoir les apprécier – « Fais des articles de 500 mots, pas plus, et tu vas intéresser beaucoup de gens », me disait-elle. J’écoute toujours ce qu’on me dit et puis je n’en fais qu’à ma tête, ou plutôt selon mon cœur, après avoir entendu ce que cela répond en dedans. J’ai donc dit à mon amie qu’il y a suffisamment de blogues et de sites avec des articles de 500 mots pour que je n’en ajoute pas. Moi je suis là pour celles et ceux qui sont fatigués des articles de 500 mots et du « payez plus cher pour avoir la version longue », et qui veulent approfondir les sujets que j’aborde. Ils sont certainement moins nombreux que celles et ceux qui se contentent du hors-d’œuvre mais ce n’est pas mon problème.

J’aurais pu ajouter que cela ne prend pas tant des connaissances préalables pour tirer parti de ce que j’écris, mais cela réclame des questions préalables. Des questions vivantes et brûlantes qui se rencontrent avec mes propres questions, que j’expose ici sans prétendre leur apporter de réponse définitive. Je n’écris pas pour celles et ceux qui cherchent des réponses toutes faites, la réponse de machin ou celle de truc, mais qui cherchent, comme je le fais moi-même, leurs propres réponses. J’écris pour le petit nombre qui non seulement se pose des questions mais les vit[3], et qui sont prêt(e)s à aller jusqu’au bout pour trouver les réponses dont ils sont enceint(e)s. Non pas donc ma réponse ou la réponse de Jung. Je n’ai pas de réponse définitive à proposer et même si j’en avais une, il vous faudrait la redécouvrir par vous-même. C’est la différence entre la vérité intérieure et la vérité extérieure. On peut prouver cette dernière par l’expérience scientifique mais il faut éprouver la première par l’expérience intérieure et personnelle, à chaque fois unique et cependant universelle.

Je suis là où je suis, écrivant et parlant, cependant pour porter témoignage que ce chemin vaut la peine d’être marché. Je ne sais pas ce que vous y trouverez. Je suis d’accord avec Walt Whitman qui écrivait :

« Je l'avoue, camarade, je t'ai encouragé sur le chemin et t'y encourage toujours, sans savoir le moins du monde si nous allons gagner ou serons, finalement, totalement vaincus et défaits.»

Il me faut l’avouer, sous la torture du fait terrifiant qui veut que parler des choses spirituelles tient à notre époque de l’obscénité : j’écris pour Elle, pour favoriser Son avènement dans les cœurs. Jung, à la fin de sa vie, envisageait l’avenir lointain qui commence à être notre présent comme étant le temps[4] du retour du Féminin Divin. Il voyait se profiler au loin de grandes catastrophes mais aussi une merveilleuse transformation de l’image de Dieu préfigurant l’accomplissement encore incompréhensible d’un hierogamos, d’un Mariage sacré. Je n’ai pas d’autre ambition que de me mettre au service de cette Grande Vie, qui inclue d’ailleurs la mort dans son alchimie créatrice, et qui va reprendre de gré ou de force ses droits sur cette terre. J’en reparlerai…

On peut déjà voir les signes avant-coureurs de la grande transformation spirituelle dans le renouvellement populaire du mythe chrétien qui place désormais Marie-Madeleine aux côtés du Christ comme étant sa compagne, c’est-à-dire la Fille humaine incarnant l’archétype de l’Amoureuse de la Vérité vivante. Plus avant, on peut envisager toute la portée de ce mouvement en observant ce qui se passe aujourd’hui dans la relation entre le féminin et le masculin, en particulier chez les jeunes qui sont en train de définir un nouveau genre dépassant l’opposition traditionnelle. Je lancerai en l’air cette idée provocante que je développerai un autre jour : et si Jésus était un transsexuel actuellement en plein processus de transformation ?

Je ne suis pas là pour enseigner ou pour prêcher. Mon écriture s’inscrit dans une perspective poétique plus que psychologique ou spirituelle – ces deux dernières positions revendiquant une forme de vérité. Mais notre monde est déjà malade de trop de vérités qui se battent entre elles. Pour ma part, je prends le parti de la Beauté et de l’Amour, et j’emmerde la vérité quand elle n’est pas enracinée dans le cœur…

La seule chose que je peux faire, c’est de partager les fleurs et les pierres précieuses que j’ai ramassées sur mon propre chemin, en espérant que cela vous encourage à marcher le vôtre. Il vient un moment décisif où il faut cesser d’espérer trouver une réponse à l’extérieur, dans ce que dit autrui; alors, on peut continuer à lire et écouter ce que les autres ont à dire mais on sait que l’on ne fait que nourrir une vérité intérieure qui grandit petit à petit, comme un enfant qui apprend d’abord à marcher sur des jambes flageolantes, puis à parler, à chanter, à danser.

« On voit à la démarche de chacun s'il a trouvé sa route. L'homme qui approche du but ne marche plus, il danse... » (Nietzsche).

Vous vous demandez peut-être ce que tout cela peut avoir à voir avec les rêves ? Tout, et rien. Notre vérité intérieure s’exprime, entre autres voies, dans nos rêves. La Déesse est nature, et c’est cette Nature naturante qui réclame son droit en nous, non seulement dans nos rêves et nos symptômes, mais aussi dans les défis collectifs et spirituels que nous nous préparons à affronter. Enfin, je m’intéresse tout particulièrement au Grand Rêve qui cherche à s’incarner à notre époque, dont Jung avait l’intuition et qui est désormais partagé par toutes celles et tous ceux qui veulent croire que nous vivons des temps de Renaissance. Car il ne suffit pas d’avoir une vision, il faut encore la vivre. Une vision non vécue est vaine, mais une vision vécue jusqu’au bout, qui peut donc savoir jusqu’où elle ira ?

Vous l’aurez compris si vous êtes arrivé(e) jusqu’ici : j’écris pour moi, finalement. J’écris pour me vider la tête et le cœur comme on vide une tasse de thé trop remplie, pour pouvoir la remplir à nouveau avec du thé chaud. J'écris pour mieux entendre, en m'en rapprochant, la petite voix qui murmure en dedans : c'est ma prière quotidienne ou presque. Ce petit nombre, c’est donc toujours l’unique que nous sommes, que je suis et que vous êtes – cet unique dont Plotin envisageait l’envolée, « de l’unique vers l’Unique ». Dans le fond, vous le savez, nous ne sommes pas séparé(e)s. Nous sommes Un(e). J’écris pour toi, donc, mon frère ou ma sœur, pour te rencontrer, que nous nous reconnaissions, que nous nous embrassions avec amitié et qu’ensemble, nous formions une chaine tout autour du monde, une guirlande de lumière pour éclairer la nuit dans laquelle, tou(te)s ensemble, nous nous précipitons.

Paix et Amour !



[1] Excusez le langage. Je fais par-là référence à cette petite histoire qui veut que les organes aient eu un débat démocratique pour déterminer qui est leur chef. Le cerveau et le cœur avaient de bons arguments mais c’est l’anus qui l’a emporté en menaçant de bloquer tout le système en se bouchant. Il en va de même avec nos élites qui se croient indispensables…
[2] Tao-Te-Ching, a new english version by Stephen Mitchell (ma traduction). Vous trouverez le texte complet ici: http://jubilarium.blogspot.fr/2015/02/echelle-instable.html
[3] Rainer Maria Rilke, dans ses Lettres à un jeune poète, fournit une indication précieuse sur la façon de vivre nos questions : http://jubilarium.blogspot.fr/2015/03/aimez-vos-questions.html
[4] Christine Hardy, La prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre. Éditions Dervy, 2012.

mardi 31 mai 2016

Pause

Je mets ce blogue en pause pour quelques temps.

Une pause pour méditer et rêver, lire et écrire, aller jouer dehors et me promener...


À bientôt !

samedi 7 mai 2016

Rêves et pleine conscience


Cet article reprend et amplifie les principaux éléments que j’ai présentés lors d’une conférence au colloque de l’International Association for the Study of Dreams (IASD) à Montréal le 7 mai 2016.

Nous sommes encore, en Occident, à l’école primaire du rêve en regard d’autres cultures. Un siècle après que Freud, et surtout Jung, ont redonné ses lettres de noblesse au travail des rêves, nous apprenons encore à lire et écrire dans ce domaine. Lire les rêves consiste à les interpréter, à nous efforcer de comprendre ce qu’ils veulent nous dire. Nous redécouvrons ce qu’Eric Fromm a appelé « le langage oublié » des symboles. Mais qu’est-ce donc qu’écrire à l’école du rêve ? Cela a trait à la capacité d’utiliser la visualisation et l’imagination active pour dialoguer avec l’inconscient, et plus profondément, pour nous guérir et pour transformer nos vies. Nous redécouvrons depuis quelques décennies le pouvoir de ces techniques par exemple dans le domaine de la santé : dans les années 1980, les Simonton, par exemple, ont commencé à proposer l’utilisation de la visualisation créatrice pour lutter contre le cancer. Depuis, ces techniques se multiplient. Parmi celles-ci, je dois mentionner en particulier la méthode dite des Images de Transformation™ mise au point par mon mentor Nicolas Bornemisza et Marie-Lise Labonté.

Nous sommes encore jeunes en matière de travail et de compréhension des rêves, mais nous sommes encore dans les langes, au mieux à la maternelle, en ce qui concerne la méditation. Cela ne fait que quelques décennies qu’on apprend à méditer en Occident, grâce aux échanges avec de nombreux enseignants d’Orient. Mais nombre des techniques enseignées nous semblent ésotériques car elles font partie de traditions spirituelles comme le bouddhisme ou le tantrisme qui nous sont étrangères. Depuis les années 1990 cependant, nous redécouvrons ce qu’on appelle désormais la « pleine conscience », mindfulness en anglais, un terme associé aux travaux du Dr Jon Kabat-Zinn[1] en particulier, qui a introduit la méditation à l’hôpital autant pour les patients que le personnel soignant. Avec la pleine conscience, nous disposons maintenant d’une approche complètement dégagée de toute école religieuse, que nous pouvons nous approprier sans aucun exotisme spirituel. Parmi toutes les techniques de méditation en vogue, la pleine conscience est celle qui a le plus le vent en poupe actuellement car elle présente l’avantage d’être entièrement laïque et très simple.

Qu’est-ce que la pleine conscience ? C’est l’art d’être entièrement présent, et de développer une attention vigilante et sans jugement à nos sensations, émotions et pensées. Cela se pratique de toutes sortes de façons : une fois qu’on l’a intégrée au travers d’exercices spécifiques, la pleine conscience participe de notre quotidien. Rien de tel que de faire la cuisine, de déguster un repas, d’échanger avec quelqu’un ou de se promener en pleine conscience. Un de mes amis fait remarquer qu’en fait, on devrait parler de « pleine attention » car la conscience est duelle, toujours prise entre les opposés, mais l’attention au flot des images, des pensées, des émotions amène à sortir de la dualité, à simplement ressentir le flux impermanent des choses.

Pour l’expérimenter, commencez simplement par prendre conscience de votre corps. Vous êtes probablement assis(e) : observez les points de contact de votre corps avec le siège dans lequel vous vous trouvez ; prenez note des tensions s’il y en a, d’un éventuel inconfort ou de votre détente. Pour aller un peu plus loin, prenez conscience de votre respiration sans rien chercher à y changer. Et enfin, observez maintenant votre atmosphère intérieure : qu’est-ce qui est présent ? Quelles sont les émotions, les pensées qui vous traversent ? Il y a peut-être des idées qui agitent votre esprit, des interrogations ou des critiques qui vous viennent à la lecture de cet article. Ne cherchez pas à les changer, à les diriger. Observez…

Pour aller plus loin dans l’expérimentation de la pleine conscience, je recommande les vidéos de Christophe André, un psychiatre français, que vous trouverez sur Youtube. Je suggère en particulier : https://www.youtube.com/watch?v=pu0X3Mbf904

Beaucoup de gens pratiquent la pleine conscience sans le savoir, comme Mr Jourdain faisait de la prose sans la nommer comme telle. Les personnes qui pratiquent le yoga, le Chi Kung, le Taï Chi et les arts martiaux s’entrainent alors à la pleine conscience, dont l’accès le plus direct est la présence attentive dans le corps. Les sportifs, les artistes, etc… connaissent souvent des moments de pleine conscience qui sont aussi des moments de « flow » ou de créativité pure. D’autres vont simplement à la pêche pour goûter des moments de paix qui sont aussi des temps de pleine conscience. Car pratiquer la pleine conscience, c’est un peu comme trouver l’œil du cyclone en nous, l’endroit où l’on peut rester centré(e) en conscience tandis que tout s’agite autour de nous.

La méditation et le rêve sont encore bien souvent comme deux mondes qui communiquent peu, deux navires qui se croisent dans le noir sans qu’il n’y ait personne sur le pont pour héler l’autre. C’est dommage. Pour ma part, cela fait plus d’une vingtaine d’années que j’explore ces deux domaines et que je poursuis l’intuition qu’ils se rencontrent en de nombreux points. En particulier, il m’est apparu de plus en plus clairement avec le temps que le rêve devrait toujours être abordé d’un point de vue méditatif si on veut en retirer le plus grand bénéfice. Mais c’est en rencontrant Richard Moss, un éveillé contemporain, que j’ai trouvé confirmation de cette approche. En observant sa façon de travailler les rêves, j’ai vu la pleine conscience en action et cela a constitué un tournant dans ma propre évolution, me libérant de tout présupposé intellectuel sur la nature des rêves et de ce qui se passe quand on les écoute.

En Orient, depuis des millénaires, il y a un yoga du rêve, qui figure entre autre parmi les 6 yogas de Naropa, et qui propose des exercices de méditation pour entrer en rêve lucide : non seulement s’agit-il de devenir conscient de rêver (lucidité onirique) mais aussi d’utiliser le temps de rêve à des fins spirituelles, de méditer dans le rêve pour finalement s’éveiller dans la réalité, réaliser que la vie est une sorte de rêve. En Occident, on commence tout juste à associer pleine conscience et rêve lucide, à se rendre compte que la meilleure technique pour se préparer à la lucidité onirique est simplement de revenir au présent en pleine conscience et de se demander : « Suis-je en train de rêver ? » en cherchant les indices oniriques, les incongruités qui signalent qu’on a quitté la réalité ordinaire. Pour ceux que cela intéresse, il y a un livre très intéressant qui est paru récemment : Dreams of awakening, de Charley Morley. Mais pour la plupart d’entre nous, moi compris, ces choses relèvent de l’acrobatie de haute voltige alors nous devons nous demander : qu’est-ce que la pleine conscience peut apporter au travail du rêve, aux rêveuses et rêveurs ordinaires que nous sommes ?

Beaucoup de choses. Une étude scientifique[2] récente montre que les gens qui pratiquent la pleine conscience vivent moins d’émotions négatives en rêve, en particulier moins d’anxiété. Mon observation, c’est qu’en outre, cette pratique donne accès à des rêves plus archétypiques, qui semblent venir de couches plus profondes de la psyché que lorsqu’on ne médite pas. Cela s’explique par le fait qu’en rêve reviennent d’abord les impressions reçues dans la vie diurne que nous n’avons pas rendues conscientes. Par exemple, nous avons vécu un incident et dans le feu de l’action pour y réagir, nous n’avons pas pris conscience de notre peur et de notre colère. Et voilà qu’on va rêver que la ville est en feu et qu’on est paniqué. Ou une parole piquante nous a été adressée et dans notre énervement, nous n’avons pas fait attention aux mémoires de vieux jugements parentaux qui ont été réveillées. Une nuit, dans la suite d’un épisode de cet ordre, j’ai rêvé que j’avais la peau d’une fesse brûlée au deuxième degré, qu’on ne pouvait pas effleurer sans que je pousse les hauts cris.

En se donnant des moments de pleine conscience, c’est-à-dire d’attention vigilante à tout ce qui se passe en dedans – pensées, émotions, sensations, imaginations, mouvement intérieur, couleur de l’atmosphère psychique dans laquelle on baigne – ces émotions ou mémoires associées remontent plus facilement à la surface. On leur fait de la place, on leur donne de l’espace. En même temps, on évite de se laisser embarquer par les affects, on les observe en s’en détachant. Au lieu de ruminer sans cesse : « il n’aurait pas dû me parler ainsi », – rumination qui témoigne qu’on est dans le passé et non dans le présent – on cherche le « sweet spot » d’où l’on peut regarder ce qui nous arrive en se disant : « oulala ! je suis accroché à ce qu’il m’a dit, là… »

Dans mon expérience et selon ce que j’ai observé autour de moi, la pratique de la pleine conscience permet de nettoyer ces premières couches de la psyché et d’avoir des rêves souvent plus archétypiques. Mais la pleine conscience est aussi un ingrédient essentiel du travail du rêve. C’est Richard Moss, qui connait très bien la psychologie des profondeurs et l’enrichit d’une expérience d’éveil spontané qu’il a enraciné avec des décennies de méditation, qui m’a éclairé sur ce sujet. Pour lui, le rêve et la méditation sont chacun un pilier du travail intérieur, avec le service entre autres. Je recommande en particulier le chapitre qu’il a consacré à ce sujet dans son livre intitulé Le second miracle. Dans sa pratique, il enseigne que nous faisons souvent deux erreurs typiques dans l’approche du rêve :


  • Nous abordons le rêve comme s’il s’agissait d’un objet séparé de nous, à la recherche d’une compréhension « objective ».

  • Nous approchons le rêve à partir de notre tête, avec des théories pour parler « sur » le rêve au lieu de laisser parler le rêve.

Mais le rêve fait partie de nous, c’est l’expression d’un processus psychique, c’est-à-dire vivant en nous. Quelque chose d’inconscient dans la psyché veut devenir conscient et prend forme d’images intérieures, au sens large – c’est-à-dire non seulement d’images visuelles mais de tout ce qui stimule nos sens intérieurs. Une image intérieure, cela peut être aussi un son, une musique, un parfum ou une odeur, une sensation et même une émotion, ou encore une atmosphère indéfinissable. Il s’agit de nous laisser travailler par ces images intérieures qui surviennent du dedans, qui portent toutes un noyau de conscience.

La compréhension profonde des rêves repose souvent plus sur une attitude intérieure d’ouverture au rêve que sur toutes les méthodes ou grilles d’analyse. Jung dit bien qu’il faut étudier tous les livres mais que devant un rêve, il faut tous les mettre de côté car le rêve est unique comme le rêveur est unique. Cette ouverture, on ne peut la trouver que dans le présent. Il s’agit d’écouter le rêve sans aucune idée préconçue qui nous viendrait du passé, ni anticiper déjà comment on va répondre au rêve, ni juger le rêveur, ni se perdre dans une théorie. Il faut être présent au rêve, à la façon dont les images nous touchent, à ce qu’elles déclenchent en nous, qu’on soit la personne qui a rêvé ou qu’on entende le rêve d’autrui. On ne devrait aborder les rêves qu’à partir de l’instant présent de son écoute, qui nous ramène au fait que le rêve se déroule toujours dans l’instant présent du rêve. 

Car un rêve, c’est un vécu, et on ne vit que dans le présent.

Alors, si on approche le rêve dans une attitude d’ouverture à l’inconnu en nous, tôt ou tard le rêve s’ouvre. Ce n’est pas nécessairement qu’on le comprend, qu’on peut se l’expliquer. Mme Von Franz soulignait fréquemment que la compréhension intellectuelle peut avoir quelque chose de brutal, de mutilant pour la psyché. Mais quelque chose devient tôt ou tard conscient. Jung recommandait de tourner autour du rêve, de le garder à l’esprit en vaquant à nos occupations, jusqu’à ce qu’il s’éclaircisse. On peut donc ajouter qu’autant que possible, il faut tourner autour du rêve en pleine conscience, sans perdre le contact donc avec notre vie extérieure mais surtout, en ce qui concerne le rêve, avec ce que chaque image nous fait ressentir, ce qu’elle meut en nous.

Le premier pas dans ce sens, c’est de raconter le rêve au présent, que ce soit en l’écrivant dans notre journal ou en le disant à une oreille attentive, ou encore en se le remémorant. En racontant très lentement le rêve au présent, et en commençant toujours par se situer – « je suis… » et non « j’étais… » –, on sollicite les émotions associées à chaque image, à chaque élément du rêve, et on suit sa dynamique, son cours émotionnel. J’insiste sur la lenteur nécessaire. Il faut prendre son temps pour sentir ce qui se passe en dedans. Une astuce consiste à détacher chaque mot si on parle, et à prendre une respiration à chaque fin de phrase. En méditation profonde, en faisant l’exercice de revivre ainsi notre rêve, on peut respirer « dans » chaque image, en restant simplement présent à ce qu’elle nous fait ressentir.

Un exemple : Je rêve que je suis assis sur le bord d’une rue ensoleillée, et que je vois une petite fille de trois ou quatre ans en robe rouge traverser la rue. Elle est adorable, une petite boule d’énergie pure. Mais voilà qu’elle trébuche et tombe de tout son long. Elle n’a pas le temps de se relever, ni moi de me soulever de ma chaise, qu’une voiture arrive à toute allure. Je suis saisi de peur, paralysé. La voiture freine et s’arrête à quelques centimètres de la petite fille qui se relève et repart comme si rien ne s’était passé, joyeuse et insouciante.

Passons sur l’analyse symbolique que j’ai pu faire de ce rêve, qui m’a parlé des inquiétudes que je nourrissais concernant un projet professionnel et créatif. J’avais beau l’interpréter, il continuait à me solliciter jusqu’à ce que j’aie pris le temps de méditer avec ce rêve. Ce n’est qu’en restant entièrement présent à toutes les émotions associées aux images du rêve que j’ai pris conscience que l’essentiel du rêve n’était pas la peur que j’avais ressentie, et l’anxiété à laquelle je pouvais la relier, mais l’amour que suscitait en moi la petite fille, la joie et la légèreté qu’elle me communiquait. La pleine conscience appliquée au rêve m’a finalement permis de me relier consciemment à cette petite fille en moi. Car pour dialoguer avec nos personnages de rêve en imagination active, il faut encore s’enraciner dans le présent, dans le corps en particulier, pour concentrer notre attention sur nos pensées et émotions.

Cette approche vaut non seulement pour le travail de nos propres rêves que pour l’écoute d’autrui. J’ai déjà mentionné comment il faut être présent au rêve et à la personne qui a rêvé en respectant ce qu’ils ont d’uniques, ici et maintenant. L’écoute du rêve réclame un certain silence intérieur, pour accueillir les images, et l’analyste aussi – et surtout – est tenu d’être présent à ce qui se passe en lui à l’écoute du rêve, ce qui permet un dialogue authentique avec la personne qui a rêvé. Il arrive que l’analyste sente des choses dont le rêveur ne peut pas prendre immédiatement conscience. Et puis, plutôt que de chercher à intellectualiser les images intérieures, on peut toujours simplement demander :

« Et qu’est-ce que tu sens quand tu évoques cette image ? Qu’est-ce qui te vient là, maintenant, avec cette image : quelle émotion, quelle pensée ? »

Vous observerez que la plupart des gens, à cette question, répondent « je ne sais pas » ou encore, après un temps de réflexion : « je pense que… », ce qui est révélateur du fait qu’ils ne sont pas en contact avec leur senti. Il est alors tout à fait indiqué de pratique la méditation de pleine conscience.  La clé est en effet de ressentir le rêve en profondeur, et ressentir, cela se passe toujours dans le présent. Quand on est bien ancré dans le senti, il devient aisé d’observer les pensées qui viennent par association et de faire des connexions avec d’autres ressentis, qui viennent de la vie diurne. Cela ne nécessite aucun diplôme, ou savoir spécifique. On peut le pratiquer entre conjoints, avec des enfants, au bureau ou entre amis. Il n’y a aucun dommage qui puisse être causé par la question : « et qu’est-ce que tu sens avec cette image de rêve, qu’est-ce que cela te donne à vivre ? »

Une amie m’a téléphoné. Elle a rêvé qu’elle a été cambriolée, qu’elle a trouvé son lit souillé, ses affaires retournées, et quand elle est allée dans la salle de bain, elle a été fort surprise de constater qu’un mur avait été abattu, et qu’elle avait vue sur la chambre à coucher des voisins, en grand désordre, jonchée de détritus. Elle se disait ébahie de découvrir ainsi la réalité cachée de ces voisins si propres sur eux dans le réel. Nous n’avions pas le temps de nous lancer dans une grande analyse. Je lui ai simplement demandé d’abord de prendre le temps de bien s’ancrer dans l’instant présent, et je lui ai posé la question : « Qu’est-ce que tu sens quand tu revois l’image de ton appartement cambriolé ? » Elle est exercée à ces jeux, et après trente secondes de silence pendant lesquelles je l’entendais profondément respirer, elle s’est ouverte à l’image et m’a répondu avec une économie de mots : « indignation ». Et nous avons continué avec le lit souillé, les affaires retournées, la salle de bain, le mur abattu, la chambre à coucher des voisins : « Comment tu te sens, avec cette image ? Qu’est-ce qui se passe en toi si tu prends le temps de rester avec elle ? »

Une fois que nous avons déchiffré ce que j’appelle la « grammaire émotionnelle » du rêve, c’est-à-dire la structure de son phrasé émotionnel, je lui ai posé la question subsidiaire : « Dans quel domaine de ta vie ressens-tu des choses similaires, et pour commencer cette indignation ? » Après un temps d’écoute intérieure, une forte émotion est montée. Elle avait vécu dans les jours qui ont précédé le rêve une situation professionnelle où elle avait eu le sentiment qu’un collègue n’avait pas respecté ses frontières personnelles, mais elle n’avait pas pris conscience de l’indignation que son comportement suscitait en elle, et de la mesure dans laquelle elle se sentait atteinte dans son intimité. Nous avons continué à parler en restant proches de ce qu’elle ressentait et du rêve. Il est apparu que cet incident avait souillé son espace relationnel avec les hommes, qu’elle avait tendance dans sa colère à tous rejeter pour cette muflerie. Mais finalement, elle a éclaté de rire car elle pouvait maintenant connecter l’ébahissement qu’elle ressentait devant le mur abattu et la vue sur la chambre des voisins à celui qui lui venait en pensant à ce que ce comportement révélait de son collègue, de sa façon d’être en relation avec les femmes, de sa propre intimité.

On peut enfin voir un lien organique entre la visée des rêves et la pleine conscience au sens large : la compréhension d’un rêve élargit notre conscience en l’enrichissant d’éléments qui étaient jusque-là inconscients. Le travail des rêves, c’est-à-dire la façon dont les rêves nous travaillent quand on y prête attention, tend vers une pleine conscience des situations que nous vivons, de nos besoins, de nos désirs, des subtilités relationnelles, etc. Quand on parle d’inconscient, l’erreur la plus commune est d’en faire un concept dont on peut parler, qu’on peut manipuler mentalement, alors que c’est simplement ce qu’on ne voit pas à propos de nous-mêmes, de notre vie, des situations que nous vivons. Par exemple, on a eu une dispute et on ne voit que notre point de vue, et le rêve vient gentiment nous montrer l’autre côté de la situation, en quoi le point de vue de l’autre est aussi légitime que le nôtre. Nous n’en étions pas conscients, et voilà que cela devient une réalité présente : c’est ainsi que l’inconscient devient conscient, aidé par notre pleine attention…

En conclusion, je vous renvoie au modèle de la fleur de conscience[3] que j’affectionne particulièrement. On ne peut en fait parler de ces choses que métaphoriquement, au travers de symboles. Dans ma compréhension, un rêve est une fleur de conscience, comme une jeune pousse qui perce la croute de terre et sort de l’obscurité, tend vers la lumière. C’est quelque chose qui pousse d’elle-même, naturellement, dans la psyché et qui tend à devenir conscient au travers des images intérieures. J’ai découvert récemment que Jung utilisait la même métaphore :

« Comme une plante produit des fleurs, la psyché crée ses symboles. Tout rêve témoigne de ce processus. »

Dès lors, sachant qu’on n’aide pas une plante à pousser en tirant dessus, il semble que le travail des rêves demande la patience du jardinier, c’est-à-dire d’être simplement présent pour arroser de notre attention ce qui est là, sans projet.



[1] Professeur émérite de médecine, Jon Kabat Zinn a fondé la Clinique de Réduction du Stress de l’Université médicale du Massachusetts. Il a publié de nombreux livres dont le remarquable Au cœur de la tourmente.
[2]  Mindfulness and dream quality: The inverse relationship between mindfulness and negative dream affect - Simor, P., Köteles, F., Sándor, P., Petke, Z. & Bódizs, R. (2011) https://www.researchgate.net/publication/51062097_Mindfulness_and_dream_quality_The_inverse_relationship_between_mindfulness_and_negative_dream_affect

jeudi 21 avril 2016

La pyramide des songes


Marie-Louise Von Franz, dans une conférence intitulée « la réalisation du Soi dans la thérapie individuelle de Carl Jung », publiée dans Psychothérapie, l’expérience du praticien, présente un rêve extraordinaire. Disons que si nous rencontrons parfois des grands rêves contrastant sans rien leur enlever avec nos petits rêves ordinaires, celui-ci est, selon moi, tout simplement énorme. Il se trouve que c’est un rêve à propos de l’interprétation des rêves et du sens profond de ce travail, et comme nul ne saurait apposer un copyright sur un rêve, je crois que celui-ci devrait passer dans le domaine public. Je vous le livre donc, découpé en ses quatre parties pour en faciliter l’absorption, sous forme d’une lecture résumée et commentée de l’article de Mme Von Franz. Le rêve lui-même fait allusion à l’art d’écarter le superflu pour accéder à l’essentiel, et j’espère donc illustrer ce point par ma synthèse mais aussi que celle-ci vous donnera envie de lire la  conférence dans son entier car elle tient du chef d’œuvre alliant pédagogie et profonde perspicacité.

Le rêveur était, à l’époque du rêve, étudiant à l’Institut Carl Jung de Zurich et se préparait à suivre ses premiers patients. Il avait, nous dit Mme Von Franz, « pour trait de caractère sympathique d’être loin de se sentir à la hauteur de la tâche » et il craignait d’être incapable de comprendre les songes de ses analysants. C’est alors que ce rêve lui tomba littéralement dessus. En voici la première partie :

Je suis assis au milieu d’une place carrée, ouverte, au cœur d’une ville ancienne. Un jeune homme qui porte pour seul vêtement un pantalon, me rejoint et s’assied devant moi, les jambes croisées. Il a le torse vigoureux ; une impression de force et de vitalité émane de lui. Le soleil brille dans ses cheveux blonds. Il me fait part de ses rêves ainsi que de son désir que je les lui interprète. Les rêves sont comme une sorte d’étoffe qu’il étale devant moi en les racontant. À chaque fois qu’il raconte un songe, une pierre tombe du ciel et frappe le rêve d’un coup ; cela fait partir des bribes de rêve qui s’envolent. Quand je les prends en main, je me rends compte que c’est du pain. Ces morceaux qui se détachent sous l’impact des pierres font apparaitre une structure interne qui devient peu à peu manifeste dans son ensemble et cette structure ressemble à une sculpture d’art moderne abstrait.

À chaque récit d'un songe une nouvelle pierre s’abat, de sorte que le squelette des songes, fait de vis et d’écrous, prend forme de façon toujours plus distincte. Je dis au jeune homme que cela nous montre comment dépouiller les songes afin d’atteindre les vis et les écrous. Il est également dit que l’art de l’interprétation est de savoir que jeter et que garder, comme dans la vie.

Voilà donc notre rêveur, nous dit Mme Von Franz, aux prises avec son premier patient, en écho à ses interrogations. Elle souligne comment l’image onirique insiste sur la vitalité et l’impression de santé qui se dégagent de lui : il n’a rien d’un malade. Au contraire, sa chevelure blonde est une indication de sa nature de héros solaire, porteur de la lumière nouvelle, et sa vitalité rappelle « qu’en tout patient, aussi malade soit-il, il y a un fond sain d’où surgissent les rêves ».

Le jeune homme blond symbolise le Soi, « cette partie du rêveur jusqu’ici inconnue qui conduira à l’illumination. » C’est le Soi qui demande l’interprétation des rêves. Quand une personne demande l’interprétation de son rêve, il faut traiter sa demande comme étant celle du Soi, qui parle par la bouche de la personne.

Les rêves forment une sorte d’étoffe, c’est-à-dire selon moi que les songes sont comme des fils qui s’entrecroisent jusqu’à dessiner, avec le recul suffisant pour envisager de grandes séries de rêves, un motif ou une figure inattendus. Von Franz souligne que cela fait des rêves quelque chose de substantiel, qui est donc frappé par des pierres venant du ciel – « ce qui figure, d’une certaine façon, l’interprétation. » L’interprétation est une chute de météorites ! Elle explique admirablement la clé de l’art :

« En effet, le rêveur était dans la crainte de ne pas bien savoir interpréter les rêves, mais l’image onirique lui montre que la bonne interprétation « tape dans le mille » sans qu’il soit besoin de la « faire ». Il s’agit en réalité d’un événement psychique. […] Le fait que les pierres tombent du ciel montre que le rêve autant que l’interprétation, l’idée frappante sortent en dernière instance tous deux de l’inconscient, d’une seule et même source, à condition, bien entendu, que l’analysé et le thérapeute s’efforcent ensemble de comprendre le rêve. »

Les morceaux d’étoffe partis en éclat se révèlent être du pain, c’est-à-dire qu’ils sont comestibles, et en termes psychologiques, qu’on peut les intégrer. « En effet, comme nous avons tous pu en faire l’expérience, une interprétation réussie, c’est-à-dire « percutante », à un effet vivifiant sur la conscience et l’alimente comme du bon pain. » Ce pain renvoie aussi à la nourriture céleste dont la prière traditionnelle du Notre Père demande qu’elle soit notre pain quotidien, c’est le pain suprasubstantiel, transcendant.

Ce qui ne peut se manger, être intégré, est ce qui reste du songe : c’est fait d’écrous et de vis qui forment le squelette du rêve, qui ne se révèle que quand on en a ôté la chair, ici le pain. « cette chair doit être ôtée tout comme, dans la vie, il s’agit de dégager l’essentiel, à savoir la structure sous-jacente. » Cette image se révèle particulièrement savoureuse quand on sait que le rêveur était d’origine anglo-saxonne car le rêve lui parlait donc directement des « nuts and bolts » des songes. Les vis et les écrous se combinent pour former des boulons, image où l’on peut voir une analogie sexuelle : « Les boulons réunissent les choses. À chaque fois qu’une interprétation de rêve « porte », il en résulte l’union d’un morceau d’inconscient avec la conscience, ou encore, d’un complexe autonome avec le reste de la personnalité. Nous sommes en présence d’un phénomène sans cesses renouvelé de conjonctions. »

La suite du rêve montre que cette structure prend forme d’une étonnante pyramide :

Puis la scène onirique change : l’adolescent et moi, nous sommes assis face à face sur la rive d’un large fleuve magnifique. Le jeune homme me raconte toujours ses rêves, mais la structure érigée par les vivions oniriques a revêtu une forme nouvelle. Elle n’est plus une pyramide de vis et d’écrous, mais ce sont des milliers de petits carrés et de triangles qui la composent. Cela évoque une peinture du cubiste Braque mais c’est à trois dimensions et surtout c’est vivant. Les couleurs et les nuances des formes carrées et triangulaires changent sans cesse. J’explique qu’il est essentiel pour une personne de maintenir l’équilibre de l’ensemble de la composition ; que pour cela, il faut équilibrer chaque changement de couleur en pratiquant aussitôt un changement correspondant du côté opposé afin de compenser le premier. Cet équilibre dans les couleurs est d’une complexité incroyable du fait que l’objet est à trois dimensions et traversé de changements incessants. Je lève alors le regard vers le somment de la pyramide des songes : là, il n’y a rien. En effet, la pointe maintient à elle seule tout l’ensemble de la structure mais cette pointe est faite d’espace vide. Lorsque je fixe mon regard sur ce point de la pyramide, cet espace vide se met à rayonner d’une lumière blanche.

Pour analyser cette partie du rêve, Mme Von Franz s’arrête sur la signification mythologique de la pyramide, en particulier chez les anciens Égyptiens, où elle avait pour première fonction d’être le tombeau royal des pharaons – « la demeure d’éternité du défunt ». Elle montre comment la pyramide symbolisait alors ce que les alchimistes occidentaux ont appelé « la Pierre des Sages », c’est-à-dire à la fois le noyau immortel de l’âme et le corps de résurrection des défunts.

Cette pyramide n’est plus faite de vis et d’écrous mais de triangles et de carrés de couleur en nombre infini, évoquant directement donc le 3 et le 4 en action, et sans doute par là les jeux du masculin (yang) et du féminin (yin). Les points clés à souligner ici sont que cette structure est vivante, en perpétuel changement et cependant dotée d’un équilibre interne qu’il s’agit de respecter, dans lequel toutes les parties sont interdépendantes, organiquement liées. Pour moi, le jeu des couleurs indique aussi que, au-delà des combinaisons du yang et du yin, cette structure n’est pas régie par la dualité du noir et du blanc. Elle manifeste toutes les couleurs de la vie. « Pour notre part, dit Mme Von Franz, il suffira de retenir la signification psychologique de la pyramide, à savoir qu’elle est un symbole du Soi ».

Elle décrit alors de façon remarquablement synthétique ce qu’elle entend par là, et ce que signifie dès lors « réaliser le Soi », et il en ressort ce qui fait l’intérêt fondamental du travail des rêve, à quoi ça sert ou quel bénéfice on peut en retirer :

« Cela permet de mieux comprendre ce que Jung entendait par le Soi, à savoir qu’il n’est pas le moi, mais une personnalité intérieure plus vaste, éternelle, comme le suggère le symbole. Jung définit aussi le Soi comme la totalité consciente et inconsciente de l’être humain. En tant que virtualité, ce Soi habite en chaque être humain, mais pour le réaliser il faut la compréhension des songes ; à la faveur de cette réalisation, il « s’incarne » pour ainsi dire dans la vie éphémère du moi. Si par exemple j’ai le génie musical de Beethoven sans jamais m’en rendre compte ou me mettre au service de ce talent, celui-ci demeurera inexistant dans la pratique. Il n’y a que le moi conscient qui soit capable de réaliser et d’actualiser le monde psychique. Même cette chose grandiose et divine qu’est le Soi a besoin du moi pour se réaliser. C’est ce qu’on entend par réalisation du Soi. »

Dans le rêve, le Soi est mis en perspective du fleuve de la vie qui coule, ou encore du temps. Selon Mme Von Franz, c’est un stade avancé du travail des rêves qui est évoqué ici : « En effet, si au début chaque interprétation qui porte déclenche une illumination, à présent tout entre dans un contact plus étroit avec le flot de la vie. Dès lors, on ne se borne plus à comprendre des songes isolés, mais on vit en leur compagnie. »

« La scène change encore : la pyramide subsiste, mais à présent elle consiste en matière fécale solide. La pointe émet toujours son rayonnement. Je réalise que le sommet invisible est comme révélé par la boue solidifiée et qu’inversement, cette dernière est rendue visible par la lumière de la pointe invisible. Du regard, je pénètre jusque dans les profondeurs de la matière fécale et je comprends que je contemple la main de Dieu. Grâce à une illumination soudaine, je sais quelle est la cause de l’invisibilité de la pointe : c’est qu’elle est la face de Dieu.

À la fin du second segment, le rêveur se rendait compte que la clé de voûte de la pyramide, qui tient toute la structure ensemble, est faite d’espace vide. Par la suite, il devient clair qu’il en est ainsi parce que le sommet de la pyramide est la face de Dieu, et le rêveur distingue la main de Dieu agissante dans la matière fécale en constituant la base. En contemplant le vide, le rêveur en voit rayonner une lumière blanche qui évoque l’expérience du satori, où la vacuité, loin d’être un « néant » négatif, se révèle receler une lumière créatrice, une capacité d’illumination.

Pour l’explication de la suite, je reproduis intégralement le commentaire de Mme Von Franz : « La troisième partie du songe s’ouvre sur un soudain revirement qu’on désigne aussi du terme d’énantiodromie : à présent, la belle pyramide se compose de matière fécale, de m…. solidifiée. Cette matière vile rend visible le point d’illumination, contenu dans la vacuité, comme cette dernière permet de voir les excréments. Or les alchimistes de l’Antiquité et du Moyen Âge n’ont jamais cessé de rappeler, en effet, que la Pierre des Sages se trouve dans le fumier (« in stercore invenitur »), où les hommes profanes la foulent au pied sans lui prêter la moindre attention. De nos jours, les rationalistes, toujours nombreux, cultivent de même l’opinion que les rêves sont de la m…., c’est-à-dire de vulgaires fantasmes de nature anale ou génitale. Il est vrai que ce qu’entend un analyste durant sa journée à son cabinet n’est guère édifiant : cela va des chamailleries matrimoniales, des intrigues dictées par l’envie ou la jalousie, du sursaut soudain de ressentiments refoulés jusqu’aux difficultés pécuniaires et à l’inénarrable « et alors il m’a dit – et je lui ai dit ». En bref, de l’horrible m…. dans laquelle les patients et nous, les analystes, pataugeons de concert. Mais si on consent à la regarder de près, on pourra déceler la main de Dieu dans cet amas confus. »

J’ajouterai en riant qu’on n’a pas besoin d’être analyste pour nager dans cette matière première, la fameuse materia prima des alchimistes que tous méprisent sans savoir qu’elle recèle le trésor. Avant de s’occuper de la m…. des autres, il faut commencer par aller voir ce qu’il y a dans la nôtre. Il s’agit donc de donner une attention scrupuleuse, pour ainsi dire religieuse, à nos sentiments négatifs, nos humeurs noires et nos détestations, nos souffrances, nos résistances à la vie, nos peurs et nos dépressions – non pour nous y complaire ou les jeter à la face des autres, ce qui est en faire un mauvaise usage, mais pour les « ravaler », c’est-à-dire les ramener à l’intérieur et en examiner le sens intime. Pour dégager le diamant de sa gangue, il ne faut pas hésiter à plonger nos mains, et parfois plus, dans la boue…

Mme Von Franz poursuit :

« Ce fut sans doute l’aspect le plus important de l’art de Jung : il était capable d’écouter ce genre de boue avec un détachement rare pour soudain relever d’un geste ou d’une parole « la main de Dieu » manifeste dans tout cela, d’en déceler donc le sens profond grâce auquel son interlocuteur pouvait à nouveau endurer ses misères. Sa perspicacité tenait au fait que son intérêt portait moins sur les raisons ou la genèse d’un symptôme névrotique particulier au cours de l’histoire personnelle que sur la recherche d’un but, du telos, d’une intention cachée sous le symptôme. Jung cherchait le sens de ce qui arrivait. La question posée était donc : « Quel est l’intention secrète qui m’a conduit dans ce bourbier ? ». C’est à partir de cette interrogation que le sommet de la pyramide devient visible, la pointe que les anciens Égyptiens construisaient de façon que le premier rayon du soleil levant vienne se poser sur elle. En Orient et plus particulièrement en Perse, l’oriens, le soleil levant est encore de nos jours le symbole de l’instant crucial de l’illumination mystique apportant la connaissance de Dieu et marquant l’union avec Lui. »

Nous sommes loin ici des visions romantiques de la réalisation de Soi et de l’Union mystique. Il s’agit moins de voir les cieux s’ouvrir en gloire avec les trompettes des Anges saluant notre triomphe au jeu de la vie pour nous inviter à changer de niveau que d’assister à la réunion en nous du Ciel et de la Terre, c’est-à-dire de l’Illimité en nous et de la boue dans laquelle nous pataugeons, terre mêlée d’eau. Cette union se produit quand ce qui nous semble le plus vil et le plus détestable dans nos vies prend enfin sens – et avec son sens, toute sa valeur… qui est celle, inestimable, de l’Or philosophique.

Par respect pour ce rêve ainsi que pour le travail de Mme Von Franz et de ses éditeurs, et aussi pour vous inviter à aller lire l’article dont il est question et à proposer vos propres interprétations, je vous livre enfin ici la quatrième partie du rêve sans le commentaire qu’elle en a donné :

Le décor du songe se transforme encore : Mademoiselle Von Franz et moi, nous déambulons le long d’un fleuve. Elle dit en riant : « j’ai soixante et un ans et non seize, mais si l’on additionne l’une ou l’autre des deux chiffres, on obtient sept. »

Il vous suffira, pour comprendre cette petite énigme, que Mme Von Franz était l’analyste du rêveur et que le chiffre 7, qui réunit le 3 et le 4, est symboliquement lié à l’évolution et au développement. Mme Von Franz avait effectivement 61 ans à l’époque de ce rêve tandis que le rêveur se trouvait au milieu de la vie, à mi-chemin entre les deux extrêmes évoqués par cette dernière partie du rêve.