jeudi 25 juin 2015

Voile de lumière

Sculpture "voile de lumière" de Frederick Hart
Je rencontre régulièrement des personnes qui me disent qu’elles aimeraient bien venir dans le cercle de rêves mais que cela leur fait peur car elles ont le sentiment qu’en racontant un rêve, elles se déshabilleraient psychologiquement devant le groupe. Je leur réponds qu’elles ont raison : c’est exactement ce dont il s’agit. Lorsqu’on raconte un rêve, on se met à nu…

Cependant, je leur signale aussi qu’autant je respecte leur peur, autant cela me parait dommage qu’elles n’osent pas se risquer hors de leur zone de confort. Bien souvent, ces personnes sont en recherche d’un changement dans leur vie, or pour enclencher un mouvement intérieur, cela ne demande bien souvent que d’oser l’inconfort, de prendre un risque. Daniel Odier suggère ainsi que la peur est une porte, et qu’au fond, il s’agit toujours de voir, quand la peur est présente, si on peut repousser nos limites sans se faire violence. Et puis je leur explique qu’en fait, autant elles ont raison de penser qu’exposer un rêve, c’est se dévoiler dans sa nudité, autant elles se trompent quand elles croient qu’elles montrent cette nudité au groupe.

Pour illustrer ce dernier point, je leur raconte un rêve qu’a reçu une femme à la veille de se présenter et de raconter pour la première fois quelques-uns de ses rêves dans un cercle soufi. Il faut savoir que certaines écoles de la tradition soufi, en particulier les Naqshbandi[1], accordent une grande attention aux rêves qu’ils écoutent et interprètent en groupe. Ils intègrent fort bien la compréhension psychologique de Jung à une perspective spirituelle au centre de laquelle il y a la relation au Bien-Aimé de l’âme, qui s’incarne aussi dans la relation du disciple au maître spirituel. Voilà donc le rêve :

Je suis dans la salle où se tiennent les rencontres du cercle. Je monte sur une longue estrade comme pour un défilé de mode, sur laquelle je dois avancer, me présenter. Je réalise soudain que je suis nue et que mon corps semble baigner dans une lumière dorée, comme s’il était entouré d’un voile de lumière. Je ne suis pas rassurée et plus j’avance, plus mon appréhension grandit. Mais je me rends compte en entendant les commentaires des personnes qui m’observent en se tenant près de l’estrade qu’aucune ne me voit comme je suis : elles me voient habillée dans différentes étoffes et couleurs qui leur donnent à discuter. J’arrive au bout de l’estrade et je m’apprête à faire demi-tour quand mes yeux plongent dans ceux du maître, assise au fond de la salle, qui brillent intensément : elle me voit dans ma nudité. Elle sourit. Il y a tant d’amour dans son regard, je n’éprouve aucune peur…

Ce rêve ne réclame pas grand commentaire pour l’interpréter. C’est une variation intéressante sur le thème du conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur. Dans ce dernier, le monarque s’illusionne en croyant qu’il est revêtu d’un magnifique habit mais un enfant le voit tel qu’il est dans sa nudité. Ici c’est l’inverse : la rêveuse se sait nue mais personne ne le voit car les autres membres du groupe ne peuvent voir que leurs propres projections. C’est un fait psychologique bien connu : nous ne pouvons voir d’autrui que ce que nous avons rendu conscient en nous-mêmes. Cela nous porte à projeter notre propre psychologie sur autrui, à nous expliquer l’autre selon ce que nous croyons comprendre de nous-mêmes.

À chaque fois que nous définissons ou jugeons une autre personne – c’est un …, elle est … – au fond, c’est nous-mêmes que nous définissons et que nous jugeons ainsi : nous ne voyons pas vraiment autrui mais nous nous en faisons une image, à laquelle se mêle des parties de notre psyché auxquelles nous prêtons alors une objectivité. C’est vrai dans la vie quotidienne, et c’est un des principaux obstacles à une véritable communication ; il n’y a pas d’écoute de l’autre sans un pas de recul qui écarte les idées préconçues pour vraiment entendre ce que dit l’autre. C’est précisément ce que signifie étymologiquement le mot « respect » : prendre un pas de recul. Et c’est pourquoi nous ne pouvons rien offrir de plus précieux à autrui que notre simple présence en pleine conscience, c’est-à-dire une entière ouverture sans préjugé à ce qui est présent, à ce qui se dit, s’échange…

Cette difficulté à entendre ce qui est véritablement autre est encore plus grande quand il s’agit des matériaux inconscients que l’on rencontre dans les rêves. La projection est une fonction psychologique qui tend à masquer ce qu’il y a d’inconnu pour la recouvrir de ce que nous croyons connaître. Il n’y a rien de plus inconnu que l’inconscient, que ce soit le nôtre ou celui d’autrui ; une des pires erreurs que nous puissions commettre est de croire que ce qui est inconscient pour l’autre nous est clair – c’est alors que nous nous fourrons le doigt dans l’œil jusqu’au coude, et que nous oublions la poutre qui nous obstrue le regard. À l’inverse, les personnes qui ont quelque familiarité avec l’inconscient savent qu’elles ne peuvent entendre ce que dit l’autre qu’au travers de leurs propres projections, inévitables ; elles en tiennent compte et sont alors très attentives à la façon dont l’inconscient bouge en elles-mêmes quand elles écoutent autrui. Elles ne définissent jamais autrui ni parlent « sur l’autre » mais elles disent seulement, consciemment, ce que la rencontre avec l’autre réveille en elles.

C’est donc entendu : lorsque nous exposons un rêve, nous nous mettons à nu, mais cette nudité est protégée par un voile de lumière qui agit comme un écran sur lequel nos interlocuteurs projettent généralement ce qu’ils ne connaissent pas encore d’eux-mêmes. Quand quelqu’un vous donne un avis sur un rêve, cela parle le plus souvent plus de la personne qui vous donne l’avis que de votre rêve, mais il est possible sinon probable qu’il y ait des résonances dont vous pourrez tirer parti pour vous connaître vous-même. C’est un jeu de miroirs. C’est à ce jeu que nous nous livrons consciemment dans le cercle de rêves, où personne n’a la prétention de donner une interprétation objective, mais où nous jouons donc le jeu créatif des résonances autour d’un rêve pour dégager le sens qu’il voudra prendre dans cet espace, pour la personne qui a rêvé comme pour les autres participant(e)s au cercle.

Il reste cependant une énigme à éclaircir dans le rêve cité plus haut : qui est donc ce maître qui peut voir la nudité de la rêveuse ? Qu’est-ce qui la[2] différencie des autres participants et qui lui permet de n’être pas entravée par l’illusion ?

Le maître est une personne qui s’est débarrassée de toute identification à une image d’elle-même, et qui dès lors ne se laisse plus prendre au piège des images d’autrui qui se forment dans sa psyché. Elle sait que cette forme dans laquelle l’autre lui apparait n’est que temporaire, provisoire, et n’a rien à voir avec son essence, ce qu’est véritablement l’autre. Nous sommes tous nus dans le regard d’un « maître », et si le maître nous voit ainsi, c’est parce qu’elle va nue elle aussi dans son propre regard. L’empereur du conte tombait dans le piège de l’identification à son ego, mais un petit enfant, dont l’ego n’est encore pas formé, ne saurait se laisser abuser par cette illusion. Le maître est redevenu comme un petit enfant, et dans son regard, notre nudité est l’équivalent de la virginité spirituelle prêtée à Marie, la mère du Christ : une liberté totale à l’égard de toute forme, une nature immaculée, toujours créatrice et illimitée.

Je peux vous le dire car cela m’est arrivé d’être ainsi mis à nu dans le regard d’un maître. Je ne croyais pas que cela existait, un maître. Je n’y voyais qu’une projection du Soi, notre maître intérieur. Et puis j’en ai rencontré un et j’ai compris que c’est une personne qui vous donne permission d’être entièrement libre car vous reconnaissez votre propre liberté en elle – il n’y a alors plus de mots, plus rien à enseigner, et comme le dit la tradition, il n’y a alors soudain plus personne. De cette rencontre, j’ai gardé un petit poème jailli au bord d’une rivière un matin lumineux : « Le maître et l’élève étaient tous deux présents. Sans échanger une parole, ils ont disparu dans l’aube d’été. »

Le mot « maître » est mal choisi. Il dénote au mieux l’enseignement et le maître d’école, et au pire, la domination et la soumission. Or il n’y a d’enseignement que pour ceux qui croient encore qu’il y a quelque chose à apprendre, à réaliser… et derrière ce fantasme, l’idée subtile d’une supériorité et de quelque chose qu’on pourrait acquérir, s’approprier. Mais celui qui est allé au bout de cette idée sait qu’il n’y a rien là à trouver qu’une libération de cette illusion, et qu’au lieu d’enseignement, il y a partage de tous les trésors ramassés sur la route. Au travers de ce partage, il s’opère une simple re-connaissance, une remémoration de notre nature essentielle, de qui nous sommes vraiment si nous laissons tomber nos identifications fallacieuses.

Et qui sommes-nous donc ? C’est ce que le « maître » a découvert, au sens qu’il a retiré la couverte qui le cachait. Dans le regard du maître, il n’y a personne. Il ne voit que du vide – en aucun cas une forme qui aurait quelque substance propre, quelque qualité qui la définirait. Il voit un vide absolu, un espace vivant, vibrant… duquel jaillit, dans la pure spontanéité, toutes les couleurs de la vie, de l’esprit. Son amour a dissous la forme, s’est rendu jusqu’à l’essence, au noyau de l’être. Comment a-t-elle  fait ? Elle a commencé par contempler le vide en elle-même pour se reconnaitre dans cet espace. Elle s’est accueillie entièrement et avec un amour total dans sa vérité, c’est-à-dire dans sa nudité essentielle – dans la vie des corps comme des âmes, se déshabiller est le préalable à l’union. C’est ainsi qu’elle est entrée dans l’Amour qui unit tout et, dès lors, il n’est plus, bien sûr, de séparation ! Il n’est plus que de l’amour.

Soyons clairs : il n’y a pas de maître dans le cercle de rêves, et vous pouvez donc y venir en toute confiance dans le fait que personne n’entreverra votre nudité. Cependant, il importe que vous compreniez que le véritable obstacle n’est pas dans le regard des autres mais dans le vôtre. Un de mes enseignants préférés, Gordon Robertson, de Ho Rites de Passage, tournait cela joliment en expliquant : « Il y a un monstre en chacun de nous, et ce monstre, c’est l’image que nous avons de nous-mêmes, prompte à nous dévorer. Mais derrière ce monstre, il y a un super-monstre, et c’est l’image que nous imaginons que les autres ont de nous-mêmes. » C’est ce monstre que vous pouvez confronter, à mains nues et sans armure, dans le cercle de rêves, et toutes les fois où vous acceptez de vous mettre à nu dans votre propre regard.

Quel bénéfice en retirerez-vous ?

Aucun.

Cela ne se définit pas en perte et bénéfice.

Vous découvrirez peut-être simplement que, quoi que vous fassiez pour vous protéger de cette vulnérabilité, vous allez en réalité toujours nu(e) sous vos habits, et que finalement vous êtes libres, d’une liberté qui ne peut s’obtenir ni se perdre, mais dont on peut simplement prendre conscience. C’est à cette prise de conscience que vise le travail des rêves, et toutes les voies spirituelles qui reconduisent à notre véritable nature. Mencius, philosophe chinois du Vème siècle avant Jésus-Christ, disait déjà : « Celui qui va au bout de son cœur connaît sa nature d'être humain. Celui qui connait ainsi sa propre nature connaît le ciel. »


[1] Je recommande tout particulièrement le livre Catching the thread, de Llewelyn Vaughan-Lee, à qui voudrait explorer plus en profondeur comment l’approche jungienne des rêves rencontre le soufisme.
[2] Usant d’un procédé typique quand on parle des maîtres spirituels, j’userai ici de pronoms alternativement masculin et féminin car la Conscience n’est ni mâle ni femelle. En outre, il est bon de rappeler que, dans les traditions tantriques et soufis en particulier, il y a beaucoup de femmes reconnues comme étant des « maîtres ».

samedi 13 juin 2015

Royal mariage

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse - Albrecht Dürer (1498)

Je poursuis ma (re)lecture de la création de conscience, d’Edward Edinger. Je ne saurais que recommander de lire ce livre, ou au moins d’en méditer le premier chapitre, « le nouveau mythe ». Il y a en particulier ce rêve énorme – dans la catégorie grand rêve au carré – qui devrait être proclamé en place publique, comme le faisaient les anciens dans l’Antiquité quand un rêve passait un message collectif. Edinger l’introduit en le situant dans le contexte de la mort et renaissance de notre mythe central qui ressort en imagerie apocalyptique dans les rêves de nombreuses personnes, celui-ci en étant donc un exemple remarquable :

Je marche le long de ce qui semble être les Palissades dominant tout New York. Je marche avec une femme que je ne connais pas. Nous sommes conduits par une femme qui est notre guide. En fait, le monde tel que nous le connaissons a été détruit. New York n’est plus qu’un tas de décombres ; il y a des incendies partout, des milliers de gens courent partout, frénétiquement ; l’Hudson a envahi de nombreux quartiers de la ville ; des tourbillons de fumée envahissent l’atmosphère. Autant que je peux en juger, le sol a été nivelé. C’est le crépuscule. On voit dans le ciel des boules de feu se diriger vers la terre. C’est la fin du monde, la destruction totale de tout ce que l’homme et sa civilisation avaient construit.

Cette terrible destruction est causée par des géants d’une taille exceptionnelle – des géants venus de l’espace, des lointaines étendues de l’univers. Je pouvais voir, au milieu des décombres, deux des géants assis : ils ramassaient les gens au hasard, par poignées, et les mangeaient, aussi nonchalamment que lorsque nous mangeons du raisin. Le spectacle était terrifiant. Les géants n’avaient pas tous la même taille ni tout à fait la même forme. Notre guide nous expliqua qu’ils venaient de différentes planètes mais vivaient harmonieusement et paisiblement ensemble. Il nous expliqua aussi que les géants atterrissaient dans des soucoupes volantes (les boules de feu étaient d’autres débarcadères). En fait, la terre telle que nous la connaissons fut conçue par cette race de géants au commencement des temps. Ils cultivaient notre civilisation comme nous cultivons des légumes. La terre était leur serre, si l’on peut dire, et ils étaient venus récolter ce qu’ils avaient semé. Tout cela se déroulait à l’occasion d’un événement dont je ne devais être instruite que plus tard.

J’ai été sauvée parce que j’avais une tension légèrement trop élevée. Si j’avais eu une tension normale ou si ma tension avait été franchement trop haute, j’aurais été mangée comme presque tous les autres. Parce que j’avais une tension légèrement trop élevée, on m’a choisi pour subir cette épreuve et, si j’en sors victorieuse, je deviendrai comme mon guide un « sauveur d’âmes ». Nous avons marché extrêmement longtemps, témoins de ce cataclysme destructeur. Je vis alors devant moi un trône d’or monumental, aussi brillant que le soleil : on ne pouvait pas le regarder en face. Sur le trône, un roi et une reine étaient assis, de la race des géants. Ils étaient le cerveau derrière la destruction de notre planète. Quelque chose de spécial et d’extraordinaire émanait d’eux dont je n’ai compris le sens que plus tard.

Je devais non seulement assister à la destruction du monde mais aussi gravir un escalier me conduisant au niveau occupé par le roi et la reine, de telle sorte que je me trouve « face à face » avec eux : telle était la tâche, l’épreuve qu’on m’imposait. Cela devait probablement se faire par étapes. Je commençais à grimper. C’était long et difficile, mon cœur battait à tout rompre. J’avais peur mais je savais qu’il me fallait accomplir cette mission. Il en allait du salut du monde et de l’humanité. Je me réveillai, transpirant abondamment.

Plus tard, je réalisais que la destruction de la terre par la race des géants était la fête donnée à l’occasion du mariage du roi et de la reine nouvellement unis. Voilà qui peut expliquer l’impression extraordinaire que les souverains m’avaient faite.

Edinger commente ce rêve en rappelant d’abord les mots de Jung à propos du « vent de destruction universelle et de renaissance qui souffle sur notre époque ; cet esprit se fait sentir partout, aussi bien sur le plan politique et social que philosophique. Nous vivons ce que les Grecs appellent le kairos – le moment juste – pour une "métamorphose des dieux", c’est-à-dire des principes fondamentaux et des symboles. »

Ce thème de la moisson de la Terre se retrouve dans l’Apocalypse, où un Ange dit à un autre Ange : « Jette ta faucille et moissonne, car c’est l’heure de moissonner, la moisson de la terre est mûre. » Edinger explique qu’être moissonné par les Anges ou dévoré par les géants, « cela veut dire qu’on a été avalé par des dynamismes archétypiques, non humains ». Jung faisait remarquer qu’avec la perte de vitalité du mythe religieux, les archétypes de l’inconscient collectif apparaissent volontiers désormais comme extra-terrestres – une façon de symboliser à quel point il nous sont étrangers. Et ils peuvent donc nous dévorer. « Pour l’individu, cela signifie la psychose ou la psychopathie criminelle ; pour une société, une désintégration structurelle et une démoralisation collective générale provoquée par la perte du mythe central qui avait jusque-là soutenu et justifié l’homme dans sa tâche incommode d’être… humain. »

Les sociétés aussi ont leurs psychoses et leurs dépressions. Edinger évoque la fin de l’Empire romain comme exemple de désintégration comparable à notre époque. Jung a cherché à attirer l’attention[1] sur la dimension psychotique de l’épisode nazi en Allemagne, soulignant que cette psychose non entièrement guérie avait alors touché toute l’Europe et laissé derrière elle un monde divisé en deux entre l’Est et l’Ouest ; désormais, il se pourrait bien que le risque de déflagration psychotique se soit mondialisé avec l’hyper rationalité économique qui met le vivant en coupe réglé, la généralisation technologique de notre coupure d’avec les instincts, la guerre que nous livrons à la nature. Jung concluait son étude du drame nazi en avertissant que « ce qui maintenant menace relèguerait dans l’ombre la catastrophe européenne, tel un fugace prélude. »

Déjà, nous assistons à une réédition de la légendaire et éternelle guerre des dieux quand des missiles humains téléguidés par une foi fanatique s’opposent à l’hyper rationalité occidentale toute bardée de technologie, qui sème la mort comme dans un jeu vidéo. Voilà les archétypes à l’œuvre ! Le match oppose le preux Saladin drogué au captagon[2] contre le Docteur Folamour[3], le savant fou… et nous avons de façon caractéristique des jeunes fascinés par l’appel de la « guerre sainte » tandis que nos populations occidentales sont à la fois convaincues d’être dans leur bon droit d’exploiter le reste du monde et complètement démoralisées. Quand on connaît la mythologie, il n’y a rien de bien neuf là sous le soleil : les fils du dieu Anu déjà se battaient avec le feu du ciel…

Mais que peut signifier le fait qu’une tension légèrement plus élevée que la moyenne, mais pas trop, vaille à la rêveuse d’être épargnée ? Il y a là une bonne nouvelle pour celles et ceux qui ont parfois du mal à trouver le sommeil : « Être inquiet, c’est-à-dire avoir une tension légèrement trop élevée, voilà l’attitude "juste" pour l’homme moderne. Cela montre que son signal d’alarme intérieur fonctionne toujours et qu’il a une chance de s’en sortir : son anxiété va le pousser à la réflexion et à l’effort, ce qui lui sauvera peut-être la vie. » Par contraste, « une tension normale serait le signe l’indifférence face à des évènements exceptionnels », tandis qu’une trop grande tension prédisposerait à la passion, au fanatisme et donc à la dévoration par les archétypes.

Edinger indique ensuite que la montée de l’escalier est le symbole alchimique de la sublimation par laquelle la conscience prend de la hauteur. « Psychologiquement, elle se rapporte au processus par lequel des problèmes particuliers, personnels, des conflits et des événements sont appréhendés de haut, dans une perspective plus large, comme les aspects d’un mouvement plus vaste et comme s’ils étaient vus sous l’angle de l’éternité ». L’angle de l’éternité, c’est précisément le point de vue archétypal, mais au lieu d’être possédée et dévorée par les archétypes, la rêveuse fait l’effort de s’élever en conscience jusqu’à eux, pour se trouver « face à face » avec le roi et la reine. Il est dit auparavant qu’il est impossible de regarder en face le trône brillant comme le soleil, et cela rappelle qu’on ne saurait voir le divin et vivre. Quelle que soit l’issue de l’épreuve, il est question ici d’une mort, c’est-à-dire d’une transformation radicale, que celle-ci soit consciente ou non. Et mourir consciemment, c’est donc s’éveiller.

Le mariage du roi et de la reine symbolise l’union des contraires, c’est-à-dire l’irruption d’une réalité au-delà de la dualité et donc de l’humain ; c’est le Soi qui est alors entrevu comme étant une conjonction paradoxale. Edinger rappelle comment, dans ce qu’on pourrait appeler le mythe jungien, c’est en assumant la tension des contraires que l’homme permet à Dieu avec ses antinomies de s’incarner. Alors « l’homme est empli du conflit divin » et c’est le service que l’homme peut rendre au divin : il donne une prise de terre à l’énergie que ce conflit génère, ce qui crée de la conscience. On est loin d’une vision romantique du mariage intérieur car c’est dans le feu du conflit que l’or de la conscience est donc produit, que l’enfant divin est conçu.

Cette idée de la création de quelque chose d’infiniment précieux, au point que des milliards d’existences sont sacrifiées pour un être éveillé, ressort en filigrane de tout le rêve, comme en témoigne l’amplification du thème de la moisson. L’individuation – c’est-à-dire la réalisation de soi – a quelque chose de végétal, que rappelle le fait qu’elle soit souvent symbolisée dans les rêves par un arbre. Dans cette métaphore, on peut dire que nous êtres humains sommes appelés à fleurir et à porter fruit, ce fruit lui-même portant de nouveaux germes spirituels dans le meilleur des cas. Quand les rêves parlent de la mort, c’est souvent en inscrivant l’existence humaine dans une métaphore végétale avec des cycles au cours desquels le rhizome des racines est préservé pour permette une nouvelle génération. Qui dit végétation dit aussi semailles, croissance, saison, récolte, moisson, renouvellement…

La mort elle-même est représentée avec une faux, associée aussi à la notion de moisson. Le fruit de l’existence humaine est donc cueilli quand il est mûr. Le but de l’individuation, laissent entendre les rêves, est de créer un corps subtil échappant au temps et à la mort, c’est-à-dire de prendre conscience semble-t-il d’une dimension éternelle au-delà du changement apparent. Mais qu’est-ce qui survit ? D’une expérience passagère, nous pouvons tirer quelque chose qui a valeur d’éternité et c’est l’enseignement que nous en retirons, la compréhension et la conscience qui ressortent de l’expérience. C’est pourquoi on parle de la « sagesse éternelle » que l’on acquiert paradoxalement avec le temps. Dans le mythe jungien, se fondant sur la connaissance que nous avons de l’inconscience collectif, c’est cette conscience qui est la suprême valeur et elle va, au-delà de l’expérience individuelle, alimenter une âme collective qui nous dépasse. Edinger conclue ce chapitre sur le nouveau mythe en indiquant que :

« Chaque expérience humaine, dans la mesure où elle est vécue en pleine connaissance, ajoute à la somme totale de conscience contenue dans l’univers. Cela lui donne un sens et assigne à chaque individu sa place dans le drame perpétuel du monde en création ».

Edinger cite un autre rêve qui est le pendant lumineux de notre rêve apocalyptique, mais je n’en parlerai pas ici car je veux vous inciter à lire ce livre, où vous trouverez beaucoup d’autres éléments[4] soutenant cette réflexion. Cependant je ne résiste pas au plaisir de vous recopier pour conclure les mots suivants d’Edinger, qui font de lui un prophète de l’Arc-en-Ciel, au sens dont je parlais dans mon article précédent :

« Un des traits saillants du nouveau mythe est sa capacité à unifier les différentes religions du monde. En considérant toutes les religions actuellement pratiquées comme des expressions vivantes du symbolisme de l’individuation, c’est-à-dire du processus de création de conscience, les bases sont posées pour une attitude vraiment œcuménique. Loin de se proposer comme un mythe religieux de plus proposé à l’allégeance de l’homme, le nouveau mythe élucidera et vérifiera chaque religion vivante en lui donnant une expression plus large et plus consciente à son sens le plus profond. Il peut être vécu et compris à l’intérieur d’une des grandes communautés religieuses : catholicisme, protestantisme, judaïsme, bouddhisme… ou de n’importe quelle communauté encore à créer, ou par des individus sans appartenance spécifique à une communauté. »

Il apparaît donc que l’union qui est célébrée dans ce rêve apocalyptique est symbolique de l’unité que nous avons à réaliser. Elle sera accomplie dans la mort ou dans l’amour...

Ce dont Edinger parle ici est très différent du syncrétisme qui fait du bric et du broc avec des éléments empruntés un peu partout et invente un nouveau dogme. À l’inverse, on peut même envisager aujourd’hui une spiritualité agnostique, fondée sur le « je-ne-sais-pas » métaphysique qui lui permet de rester entièrement ouverte. Dès lors qu’on a une relation vivante avec l’inconscient au travers des rêves, de la méditation ou quelque façon qui nous est propre, on reconnaît  la même intelligence symbolique partout. Alors il ressort que nous formons en chaque instant une globalité psychique vivante. Vous pouvez toucher à cette « conscience de la totalité » en méditant sur le fait qu’à ce moment précis où vous me lisez, toutes les activités humaines sont expérimentées tout autour de notre planète. Il y a des gens qui commencent leur journée et d’autres qui se couchent, des personnes qui font l’amour, qui se battent, qui commercent, qui dorment, qui rêvent, etc. Il y a aussi toutes sortes d’individus, des fous meurtriers aux saints en passant par toute la gamme de l’humanité, et il y a semble-t-il une harmonie dans cette totalité, un équilibre dynamique, toujours en mouvement, en transformation.

Je laisserai le dernier mot à Monsieur Edinger sur une note optimiste : « Quand un nombre suffisant d’individus seront porteurs de la "conscience de la totalité", le monde lui-même deviendra "entier". »


[1] Carl Jung, Aspect du drame contemporain,
[3] Un commentaire de Marie-Laure à mon article la jeunesse du monde souligne qu’il s’agit là d’un aspect du Verseau complémentaire de l’élan de solidarité allant vers l’unification.
[4] Dont un commentaire par Edinger de ce poème prophétique de Yeats : http://jubilarium.blogspot.ca/2014/08/second-avenement.html

mercredi 3 juin 2015

Le peuple Arc-en-Ciel

Une image empruntée ici
 Un commentaire apporté à mon précédent article m’a incité à revenir à ce livre clé qu’est pour moi La création de conscience d’Edward Edinger pour y reconsidérer une des pépites qu’il contient et qui tient dans ce rêve :

Un temple aux vastes proportions est en cours de construction. Pour autant que je puisse voir – devant, derrière, à droite, à gauche – un nombre incroyable de gens travaillent à l’édification de colonnes gigantesques. Moi aussi je bâtis une colonne. La construction vient juste de débuter, mais les fondations sont déjà là et le reste de l’édifice commence à s’élever. Moi et beaucoup d’autres, nous y travaillons.

C’est un analyste jungien qui a reçu ce rêve, que Jung a eu l’occasion de commenter. « Oui, dit ce dernier, il s’agit du temple auquel nous travaillons tous. Nous ne savons pas qui sont ces gens parce que, croyez-moi, ils y travaillent en Inde et en Chine, en Russie et partout dans le monde. C’est la nouvelle religion ».

Je n’entrerai pas dans la discussion oiseuse qui consiste à savoir s’il s’agit là d’une religion ou d’une spiritualité, car les questions de vocabulaire passent à côté de l’essentiel, à savoir que ce rêve parle du nouveau mythe en émergence dans la psyché collective. Ici, ce qui importe simplement, c’est qu’une colonne est une construction qui relie terre et ciel – il y a dans la spiritualité une tendance à ne considérer que le ciel, et pourtant, il faut bien que la colonne soit de terre, et oserai-je même dire, de chair, pour pouvoir s’élever. Ne serait-ce pas le sens de notre humanité, et donc notre tâche d’être humain, que de relier ainsi le bas et le haut ? Appelez donc cela comme vous voudrez…

Edinger souligne que « Jung fut le premier à formuler le problème de l’homme moderne en terme d’absence de mythe », une absence qu’il a d’abord constatée en lui-même. C’est en cela qu’il a souffert de cette absence et qu’il lui a donné une réponse que Jung peut être appelé de bon droit le « premier homme du Verseau », précurseur du nouvel âge à venir. Pour plus d’éléments de réflexion là-dessus, je vous invite à lire l’article que j’ai publié sur ce thème : quel est ton mythe ?

En relisant La création de conscience, j’ai été frappé par la façon dont ce rêve résonne avec le mythe du Peuple Arc-en-Ciel des Hopis, et que rapporte Frank Waters dans Le livre du Hopi (1963). Dans cette histoire, que l’on retrouve avec des variations mineures chez de nombreux peuples amérindiens, lorsque les Blancs arrivèrent en Amérique du Nord, les anciens de ces peuples se réunirent et décidèrent d’enterrer la sagesse pour éviter qu’elle ne soit dénaturée par les conquérants. Mais ils prédirent aussi qu’après 500 ans, alors que la Terre commencerait à entrer en agonie, le temps viendrait de déterrer cette sagesse et de commencer à la faire vivre à nouveau. Il semble que nous vivions cette époque…

Les Hopis indiquaient de nombreux signes de l’approche de ce moment, parmi lesquels on peut relever que la mer serait empoisonnée et deviendrait noire, que des serpents de fer (dans lesquels on peut reconnaître nos trains) parcoureraient la campagne tandis que des oiseaux métalliques traverseraient le ciel, et que le monde serait pris dans une gigantesque toile d’araignée (le réseau téléphonique et Internet). C’est alors que commencerait à apparaître un nouveau peuple rassemblant des personnes de toutes origines, formant ainsi une Roue de Médecine vivante en représentant par la couleur de leurs peaux les quatre directions : jaune, rouge, noire et blanc.
Ce nouveau peuple sera formé, selon le mythe, de personnes convergeant de partout pour se rassembler autour de l’Arbre des Nations et restaurer l’ancienne sagesse. L’Arbre des Nations est symboliquement le centre du monde autour duquel tous les peuples, toutes les cultures, toutes les religions se retrouvent pour former un cercle, c’est-à-dire une communauté dans laquelle nul n’a préséance. C’est pour cela que ce peuple est désigné comme le peuple Arc-en-Ciel ou le peuple des Guerriers Arc-en-Ciel ; c’est d’après cette histoire que Greenpeace a nommé son navire amiral le Rainbow Warrior, tristement célèbre pour avoir été coulé par les services secrets français en 1985. Mais il s’agira donc de guerriers spirituels car la Terre sera en danger, et la légende dit d’une certaine façon qu’il y aura une « guerre sainte » à mener tout pacifiquement pour mettre un terme à la destruction et à la profanation de la Terre-Mère.

Dans l’esprit amérindien, le cercle ne saurait être complet sans y inclure les animaux, les végétaux, les pierres et les étoiles, sans que personne n’ait préséance dans le grand cercle de la vie. L’humain est sur le même rang que le loup et l’ours, la souris et la fourmi, etc. Cette vision repose sur deux principes. Le premier est celui de l’unité sous-jacente de toute vie et de l’interdépendance, non seulement entre tous les humains, mais entre toutes les espèces et jusqu’à inclure une âme du monde récemment rebaptisée Gaïa. Le second tient à la capacité de chacun(e) de cultiver sa propre relation entre la Terre et le Ciel, sa façon particulière de se connecter avec le sacré de la vie, et réclame le respect de toutes les couleurs du spectre spirituel, incluant jusqu’aux athées et agnostiques. Ce sont les deux principes qui sont au cœur de ce que j’appelle pour ma part l’anarchisme mystique.

Les mythes et les prophéties sont du même ordre que les rêves ; on peut les écouter de la même façon, ce sont des symboles. Tout comme dans les rêves prémonitoires, on ne démêlera ce qu’il y avait d’effectivement prédictif du matériel purement symbolique que quand on pourra les considérer rétrospectivement. Ici, on peut simplement remarquer que la Roue de Médecine forme un mandala, symbole d’unité et de totalité ordonnée. L’arc-en-ciel, outre unir toutes les couleurs dans un spectre équilibré et harmonieux, est encore symboliquement pont entre la Terre et le Ciel. On retrouve la même idée que dans le rêve que cite Edinger : le temple est construit par une multitude de gens partout dans le monde. C’est un message résolument optimiste, qui mérite de ce fait d’être mentionné par les temps qui courent – je connais pour ma part beaucoup de gens qui travaillent chacun(e) de leur côté à construire une colonne, et cela mérite d’être salué car on n’en parle pas au journal télévisé.

Ces réflexions renvoient aux prédictions que l’on prête à Jung, auxquelles Christine Hardy a consacré un livre au titre évocateur : La prédiction de Jung : la métamorphose de la Terre [1]. Le vieux sage de Küsnacht semble avoir envisagé un processus en trois temps, dont le premier serait ce qu’on peut appeler le retour du Féminin sacré, ce qui implique une complète redéfinition de nos rapports avec la nature. La seconde étape serait caractérisée par l’harmonisation du masculin et du féminin, ce que l’alchimie appelle le mariage du Roi et de la Reine. La troisième nous verrait collectivement tendre vers ce que Teilhard de Chardin a appelé le point Oméga, c’est-à-dire la réalisation de l’unité de la conscience dans le champ planétaire.

Le danger avec de telles idées, comme avec tous les contenus à forte teneur symbolique, c’est qu’on peut être tenté de les comprendre littéralement et s’attendre à de grands changements dans la conscience collective du jour au lendemain, au risque d’être donc déçu. Par contre, si on en considère la valeur symbolique et que celle-ci trouve en nous une résonance, elles ont alors la vertu de nous insérer dans un nouveau mythe qui peut donner sens à ce que nous vivons collectivement. Alors, elles se révèlent être des idées vivantes que nous pouvons incarner dès aujourd’hui dans nos cheminements individuels, l’éducation que nous donnons à nos enfants, la relation que nous entretenons avec la nature, etc.

Jung lui-même, qui envisageait de grandes destructions à venir, ne se faisait guère d’illusions quant à l’avenir proche. Commentant le rêve qui ouvre cet article, il ajoutait : « Savez-vous combien de temps va prendre la construction ?... à peu près six cent ans. »

[1] Pour plus d’information sur ces prédictions, voyez: http://www.urantia-gaia.info/2012/04/20/la-prediction-tres-meconnue-de-jung, où vous pourrez écouter une présentation de ces idées par Christine Hardy.

lundi 25 mai 2015

La jeunesse du monde


Je soumets un rêve à votre sagacité. C’est selon moi un rêve archétypique qui, c’est le cas de le dire, m’a soulevé et qui a, bien sûr, une dimension subjective personnelle mais peut-être aussi une portée collective. C’est la chaîne des associations qu’il a suscitée qui l’éclaire et je vous livre mon interprétation provisoire. Mais je suis curieux donc de ce que vous en ferez, de comment vous le comprendrez. Voici le rêve :

Je suis avec d’autres personnes dans une chaîne humaine : nous sommes des milliers et chacun donne la main à une autre personne. Soudain, une énorme vague océanique arrive derrière nous et nous soulève, nous emporte – c’est de l’ordre du tsunami et même au-delà, nous sommes transportés par les eaux. Au début, j’ai la tête hors de l’eau et je m’assure de ne pas perdre le contact avec mon voisin, c’est important de ne pas briser la chaîne. Ensuite, j’ai la tête dans l’eau et je suis surpris de pouvoir respirer, comme si l’air était mélangé à l’eau. Enfin, la vague s’épuise et nous dépose dans une eau calme, chaude et d’environ 1 mètre de profondeur, sous le soleil ; il y a là une jetée et je monte sur celle-ci pour m’assoir les pieds dans l’eau. À côté de moi, il y a une très belle jeune femme noire, africaine.

Voici quelques éléments de contexte. La veille, je discutais avec Nicolas Bornemisza qui me disait que Jung a affirmé avoir le sentiment d’être passé, au moins en partie, à côté de sa vie. J’en étais abasourdi. Selon Laurens Van der Post, Jung déjà vieillissant aurait dit : « J’ai failli à ma tâche première d’apprendre à l’être humain qu’il a une âme, et qu’il y a un trésor sous la terre. » Nicolas me racontait avoir vu un film où Edward Edinger, un jungien plus particulièrement intéressé par la dimension religieuse de la psychologie des profondeurs, pleurait en évoquant ces mots de Jung : comment ce dernier a-t-il pu, ne serait-ce que momentanément, méconnaître à ce point la portée de son œuvre ?

C’est exactement ce qu’a fait Jung, disait Edinger : il nous a montré que l’être humain a une âme et qu’il y a un trésor sous la terre, c’est-à-dire dans le monde d’en bas, dans l’inconscient. Il a reformulé en langage contemporain tout ce que les anciennes religions ont cherché à exprimer de façon symbolique. J’ai été sensible aux larmes d’Edinger, je les comprenais bien : si Jung lui-même a douté, comment éviter de douter ? Nous avons continué à parler de comment la dimension spirituelle de Jung est souvent gommée dans les cercles jungiens alors que c’était sans doute l’essentiel pour lui : le logos de la psychologie sur la psyché (l’âme) est volontiers intellectuel désormais, c’est-à-dire qu’il met le vivant dans des concepts.

Le rêve montre un grand mouvement dans l’inconscient collectif (l’océan), que je crois être cette redécouverte de l’âme et du trésor enfoui, qui soulève et transporte beaucoup de gens. L’important, c’est la chaîne que forment ces personnes : dans une chaîne, la relation est individuelle d’un maillon à l’autre, et il faut veiller à sa continuité dans la période de transformation. Il y a là clairement rappelée l’obligation de rester parmi les humains pour ne pas se perdre quand l’inconscient se déchaîne, ce qui tient essentiellement à des liens individuels, d’une personne à une autre – et non à l’appartenance à un groupe, une identité collective, la croyance dans un dogme, etc.

Une autre association éclaire la fin du rêve : la veille encore, je lisais avant de m’endormir des éléments sur la Reine de Saba, qui aurait été l’amante du Roi Salomon, et qui représentait volontiers la Sagesse au Moyen-Âge : c’était une Éthiopienne, une très belle femme noire. La légende veut qu’elle ait refusé de traverser un pont car elle avait eu la vision que le bois de ce pont servirait à fabriquer la croix sur laquelle est mort le Christ. Elle serait retournée chez elle convertie et enceinte de Salomon, pour engendrer une lignée de rois. Pour un homme, la sagesse peut volontiers se symboliser ainsi comme une femme noire, renvoyant au féminin obscur, c’est-à-dire à ce qui est facilement méconnu, méprisé, tenu pour négligeable, et naturel – l’Afrique est terre encore sauvage dans l’imaginaire, proche des instincts. Par association, on peut penser aussi à la Sulamite du Cantique des Cantiques, « noire mais belle »[1], ainsi qu’à Isis, la grande déesse, et finalement à l’Alchimie, son nom al-chemya évoquant directement la « terre noire », c’est-à-dire l’Égypte mais aussi l’obscure nature.

J’étais content en travaillant sur ce rêve de constater que j’arrivais, avec d’autres, dans des eaux calmes. Le rêve a, bien sûr, une signification personnelle et intérieure, subjective, qui me laisse espérer de bonnes choses. Mais la portée plus collective du rêve ne m’est apparue que plus tard, au cours d’une méditation où cette image de femme noire me revenait à l’esprit. Dans le vide relatif de la méditation, la pensée s’est détachée clairement en résonance avec l’image : « la jeunesse du monde ». Cela m’a rappelé immédiatement un rêve que j’avais fait en 2009, où je parlais avec un petit garçon arabe qui semblait très intelligent mais déprimé : je l’encourageais en lui demandant s’il réalisait que l’avenir lui était ouvert et qu’il pourrait être le prochain « Obama ». Et donc ici, le rêve me dit que l’avenir du monde est jeune, féminin et noir, c’est-à-dire à l’opposé de l’ordre dominant aujourd’hui – le conscient collectif essentiellement blanc, masculin et vieillissant est voué au déclin, à la mort. Cela vaut pour notre monde où :

« Au début de l’année 2012, la population mondiale a dépassé les 7 milliards d’individus, les moins de 30 ans représentant plus de la moitié de ce nombre (50,5 %). Selon cette étude, 89,7 % des moins de 30 ans vivent dans les pays émergents et en voie de développement, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. » (UNESCO)

Et où l’un des plus importants facteurs d’évolution et de développement est l’éducation des jeunes filles, de sorte qu’elles prennent toute leur place dans la société.

Le rêve laisse donc entendre que l’issue de la crise globale de transformation dans laquelle nous sommes pris s’incarnera dans une sensibilité naturelle qui demeure proche des instincts et qui recèle cependant une humble sagesse. Au fond, en mettant tous ces éléments associés ensemble, le rêve dit qu’il faut regarder l’œuvre de Jung – la redécouverte de l’âme et du trésor caché – comme faisant partie d’un grand mouvement de l’inconscient collectif, dans lequel il est important de ne pas perdre contact avec les autres humains engagés dans cette transformation, et qui nous amènera à une nouvelle image de l’âme, « noire et belle », alchimique.

Note : la proximité de la nature et des instincts – pour moi par ailleurs une grande qualité – que je prête aux Noirs africains est ma projection qui ne repose sur rien d’autre que mon imaginaire occidental – l’Afrique évoquée ici appartient à ma géographie intérieure et non au monde objectif. J’espère donc n’indisposer personne en exposant ces projections pour expliciter le rêve.

[1] C’est en fait une traduction discutable qui met en opposition ces deux termes : l’hébreu dans lequel a été écrit le Cantique des Cantiques est ambigu, permettant aussi bien à la Sulamite de dire « je suis noire mais belle » (la traduction de la Vulgate) ou « je suis noire et belle ». Pour plus d’information :
http://languesdefeu.hypotheses.org/559

mercredi 13 mai 2015

Jardiniers de l'âme


Une amie me partageait son interrogation :

Que sommes-nous, nous qui nous intéressons passionnément aux rêves et aux mystères de l’âme, mais qui ne sommes ni psychologues, ni psychanalystes ou analystes, ni psychothérapeutes et encore moins psychiatres ?

Voilà ce que j'ai trouvé, après réflexion, à lui répondre :

Nous ne sommes « rien ». C’est encore le mieux, d’être rien. Les arbres, les plantes, les fleurs et les animaux ne sont rien, tout comme les pierres, les rivières, les nuages et les montagnes, et tout ce qui suit l’ordre naturel. C’est fatiguant d’être quelque chose, et puis c’est toujours une petite boîte dans laquelle on s’enferme…

Les rêves sont comme les pierres, ou mieux, comme les plantes : des fleurs de conscience qui poussent tout naturellement. Et l’âme qui rêve est comme une terre fertile. S’il faut être quelque chose, soyons donc des jardiniers de l’âme !

Mais qu’est-ce que l’âme ?

Je risque une définition poétique : l’âme est ce qui aime en nous.

En travaillant avec les rêves, en nous laissant travailler par ceux-ci, nous apprenons doucement à mieux aimer, avec toujours plus de conscience, de présence à ce qui est. Mieux aimer, en commençant par nous-mêmes, tout ce qui nous entoure et la vie elle-même, car sur le chemin des rêves, comme le dit le poète[1] qui l’emporte sur toutes les psychologies : 

« Il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour. »

Cultivons l’essentiel…


[1] Christian Bobin : « Il n'y a pas de connaissance en dehors de l'amour. Il n'y a dans l'amour que de l'inconnaissable. »

samedi 2 mai 2015

Naviguer en suivant la lumière


Richard Moss présente régulièrement, au cours des ateliers qu’il donne, un grand rêve qui lui est advenu il y a près de 30 ans et qui lui a donné de précieuses indications pour son cheminement spirituel. C’est un rêve sur la façon de naviguer dans les niveaux profonds de la conscience et à travers les tempêtes créées par l'esprit, où est soulignée l'importance de l'humilité, du sens du service, et de l'écoute de la sagesse du corps. Récemment, il a diffusé au travers de sa lettre d’information un enregistrement audio où il raconte et commente ce rêve. Avec sa permission, je vous en propose ici une traduction en français ainsi qu’un résumé de son commentaire.

Vous pouvez écouter cet enregistrement ici (durée 10 minutes) :      http://richardmoss.com/resources/free-videosaudios/navigate-by-the-light-inside

Voici le rêve :

Je suis sur le pont d’une frégate à plusieurs mats, un magnifique bateau à voiles de la fin du XIXème siècle et nous nous dirigeons vers le large. Sur ma gauche, il y a un phare tandis que devant moi, il y a de grandes vagues et l’eau est noire. Du phare sur ma gauche sort une voix qui dit : « Beaucoup se sont perdus dans ces eaux. Si tu ne sais pas comment naviguer ces eaux, retourne-t-en maintenant. »

Le rêve change. Je marche sur une jetée, un quai dans un petit village. Il y a une boutique dans laquelle j’entre, et il y a là un petit homme rond et chauve avec un tablier sali par son travail. Je regarde autour de moi, à la recherche d’indications à propos d’un bateau qui me permettrait de quitter cet endroit, mais je ne trouve rien alors je me tourne vers cet homme et lui demande : « Est-ce que vous pourriez me dire comment revenir sur le continent ? » L’homme me regarde et dit : « Si vous attendez que j’aie fini ce que j’ai à faire, je vous y emmènerai. » Je le regarde, stupéfait, et je dis : 

« Vous ? »

Le rêve change encore. Je suis cette fois sur un bateau moderne, un gros croiseur du XXème siècle, qui se dirige maintenant vers les grosses vagues de l’océan. C’est un bateau qui n’aura aucun problème à affronter ces eaux. En fait, je ne suis pas sur le bateau, je suis le bateau, et il y a une voix qui monte du centre de mon être, qui dit :

« Oriente-toi selon la brillance de l’eau ».

Je regarde en avant et je constate qu’en effet, la lumière du soleil brille particulièrement, de façon presque aveuglante, là où l’eau est la plus calme, où sa surface est plus lisse, et c’est alors que je me réveille.

Richard commente ce rêve en expliquant que la première partie réfère à une période de sa vie où il pensait être prêt pour explorer les profondeurs de la conscience, mais en fait, il y avait encore en lui trop d’égoïsme, trop d’amour-propre et de suffisance, d’importance. La seconde partie donne une clé extrêmement importante car c’est finalement un homme ordinaire, un travailleur qui n’a rien d’impressionnant, qui pourra l’aider à traverser la grande mer. Il avoue qu’il était complètement surpris car cet homme semblait si insignifiant qu’il ne voyait pas comment il pourrait l’aider à accéder à un niveau de conscience plus profond, et cependant le message était clair : c’est le moment d’être en contact avec le côté ordinaire des choses et de la vie, et non avec le sentiment d’être spécial. C’était, dit Richard, le contraire de l’idéal de son ego ; il fallait qu’il fasse confiance à une partie ordinaire de sa personnalité pour le mener à bon port.

Le rêve change à nouveau quand il a établi le contact avec cette partie « ordinaire » de sa psyché, et cela lui donne le moyen de traverser les eaux noires. C’est alors qu’une voix intérieure l’invite à s’orienter selon la brillance de l’eau. Richard y voit un message très clair lui suggérant de prêter attention à son corps et à prendre les sentiments de paix et de douce expansion dans le corps comme des indicateurs du fait d’aller dans la bonne direction. Quand l’esprit est perturbé, il y a des perturbations dans le corps et l’énergie devient boueuse, trouble – il est intéressant de savoir qu’en ancien Hébreux, le mot désignant le « péché » signifie aussi « boueux ».

Ces indications sont particulièrement importantes quand nous faisons face à des choix difficiles ou que nous sommes dans des moments de grands changements. La recommandation de Richard, partant de ce rêve, est de simplement nous assoir tranquillement à l’écoute de notre corps, avec humilité. Il s’agit alors d’attendre que nos rêves de grandeur perdent de leur importance, jusqu’à ce que s’installe un sentiment de paix, de tranquillité et d’espace intérieur. C’est alors seulement que nous sommes en mesure de prendre une décision valable, et non quand nous sommes contaminés par l’inquiétude et l’agitation de notre mental.


J'aurai bientôt le plaisir d'assister Richard Moss en tant que traducteur dans l'atelier "Présence et Art de l'intimité" qu'il donnera à Montréal les 15, 16 et 17 mai prochains. Pour plus d'information sur cet atelier, suivez ce lien : http://richardmoss.com/fr/events/montreal. Pour un avant-goût du travail avec Richard avec une méditation guidée (avec traduction française), je vous invite à écouter l'enregistrement suivant :

jeudi 23 avril 2015

Sortir de la cage des mots


Cet autre matin, je parlais avec une amie. Je ne la connais pas depuis longtemps ni très bien, mais nous avons en commun d’écouter les rêves, de les aimer… et cela nous rapproche plus peut-être que si nous étions allés à l’école ensemble. Sur ce chemin, on se découvre des ami(e)s tous les jours et on touche à ce que l’amitié – âme-moitié – a d’éternel : on se re-connait…

Cette amie m’a rendu un service inestimable. En quelques mots, avec un bon sourire, elle m’a montré comment quelque chose en moi est toujours en train de courir derrière une nouvelle idée, une explication, une compréhension ou une information : le hamster qui tourne dans sa roue. Nous parlions des rêves et de l’importance d’en parler, de faire entendre leur voix, quand elle m’a fait remarquer que bien souvent, nous nous perdons dans des discours « sur » les rêves. Au lieu d’écouter ce que les rêves ont à dire, de les laisser couler en nous, nous informer… nous ajoutons une couche de concepts, d’explications, d’interprétations. Si nous n’y prenons garde, nous nous éloignons alors du rêve, nous en faisons une absurdité manipulable mentalement : nous croyons en être quitte parce que nous avons mis des mots sur le rêve. Ce faisant, nous passons à côté du rêve comme ce promeneur qui ne voit pas la rivière au bord de laquelle il marche tant il est pris dans ses idées, les mots dans sa tête.

A l’inverse, les rêves demandent à être approchés dans le ressenti silencieux des images. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de mots, mais ils se font espacés; il y a de l’espace à l’intérieur dans lequel le rêve peut se déployer. Cet espace est tissé de présence, de conscience ancrée dans le senti de l’instant présent, d’attention au jeu créateur des images du rêve, toujours unique, singulier. Il s’agit moins alors d’interpréter le rêve, d’en tirer un message dans nos mots habituels, que de nous laisser travailler par les images, d’aller au bout des nouvelles possibilités de conscience dont elles sont porteuses. On dit cette approche « féminine » et tenant, selon James Hillman qui en a été un des hérauts, de « la fabrique de l’âme », par contraste avec la démarche « masculine » de l’esprit qui sépare, disjoint, conceptualise et explique. Mon amie et moi convenions qu’il n’est sans doute pas utile d’ajouter à la cacophonie ambiante des théories et grands discours, et que s’il est un baume que les rêves peuvent apporter dans notre monde troublé, il tient plutôt du murmure de la rivière que l’on peut entendre quand on se tait…

Allons donc nous promener au bord d’un rêve sans plus d’explications. C’est un rêve qui n’a pas besoin de commentaire, qui parlera pour lui-même, que rapporte Robert Moss dans Les Iroquois et le rêve chamanique. « Dans ce rêve, je regarde une foule de gens bouche bée et goguenards face à un magnifique lion blanc derrière les barreaux de sa cage. Ils se comportent comme toutes les foules de badauds un dimanche après-midi au zoo, jetant leur détritus à terre, l’air abruti. Ils pensent qu’ils peuvent se moquer sans risque du lion – jusqu’au moment où quelqu’un s’écrie que la porte de la cage est ouverte. Les humains paniquent et s’enfuient en courant pour sauver leur vie. Je pénètre vaillamment par la porte ouverte. Je ne m’effraie pas quand le lion bondit vers moi. Il saute et pose ses pattes sur mes épaules comme un énorme chien affectueux. Le lion veut que je regarde derrière moi pour voir ce qui se passe. En me retournant, je m’aperçois que ce sont les humains, et non les lions, qui sont en cage. La place du lion est dans la nature, en liberté, parmi les possibilités sans limites. Le lion blanc me dit de sa voix profonde et rocailleuse : « Tu vois, les humains sont les seuls animaux qui choisissent de vivre en cage. »