vendredi 11 juillet 2014

Le Bouddha et le serpent

Dans son autobiographie balancing heaven and earth, l’analyste jungien Robert A. Johnson[1] raconte un grand rêve qui a changé sa vie. C’est le plus grand rêve dont j’ai eu connaissance jusqu’ici, un rêve stupéfiant qui a selon moi une portée collective aussi importante qu’individuelle. Le voici tel que Johnson le raconte (ma traduction) :

« Tous les mille ans, un Bouddha naît. Dans mon rêve, le Bouddha naît au milieu de la nuit. Une étoile brille alors au firmament pour annoncer la naissance du Bouddha. Je suis là, et j’ai le même âge tout au long du rêve. J’assiste à la naissance du Bouddha, et je le vois grandir jusqu’à ce qu’il soit un jeune homme, comme moi, et nous sommes des compagnons inséparables. Nous sommes bons copains (la témérité d’une telle affirmation). Nous sommes heureux ensemble, et il y a beaucoup d’amitié et d’intelligence entre nous.

Un jour nous arrivons à une rivière qui coule dans deux directions en même temps. La moitié de la rivière coule dans un sens, l’autre coule dans le sens inverse ; au centre de la rivière, où se touchent les deux courants, il y a de très grands tourbillons. Je les traverse à la nage mais le Bouddha est pris dans un tourbillon et se noie.

Je suis inconsolable ; mon compagnon est parti. Alors j’attends un millier d’années, une lumière brille à nouveau au firmament, et à nouveau le Bouddha naît au milieu de la nuit. Je suis le compagnon du Bouddha pour une autre longue période. Je ne me souviens plus des détails mais pour quelque raison, je dois à nouveau attendre un millier d’années pour la naissance du troisième Bouddha. À nouveau, une étoile brille et le Bouddha naît au milieu de la nuit, et je suis son compagnon tandis qu’il grandit. Nous sommes amis et je suis heureux. Puis je dois attendre un autre millier d’années, jusqu’aux temps modernes, pour que le Bouddha naisse une quatrième fois.

Cette fois cependant, les circonstances sont différentes. Une étoile brillera dans le ciel pour annoncer la naissance du Bouddha, mais celui-ci naîtra à l’aube. Et il naîtra d’un trou dans un arbre quand les premiers rayons de lumière du soleil levant l’éclaireront ; je suis transporté de joie par anticipation car j’ai attendu mille ans que mon compagnon bien-aimé renaisse.

Les premiers rayons du soleil arrivent. Ils touchent d’abord le sommet de l’arbre, puis descendent à mesure que le soleil se lève. Alors que les rayons du soleil touchent le trou dans l’arbre, un énorme serpent en sort. Le serpent est gigantesque, long d’une trentaine de mètres, et il vient droit sur moi !

Je suis tellement terrifié que je tombe à la renverse. Puis je me remets sur mes pieds et je coure aussi vite que je peux. Quand je pense que je suis assez loin, je regarde autour de moi, pour m’apercevoir alors que le serpent me coure après et qu’il maintient sa tête juste au-dessus de la mienne. Alors je coure avec deux fois plus d’énergie en proie à la terreur. Mais quand je me retourne et je jette un œil, la tête du serpent est encore exactement au-dessus de ma tête ! Je coure encore plus vite et je constate que le serpent est encore là, et je sais qu’il n’y a aucun espoir. Alors, intuitivement, je forme un cercle en touchant ma hanche droite avec mon bras droit. Je coure toujours, et le serpent passe ce qu’il peut dans le cercle, et je sais qu’il n’y a plus de danger. Quand le rêve se termine, nous courons toujours au travers de la forêt, mais maintenant le serpent et moi parlons et le danger a diminué. »

Le rêveur a alors trente-six ans. Il faut préciser d’emblée qu’il n’est pas bouddhiste même s’il est attiré par l’Orient; bien des années plus tard, il aura l’impression de « rentrer chez lui » en voyageant en Inde mais à cette époque de sa vie, il ne connaît pas grand-chose de la vie et des enseignements du Bouddha. C’est un Nord-Américain né en Oregon. Il a été attiré par le catholicisme, a passé quelques temps dans l’entourage de Krishnamurti qui vivait alors en Californie puis a été poussé par ses rêves à s’engager dans une analyse de ceux-ci avec un jungien. Le rêve est survenu alors qu’il était à Zurich en Suisse où il était venu étudier la psychologie des profondeurs à l’Institut Carl Jung qui venait d’ouvrir ses portes (1948). Quand il l’a raconté à son analyste, le Dr Jacobi, elle a refusé de le commenter en disant que c’était un rêve de vieille personne, qu’il ne devrait pas faire de tels rêves !

Il a d’abord été désemparé par cette réponse puis il a changé d’analyste et, après des semaines d’hésitation, a confié son rêve à l’épouse de Jung, Emma Jung. Celle-ci n’en a pas dit grand-chose mais au moins ne l’a-t-elle pas rejetée, et elle en a parlé le soir même à son auguste époux. Le lendemain, alors qu’il est en train de suivre un cours à l’Institut, Johnson est appelé au téléphone : c’est Carl Jung, qui lui dit qu’il veut le voir immédiatement. Il connaissait le chemin jusqu’à la maison des Jung mais ce voyage-ci a été particulièrement émouvant, raconte-t-il. Son récit nous apprend que Jung avait un petit chien, Joggi, qui était réputé détecter les visiteurs à tendances psychotiques ; il se mettait alors à grogner et à aboyer, agissant comme un gardien du temple. Johnson n’a pas attendu longtemps avant d’être introduit dans le bureau de Jung, qui l’attendait avec une copie de son rêve en main et lui a assené tandis qu’il s’asseyait :

-  Vous êtes appelé à une vie intérieure. Si vous demeurez loyal au monde intérieur, il va prendre soin de vous. C’est ce à quoi vous êtes dédié dans cette vie. Je dois vous dire immédiatement que vous ne devriez jamais rejoindre quoi que ce soit d’extérieur.

On peut imaginer le choc ressenti par le rêveur. Il venait à peine de rencontrer cet homme et voilà qu’il lui disait comment vivre sa vie. Le Dr Jung a continué à parler sans lui laisser une chance de poser une question ; bien au contraire, il lui a signifié qu’il ne voulait pas être interrompu.

-  Vous devez apprendre que, quel que soit votre besoin, cela apparaîtra. Même si vous faite quelque chose qui ait quelque valeur sociale, c’est votre relation avec l’inconscient collectif qui donne sens à votre présence sur terre.

Ce rêve, ajouta Jung, était un signe clair que le rêveur devait vivre sa vie en se concentrant sur l’intérieur, et que cela prendrait toutes ses ressources pour traiter avec les forces de l’inconscient, qui se montraient particulièrement puissantes dans son cas. Le Dr Jung, dit-il, semblait lire son esprit. Il lui expliqua qu’il avait toujours espéré trouver une communauté qu’il puisse considérer comme sa famille d’esprits et qu’il continuerait sans doute à avoir ce besoin, mais que ce n’était pas son chemin. Il alla jusqu’à dire que le rêveur ne devrait jamais se marier ou rejoindre quelque organisation que ce soit, et qu’il devrait se contenter de passer la plus grande partie de sa vie seul.

-  Vous êtes un de ces solitaires qui vivent dans le monde. N’adhérez à rien. Cela vous empoisonnerait. Dévouez vos énergies à l’inconscient collectif. Maintenez les dimensions extérieures de votre vie aussi modestes que possible.

Johnson était tout à la fois terrifié par ce qu’il entendait, et rempli d’espoir. Jung était, bien que discourant, très gentil et se préoccupait visiblement de son bien-être. À plusieurs reprises, il lui a répété un avis extrêmement important pour quiconque travaille avec l’inconscient :

-  Souvenez-vous, s’il-vous-plaît. C’est ce que vous êtes qui guérit, pas ce que vous savez.

Johnson a été d’autant plus frappé par ce point qu’il n’avait encore jamais parlé à quiconque de son désir de devenir analyste. En se promenant dans le jardin avec lui, Jung ajouta :

- Quand vous formez un cercle avec votre bras, le serpent parle avec vous. Comprenez-vous ce que cela signifie ? C’est un mandala, un cercle magique. Cela implique vous ne pouvez survivre à une expérience submergeante de l’inconscient qu’en lui donnant forme. Vous voyez ? Vous devez vous concentrer sur le fait de contenir ces énergies ou elles vont vous détruire.

Jung a laissé entendre que cela prendrait sans doute toute une vie pour intégrer ce rêve. Il a rigolé à la réaction du Dr Jacobi en disant qu’on peut toujours dire à une jeune fille qu’elle ne devrait pas être enceinte, mais que quand elle l’est, il faut aller avec cette réalité. Il s’est lancé dans de longs développements sur l’apparition de la quatrième fonction psychologique[2], symbolisée dans le rêve par le serpent, qui permettrait au rêveur de réaliser une conscience complète. Nous avons tous, selon Jung, une fonction psychologique dite inférieure qui n’est pas développée, qui constitue notre point aveugle dans notre relation à la réalité. Le rêve indiquait à Johnson le chemin de son individuation, c’est-à-dire comment il deviendrait pleinement « celui qu’il est » en intégrant son inconscient pour devenir un être complet, ayant retrouvé la part manquante de lui-même, individué dans le sens de "non-divisé".

Robert Johnson dit qu’il voit maintenant, avec le recul, que sa vie a été un accomplissement par bien des aspects de ce rêve et qu’il est infiniment reconnaissant au Dr Jung de lui avoir indiqué tout ce qu’il avait à savoir pour vivre cette vie. Il souligne comment il a été renversé bien des années plus tard d’apprendre que dans la mythologie bouddhiste, le Bouddha est protégé des démons qui l’attaquent par Naga, le grand cobra cosmique qui se tient au-dessus de sa tête. Il a alors compris que ce grand serpent qui lui faisait si peur, et qui l’a fait courir, dit-il avec humour, pendant plus de trente ans, était en réalité protecteur.

Il y a beaucoup de symboles dans ce rêve qui appelleraient un commentaire approfondi et une amplification. Il est particulièrement frappant que le rêveur ne change pas d’âge au cours du rêve, ce qui signale que son point de vue est celui de l’éternité, du Soi. Les renaissances du Bouddha donnent à penser à une allusion à la réincarnation. On peut voir la dualité de la vie symbolisée dans cette rivière à double sens dans laquelle se noie le premier Bouddha. Mais le point que j’aimerais souligner ici tient à l’importance du symbole du serpent, dont Johnson dit qu’il a fini par comprendre que c’est ici encore un aspect du Bouddha, sous une forme terrifiante. D’ailleurs, dans un rêve subséquent, bien des années plus tard, le serpent est réapparu et s’est transformé en un jeune homme lumineux. Cependant, Johnson est auparavant passé par ce qu’on appelle souvent la « nuit noire de l’âme » et il souligne que cet accomplissement tient plus de l’enténèbrement (endarkment) que de l’illumination.

Le serpent est un symbole ambivalent, paradoxal en lui-même. Johnson dit qu’il représente la transformation et la qualité dionysiaque en lui, c’est-à-dire sa capacité à vivre la joie, l’extase, le plaisir de la vie terrestre. Le serpent est présent dans d’innombrables cultures, et presque invariablement, il est associé avec la santé physique et spirituelle, comme par exemple dans le caducée grec. En Inde, la kundalini est représentée comme un serpent se dressant et éveillant les sept centres de la conscience ; elle est synonyme de vitalité radicale, d’éveil total. Mais dans notre culture, le serpent est associé au mal et à la corruption, à ce qui est rejeté par l’ordre divin. Cependant, même cette image est ambigüe car qui a donc créé le serpent et l’a installé au jardin d’Éden ? On a des représentations très anciennes de Yahvé ayant des pieds de serpent qui suggèrent un dépassement de la dualité du bien et du mal, c’est-à-dire l’idée que la Loi, quelle qu’elle soit, est aussi faite pour être transgressée en conscience.

Pour saisir toute la portée du serpent ici, il faut le considérer en regard des trois Bouddhas. Ces derniers symbolisent une perfection idéale d’accomplissement spirituel, mais ils n’échappent pas à la dualité cependant, par exemple quand le premier Bouddha se noie. Pour que le mandala de la conscience soit complet, il faut intégrer l’exact opposé complémentaire de cet idéal, le serpent, qui rampe à terre tandis que l’esprit vole, et qui dans notre culture est associé au mal, à ce qui est rejeté dans l’obscurité. Pour de nombreux chercheurs spirituels, le mal c’est la terre, ses désirs et ses plaisirs, les émotions et le corps, le versant féminin de l’être. La clé du rêve est dans ce que dit finalement Johnson : « j’ai banni le mot spiritualité de mon vocabulaire car il semble impliquer d’abandonner la dimension terrestre. » Un terme plus adéquat, malheureusement sans équivalent en français, est le « soulwork », le travail de l’âme qui tisse ensemble le ciel et la terre, le haut et le bas, le lumineux et l’obscur.

C’est dans ce qui nous fait le plus peur et que nous fuyions, qui semble vouloir nous dévorer… que se cache la bénédiction protectrice des profondeurs, la grâce qui guérit. Dans les mots de Jung : « On n’atteint pas l’illumination en invoquant des êtres de lumière mais en rendant l’obscurité consciente ».



[1] Auteur en particulier de He, She, We, que je saurais que recommander à qui veut comprendre en profondeur les dynamiques du masculin, du féminin et de la relation entre ces deux, ainsi que Inner Work, un manuel pratique de travail avec les rêves et l’imagination active. À ce jour, cela demeure une énigme que Johnson n’ait jamais été traduit en français, mais son anglais est accessible, sans complications intellectuelles.
[2] Pour la psychologie des profondeurs, la conscience se déploie au travers de quatre fonctions: la sensation, le sentiment, la pensée, l’intuition. Nous nous contentons généralement de développer trois de ces fonctions, dont l’une est dominante tandis que la quatrième demeure alors dans l’inconscient.

samedi 28 juin 2014

Sacré inconscient

« La plupart des problèmes de ce monde viennent d’erreurs linguistiques et de simples incompréhensions » nous dit Shams de Tabriz[1]. Il n’y a qu’à voir comment plusieurs se jettent à la figure des gros mots comme « Dieu » pour mesurer l’ampleur de la difficulté. Tout se passe, remarquait déjà Héraclite d’Éphèse, comme si chacun vivait dans son rêve. Mais si nous voulons ne serait-ce que communiquer et favoriser une pacification de nos discussions en intégrant tous les points de vue, il convient d’interroger les mots en profondeur pour bien comprendre leur sens. Le terme « inconscient », s’il n’est pas aussi épineux que « Dieu », prête à confusion : chacun semble savoir de quoi il retourne et pourtant, on dénombre une vingtaine de définitions différentes dans la littérature. Il y a dans cette diversité à la fois une façon, pour de nombreuses écoles, de se distinguer et beaucoup de malentendus.

Un de ces malentendus, typique dans les milieux spirituels, est que l’on prête à l’inconscient d’être inconscient, ce qui est un contre-sens : l’inconscient désigne ce dont nous ne sommes pas conscients mais qui participe cependant à notre vie psychique. Nous avons de nombreux éléments qui permettent d’établir que cela est conscient, et souvent plus conscient que nous ne le sommes nous-mêmes. Le terme « inconscient », du moins dans l’esprit des pères fondateurs de la psychanalyse[2], recouvre un concept limite qui n’affirme rien sur la nature de cette dimension inconnue de notre psyché : il ne la qualifie pas, et en aucun cas ne la définit comme étant inconsciente par nature. Une approche respectueuse de l’inconscient réclame une précaution similaire à celle qu’énonce le Tao-të-King :

Le Tao dont on peut parler
n’est pas le véritable Tao.

Nous ne pouvons pas avoir, par définition, de connaissance directe de l’inconscient. Celui-ci ne se laisse connaître qu’au travers de ses « rejetons » : les rêves, mais aussi les fantaisies imaginaires, les lapsus linguae, les actes manqués, les impulsions et les émotions – on sait que quelque chose d’inconscient vient d’entrer en jeu quand on constate avoir eu une réaction excessive à un événement. L’inconscient a beaucoup d’importance dans notre vie car il influe sur tous les aspects de notre quotidien : notre motivation à faire telle ou telle chose, nos préférences et nos goûts prennent racine dans des facteurs inconscients. Notre santé dépend dans une grande mesure de notre inconscient. Il intervient aussi dans nos relations d’une façon déterminante, que ce soit dans le choix de nos partenaires et amis ou dans la façon dont nous interagissons. L’inconscient se manifeste tout particulièrement dans le phénomène de la projection, qui consiste à plaquer quelque chose qui nous appartient sur une réalité extérieure qui nous est généralement inconnue. On peut comprendre par là que l’inconscient recèle des mémoires oubliées qui sont ramenées à la conscience par un jeu d’associations : quand nous rencontrons quelque chose d’inconnu, notre cerveau puise dans nos banques mémorielles pour identifier le plus rapidement possible, par similarité et analogie, quel comportement adopter.

Nous n’oublions jamais rien, ou du moins l’inconscient s’en souvient pour nous : oublier quelque chose, cela signifie simplement que cela a glissé dans l’inconscient et échappe désormais à notre conscience. Nous ne pouvons pas savoir quand cela resurgira, mais nous pouvons être certains que si l’information apparemment perdue présente un caractère d’utilité pour la psyché, elle sera à nouveau disponible pour la conscience. La base de données de l’inconscient fonctionne par associations organisées autour de similarités et d’analogies avec une trame émotionnelle : si, par exemple, une certaine odeur a été associée à un sentiment de bonheur voilà longtemps, il suffit de sentir une effluve de cette odeur pour retrouver ce sentiment. Tous les éléments contextuels à une émotion sont conservés, et il suffit que l’un d’eux soit perçu pour que l’émotion soit réveillée. Ces éléments d’information ne sont pas nécessairement perçus consciemment, bien au contraire : on a évalué que nous percevons environ quatre mégabits (4 millions de bits) d’information par seconde mais il ressort que notre cerveau n’en traite consciemment que deux kilobits (2 mille bits) ! Le volume d’information disponible à tout instant est donc le carré de l’information traitée consciemment : notre cerveau agit comme un filtre qui sélectionne l’information pertinente, mais notre organisme réagit à l’ensemble des données. Si on ajoute à ce constat celui qui montre que les émotions sont stockées dans le corps, on peut envisager l’inconscient comme étant l’intelligence globale de notre corps / psyché tandis que notre conscience ordinaire serait seulement le fait de notre cerveau.

Nous sommes dans le même rapport avec l’inconscient que le poisson avec l’eau dans laquelle il vit : il est en fait tellement présent dans la façon dont il imprègne notre existence qu’il est difficile de prime abord de prendre conscience de son existence. Il faut que la projection se révèle inadéquate pour que nous décelions qu’il s’agit d’une projection. Si rien ne vient la contredire, elle semble fonctionner c’est-à-dire nous renseigner sur la réalité ; il y a identité dans notre perception entre ce qui est projeté et le réceptacle de la projection. De la même façon, il faut que la réaction émotionnelle ou l’impulsion se révèle excessive et inadaptée, embarrassante, pour que nous en venions à nous interroger sur son origine inconsciente. Cependant, quand on commence à y prendre garde, il s’avère que l’inconscient n’arrête pas de se mêler de notre vie : à tout moment, des images et des pensées incontrôlables traversent notre esprit sans que nous sachions d’où elles viennent. Dès que nous commençons à laisser aller notre imagination, l’inconscient est activé et se manifeste. On peut démontrer que, d’une certaine façon, nous n’arrêtons pas de rêver, c’est-à-dire de reconstruire une image de la réalité qui est bien moins consciente que nous le supposons quand nous sommes complètement identifiés à cette image.

Toutes les écoles s’accordent sur le fait que l’inconscient est constitué dans une grande mesure de mémoires. C’est à partir de ce point que la conception de Jung commence à se distinguer des autres, d’abord dans le fait que ces mémoires ne sont pas nécessairement personnelles : une des hypothèses majeures que Jung a avancée est celle de l’existence d’un inconscient collectif. Non seulement peut-on retrouver des éléments familiaux et une mémoire transgénérationnelle dans l’inconscient, mais tous les groupes ont un inconscient commun. Plus profondément, Jung a élaboré le concept, tout aussi limite que celui d’inconscient, d’archétypes qui sont des structures psychiques communes à toute l’humanité. Par analogie, nous pouvons dire qu’ils sont les organes de la psyché, et de même que nous avons tous les mêmes organes physiques, notre psyché est structurée autour d’archétypes comme celui de la mère, du père et de l’enfant, qui participent de l’expérience commune à tous les humains. Jung dit des archétypes qu’ils sont comme le lit d’une rivière qui a été creusé par des millénaires d’expérience humaine, et dont l’expression se réactualise cependant en chaque lieu et chaque époque : ce n’est pas tout à fait la même chose d’être une mère ou un père au XXIème siècle au Canada que de vivre la même expérience il y a 300 ans en Nouvelle-Guinée, et cependant il y a bien sûr un fond commun.

Le niveau de réalité que nous décrivons comme archétypal n’est pas nécessairement lié à l’expérience humaine. Platon pensait que toute la réalité est structurée par ce qu’il appelait les Idées, une conception dont la notion d’archétypes est dérivée. Tout se passe comme si la nature toute entière a une dimension psychique structurée par des noyaux de sens archétypaux. Le biologiste Rupert Sheldrake[3] a mis en évidence ce qu’il a appelé les champs morpho-génétiques qui semblent constituer la mémoire commune des espèces animales et végétales. Jung n’assignait aucune limite à l’inconscient : dès lors où cela est inconnu du point de vue de la conscience, celle-ci ne peut pas préjuger d’une quelconque limitation. Il envisageait clairement la participation de la psyché humaine à ce qu’il appelait, après ses chers alchimistes, l’âme du Monde. Ce point de vue rejoint celui des chamans qui affirment que la conscience humaine n’est pas coupée d’autres niveaux, pour nous nécessairement inconscients, de la psyché. Ainsi Luis Ansa affirme-t-il : « L’âme humaine est un lieu sacré, une dimension illimitée où s’unifient et vivent ensemble nos mémoires passées, qu’elles soient minérales, végétales, animales ou humaines. »[4]

Au fond, les différences de conception entre les différentes écoles à propos de l’inconscient expriment des variations dans l’attitude de la conscience à l’égard de cette dimension inconnue de la psyché. Pour Freud, par exemple, l’inconscient est la poubelle du conscient : il est constitué seulement de ce que la conscience refoule ou refuse de voir. C’est donc la conscience qui a la primauté et l’inconscient en est un résidu secondaire. Il convient simplement de vider la poubelle ou plutôt de s’assurer que rien n’y pourrit. Jung a un point de vue inverse : la conscience procède de l’inconscient, en émerge comme la plante qui plonge ses racines dans la terre. Il démontre que l’autonomie apparente de la conscience est une illusion. Il a une conception énergétique de la psyché qui permet de comprendre la relation entre l’inconscient et la conscience comme un flux de création permanente de conscience. Là où Freud ne voit dans l’inconscient qu’un amas de pulsions désordonnées et orientées essentiellement vers la satisfaction de désirs à caractère sexuel, Jung distingue un projet riche de sens.

Il ne nie pas que l’énergie psychique ait un aspect simplement désirant mais il affirme que la polarité sexuelle et instinctive de la psyché est équilibrée par une polarité spirituelle. Il intègre aussi le point de vue d’Adler qui veut surtout voir dans l’inconscient une tendance à construire l’identité du moi (ego), mais il élargit la discussion en démontrant qu'Adler et Freud amènent des concepts complémentaires qui doivent être dépassés par une vision plus large. S’appuyant sur son étude de milliers de rêves et des symboles dont regorgent les textes anciens, Jung affirme que la pulsion la plus forte dans la psyché est celle qui tend à l’individuation, c’est-à-dire à l’actualisation de la totalité des potentiels de l’individu d’une façon qui manifeste son caractère unique. Il s’agit de réaliser l’individu, c’est-à-dire le « non-divisé » qui réunit conscient et inconscient en une totalité, le Soi.

L’individuation est le projet de la psyché inconsciente, et donc de la nature en l’être humain, mais ce projet réclame la coopération de la conscience. Heureusement, l’inconscient offre son aide, en particulier au travers des images symboliques des rêves et de l’imagination. Paracelse parlait ainsi de la « lumière de la nature » qui guide le pèlerin en éclairant sa route. Les symboles sont des images qui forment un pont entre inconscient et conscient et permettent d’établir un dialogue. La psyché inconsciente est naturelle, instinctuelle et recèle cependant une étincelle divine qui fait contrepoids aux mémoires et aux complexes inconscients qui conditionnent le conscient. L’être humain est en processus d’autocréation permanente et cette étincelle est le Créateur en lui, toujours capable d’inventer du nouveau. Il est possible d'envisager l’inconscient comme un écrin pour un diamant que l’on décrit comme le Soi ou comme le Divin. On peut entendre chanter la langue des oiseaux chère aux rêves dans le terme « sacré » :

ça crée !

Finalement, il est important d’observer que le terme « inconscient » est seulement un concept, mais que celui-ci renvoie à une réalité vivante. Il est facile de manipuler mentalement des concepts mais l’inconscient ne peut être abordé ainsi sans danger. La pire erreur peut-être que l’on puisse faire avec l’inconscient et les archétypes serait de les théoriser car nous ne raisonnons qu’à partir du connu ; nous fermons alors la porte à l’inconnu en posant un couvercle conceptuel dessus. Dans une conversation vers la fin de sa vie, Jung a déclaré attribuer la grave maladie de 1944 qui manqua de peu le tuer à une attitude incorrecte envers l’inconscient. « En traitant du monde de l'âme, il n'avait vu, dit-il, que de simples concepts là où en réalité, il avait affaire à des dieux, c'est-à-dire à des puissances chargées d'une énergie supérieure. »[5] Ces mots donnent tout son sens à la devise que Jung a gravé au-dessus du seuil de sa maison à Küsnacht : 

« Appelé ou non appelé, le dieu sera présent ».



[1] Du moins est-ce le Shams imaginé par Elif SHafak dans son roman Soufi mon amour, où elle prête au fameux derviche d’avoir rédigé 40 règles de la religion et de l’amour que vous trouverez ici compilées : http://le-guerrier-interieur.over-blog.com/article-les-quarante-regles-de-la-religion-et-de-l-amour-83711474.html
[2] Sigmund Freud, Alfred Adler, Carl Jung, Wilhelm Reich... À noter que parmi ces « quatre mousquetaires », Jung est le seul à avoir été psychiatre.
[3] Rupert Sheldrake est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels je recommande la mémoire de l’univers et l’âme de la nature.
[4] Henri Gougaud a raconté l’histoire de Luis Ansa dans un magnifique roman initiatique: les sept plumes de l’Aigle. Luis a ensuite écrit plusieurs livres dont le quatrième royaume.
[5] Étienne Perrot rapporte cette information dans le jardin de la reine.

dimanche 15 juin 2014

Le secret de Jung

Dans C. G. Jung et la voie des profondeurs, un ouvrage collectif paru à la Fontaine de Pierre sous la direction d’Étienne Perrot et de Francine Saint-René Taillandier, un épisode fascinant est rapporté au travers de l’analyse de « l’itinéraire intérieur d’un disciple de Jung d’après la mythobiographie d’Ernst Bernhard ». Ce dernier rapporte un rêve qu’il a reçu peu après sa première rencontre avec Jung le 14 octobre 1935 :

Je suis seul, chez Jung, dans son cabinet, en vue d’une séance d’analyse. Lui-même n’est pas encore arrivé. Dans un coin se dresse une sorte d’écran de poêle en parchemin clair. Je me sens irrésistiblement poussé à regarder ce qu’il y a derrière. Ce n’est surement pas une indiscrétion envers sa personne. Jung est assis derrière, afin de puiser, comme un primitif, un "medicine-man", du mana dans un "coin de force" sacré. Il manifeste un peu d’amusement enjoué de ce que, conduit par ma soif intuitive de connaître, je l’aie ainsi découvert. Il est compréhensif, libre de préjugé, et refuse d’écouter les explications que je lui donne pour excuser ma conduite.

On pourrait penser que Bernhard, un médecin allemand d’origine juive et très préoccupé de religion, expose simplement là ses projections à propos de Jung, un respectable psychiatre fort éloigné en apparence des chamans primitifs. Mais le plus étonnant suit. Bernhard raconte : « Lorsque je racontais ce rêve à Jung, il me pria de montrer le coin où il était assis dans mon rêve. Il me conduisit à l’emplacement que j’avais indiqué, alluma une lampe derrière un écran et tira un petit rideau. C’est ainsi que, pour la première fois, je vis une diapositive du suaire de Turin. Jung me dit : "vous êtes un véritable intuitif. C’est dans ce coin que je puise ma force, c’est là qu’est ma source." »

Le rêve de Bernhard a donc un caractère objectif. La projection est peut-être plutôt dans l’image que nous avons de ce que doit être un « psychiatre respectable ». Ressort là le préjugé moderne qui voudrait que notre psychologie, parce qu’elle est ancrée dans la rationalité, soit supérieure aux connaissances des cultures chamaniques et aux systèmes symboliques des gnostiques et des alchimistes, pour ne citer que ceux-ci, chers à Jung. Lui-même n’était pas dupe d’une telle illusion, qui a surtout pour fonction d’entretenir notre ego collectif avec l’idée d’un progrès dont nous serions le fruit : il disait que la psychologie pallie pauvrement à l’absence de mythologie vivante. Il soulignait par exemple que le dogme de l’Église Catholique fonctionnait à l’évidence comme un système psychothérapeutique. Dans de nombreux cas, il s’est contenté de reconduire la personne qui venait le consulter à la foi de ses ancêtres. Il en présente un exemple frappant en la personne d’une jeune femme juive et très intellectuelle dont la thérapie a été achevée le jour où elle s’est souvenue de ce que son grand-père avait été un tzaddik, c’est-à-dire un saint dans la tradition hassidique.

Il écrit : « De tous les patients ayant atteint la maturité, c’est-à-dire âgés de plus de trente-cinq ans, il n’en est aucun pour qui le problème ultime ne soit pas celui de l’attitude religieuse. En fait, chacun souffre d’avoir perdu ce que les religions vivantes ont apporté de tous temps à leurs adeptes, et aucun n’est vraiment guéri qui n’a retrouvé sa conception religieuse, sans aucun lien bien sûr avec une confession ou une appartenance à une Église… »

Jung est explicite sur ce point : la seule chose qui guérit, c’est l’expérience du numineux. Le terme « numineux » vient du latin numen, qui signifiait « présence divine ». L’étymologie de numen réfère à un hochement de tête, renvoyant à l’image d’une divinité faisant connaître sa présence en inclinant la tête. Jung a été fortement influencé par l’étude de Rudolf Otto sur le Sacré, parue en 1917, qui souligne le caractère à la fois fascinant et terrifiant du numen. La difficulté à laquelle se heurte notre moderne raison pour aborder ces questions, c’est qu’en présence du mystère, il n’y a plus de mots, plus de concept qui tienne. Devant le mysterium tremendum, tout se tait, tout s’incline. Le silence intérieur est tout à la fois le signe de la présence du sacré et le moyen d’y accéder, l’espace d’une possible rencontre, comme le laisse entendre le terme « mystique » qui renvoie étymologiquement à « muet ». Mais dans ce silence, il y a des images vivantes avec lesquelles il est possible de dialoguer, et c’est ce mystère qui a fasciné Jung : dans la nuit la plus complète de l’inconscient, les images intérieures donnent une lumière, la lumière de la nature (lumen naturae) dont parlait Paracelse, qui permet toujours d’éclairer l’endroit où l’on pose le pied, guère plus loin, et qui conduisent au-delà de tout ce qu’on pouvait penser.

Il avait une connaissance intime de ces choses, qui transparaît dans ses écrits. Il enfonce ainsi le clou : « Ce qui m’intéresse avant tout dans mon travail n’est pas de traiter les névroses mais de me rapprocher du numineux. Il n’en est pas moins vrai que l’accès au numineux est la seule véritable thérapie et que, pour autant qu’on atteigne les expériences numineuses, on est délivré de la malédiction que représente la maladie. La maladie elle-même revêt un caractère numineux. » Quand la maladie elle-même revêt un « caractère numineux », c’est que la vie toute entière a retrouvé son caractère d’aventure sacrée ; elle est alors rachetée, justifiée au sens qu’elle a restaurée sa propre justesse, sa droiture intrinsèque. On peut dire alors, dans un vocabulaire tombé en désuétude, qu’une âme est sauvée ; elle a cessé de maudire sa propre existence, c’est-à-dire d’en médire en l’assimilant à un non-sens, à une absurdité vouée seulement aux jeux du hasard et de la nécessité.

Les biographes de Jung soulignent comment il n’a eu de cesse, finalement, de répondre au drame intérieur que vivait son père, Paul Jung. Ce dernier était un pasteur qui avait perdu la foi, et qui avouait en privé ne plus croire à ce qu’il prêchait. Avec les progrès de la science, c’est tout un édifice fondé sur des croyances littérales qui s’est ainsi effondré à la fin du XIXème siècle, et nombreux sont ceux qui se sont retrouvés pris sous les décombres. Il y a ainsi des prêtres qui ont commencé à expliquer que Jonas n’avait pu être avalé par une baleine car celle-ci a des fanions empêchant d’ingérer un si gros morceau, mais qu’il devait bien sûr s’agir d’un grand requin. D’autres ont jeté le bébé avec l’eau du bain et sombré dans une crise de foi qui traduit leur indigestion de certitudes mal placées. Dans l’un et l’autre cas, on peut simplement relever l’absence d’intelligence symbolique.

Les symboles relient les différents plans d’existence avec une trame de sens, et en particulier une image consciente avec différents ordres de signification inconsciente. Ainsi n’est-il nullement nécessaire de croire en la virginité littérale de Marie pour appréhender le mystère de l’Incarnation du Divin ; au contraire, une telle croyance aveugle peut voiler les profondeurs symboliques de l’image, qui ressortent quand on sait que dans l’Antiquité, on disait d’une femme qu’elle était vierge même si elle avait eu des amants, mais qu’elle affirmait sa liberté et le fait de n’appartenir à personne. Plus avant, Maître Eckhart a souligné comment le Divin n’a de cesse de renaître dans l’espace vierge de l’âme, à jamais inviolable, intouchée par le monde. Le Christ est dans cette perspective symbole de la lumière de la conscience renaissant dans l’âme, le Nouveau dans la fraîcheur éternelle de l’instant présent. Il est donc frappant de constater comment Jung, en réponse à la crise spirituelle dans laquelle s’est forgée notre modernité, s’est fait le héraut de l’intelligence symbolique. Mais le danger demeure d’une approche intellectuelle des symboles alors que ce sont des réalités vivantes, et c’est là que Jung a ouvert une voie inédite où l’esprit des anciens chamans s’allie à la modernité de la psychologie.

En réponse à la question « croyez-vous en Dieu ? », le vieux Jung a laissé échapper « Je ne crois pas, je sais ». Le vœu du jeune Jung, qui refusait de croire mais voulait expérimenter, a été exaucé : il a eu une expérience brûlante du numineux, qui ressort en particulier dans le Livre Rouge, le journal intime de ses imaginations actives. C’est ce qui ressort du rêve de Bernhard et de son récit : Jung ne se payait pas de mots, il entretenait une relation vivante avec le mystère – l’image du medecine man est appropriée car il est devenu la « médecine » qu’il a cherchée. Il le dit à Robert Johnson : « Rappelez-vous, ce qui guérit, ce n’est pas ce que vous dites ou faites, c’est ce que vous êtes. » Il affirme aussi en de nombreux endroits que le Christ est une image du Soi incontournable en Occident, mais il ne fait pas dans la métaphysique ou la théologie, il utilise cette image comme le ferait un chaman, en en faisant une source de mana, de numen.

Jung mentionne dans une entrevue qu’il a livré le secret de l’Œuvre dans son livre Aïon. Cela m’a intrigué et bien sûr, je suis parti à sa recherche. Combien de fois suis-je passé à côté sans le voir ? Et puis c’est devenu une évidence. Ce secret n’a jamais été caché ; on peut le dire, mais qui saura en faire usage ? C’est une attitude intérieure, qui ressort dans les paroles qui ouvrent la Méditation sur le Fondement dans les Exercices Spirituels de Ignace de Loyola :

« L’homme a été créé à cette fin qu’il loue Dieu, notre Seigneur, qu’il lui témoigne sa vénération, qu’il le serve et sauve ainsi son âme ».

Jung donne ensuite l’interprétation psychologique, ou plus précisément sa reformulation en termes rationalistes, de ce texte car, justifie-t-il, « l’esprit moderne, malgré de sérieux efforts, ne comprend plus le langage théologique vieux de bientôt deux mille ans. Nous sommes non seulement menacés, mais depuis longtemps envahi par le danger que le manque de compréhension ne soit remplacé ou bien par l’insensibilité, l’affectation et la rigidité dans la croyance, ou bien par la résignation et l’indifférence. » La mission que s’est donné Jung, en particulier à partir du moment où il a commencé à comprendre la symbolique de l’Alchimie, ressort ici : il a tenté de jeter un pont entre les Anciens et les modernes, de façon que le trésor spirituel qui a nourri notre civilisation ne soit pas perdu, et que ne l’emportent ni le fanatisme ni l’atonie spirituelle. On peut penser qu’il préparait ainsi une nouvelle Renaissance, puisque celle du XVIème siècle s’est appuyée sur une relecture des textes de l’Antiquité…

Voici donc cette reformulation en termes modernes : « La conscience est engendrée dans le but qu’elle reconnaisse (loue) son origine comme venant d’une unité supérieure (Dieu), qu’elle considère attentivement cette source (lui témoigne sa vénération), qu’elle en exécute les arrêts et de façon responsable (le serve), et qu’elle procure ainsi à l’ensemble de la psyché un optimum de possibilités de vie et de développement (sauve son âme). »

On voit que Jung esquive toute métaphysique et théologie pour suggérer donc une attitude intérieure. De ce point de vue, il est impossible de distinguer l’expérience du divin et celle de l’inconscient, source d’images archétypiques ; en disant « inconscient », nous disons juste que nous ne savons pas ce que c’est, que nous ne pouvons y accéder directement en conscience. Cependant, cela « parle » en images de rêve, en émotions et sensations, etc. Pour Jung, la religion consistait à prêter une attention scrupuleuse aux mouvements de l’âme et non à s’accrocher à des croyances aveugles. Il était bien un mystique, au sens où il se fondait sur l’expérience directe dans le silence, mais non dans celui, péjoratif, d’un oubli de la terre pour aller dans des hauteurs spirituelles. À un jeune homme idéaliste, il donne en 1929 cet avis qui laisse enfin entendre combien il prend le parti de l’humain et de la vie terrestre, et quel est selon lui le rôle de la conscience dans le mystère de l’Incarnation :

« Plus Dieu est proche, plus le danger est grand. Dieu veut naître dans la flamme toujours plus haute de la conscience humaine. Et si celle-ci ne plonge pas ses racines dans la terre ? Si ce n’est pas une maison de pierre capable d’abriter le feu divin, mais une misérable hutte de paille qui prend feu, se consume dans les flammes et disparaît ? Dans ces conditions, Dieu a-t-il pu naître ? Il faut pouvoir supporter Dieu. C’est le devoir suprême du porteur de l’idée. Il doit être l’avocat de la Terre. Dieu s’occupera de ce qui le concerne. Mon principe intérieur est Deus et Homo. Dieu a besoin de l’homme pour une prise de conscience, de même qu’il a besoin de la limitation dans le temps et dans l’espace. Soyons donc pour lui limitation dans le temps et l’espace, un tabernacle terrestre. »

samedi 7 juin 2014

Un escalier invisible

Les périodes de transition réclament une forme particulière de courage, qui tient à la capacité de descendre dans le vide sans corde de rappel. J’ai entendu récemment, au détour d’une conversation amicale, un rêve qui illustre magnifiquement ce point. Le rêveur est un homme dans la quarantaine qui vient tout juste de déménager dans une autre ville suite à une séparation amoureuse. Il est au point mort sur le plan professionnel ; il a bien quelques projets mais aucun ne soulève de véritable allant, ce qui l’inquiète profondément. Voici le rêve :

Je marche dans une rue. Je me rends compte qu’il y a un homme, un grand Noir, qui est curieusement habillé avec un gros paletot alors qu’on est en été et qui me suit de près. Je me retourne et lui demande qui il est. Il ne me répond pas, semble embarrassé. Je crois comprendre le motif de sa présence et je lui dis : « Tu es une sorte de garde du corps, c’est cela ? ». Un sourire éclaire son visage, il opine du chef. Nous reprenons notre route, moi devant et lui derrière à quelques mètres. Nous arrivons au bord d’un précipice impressionnant : il y a bien 30 mètres au moins de dénivelé abrupt. Je m’arrête, saisi d’un vertige en contemplant le vide. L’homme me dépasse alors et s’engage sur un escalier invisible. Il descend jusqu’en bas sans la moindre hésitation et continue son chemin. Je suis incapable de le suivre bien qu’il semble me montrer le chemin, je ne peux pas poser le pied ainsi dans ce qui me semble être le vide. Je me réveille avec une violente anxiété.

L’interprétation découle aisément du contexte. Le rêveur prend conscience qu’il est accompagné, c’est-à-dire qu’il est moins seul qu’il ne le croit dans ce moment de son existence. On peut dire rapidement que ce compagnon est l’Inconscient, mais cela ne nous apporte rien de plus que de constater qu’il est inconnu au rêveur. Il est noir, ce qui laisse entendre qu’il pourrait être l’Ombre du rêveur, cette partie de lui-même qui lui semble obscure et qui se confond avec la nuit. On retrouve dans cette ombre tout ce qui n’a pas été vécu par la conscience, et en particulier ce qu’elle rejette mais qui pourrait aussi bien être conscient. C’est une erreur de faire de l’Ombre un concept, en l’assimilant par exemple au seul « refoulé » ; c’est une dimension vivante de notre psyché, le plus souvent gardienne de notre vitalité et de nos ressources secrètes, et qui veut participer à la vie.

L’embarras de ce compagnon quand il lui est demandé de s’identifier est révélateur : on ne peut rien dire sur l’Inconscient, et lui-même est en mal de se définir. Le paletot est volontiers symbolique de protection ; ce compagnon a « le cuir épais », et ce thème est donc redondant avec le fait qu’il est là pour jouer « le garde du corps », pour protéger le rêveur. Dans les temps de grand passage, nous pouvons compter sur les ressources de l’Inconscient pour nous protéger. L’Ombre est au premier chef tissée d’intelligence instinctuelle qui sait précisément ce qui est bon pour nous et comment nous tirer de mauvais pas. Dans l’ombre des civilisés que nous sommes, il y a encore tout une vie sauvage qui sait exactement comment retomber sur ses pattes pour que nous survivions. Le terme « garde du corps » laisse entendre aussi comment l’intelligence instinctuelle de l’Ombre vise à préserver ce corps, c’est-à-dire des possibilités de vie pour le futur. Ici, je m’amuserais à tirer une parallèle entre ce compagnon et la figure typique de l’Ange Gardien, auquel on prête d’être lumineux mais qui peut aussi être d’ombre.

Le rêveur est donc parvenu devant un gouffre, et devant la nécessité de descendre en lui-même, dans ses profondeurs, pour pouvoir continuer sa route. Il en a le vertige. L’Ombre lui montre la voie. Pour l’Inconscient, il n’y a là aucune difficulté : dans l’Invisible, l’escalier est évident. Il était protecteur, il se fait maintenant guide. Il anticipe le mouvement intérieur qui appelle le rêveur. Comme souvent quand nous sommes bloqués dans nos vies, l’Inconscient nous précède dans l’élaboration silencieuse des prochaines étapes de notre existence. Il y a là quelque chose de très rassurant, qui dit simplement : « Tu vois, c’est possible… » et « suis-moi », c’est-à-dire « laisse-moi t’ouvrir le chemin », « abandonne toute prétention consciente à planifier la suite de ta vie car à partir de là, tu marches dans le vide ». Il n’y a plus rien pour soutenir le pas du rêveur, seulement une invitation à oser le vide.

Il y a une très belle histoire, me semble-t-il d’Anatole France, pour de telles situations. Un Ange ignorant de sa propre nature est amené au bord d’une falaise. Il faudra l’effrayer pour qu’il n’ait d’autre issue que de sauter, et alors, bien sûr, voilà que ses ailes s’ouvrent. Nous sommes tous des êtres ailés mais bien peu le savent. C’est une des fonctions du rêve en général, selon Robert Moss : « Rappeler à l’âme qu’elle a des ailes ». Mais avant de s’envoler, il faut rencontrer le vide, et la peur que nous ressentons face au vide, l’immobilisation qu’elle implique. Mon conseil au rêveur a été de s’assoir et de prendre le temps de vivre cette peur, de la ressentir autant que possible. Je l’ai invité à regarder où dans sa vie il pouvait ressentir un tel vertige et une anxiété similaire – il a haussé les épaules tant il semblait y avoir de domaines en questions. Nous sommes convenus que le mieux qu’il pouvait faire avec une telle situation est de ne surtout rien forcer, et de méditer avec sa peur, de la regarder droit dans les yeux.

Il y a une loi psychique aux conséquences extraordinaires : tout ce qui est vu commence à se transformer. Ce qui persiste devant nos yeux, c’est en fait que nous lui donnons une continuité en refusant de le regarder vraiment. La peur est naturelle, et elle est fort appropriée dans de nombreuses circonstances. Le courage, ce n’est pas de ne pas avoir peur – cela, c’est souvent de la témérité – mais c’est d’être capable d’avancer avec sa peur, en en ayant conscience. C’est-à-dire d’avancer dans et avec notre vulnérabilité exposée. La peur est une porte, mais si on peut frapper à la porte, il faut absolument éviter de l’enfoncer. Ce rêve se prête tout particulièrement à une approche méditative car il suggère qu’il n’y a pas d’autre alternative à ce point que l’immobilité, et de contempler le vide. Il me rappelle un des aphorismes du Tao-të-King revisité par Stephen Mitchell[1] :

Aurez-vous la patience d’attendre
Que la boue se dépose
Et que l’eau de l’étang
Redevienne claire ?

Aurez-vous le courage
De rester immobile
Jusqu’à ce que l’action juste
Surgisse d’elle-même ?

Dans toute transition de vie, il y a un « passage à vide », et ce qu’on appelle une zone neutre dans laquelle il ne se passe rien. Cela peut être désespérant ; ce n’est pas pour rien qu’on a souvent comparé ce temps mort à l’hiver[2], saison de l’âme vouée à l’immobilité. William Bridges[3], qui a théorisé ces phénomènes de transition psychologique, souligne que la réalité du changement dépend de la mesure dans laquelle nous acceptons de rester dans la zone neutre. Nous avons trop souvent tendance à vouloir remplir le vide le plus vite possible, et bien sûr, nous ne sommes capables de le remplir qu’avec ce que nous connaissons déjà. À l’inverse, en habitant le changement en profondeur, nous partons à la recherche de sa face cachée ; nous permettons au nouveau d’émerger dans notre vie. Nous confions la direction de notre existence à ce qui, en nous, sait mieux que nous ce qui est bon pour nous…

Personne n’a dit que c’était facile. Il est inévitable dans une transition de vie de rencontrer la peur, l’anxiété, l’incertitude, la désorientation, la perte de repères, le doute. Sinon, ce n’est pas une véritable transition, mais juste un réaménagement : on change quelques meubles de place pour se donner à croire qu’on a déménagé. J’ai fait voilà quelques temps un rêve qui illustre le passage d’un tel seuil :

Je me retrouve dans une ville inconnue. Cela ressemble à New York, dans un quartier animé avec des enseignes lumineuses partout, qui me fait penser à Broadway. Cela semble écrasant de prime abord. J’ai égaré mon sac à dos et mon blouson, avec mon portefeuille. Je les ai posés quelque part pour aller vaquer à autre chose, et quand je suis retourné à cet endroit, ils n’y étaient plus. Je me préoccupe de devoir alerter Mastercard pour la perte de ma carte de crédit mais je n’ai pas un sou sur moi. Je ne sais pas comment retourner là d’où je viens et je n’ai aucune idée de comment rentrer chez moi.

Je me suis réveillé au bord de la panique, bien sûr, et puis j’ai pris le temps de respirer dans ma peur, de l’écouter. En reprenant mes esprits, j’ai réalisé que ce rêve me portait une excellente nouvelle. J’étais en effet dans une importante transition de vie et voilà que le rêve me disait que je touchais au cœur du changement que j’appelais dans mon existence. Une pensée m’est venue qui m’a fait rigoler : « Ça y est, j’ai perdu la carte ! » Il n’y a pas de changement qui s’opère en suivant une carte. Le portefeuille est un symbole de l’identité, la carte de crédit renvoie à la confiance et le blouson, à la protection ; j’étais dépouillé de tout cela ; je les avais abandonnés. J’ai amené ce rêve dans un cercle qui se donnait dans les jours suivants, et en allant en imagination au bout du mouvement intérieur, le désarroi que je ressentais dans le rêve a mué en une énergie nouvelle : il fallait survivre dans la jungle de la grande ville. Soudain, tandis que mon ego était en complète déconfiture, il y avait quelque chose de sauvage, comme un fauve en moi, qui se réveillait, souriant tandis qu’il retombait sur ses pattes.

On croit souvent qu’on a besoin de l’aide d’un passeur quand on se trouve dans un tel passage, et ce peut être en effet le cas tant qu’on n’a pas trouvé ce passeur à l’intérieur de soi. La fonction du passeur est de nous aider à nous détendre dans le passage, ce qui le facilitera ; ce n’est pas qu’on ne résistera pas, mais qu’on rendra ces résistances conscientes. Au lieu de parler de résistances, d’ailleurs, il apparaîtra qu’il y a des choses importantes qui réclament d’être protégées, et on pourra s’en occuper consciemment. Il n’y a pas de changement qui puisse s’opérer sans s’appuyer sur quelque chose de solide, de fixe. C’est pourquoi il est si important d’accepter de tomber dans le vide : on ne tombera pas indéfiniment. Tôt ou tard, on trouve un sol solide sur lequel assurer nos pas.

Le passeur est un passant sachant passer, et qui, ayant vécu cette expérience en profondeur, saura communiquer à cet autre passant qui lui demande de l’aider dans le passage, qu’il y a bien quelque chose au-delà du vide, de l’incertitude, de la perte de repères et du doute. Quelque chose qui vaut la peine de tout risquer. En réalité, le passeur ne peut pas grand-chose pour le passant. Tout au plus peut-il donner un visage souriant et confiant à ce vide nécessaire, en évitant au passant de l’enfermer dans des certitudes théoriques ou un quelconque projet. Pour changer en profondeur, le passant a besoin d’un pivot, et finalement ce pivot ne peut que s’ancrer dans le vide, c’est-à-dire dans l’inconnu, l’inconscient. En lui faisant confiance, en s’y abandonnant, le passant donne à l’inconscient la permission d’ouvrir le chemin. C’est en quittant la terre ferme qu’on apprend à voler, et alors le vide se révèle être simplement un espace ouvert à la vie qui demande à se renouveler. C’est ce que m’a soufflé une petite voix intérieure dans ce moment de transition marqué par le rêve que j’évoquais plus haut, en me chuchotant :

Quand tu tombes dans le vide, ouvres ton cœur comme on déploie des ailes… et embrasse l’espace.


[1] Vous trouverez ce petit bijou ici en format PDF : http://faculty2.ric.edu/rfeldstein/560spring11/1.a.taoteching.pdf ainsi que dans toutes les bonnes librairies. Il en existe semble-t-il une traduction française.
[2] Un livre inspirant sur ce sujet : Michèle Roberge, Tant d’hiver au cœur du changement, Éditions Septembre, Sainte-Foy, 1998.
[3] William Bridges, Les transitions de vie : Comment s'adapter aux tournants de notre existence, InterÉditions 2006.

mardi 27 mai 2014

Sainte Etty


Connaissez-vous Etty Hillesum ? Si vous êtes préoccupé(e) de recherche spirituelle, vous gagnerez sans doute à la rencontrer. Il va vous falloir un petit effort d’imagination car elle n’est plus de ce monde, du moins en chair et en os. Si elle vivait encore, ce serait une très vieille dame car elle est née en 1914. Elle est décédée à Auschwitz en 1943. Elle nous a légué un journal[1] et des lettres qui tracent un sillon de feu dans le ciel. On se souvient d’elle comme une des grandes âmes qui ont éclairé le XXème siècle. Confrontée à la brutalité nazie dans toute son horreur, elle est descendue en elle-même et a redécouvert une source d’eau vive qu’elle a appelée Dieu sans l’enrégimenter dans aucune confession religieuse. Elle demeure saisissante de modernité et nous porte encore un message essentiel d’une actualité brûlante qui lui vaut d’être désormais admise au Panthéon de la sagesse non-duelle[2]. Etty a vaincue la nuit qui dévorait le monde, elle est encore vivante en esprit, elle est « plus que vive ».

Etty est née en Hollande dans une famille juive libérale, c’est-à-dire intellectuelle et éloignée de la religion de ses ancêtres. Son père est un érudit, docteur ès Lettres et professeur de langues anciennes. Sa mère est une émigrée russe qui a fui les pogroms. Elle a une enfance insouciante et heureuse avec ses deux frères, dont l’un est un jeune prodige du piano. Elle étudie le droit, l’allemand, le russe et gagne sa vie en enseignant cette langue. Elle lit beaucoup, en particulier Rainer Maria Rilke, Dostoïevski, Jung, Saint-Augustin, etc. Rilke surtout, avec qui elle entretient une relation passionnelle. Elle commence à tenir un journal intime en 1941, où elle raconte la vie à Amsterdam sous l’occupation nazie, c’est-à-dire comment l’étau de la haine se resserre implacablement sur les Juifs. On l’a souvent comparée à Anne Frank mais c’est une jeune femme approchant de la trentaine qui oppose comme seule résistance la lucidité de sa plume et son amour de la vie qui ne se démentira jamais.

Elle a la possibilité de fuir ou du moins de chercher un refuge auprès du Conseil Juif, administration qui collabore avec l’occupant,  possibilité qu’elle refuse. Elle voit pourtant clairement ce qui se passe : « De tous côtés se profilent des signes avant-coureurs de notre anéantissement, bientôt le cercle se sera refermé sur nous, rendant toute aide impossible à ceux qui voudraient l'apporter. Il y a encore beaucoup de portes de sortie, mais elles seront murées une à une. » Elle choisit volontairement d’aller au camp de transit de Westerbork, où sont parqués les Juifs hollandais avant d’être envoyés dans les camps de l’Est[3], pour apporter l’aide qu’elle peut aux déportés. Le plus souvent, elle ne peut offrir qu’une présence, un regard humain auquel s’ajoute parfois une simple parole qui ne prêche rien, mais qui reconnait l’autre dans sa souffrance, son humanité, sa dignité. Mais surtout, elle ne cède pas un instant à la haine avant d’être à son tour déportée. Ainsi dit-elle à un ami en septembre 1942 : « C'est la seule solution, vraiment la seule, Klaas, je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà ».

Parce qu’elle parle abondamment d’amour, de l’amour qui sauve, plusieurs commentateurs ont voulu ramener Etty dans le giron du christianisme. Pourtant, bien qu’il soit certain qu’elle ait lu les Évangiles, elle ne parle jamais du Christ, même quand les circonstances s’y prêteraient. Elle sourit de ces Juifs qui se convertissent en espérant trouver un asile. Elle est bien au-delà de ces simagrées : son Dieu n’est pas une affaire de croyance, de chapelle, mais d’expérience intime. Elle Le trouve en descendant en elle-même : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l'atteindre. Mais le plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le mettre au jour. Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d'eux. Il en est d'autres qui penchent la tête et la cache dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes. » Elle est d’emblée non-duelle dans son appréhension du mystère qu’elle ne distingue pas d’elle-même, par exemple quand elle écrit : « La couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle Dieu ». Elle préfigure une spiritualité libérée de tous les ismes ; c’est ce qu’on peut appeler un esprit libre, qui a redécouvert la voie universelle : « Et quand je dis que j'écoute "au-dedans", en réalité c'est plutôt Dieu en moi qui est à l'écoute. Ce qu'il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l'essence et la profondeur de l'autre. Dieu écoute Dieu. »

L’amour dont parle Etty n’est pas l’amour spirituel désincarné, bien au contraire. C’est une jeune femme décomplexée qui parle ouvertement de sa sexualité assumée, et elle est plus moderne que la plupart de nos contemporains dans la façon dont elle assume d’être une polyamoureuse, de vivre des amours multiples et parallèles. « Je ne pourrais pas être fidèle à un seul homme. Non pas tant à cause d’autres hommes que parce que je me compose moi-même d’une multitude d’êtres humains… Un seul homme, un seul amour, ce ne sera jamais ma voie. » Elle a en effet une relation quasi conjugale avec son logeur Han Wegerif, et puis il y a dans sa vie le soleil qu’y amène Julius Spier, qui a été tour à tour son thérapeute, son amant, son ami de cœur, son maître spirituel. Ce dernier est un chirologue, qui lit dans les lignes de la main et sur les visages, et qui a étudié avec Carl Jung avant de venir se réfugier à Amsterdam. Il utilise des méthodes que d’aucuns qualifieraient de dangereuses, qui l’entraînent au travers d’exercices physiques dans des corps à corps avec ses patientes, un corps à corps qui a tourné avec Etty au corps à cœur. Elle le rencontre en février 1941, et dit qu’il s’agit du jour de sa seconde naissance – elle passe pour ainsi dire sans transition d’une forme de dépression à un amour revendiqué de la vie dans toute son intensité. Elle jouit de tout, et d’abord de la beauté de vivre.

C’est la force lumineuse d’Etty : elle est tombée amoureuse de la vie même et rien, pas même les pires vexations et l’horreur environnante, ne pourra l’en détourner. « La force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu'à la fin, que la vie a un sens, qu'elle est belle, qu'on a réalisé ses virtualités au cours d'une existence qui était bonne telle qu'elle était. » Encore une fois, ce n’est pas qu’elle se voilait la face devant la réalité ou qu’elle se gavait d’antidépresseurs alors de toute façon inexistants. Ainsi tremble-t-elle quand il devient clair que les nazis n’ont d’autre projet que d’exterminer le plus de Juifs possible : « Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. » Mais elle fait face : « Bon, on veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle, je l’accepte. » Et elle trouve par là le moyen de surmonter tous les défis de l’existence : « Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté ». Elle semble s’être donnée pour tâche d’affirmer envers et contre tout la merveille de vivre : « Je suis de taille à affronter notre époque, je la comprends même un peu. Et si j’y survis et que je dise encore : la vie est belle et est pleine de sens, on pourra me croire sur parole. »

Boris Cyrulnik écrit que « l’existence d’Auschwitz est la preuve que Dieu n’existe pas »[4] et il touche là au dilemme théologique de notre temps. Mais Etty n’a rien à faire de la théologie qui fait de Dieu une idée discutable ; elle offre un exemple de la gnose qui est connaissance directe de ce que Dieu existe et n’existe pas, au-delà de tous les opposés, mais qu’Il/Elle est car Il/Elle est le mystère qui justifie que soit quelque chose. Les gens qui discutent de l’existence ou de la non-existence de Dieu débattent seulement de la petite idée qu’ils se font de Dieu, une idée qui encombre leur ciel intérieur. Ils font étalage de leur indigence intérieure. Cyrulnik projette sur le mystère d’être une idée de Dieu qui serait comme un papa tout-puissant qui devrait intervenir dans les affaires humaines pour nous sauver de nous-mêmes. Etty prend le chemin exactement inverse quand elle dit : « Quand on a une vie intérieure, peu importe, sans doute, de quel côté des grilles d’un camp on se trouve. » Mieux, elle prend le revers du constat de Cyrulnik quand elle prie : « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne peux rien te promettre d’avance. Une chose m’apparaît cependant de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peut nous aider mais c’est nous qui devons t’aider – et ce faisant, nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. »

À ce Dieu, alors qu'elle tremble d’effroi, elle dit encore : « Tu vois comment je prends soin de toi. Je ne t’offre pas seulement mes larmes et mes sombres pressentiments, en ce dimanche venteux et grisâtre, je t’apporte même un jasmin odorant. » Ce jasmin embaume encore notre air pour peu qu’on ait le cœur ouvert. Il y a ici un profond mystère à contempler, que Jung avait perçu et qui tient à comment l’image de Dieu se transforme au cours du temps avec l’aide de la conscience humaine. Après que Dieu soit mort(e) sous les coups philosophiques de Nietzsche, Il/Elle est ressuscité(e) en renaissant, comme Maître Eckart y appelait déjà, dans l’âme humaine – ce « composé de feu et de cristal de roche ». Ce n’est pas un hasard si Etty est contemporaine de la dernière grande épiphanie attestée, dans les Dialogues avec l’Ange, quand quatre jeunes gens aux prises avec les nazis en Hongrie ont entamé un dialogue fulgurant avec leurs Maîtres intérieurs. Ainsi pourrait-on dire sans doute que Dieu est né(e) à nouveau  à Auschwitz, et que nous sommes les enfants spirituels d’Etty, mais aussi de Lili, d’Hanna, de Joseph[5], tous morts dans les camps, et cependant, tellement vivants encore aujourd’hui.

Enfin, Etty anticipait dans sa vision ce leitmotiv de la non-dualité, tant à la mode ces jours-ci, qui veut que tout soit parfait pourvu que nous considérions le Tout dans son unité intrinsèque et cependant cachée en-deçà des apparences. Elle énonce une vérité vécue dont la réalisation pourrait être notre tâche spirituelle la plus urgente désormais : « C'est une expérience de plus en plus forte chez moi ces derniers temps: dans mes actions et mes sensations les plus intimes se glisse un soupçon d'éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée. Je le suis à l'unisson de millions d'autres à travers les siècles, tout cela c'est la vie. (...) La vie est belle et pleine de sens dans son absurdité pour peu que l'on sache y ménager sa place pour tout et la porter toute entière en soi dans son unité; alors la vie, d'une façon ou d'une autre, forme un ensemble parfait. Dès que l'on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l'on veut suivre son bon plaisir pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde: dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire. »

Etty est une sainte, même si elle ne sera jamais canonisée car elle ne sert aucune institution. Ce ne sont pas aux miracles qu’on lui attribue qu’on reconnait un saint : tout le monde peut faire des miracles[6], et l’importance qu’on prête à ces tours de passe-passe montre qu’on dévalue le plus grand miracle, à savoir le mystère d’être. Les saints à miracles sont des saints de pacotille qui amusent la galerie avide de spectaculaire. Etty est d’une autre trempe, de ce genre de saints qu’on reconnait à leur façon de vivre et surtout de mourir. Bien sûr, l’icône de cette sainteté dans notre civilisation demeure le Christ dans son « pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font », mais voilà donc que nous avons, dans la proximité de notre modernité, une sainte laïque et non-duelle à laquelle personne ne pourra faire renier les plaisirs de la chair et même celui de fumer une cigarette. Elle nous a montré par l’exemple un chemin qui ne doit rien aux spéculations théologiques et ne peut justifier aucun clergé, le chemin de la liberté intérieure : « Travailler à soi-même, ce n'est pas faire preuve d'individualisme morbide. Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même. »

Les mots qui concluent le journal d’Etty demeurent gravés en lettres de feu dans notre ciel :
  
« On voudrait être un baume sur tant de plaies. »


[1] Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Seuil 1985.
[2] Son cheminement spirituel est comparé à celui de Krishnamurti, de Prajnanpad et de Vimala Thakar dans l’ouvrage remarquable de Alain Delaye, sagesses concordantes, publié aux édition Accarias / l’Originel en 2011.
[3] Sur 140.000 juifs néerlandais, 100.000 seront ainsi assassinés dans les camps aux noms de sinistre mémoire, qui résonnent encore dans une litanie funèbre : Auschwitz, Sobibor, Mauthausen, Theresienstadt, Bergen-Belsen…  
[4] Dans: de chair et d'âme.
[5] Des quatre messagers des Dialogues avec l’Ange, seule Gitta a survécu, pour nous transmettre leur témoignage.
[6] Voir « le cours en miracles ».