mercredi 25 février 2015

La source merveilleuse



Par la grâce des vents messagers qui me mettent en contact avec toutes sortes de personnes, j'ai reçu récemment, d'un homme qui ne s'intéressait pas particulièrement à ses rêves jusque là, le rêve suivant:

Je suis propriétaire d'une maison au Québec, mais une source a jailli du sous-sol de cette maison et, pour s'écouler, l'eau a fendu la maison en deux sur un côté. Le toit est fendu, le mur est fendu, le sol est fendu et l'eau s'écoule à l'extérieur, formant une rivière. Du coup, la maison est inhabitable. Mais régulièrement, je vais au sous-sol, au bord de cette source, car elle a un effet thérapeutique. Quand je me pose près d'elle, mes douleurs s'en vont, je suis lavé de mes peurs, de mes chagrins, je suis revitalisé. Et d’ailleurs, cet effet fonctionne aussi sur d'autres que moi.

Dans le rêve, j'ai également une maison en France, plus petite et moins belle, mais qui présente la même chose: la source, le toit et le mur fendus. Seule différence, l'effet thérapeutique est moins fort, moins flagrant qu'au Québec.

Ce magnifique rêve, tout à la fois typique et exceptionnel, ne réclame pas grand commentaire. J'ai répondu au rêveur qu'il est parmi les bienheureux qui marchent sur cette terre, bien heureux car il a découvert la source merveilleuse. Comme cette réalisation ne s'était pas encore produite au moment où il a eu le rêve, on peut penser qu'il s'agit là d'un rêve annonciateur d'un prodigieux événement intérieur...

Le symbole de la source merveilleuse est un thème archétypique que l'on rencontre dans d'innombrables mythes et contes de fées, et qui resurgit parfois dans les rêves. L'inconscient - ou plus précisément la dimension créative et régénérante de l'inconscient, le Soi - parle ainsi de lui-même, se présente comme étant une telle source inépuisable de vitalité. C'est l'occasion d'évoquer la fontaine de jouvence, dite aussi fontaine de vie et d'immortalité, ou encore la fontaine mercurielle des alchimistes qui illustre ce billet (et ma carte d'affaire). Pour moi, c'est bien sûr la source des images intérieures, des rêves et de l'imagination, qui se présente ainsi mais le fait que ce symbole apparaisse dans le rêve d'un homme qui s'intéresse beaucoup plus au corps et à la méditation qu'à la psychologie des profondeurs rappelle que la source irrigue toutes les voies qui conduisent au cœur de l'être.

Bien sûr, une telle évolution de la conscience ne va pas sans difficulté, et c'est peut-être ce qu'évoque le fait que l'eau de la source ait fendu en deux la maison, qui représente souvent la structure psychique ou mentale du rêveur. Je l'ai donc averti qu'il pouvait s'attendre à traverser une grande crise de transformation, comme en témoigne le fait que la maison devienne inhabitable et qu'il doit donc déménager. C'est vraisemblablement une façon de dire que toutes ses idées sur la vie, le monde et lui-même risquent d'être frappées de soudaine obsolescence et ne plus lui offrir aucun abri. Cette ancienne structure mentale pourrait apparaitre alors comme ayant été la coquille de l’œuf psychique où sa conscience a mûri jusqu'à éclosion. Ainsi, ce qui peut sembler être une catastrophe du point de vue humain peut se révéler être simplement la manifestation d'une grande ouverture de la conscience, une libération de la structure mentale, c'est-à-dire de ce qu'on appelle l'Éveil...

Cette source s'écoule au dehors et forme une rivière, symbole de la vie qui coule sans que jamais nous ne puissions nous tremper dans la même eau : on peut entendre là que le grand événement intérieur qu'évoque le rêve se manifestera dans l'extériorité de la vie du rêveur, lui donnera une direction. Les autres aussi sont guéris et revitalisés au contact de la source du rêveur, c'est-à-dire qu'au contact de ce bienheureux, sans qu'il n'ait quoi que ce soit à faire, d'autres seront régénérés par la proximité du numen. Il y a là une illustration des mots de Jung à Robert Johnson: « rappelez-vous, ce qui guérit, ce n'est pas ce que savez ou ce que vous faîtes, mais ce que vous êtes. »

Je ne commenterai pas le point concernant la maison en France car il s'agit probablement d'un élément personnel concernant le rêveur, l'inconscient lui donnant peut-être ainsi son avis sur un choix quant à son lieu de vie.

J'aurais pu vous offrir ce rêve sans y ajouter un mot, en le conservant pur dans un écrin de silence, et je suis convaincu qu'il vous aurait communiqué l'essentiel. En effet, entendre un tel rêve est, comme rencontrer un homme qui a trouvé en lui la Source, une façon de s'approcher de celle-ci, de s'y rafraichir. Je vous souhaite de vous y laver de vos chagrins et de vos soucis, de goûter la joie d'être qu'elle transmet. Je vous souhaite surtout de trouver votre propre source merveilleuse et de vous y régénérer.


mercredi 11 février 2015

Papillon rouge

Pour donner suite à un lancer de grains de riz (voir l'article précédent) et me consacrer à d'autres projets, je vais faire entrer ce blogue en sommeil pour une durée indéterminée. Bien sûr, ce sommeil sera peuplé de rêves. Pendant quelques temps, je posterai donc ici moins souvent des articles, qui seront sans doute moins longs.

Pour inaugurer cette nouvelle façon d'aller, voici un des plus beaux rêves que j'ai entendu ces derniers mois, sans grand commentaire:

Image trouvée sur le site d'Anne-Marie Garat
Je suis dans un collège, une salle de classe à l'étage. Un magnifique et énorme papillon rouge est né de mes mains. Tout le monde veut le voir de plus près et moi je n'ai qu'une idée en tête: le sortir de là le plus rapidement possible afin que personne ne l'abîme et qu'il prenne son envol dehors. Je l'accompagne en l'entourant de mains pour guider son vol un peu maladroit, sans jamais le toucher ni le saisir, en l'effleurant pour ne pas le blesser et pour ne pas qu'il se perde, pour ne pas qu'il s'éloigne de mes bonnes intentions. Nous allons ainsi jusqu'à un escalier. Il se laisse glisser au rez de chaussée en sautant par dessus la rampe, comme s'il était aspiré par un appel d'air. Je dévale les escaliers en courant pour être le premier à l'accueillir en bas. Il se transforme en enfant, assis et toujours d'un rouge resplendissant. Je le prends par la main, et nous sortons du hall pour déboucher dans une cour à l'air libre. Il y là beaucoup de monde là et la mère de l'enfant l'attend. Je lui lâche la main à quelques mètres de sa mère. Il coure vers elle si heureux... Je suis immédiatement immensément ému, je lui fais rapidement un petit signe complice de la main et je me retourne pour ne pas qu'il voit mes larmes sans sanglots... Des larmes chaudes et réelles avec lesquelles je me suis réveillé.

Le rêveur est un artiste dans la trentaine, divorcé depuis quelques années et qui vient de rencontrer la femme dont il est question dans le rêve. L'interprétation que j'ai proposée a été que quelque chose de très important venait d'éclore dans la vie du rêveur, quelque chose que l'on pourrait décrire comme l'incarnation vivante de son âme. Il est significatif que le papillon apparaisse dans ses mains, c'est-à-dire ce avec quoi il crée, et qu'il soit de couleur rouge, symbolique de vie, de passion, d'amour. Cet amour n'est pas nécessairement personnel cependant : au-delà de la relation inter-personnelle qui se noue avec cette femme, c'est l'amour qui inspire son art qui apparait là, son anima...

La transformation du papillon en enfant signale que ce mouvement de vie va prendre forme tangible dans sa vie, peut-être d'un projet qui grandira avec le temps, et en tous cas d'un renouveau. Il est important qu'il prenne soin de ce mouvement de vie, qu'il ne l'expose pas outre mesure au regard des autres, aux commentaires et aux critiques, pour que personne ne l'abîme. Le rêve lui montre qu'il doit le sortir du contexte social (peu importe ce qu'en pense autrui), et pour cela, il doit "descendre", c'est-à-dire éviter d'intellectualiser ce qui lui arrive, de trop y penser ou de le discuter. Il doit l'amener "en bas", c'est-à-dire dans la vie, sur terre - en tirer des conséquences dans son existence.

Il est très intéressant que le rêveur, dès lors, reconduise l'enfant à sa mère, c'est-à-dire à la source de cette énergie de vie. Cela laisse entendre qu'il ne doit pas se l'approprier, en faire "sa chose" mais bien voir que c'est le féminin - sa sensibilité - qui doit prendre soin de ce futur. Elle apparait là comme celle qui lui donne le goût de vivre et d'aimer. Son émotion à la fin du rêve montre qu'il y a là quelque chose qui "craque" et qu'il faut qu'il se laisse aller à vivre ses sentiments - cela semble être une profonde guérison pour le rêveur, comme s'il s'autorisait enfin à ressentir l'amour, à le vivre...


mercredi 28 janvier 2015

Une poignée de grains de riz

J’ai entendu il y a quelque temps un rêve remarquable. C’est la conclusion de ce rêve qui m’a frappé et lancé dans une réflexion philosophique. Il faut dire qu’il m’a semblé que le rêve venait répondre directement à l’une de mes propres interrogations, ce qui arrive assez souvent – il est fréquent qu’il y ait des résonances évidentes, ne seraient-ce que projectives, entre les inconscients d’un analyste et d’un analysant. Cela oblige à de grandes précautions dans l’interprétation, et d’abord, à la reconnaissance de sa dimension subjective : j’ai immédiatement indiqué au rêveur combien son rêve me touchait et que je ne pourrais lui proposer une interprétation qu’à partir de cette subjectivité. C’est un point qui ne cesse de m’étonner : avec les rêves, nous travaillons sur la psyché objective telle qu’elle se manifeste dans l’inconscient, et cependant cela réclame d’assumer entièrement notre subjectivité – je ne peux jamais que proposer « mon » interprétation et espérer qu’elle fasse sens pour le rêveur, c’est-à-dire qu’elle vienne résonner à son tour avec la dynamique de création de sens propre au rêveur. Je n’ai donc aucune prétention à l’objectivité ou à la justesse intrinsèque de mon interprétation, mais j’offre au rêveur ma réponse subjective à son rêve, en confiance de ce qu’il saura quoi en faire, et que le sens qui cherche à lui venir à la conscience au travers de ce rêve saura se servir de ma proposition pour se manifester.

Le rêveur est un artiste qui, après une période très volontariste, s’interroge sur la façon de mener sa vie. Il a décidé récemment, au sortir d’une relation amoureuse, de laisser aller les choses sans rien préméditer de la suite qu’il donnera à son existence. Il se passionne pour le travail avec les rêves et l’inconscient, au travers duquel il découvre les multiples facettes de son anima (féminin intérieur). Le rêve semble de prime abord porter sur la relation avec le féminin et la nécessité d’un nettoyage, mais il y a plusieurs éléments qui signalent aussi une portée spirituelle. Le point qui m’intéresse ici est que le rêveur découvre en effet, dans le rêve, une façon de diriger sa vie. Il ramasse des graines qu’il trouve sur un fauteuil, les garde dans ses mains puis en laisse échapper une partie en s’inclinant avec respect, mains jointes, devant une dame chinoise très élégante, la propriétaire des lieux. Elle sourit de sa maladresse, dont elle ne lui tient pas rigueur. 

Voici la suite du rêve :

« J'avance un peu plus loin dans le salon. Devant moi il y a un espace entouré de divans et des fenêtres derrières. D'un geste, j'ouvre les paumes et projette le reste des graines sur le sol. Elles forment une ligne diagonale à l'espace dans lequel je me trouve. Je me penche au sol. À genoux, je balaie à nouveau les graines avec ma main pour les rassembler en un petit monticule. À ce moment, un scénario me vient à l'esprit. Je me dis : C'est du Beckett. Les graines que je lance pourraient m'indiquer le chemin. Il me suffirait de les lancer dans une direction, d'y aller, de les rassembler à nouveau pour les relancer dans une autre direction. L'image de l'ascète Siddhârta me vient à l'esprit. Je pense au grain de riz qu'il mangeait à cette période. La poignée que je lancerais pourrait être des grains de riz que je mangerais, comme Siddhârta, un à un, jour après jour, jusqu'à ce que le nombre fini de grains de riz arrive à un seul et que ce soit le dernier jour de ma vie, mon dernier grain de riz. »

Ma première pensée en entendant ce rêve a été : c’est un oracle ! Cette façon de lancer des graines au sol, d’en contempler le dessin et de suivre la direction qu’il indique est une façon traditionnelle d’interroger l’inconscient, similaire au lancer des tiges d’achillée utilisé pour le Yi-King et à celui de pierres ou de coquillages propre à certains oracles africains. Et puis j’ai eu envie d’éclater de rire car je me suis dit : c’est ainsi, et ainsi seulement, qu’on peut avancer en Tao, en complet lâcher-prise sous la guidance de l’inconscient. Les références à Beckett et à Siddhârta m’ont semblées lumineuses : Beckett renvoie au théâtre de l’absurde qu’est la vie, toujours aux prises avec le non-sens, tandis que Siddhârta symbolise la voie spirituelle dans le quotidien. Et bien sûr, cette grande découverte commence par une marque de révérence devant une dame chinoise d’un statut à l’évidence supérieur aux autres personnages du rêve, dans laquelle on peut voir une symbolisation de l’anima spirituelle. Une anima orientale, chinoise, ce qui nous a amené à parler de comment l’Orient peut représenter, pour un occidental, le monde spirituel par excellence. J’ai partagé ma compréhension intuitive et mon éclat de rire avec le rêveur, et nous avons encore plus ri, de concert cette fois, quand je lui ai rappelé l’adage du Tao-Të-King :

« Quand l'homme noble entend parler de la voie, il l'embrasse avec zèle.
Quand l'homme moyen entend parler de la voie, il la discute, il en prend et il en laisse.
Quand l'homme inférieur entend parler de la voie, il éclate de rire.
S'il ne riait pas, ce ne serait pas la voie... »

Notre rire, bien sûr, était la signature de la voie. Il n’y a aucune notion de supériorité dans le Tao-Të-King. Les trois sortes d’hommes dont il parle ici correspondent à trois attitudes que décrivaient aussi les gnostiques grecs. La plus répandue est celle des hommes attachés à la physis, c’est-à-dire aux choses concrètes et au sens littéral des symboles ; ils ne voient pas au-delà des apparences et sont dits « inférieurs » car leur vision est restreinte, au ras du sol. Une attitude intermédiaire est celle des psychiques qui discernent bien qu’il y a quelque chose au-delà des apparences mais sont aux prises avec toutes sortes de fantasmes. Ils ont une perspective plus large que les précédents mais ils ont encore tendance à prendre les symboles pour des réalités littérales. Enfin, les pneumatiques (de pneuma, l’esprit) sont libres des illusions et ont une vision plus élevée des choses, dans laquelle les apparences sont l’ombre de la véritable réalité. Ces trois attitudes se retrouvent en chacun de nous, plus ou moins consciente ; la psychologie sacrée (Jean Houston) les décrit comme étant les niveaux de conscience de l’identification (c’est moi), des images collectives (c’est nous) et enfin, du « Je suis ».

Bien sûr, il faut être fou, complètement fou, pour vivre ainsi en lançant une poignée de grains de riz devant soi pour laisser le chemin se tracer de lui-même, s’en remettre entièrement à Dieu. Le poète Soufi Hafiz le disait bien : « Il faut être fou pour entrer dans la démarche ». Ce n’est en aucun cas un choix conscient, délibéré et volontaire, avec la poursuite d’un but à la clé. C’est un destin et il n’a rien d’enviable. Il faut, pour entrer sur ce chemin, être parvenu à une impasse existentielle : beaucoup des gens que je connais qui sont allés par-là ont fait une tentative de suicide ou l’ont sérieusement envisagée. Pour une raison ou un autre, leur vie n’avait plus de sens ; ils étaient arrivés au bout de l’espoir, et comprenaient d’ailleurs fort bien ce que dit Daniel Odier de l’espoir, à savoir que c’est « de la peur qui a mal tourné ». Ils étaient donc prêts à tout remettre en questions, et ne pouvaient plus trouver aucune réponse dans ce que le monde pouvait leur offrir. Ils étaient acculés à se tourner vers l’intérieur, et la bonne nouvelle, c’est que les questions se sont alors révélées enceintes de réponses inattendues, qui attendaient leur heure, en dedans, pour éclore.

Jung a été le témoin privilégié de processus de transformation de cet ordre. Lui-même, dans les années de confrontation avec l’inconscient, a été proche de sombrer et l’ampleur de son œuvre dit la profondeur des gouffres qu’il a côtoyés. Il ne faut pas dramatiser les choses non plus : beaucoup de gens peuvent tirer un grand parti du travail avec l’inconscient sans éprouver le besoin de mettre leur vie en danger. Le dénominateur commun est toujours cependant la souffrance, et plus précisément cette souffrance qui tient à la perte de sens. Ce n’est pas un chemin facile, car plutôt que de poser un emplâtre sur cette souffrance en amenant une réponse toute faite aux interrogations torturantes de la personne, il lui est demandé de faire véritablement face à celles-ci, de descendre en conscience dans l’abîme. Dans une lettre, Jung écrit : « L’angoisse d’un être lui montre toujours la tâche à accomplir. Si vous l’esquivez, vous avez perdu une partie de vous-même, et une partie problématique à l’extrême, de surcroit, par laquelle le Créateur de toutes choses veut faire une expérience, à Son insondable manière. Ses voies ont de quoi provoquer de l’angoisse. Surtout tant que vous n’êtes pas en mesure de voir plus profond que la surface. »

Cette souffrance est toujours le signe d’un conflit entre des opposés qui déchirent la psyché. Notre tort est très généralement de fuir cette souffrance, de vouloir l’endormir en l’anesthésiant d’une façon ou d’une autre. Mais ce n’est pas un chemin très populaire que celui qui propose de souffrir consciemment ; il n’y a aucun prosélytisme à en faire – nul n’a le droit de chercher à réveiller autrui car personne n’a de solution à offrir à la souffrance qui pourrait être ainsi ramenée à la conscience. C’est toujours une voie solitaire, réservée au « petit nombre », c’est-à-dire non pas à une élite mais à ceux qui ne trouvent plus asile dans le troupeau. Pire : à mesure que l’on descend dans le noir, voilà que toutes les références disparaissent, toutes les certitudes s’effritent, car l’inconscient a un pouvoir éminemment dissolvant. On ne peut bientôt plus compter que sur soi, et sur ce qui vient de l’intérieur : les rêves, les intuitions, les synchronicités. Bien sûr, nul ne se risquerait par-là s’il n’y avait la présence rassurante de l’analyste qui dit qu’il est passé lui aussi par ce chemin et qu’il y a quelque chose derrière. Mais Jung le dit clairement : « Le patient doit être seul pour découvrir ce qui le porte lorsqu’il n’est plus en état de se porter lui-même. Seule cette expérience peut donner un fondement indestructible à son être. »

Ce fondement, qui se révèle être comme un sol qui se dessine sous nos pas après avoir traversé le vide, est toujours tissé de sens. Non pas un sens final, non pas un sens définitif dont on pourrait abreuver le monde, sauf à verser dans l’inflation généralement catastrophique tant pour l’individu que pour le monde, mais un sens à vivre, à incarner, à exprimer et auquel il s’agit de donner forme. C’est ainsi que se vérifie l’adage qui veut que « le génie côtoie la folie » : la créativité apparait comme étant la réponse de la nature à ce qui entravait l’évolution. On touche là à quelque chose de sacré, non pas au sens des pontifes mais, comme nous le souffle la langue des oiseaux, simplement dans le fait que « ça crée ». Et si Jung souligne bien que le chemin entre les opposés tient à la fois de la crucifixion et de la voie du milieu, il donne un sens à la souffrance qui n’est ni chrétien, ni bouddhiste, bien qu’il réconcilie sans doute ces deux points de vue : le conflit est nécessaire pour créer de la conscience. Car la conscience réclame la différentiation, et la différentiation s’opère dans le feu du conflit entre les opposés, dont naît la conscience qui saura tôt ou tard les contenir et les réconcilier.

Toute la « voie jungienne » est là, si l’on peut parler ainsi sans insulter Jung qui ne voulait surtout pas de jungiens marchant à la queue leu leu derrière lui. Il s’agit d’endurer la tension entre les opposés aussi longtemps et aussi loin qu’il est possible, en comptant sur le fait que, lorsque cela ne sera plus possible, quelque chose d’autre – un troisième terme – prendra le relai. Le symbole, dit Jung, est justement la voie moyenne qui construit un pont entre les opposés et c’est pourquoi il est si important d’écouter les rêves quand on est déchiré par une telle dualité. Ce conflit prend très généralement forme d’une guerre intestine entre le conscient et l’inconscient, et c’est alors la névrose, dont Jung dit bien que ce n’est pas elle qu’il faut guérir, mais elle qui nous guérit. Elle nous guérit d’un déracinement de la conscience hors de l’inconscient ; elle nous ramène en terre, dans la réalité. La souffrance a ainsi la vertu, quand elle est assumée consciemment, de nous relier aux autres êtres humains, et en fait à tous les êtres vivants, car il devient clair que la souffrance est ce que nous avons tous en commun. Seuls peuvent ignorer ce fait ceux qui projettent leur souffrance sur autrui en les en rendant responsables, et en propageant dès lors la souffrance par leur violence. Mais la voie jungienne consiste précisément, à l’inverse, à opérer le retrait des projections pour contenir le conflit entre les contraires dans un athanor hermétique, de façon que s’opère enfin l’alchimie qui transforme le plomb pesant de la vie en or lumineux.

Dès lors, que se passe-t-il ? D’où vient la solution ? Écoutons ce qu’en dit Jung dans Le commentaire sur le Mystère de la Fleur d’Or :

« Les problèmes vitaux les plus graves et les plus importants sont tous, au fond, insolubles. (…) Ils ne peuvent jamais être résolus, mais seulement dépassés. (…) En observant le processus d’évolution de ceux qui se dépassaient eux-mêmes en silence et comme inconsciemment, je vis que leur destin avait un trait commun : la nouveauté venait à eux de possibilités obscures, ils l’acceptaient et se dépassaient grâce à elle. Je considérai comme typique que les uns la reçoive du dedans, et les autres du dehors, ou plutôt qu’elle émane du dedans pour certains et du dehors pour les autres. Jamais cependant la nouveauté n’était chose purement extérieure ou purement intérieure. Si elle venait de l’extérieur, elle devenait expérience intime ; si elle venait de l’intérieur, elle devenait événement extérieur. Pourtant, elle n’était jamais provoquée de façon intentionnelle et consciente, mais elle s’avançait, portée sur le fleuve du temps. (…)

Et que faisaient ces gens pour réaliser le progrès libérateur ? Autant que j’aie pu voir, ils ne faisaient rien (wu-wei) mais laissaient advenir : ainsi que le maître Lu Tsou l’indique dans notre texte, la lumière tourne suivant sa propre loi (…). Le « laisser advenir », l’action non agissante, l’abandon de Maître Eckhart est devenu pour moi la clé permettant d’ouvrir les portes qui mènent à la voie : dans le domaine psychique, il faut pouvoir laisser advenir. C’est pour nous un art véritable auquel quantité de gens ne comprennent rien : leur conscient ne cesse d’aider, de corriger et de nier, de multiplier les interférences et, dans tous les cas, il ne peut laisser en paix le pur déroulement du processus psychique. La tâche serait assez simple, si la simplicité n’était pas ce qu’il y a de plus difficile. »

En résumé :
Contenir les opposés.

Endurer la tension entre les contraires, c’est-à-dire porter sa croix.

Laisser advenir…

Jusqu’à ce qu’intervienne un facteur transcendant qui crée du nouveau, qui amène un changement radical de perspective. Quant à la nature de ce facteur transcendant, Jung est tout à fait réservé : « Toute affirmation concernant le transcendantal doit être évitée parce qu’elle n’est toujours qu’une présomption dérisoire de l’esprit humain inconscient de sa limitation. Lorsque par conséquent Dieu ou le Tao est qualifié d’impulsion ou d’état de l’âme, on a seulement exprimé là une affirmation sur ce qu’on peut connaître, mais non sur l’inconnaissable dont on ne peut rien dire ». Il met aussi en garde contre la tentation d’introduire dans cette voie un dessein réfléchi ou une méthode, une sorte de recette qu’on pourrait reproduire en achetant un sac de riz chez l’épicier du coin. Ce serait alors mettre le moyen juste entre les mains de l’homme de travers, selon un vieil adage chinois, et alors le moyen juste opèrerait de travers. Il y en en effet un danger certain à mener sa vie seulement en suivant l’impulsion de l’inconscient : pour la plupart, en particulier si cela devait être une méthode consciente de « dérèglement de tous les sens », cela conduit tout simplement à la psychose, c’est-à-dire à l’effacement du conscient devant la puissance dévorante de l’inconscient.

Il faut être béni des dieux pour traverser la folie et prendre pied de l’autre côté.

Qu’y trouvera-t-on ? Et bien non, ce ne sera pas la paix éternelle que vendent les marchands d’illusions, mais encore et toujours le conflit entre les opposés, la dualité sans laquelle nous ne serions pas en vie. Mais la relation à la vie a changé justement pour devenir un grand « oui » inconditionnel – il n’y a plus personne pour discuter. Ce qui se produit alors, et cela chacun peut l’expérimenter dans la compréhension d’un rêve, par exemple, c’est un dépassement que l’on peut caractériser comme un « élargissement de la conscience ». Ainsi, Jung observait que le problème « n’était pas résolu en lui-même de façon logique mais il pâlissait devant une direction vitale nouvelle et plus forte. Il n’était pas refoulé ou rendu inconscient mais il apparaissait dans une lumière différente, et ainsi, devenait différent. Ce qui, à un stade inférieur, avait donné lieu aux conflits les plus âpres et à des explosions paniques de l’affectivité, apparaissait maintenant, considéré d’un niveau supérieur de la personnalité, comme un orage dans la vallée contemplé du sommet d’une montagne. L’orage n’est nullement dépouillé de sa réalité mais on est désormais au-dessus, non plus dedans. »

L’image consistant à lancer devant soi les grains de riz – la nourriture de l’âme – qu’on a soigneusement ramassés pour déterminer le prochain pas à faire est venue apporter l’élément qui me manquait pour compléter cette réflexion sur la voie jungienne, qui mijote en moi depuis bien longtemps. Au fond, elle ramène au simple fait que, dans chaque instant présent, il y a les germes d’un futur qui est simplement là où l’énergie coule. Aller son chemin ainsi ne signifie pas abandonner toute rationalité et responsabilité consciente, bien au contraire, car c’est un chemin de réconciliation et d’intégration des contraires, parmi lesquels le rationnel et l’irrationnel. C’est simplement l’abandon de toute prétention à définir consciemment le but et le cours de notre existence en nous en remettant à cela qui dépasse les opposés, justement. C’est jouer son rôle de conscience responsable de sa propre vie en acceptant, à chaque tournant, de lâcher-prise pour voir ce qui va émerger de soi-même.

Laurens Van Der Post, qui demeurait ancré du côté sauvage de l’existence, a fort bien exprimé cette façon d’aller quand il écrivait : « C’est ainsi que j’en vins à vivre ma vie non en suivant un plan conscient ou selon un dessein pré-arrangé, mais comme quelqu’un suivant le vol d’un oiseau ».

mercredi 14 janvier 2015

Travail avec Soi


Depuis une semaine, je suis tiré vers le silence. Pour un peu, je n’aurais pas mis de mots sur ce qui arrive, et puis écrire est ma façon à moi d’intégrer, de digérer. Comme beaucoup, j’ai reçu en plein cœur l’attentat contre Charlie Hebdo. Cabu, Charb, Wolinski, c’est toute ma jeunesse turbulente… J’ai pleuré, bien sûr. C’est un cauchemar, dîtes-moi qu’on va s’en réveiller ! Et puis il y a tout ce tumulte entourant les événements. Il y a eu cette marée humaine pour crier son attachement à la liberté – quelle magnifique leçon de courage et de dignité ! Merci ! Mais il y aussi tout ce qui semble tenir de la récupération à l’œuvre du choc émotionnel et du beau réflexe du peuple de France, le chiffon rouge de la peur qu’on agite, l’ennemi désigné et les bonnes raisons de continuer à limiter les libertés. Finalement, j’ai un sentiment d’indécence, non seulement envers la mémoire des morts mais envers les vivants. 

Décidément, je n’entrevois pas d’autre chemin que le silence, mais peut-être est-il quelques petites choses à dire à partir de ce silence…

Indécence.  Le mal qui nous frappe n’est pas nouveau : c’est la guerre. Elle fait rage un peu partout, et en particulier au Moyen-Orient ainsi qu’en Afrique et en Asie. Je ne m’étendrai pas sur les causes de ces conflits, il y aurait beaucoup à dire mais ce qui me frappe, c’est l’indifférence qui les entoure et qui contraste avec le tumulte entendu ces derniers jours. Pourquoi ne sommes-nous pas descendus dans les rues par millions quand 140 enfants ont été massacré l’automne dernier dans leur école au Pakistan ? La tragédie syrienne a fait 250.000 morts ces dernières années, et nous détournons le regard. Mieux, la France continue à vendre des armes, dont on se sert en Ukraine et ailleurs. Comme pour mettre en perspective ce qui est arrivé à Paris, on apprend qu’une enfant de 10 ans s’est faite exploser sur un marché au Nigéria, ou dans le même temps plusieurs milliers de personnes ont été assassinées. Notre maison commune est en feu, et voilà donc que l’incendie prend chez nous aussi – qui peut se dire surpris ? S’il y a un sens positif à donner aux récents événements, c’est que nous ne saurions continuer à dormir dans l’indifférence devant ce qui se passe dans le monde. Le réveil sonne.

Que ferons-nous pour répondre à cette noirceur dense qui se répand sur notre belle planète ? Que répondre à l’horreur ?

Nous sommes tous et toutes, d’une certaine façon, responsables de l’état du monde. Antoine de Saint-Exupéry disait : " Chaque sentinelle est responsable de tout l'empire". Responsable ne veut pas dire coupable. Les coupables sont connus, et doivent être jugés. Quand on désigne un « coupable », on se coupe de quelque chose : le mal est chez l’autre, que l’on dit volontiers « inhumain », ce qui est encore une façon de refuser le fait qu’on pourrait être concerné par ce mal. Être responsable, c’est être capable d’une réponse – en anglais : « response able ». Nous sommes tous et toutes capables d’une réponse, et il est important que nous la donnions en conscience, sans se laisser emporter par l’émotion qui ouvre la porte à toutes les manipulations. C’est à chacun(e) d’examiner si la réponse que nous donnons ajoute au désordre et attise l’incendie, ou contribue à changer la peur en amour.

Voilà tout d’un coup que je me promène en imagination avec Etty Hillesum[1] dans le camp de Westerbork en 1943. Elle marche avec un jeune homme, comme elle prisonnier des nazis. Tiens, voilà des gens qui ont connu la guerre dans leur chair. La noirceur était bien plus dense encore en ces jours que maintenant, encore qu’il y ait des endroits sur notre planète où la même bête féroce, avec un autre déguisement, semble lâchée. Que dit Etty ? Elle montre à son ami avec un sourire l’immensité du ciel par-dessus les barbelés. Je l’entends parler, des mots qui résonnent dans l’éternité :

« C'est la seule solution, vraiment la seule, Klaas, je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu'il n'est déjà ».

Je suis touché. Je ne puis imaginer d’autre réponse possible à l’horreur de la guerre que le travail sur soi, ou mieux encore, le travail avec Soi. Parce qu’il y a quelque chose qui travaille en nous à démentir l’absurdité et la fatalité de la violence. Qui travaille à la victoire de la conscience, de la paix et de l’amour. Non pas la victoire, quel mot malheureux qui sous-tend qu’il y aurait un vaincu. Au triomphe…

Dans les jours qui ont suivi la tragédie de Charlie Hebdo, le blogue Carnets de rêve a publié un extrait de l’ombre et le mal dans les contes de fées, de Marie-Louise Von Franz. Ouf ! Quand je l’ai lu, j’ai eu le sentiment qu’une bouée venait d’être jetée dans la mer démontée et je m’y suis accroché. Ce texte résume magnifiquement ce que Jung a essayé d’expliquer à la suite de la seconde guerre mondiale, pour tenter de nous éviter une autre catastrophe psychique du même ordre. Je reproduis ici ce texte :

« Proposer à la naïveté des gens un idéal archétypique est un des grands principes de toute propagande, car, une fois fasciné par le symbole, on ne réfléchit plus, on est possédé et prêt à tous les fanatismes.
 

Dans la vie individuelle, c’est aussi une combinaison des plus néfastes que celle qui allie des actions criminelles ou un comportement destructeur à un idéal religieux non réalisé et irréalisable. Cela entraîne, aussi bien pour les individus que pour les peuples, des explosions psychotiques. On découvre souvent, dans les replis de l’âme du psychotique, une sorte de rêve de paradis enfantin qui le rend étranger à la vie ; ce monde secret se dérobe derrière un comportement émotif autodestructeur. Cette dissociation permet aux peuples comme aux individus de commettre les crimes les plus horribles, la conscience claire et au nom d’un idéal trompeur. »

Le fond du problème est posé. Les archétypes s’engouffrent dans le vide spirituel. Les symboles, s’ils ne sont pas intégrés par un effort conscient, nous possèdent. Bien sûr, on peut voir là un énoncé de la psychologie du seul fanatisme religieux. Mais ce serait oublier l’aveuglement avec lequel nous, occidentaux, prétendons instaurer la démocratie à coups de tapis de bombes et pillons la planète au nom de notre confort. La guerre est une valse morbide qui se danse à deux, il convient de ne jamais l’oublier, et quand on traite l’autre de « barbare », il est habituel qu’il nous tende simplement un miroir. Si vous en doutez, je vous invite à lire ce remarquable article de la fondation Franz Fanon, où vous découvrirez comment les barbares d’aujourd’hui ne font que se montrer les bons élèves des barbares d’hier, jusque dans leurs méthodes expéditives. Jung, dès 1916, c’est-à-dire à une époque où nul ne questionnait les horreurs du colonialisme, était conscient de la difficulté quand il écrivait :

« Une minorité d’humains, encore trop faible, se demande si en définitive, la meilleure façon de servir la société et les hommes ne serait pas de commencer chacun par soi-même, d’essayer d’abord et uniquement sur sa propre personne, dans sa propre économie interne, les réformes prêchées à tous les carrefours. (…) Comment guérir de cet aveuglement collectif qui sévit à l’heure actuelle ? On ne peut envisager sa guérison que si chacun fait un retour sur lui-même (Selbstbesinnung), retour qui le ramènera au fond humain primordial, à l’essentiel de sa propre nature, et qui lui permettra de dégager de ses gangues sa vraie vocation individuelle et sociale ».

Chacun(e) de nous est susceptible de projeter son ombre sur autrui, et d’extérioriser ainsi sa propre guerre intérieure. Ce n’est pas en proposant des réformes superficielles ou en limitant les libertés que nous trouverons une solution au défi qui est devant nous. J’entends à nouveau Etty parler : « Travailler à soi-même, ce n'est pas faire preuve d'individualisme morbide. Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même. »

Avec le temps, j’ai recensé quatre raisons majeures de travailler sur soi, ou avec Soi. Je vous les livre en vrac, sans élaborer outre mesure :

Il y a d’abord la souffrance. C’est le déclencheur dont nous avons très généralement besoin. Nous sommes atteint dans notre chair, dans notre âme, et tous les moyens extérieurs échouent. Il ne reste plus qu’à se tourner vers l’intérieur…

Ensuite, c’est l’amour. L’amour de soi, en premier lieu, quand on prend conscience que la plupart de nos maux viennent d’un manque d’amour. Ou comme le disait Nietzsche : « la pire maladie des hommes vient de la façon dont ils ont combattu leurs maux ». Car le mal a dit (= maladie) quelque chose mais nous n’avons pas voulu l’entendre. Alors, nous apprenons à tendre l’oreille.

C’est encore l’amour, quand nous prenons conscience que nos frères humains souffrent autant sinon plus que nous souffrons, et que si nous ne mettons pas plus de conscience dans nos relations, nous ne faisons qu’ajouter à cette souffrance. La nôtre, la leur, c'est la même souffrance. Et c’est toujours l’amour, en particulier quand il devient clair que toute l’ombre que nous n’aurons pas pris en charge consciemment retombera sur nos enfants, encore plus lourde, encore plus dense. Quelle responsabilité !

La troisième raison, c’est l’inéluctabilité. Nous aurons beau fuir, nous nous rattraperons nous-mêmes. J’ai pour ma part été très frappé de voir à plusieurs reprises comment l’inconscient remonte comme un mer déchainée dans les derniers mois de la vie, quand les défenses s’affaissent, quand l’énergie commence à manquer pour lutter avec notre vérité. Mais alors, il est bien tard pour faire la paix avec soi-même…

La quatrième et dernière raison, je crains que peu ne comprennent de quoi elle retourne mais il me faut la dire en hommage encore à Etty, qui a l’énoncé plus clairement dans son journal que jamais. Comme nous, elle a vécu des temps difficiles – mais quels temps n’ont pas été difficiles ? Mais plutôt que de s’en remettre à un sauveur, quel qu’il soit, ou d’imaginer qu’elle pourrait imputer la responsabilité de ce qui arrivait à Dieu, elle a pris la mesure d’une immense tâche spirituelle. Ainsi écrivait-elle en juillet 1942 :

« Ce sont des temps d'effroi, mon Dieu. [...] Pour l'instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance. Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire : ce n'est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t'aider - et ce faisant nous aider nous-mêmes. C'est tout ce qu'il nous est possible de sauver en cette époque et c'est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. [...] Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t'en demande pas compte, c'est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m'apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c'est à nous de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous. [...] Il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n'est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. Ils disent : "Moi, je ne tomberai pas sous leurs griffes ! " Ils oublient qu'on n'est jamais sous les griffes de personne, tant qu'on est dans tes bras. Cette conversation avec toi, mon Dieu, commence à me redonner un peu de calme. J'en aurai beaucoup d'autres avec toi dans un avenir proche, t'empêchant ainsi de me fuir. Tu connaîtras sans doute aussi des moments de disette en moi, mon Dieu, où ma confiance ne te nourrira plus aussi richement, mais crois-moi, je continuerai à œuvrer pour toi, je te resterai fidèle et ne te chasserai pas de mon enclos.
[...] 
Derrière la maison, la pluie et la tempête des derniers jours ont ravagé le jasmin. [...] Mais quelque part en moi ce jasmin continue de fleurir, aussi exubérant et tendre que par le passé. Et il répand ses effluves autour de ta demeure, mon Dieu. Tu vois comment je prends bien soin de toi. Je ne t’offre pas seulement mes larmes et mes tristes pressentiments, en ce dimanche matin venteux et grisâtre, je t’apporte même un jasmin odorant. »

Voilà. Il appartient à chacun(e) de nous de trouver la fleur de jasmin qui est encore intacte dans le secret de notre cœur, et de l’amener à nos voisin(e)s, à nos ami(e)s, aux parfait(e)s inconnu(e)s que nous croisons dans la rue, au monde, et par-là, à Dieu… pour lui dire que nous ne perdons pas foi dans la beauté de la vie, dans le fait qu’elle a un sens et une valeur inestimable. La forme la plus simple et la plus directe que puisse prendre cette fleur de jasmin, c’est un sourire qui vient du cœur et qui éclaire comme une lampe le visage, une façon de dire en silence :

Je vous aime

à toutes celles et tous ceux qui nous font la grâce de traverser le mystère de l’existence avec nous. Car nous sommes tous et toutes dans la même "galère", n'est-ce pas ?

J’entends encore Etty murmurer doucement, tendrement, dans la clarté du soir :

« La force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu'à la fin, que la vie a un sens, qu'elle est belle, qu'on a réalisé ses virtualités au cours d'une existence qui était bonne telle qu'elle était. […] Je suis de taille à affronter notre époque, je la comprends même un peu. Et si j’y survis et que je dise encore : la vie est belle et est pleine de sens, on pourra me croire sur parole. »


[1] Si vous ne connaissez pas encore Etty Hillesum, je vous invite à lire cet article: http://voiedureve.blogspot.ca/2014/05/sainte-etty.html

lundi 29 décembre 2014

Le rêve de Gilgamesh


Le plus vieux rêve dont nous ayons trace remonte à plus de 4 500 ans, à l’invention de l’écriture en Mésopotamie. Une stèle en argile conservée au British Museum raconte l’épopée du roi Gilgamesh et présente plusieurs rêves, parmi lesquels celui-ci ouvre l’histoire :

La nuit dernière, je me promenais dans ma ville. Il y avait beaucoup de monde dans les rues, j’avais le cœur joyeux et fier. Les étoiles brillaient au-dessus de moi, dans le firmament. Tout à coup, je m’aperçois qu’une étoile tombe dans ma direction, et effectivement, une étoile s’écrase sur moi. Elle est très lourde. La foule, curieuse, nous entoure. Certains plaisantent, d’autres embrassent le pied de l’étoile. Moi-même, je suis attiré par elle comme par l’amour d’une femme.

Remarquons d’abord que n’importe qui, de nos jours, pourrait faire un rêve similaire : le langage des rêves n’a pas changé depuis des millénaires. Dans le récit de cette aventure mythique du roi Gilgamesh, il y a une quinzaine de rêves exposés. Ils sont pris très au sérieux. Le rêve est interprété par la propre mère de Gilgamesh. À cette époque déjà, ce sont surtout les femmes qui interprétaient les rêves. La façon d’interpréter les rêves est alors très généralement littérale, concrète, très différente de nos approches psychologiques et symboliques, mais non contradictoire avec celles-ci ni dépourvue de subtilité. L’interprétation de la mère de Gilgamesh est que son roi de fils va rencontrer son égal, un autre héros de force équivalente à la sienne, et qu’ils vont ensemble faire des conquêtes impressionnantes. L’épopée raconte comment le rêve s’est accompli.

Gilgamesh est le roi de la cité d’Uruk, dans le sud de l’actuel Irak. C’est un tyran qui n’hésite pas à s’imposer lors des mariages pour passer la première nuit avec la mariée. Il est très fort et personne n’ose le défier, lui poser de limites ; en termes psychologiques, nous dirions qu’il a succombé à un complexe de puissance. Ses sujets s’en plaignent à Anu, le père des dieux. Or non loin de là, un homme sauvage inquiète la population depuis quelques temps. On l’appelle Enkidu, nom qui évoque les animaux féroces avec lesquels il coure la campagne, et on a très peur de lui car il attaque les troupeaux et déjoue les chasseurs. Après plusieurs tentatives infructueuses pour le capturer, le conseil de la ville décide de lui envoyer une courtisane avec du vin et des parfums pour voir si on ne pourrait pas l’amadouer, et ça marche : l’homme sauvage tombe amoureux. Les animaux qui l’entouraient s’écartent d’Enkidu. Au bout de sept jours et sept nuits de douceurs, l’homme sauvage est pacifié et il est ramené en ville.

Mais au moment où il arrive sur la place principale, Gilgamesh est justement en train de s’imposer dans un mariage et Enkidu s’y oppose. Ils se battent et leur bataille se prolonge pendant de longues heures, jusqu’à épuisement car ils sont de forces égales. Finalement, Gilgamesh renverse Enkidu mais il a eu le temps de mesurer la valeur de son adversaire. Enkidu est aussi fort et aussi noble que lui : il n’utilise jamais de coups bas. Il le relève et l’emmène festoyer. Gilgamesh fait amende honorable auprès de ses sujets. Enkidu et lui deviennent amis et ils partent ensemble vers de nouvelles conquêtes civilisatrices, dans le bon et le mauvais sens du terme. Ils organisent ainsi une expédition au pays de Cèdres, qui pourrait être l’actuel Liban, pour aller abattre Humbaba, le gardien de la forêt appointé par les dieux, en utilisant d’énormes haches. Historiquement, cet épisode pourrait faire référence à cette période de l’histoire où ces peuples ont commencé à abattre d’immenses forêts pour construire des villes et des temples. C’est un moment de rupture avec les temps très anciens où la forêt était la seule demeure des hommes – Uruk compte parmi les toutes premières agglomérations urbaines connues. Symboliquement, c’est aussi un seuil de transformation au-delà duquel la relation à la nature, et en particulier à son caractère sacré, a changé en profondeur.

Avant d’aller plus loin dans cette épopée, il est intéressant de remarquer que nous avons donc là un complexe de puissance qui est soigné par un homme sauvage et mis au service d’une œuvre civilisatrice. Sur un plan symbolique, cela ressemble beaucoup à ce que nous faisons en interrogeant l’homme ancien pour comprendre nos rêves. Mais le préalable pour s’adjoindre la puissance de l’instinct, c’est le féminin, ici au stade primaire de l’anima érotique, qui saura se l’allier : ce sont la sensibilité et le plaisir plus que la force et la volonté qui permettent de civiliser l’homme sauvage. Et ce sont des démêlés avec le féminin, mais maintenant au niveau archétypal, qui vont précipiter la suite des événements. En effet, au faîte de son triomphe qui agace un peu les dieux, Gilgamesh impressionne la déesse Ishtar. Elle veut le séduire mais il lui rit au nez, lui rappelant le sort malheureux de tous les amants que lui prête la mythologie. Elle est ulcérée et fait alors envoyer contre les deux héros un taureau sacré mais ils le tuent. À nouveau, on peut voir là une réminiscence du tournant historique qui a vu le culte de la Grande Déesse s’effacer au profit de dieux mâles et agressifs. C’en est trop : l’ordre ancestral est menacé. Les dieux condamnent alors Enkidu à mort. Sa fin est annoncée dans les rêves et personne ne parvient pas à le guérir quand il tombe malade.

Gilgamesh est inconsolable de la perte de son ami. Il se pose sincèrement la question : que valent toutes mes conquêtes si c’est pour mourir à la fin ? Après avoir erré avec angoisse dans le désert, il décide d’aller trouver Utanapishtî, un vieil homme contemporain du Déluge devenu immortel, afin d’apprendre de lui les secrets de la vie-sans-fin. Utanapishtî vit au bord de l’océan, au bout du monde. Pour y parvenir, Gilgamesh doit traverser une montagne par le passage qu’emprunte le soleil pendant la nuit. De l’autre côté, il arrive dans le jardin des Gemmes, dans lequel les arbres portent en grappe toutes sortes de pierres précieuses. Mais il ne s’arrête pas là et contraint un batelier à le conduire jusqu’à l’île où demeurent Utanapishtî et sa femme. Le vieil homme apprend à Gilgamesh que sa quête est vaine car son immortalité vient d’un décret spécial des dieux. Mais finalement, il lui concède qu’il y a une plante au fond de l’océan qui lui permettra de se régénérer s’il s’en empare. Gilgamesh plonge à la recherche de cette plante qui lui meurtrit les mains tant elle est épineuse. Il saigne de partout mais il parvient à remonter à la surface avec la plante. Sitôt sur la terre ferme, il va se laver à une fontaine car le sel de mer le brûle. Mais pendant qu’il nettoie ses blessures, un serpent mange la plante que Gilgamesh avait posée par terre. C’est le serpent qui devient immortel et Gilgamesh doit rentrer bredouille. Cependant le contact avec la plante l’a guéri de la peur de la mort.

Cette histoire fourmille de symboles, et on peut interpréter un mythe à peu près comme un rêve, sauf qu’il a une portée collective – rien de personnel. Elle a connu un large écho quand elle a été connue car on y a vu une preuve de la réalité historique du Déluge puisqu’elle est la première à en faire mention. Depuis, on s’est aperçu que la Bible reprend et élabore de nombreux récits sumériens dont on a retrouvé les versions originales. Mais c’est sur le plan psychologique qu’elle est la plus instructive car elle montre que les enjeux cruciaux de la vie psychique n’ont pas fondamentalement changé en 4500 ans. La quête de l’immortalité symbolise ce que Jung a appelé l’individuation, la réalisation de ce en quoi nous sommes uniques.

Il y a clairement deux temps dans l’histoire, l’un représentant la première moitié de la vie jusqu’à la mort d’Enkidu, et l’autre présentant les enjeux de la seconde moitié au travers de cette quête d’immortalité pendant laquelle le héros, c’est-à-dire la conscience, doit vivre l’initiation en parcourant le chemin que le dieu soleil emprunte pendant la nuit. On retrouve là le thème universel de la mort-renaissance qui conduit à l’océan du bout du monde, c’est-à-dire à l’inconscient collectif, où vit le vieil homme qui détient la réponse au questionnement du héros. L’histoire nous dit donc que l’immortalité, le secret des dieux, est cachée dans l’inconscient. D’innombrables histoires, mythes et contes de fées tournent autour de ce thème qu’on retrouve aussi dans les rêves.

Cette plante est de la même famille symbolique que la pierre philosophale des alchimistes, qui régénère tout ce qui entre en contact avec elle. Jung disait que la seule conquête qui vaille aujourd’hui d’être poursuivie est l’exploration de notre propre monde inconscient. Il s’agit d’aller chercher cette fameuse plante, ou du moins de nous en approcher. Mais ce n’est pas pour que l’ego devienne immortel. Le serpent, dans l’antiquité et encore souvent aujourd’hui, était un symbole phallique paternel, mais c’est aussi un symbole universel de l’énergie génératrice. Sa capacité de muer laissait penser qu’il se régénère entièrement, échappant ainsi à la mort. Autrement dit, symboliquement, ce n’est pas l’homme qui est immortel mais l’énergie génératrice qui transmet la vie. Mais toucher à la plante guérit à jamais de l’angoisse et de la peur de mourir.

On a demandé à Marie-Louise Von Franz, la plus proche collaboratrice de Jung, comment elle interprèterait aujourd’hui le rêve de Gilgamesh. Son commentaire ici résumé[1] décrit précisément vers quoi tend le processus d’individuation :

Gilgamesh est le roi héros ambitieux typique dont la réussite suit le modèle collectif : il pourrait être aujourd’hui un politicien ou une star de cinéma s’identifiant à son rôle collectif, en en tirant gloire. Ce n’est pas un individu vrai. L’étoile représente par contre sa destinée, sa singularité d’être unique. Chaque âme a son étoile dans le ciel. Celle qui tombe sur Gilgamesh est très lourde : c’est le moment de sa vie où son destin individuel le confronte littéralement. Il lui tombe dessus et maintenant il doit le porter comme le Christ sa croix. Il doit remplir sa destinée véritable, ce qu’il a essayé de faire en étant ambitieux et en s’en tenant au modèle collectif. Avant que l’étoile ne lui tombe dessus, Gilgamesh croyait être un grand homme. Mais il doit réaliser que les gens n’admirent pas son pouvoir ou sa puissance. Dans le rêve, ils embrassent le pied de l’étoile et non les siens. Ils admirent l’étoile qui représente sa vraie grandeur. Le rêve dit à Gilgamesh : « Ne te réjouis pas des compliments et des promesses. C’est ton étoile que les gens admirent, c’est ta capacité de devenir un individu unique. Mais cela est un poids insupportable qu’il te faudra porter parce que suivre son étoile veut dire solitude, isolement, ne pas savoir où aller ni quoi entreprendre. Cela signifie trouver pour soi-même une voie entièrement nouvelle pour accomplir sa destinée et se tenir à cette voie avec intégrité. »


[1] Cette interprétation est présentée en détail dans La voie des rêves, de Marie-Louise Von Franz, pages 67 à 70.

dimanche 14 décembre 2014

Voie royale


Il y a un peu plus d’un siècle, Sigmund Freud réintroduisait les rêves dans notre civilisation par la petite porte en publiant L’interprétation des rêves, ouvrage dans lequel il déclarait : « Le rêve est la voie royale qui mène à l’inconscient ». C’était une petite porte car les rêves n’avaient alors, dans son esprit, de valeur que dans un contexte thérapeutique. Quant à l’inconscient, il s’agissait surtout pour lui du refoulé, c’est-à-dire de ce que nous écartons de notre conscience. Dans son esprit, l’inconscient dérivait du conscient, dont il était la poubelle emplie de désirs inavouables. Cette conception a eu une certaine valeur dans son efficacité thérapeutique car, pour la première fois, il devenait possible de comprendre d’étranges fantasmes, certains rêves et surtout les symptômes envahissants de certaines névroses. Mais, les images portant différents degrés de signification, on peut se demander à quel roi pensait Freud en désignant les rêves comme « la voie royale ». C’est une version moderne de la question posée par Perceval quand il est admis dans le château du roi pêcheur : « Pour qui est servi le Graal ? » – quel est le Roi qui doit parcourir la voie royale, et accessoirement, pour quoi et où conduit-elle ?

Freud est un digne représentant d’une époque qui peut nous sembler bien lointaine où nous étions, en tant que civilisation, convaincus d’avoir tout compris ou presque, et que le peu qui nous échappait serait bientôt élucidé. Un physicien de la fin du XIXème siècle, que le rire des dieux[1] accompagne dans la tombe, disait que nous avions compris toute la physique et percé tous les secrets de l’Univers, à part l’énigme que posaient une petite expérience incongrue et le problème dit du rayonnement des corps noirs. C’est justement l’expérience de Michelson-Morley qui a permis à Einstein d’établir que la vitesse de la lumière est constante et de poser les bases de la relativité. La physique quantique est née de l’étude du rayonnement des corps noirs, avec toutes les conséquences que l’on sait pour la physique classique – quelques décennies après cette déclaration malheureuse, force était de reconnaitre que l’univers est bien plus mystérieux que nous le pensions. Il semble que nous soyons maintenant sur un point de renversement de l’attitude mentale qui caractérisait les scientifiques de cette époque, et que ce retournement justifie les mots attribués à Malraux : « Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas ».

Jung est parfois présenté comme le premier homme du Verseau, dont l’œuvre tout à la fois anticipe les siècles à venir et jette des ponts qui reconnectent notre modernité au plus lointain passé. Lui-même était conscient que la portée véritable de son travail ne serait pas comprise avant deux ou trois cents ans. Il était scientifique sans scientisme, s’en tenant à une stricte phénoménologie, et il était aussi, sans contradiction, ouvert à la dimension spirituelle de l’existence. Il y a un moment fondateur entre tous, dans ses échanges avec Freud, qui mérite qu’on s’y attarde :

« J’ai encore un vif souvenir de Freud me disant : "Mon cher Jung, promettez-moi de ne jamais abandonner la théorie sexuelle. C’est le plus essentiel ! Voyez-vous, nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable." Il me disait cela plein de passion et sur le ton d’un père disant : "Promets-moi une chose, mon cher fils, va tous les dimanches à L’église !" Quelque peu étonné, je lui demandai : "Un bastion – contre quoi ?" Il me répondit : "Contre le flot de vase noire de…" Ici, il hésita un moment pour ajouter "… de l’occultisme ! » Ce qui m’alarma d’abord, c’était le "bastion" et le "dogme" ; un dogme, c’est-à-dire une profession de foi indiscutable, on ne l’impose que là où l’on veut une fois pour toutes écraser un doute. Cela n’a plus rien d’un jugement scientifique mais relève uniquement d’une volonté personnelle de puissance »[2].

Dans la bouche de Freud, le terme « occultisme » désignait tout ce qui peut avoir trait à la vie spirituelle et à l’âme. Cet échange frappa, selon les mots de Jung, au cœur leur amitié : un autre chemin commençait, pour ce dernier, à se dessiner. Cela a été une conversation à trois, en réalité, car quelque chose d’autre s’en est mêlé. Jung raconte :

« Tandis que Freud exposait ses arguments, j’éprouvais une étrange sensation, il me semble que mon diaphragme était en fer et devenait brûlant, comme s’il formait une voûte brûlante. En même temps, un craquement retentit dans l’armoire-bibliothèque qui était immédiatement à côté de nous, de manière telle que nous en fûmes tous deux effrayés. Il nous sembla que l’armoire allait s’écrouler sur nous. C’est exactement l’impression que nous avait donnée le craquement. Je dis à Freud :             
- "Voilà un phénomène catalytique d’extériorisation."   
- "Ah ! dit-il, c’est là pure sottise.              
- Mais non, répliquai-je, vous vous trompez, monsieur le professeur. Et pour vous prouver que j’ai raison, je vous dis d’avance que le même craquement va se reproduire." Et de fait, à peine avais-je prononcé ces paroles, que le même bruit se fit entendre dans l’armoire. J’ignore encore aujourd’hui d’où me vint cette certitude. Mais je savais parfaitement bien que le craquement se reproduirait. »

Freud et Jung n’ont plus jamais reparlé de cet incident, dans lequel leur rupture est déjà consommée et dont ressort l’opposition entre deux attitudes d’esprit. L’une, qu’on pourrait caractériser comme celle du matérialisme rationaliste encore régnant, du moins en apparence, est celle de Freud : elle n’est scientifique que jusqu’à un certain point, qui consisterait en examiner sans préjugé des faits qui dérangent, et elle reproduit fidèlement la rigidité dogmatique qu’elle prétend combattre dans la religion. On peut comprendre qu’elle est l’héritière justement des années de plomb imposées par l’Église, et qu’elle est dans ce regard comme le jeune fils qui, à force de combattre son père, finit par inconsciemment lui ressembler. Le comble est donc qu’à force d’exécrer tout ce qui a trait à la religion et la spiritualité, l’ombre de la science érige un nouveau dogme. L’autre attitude n’est pas ici encore clairement définie mais on peut y discerner l’ouverture à ce qui est présent et veut se manifester, et surtout la capacité à se tenir dans l’entrebâillure du « non-savoir » : Jung ne sait pas, il écoute…

Il y a une contradiction in adjecto dans l’idée que le conscient pourrait connaître de quelque façon l’inconscient. Les pères fondateurs de la psychologie de « l’inconscient » ont choisi ce terme parce qu’il était neutre et ne se prêtait à aucune projection si ce n’est celle d’un esprit scientifique qui aime nommer les choses – c’est un concept limite pour désigner tout ce qui est hors du champ de notre conscience et qui participe cependant de notre vie psychique. Cela, au-delà du concept, est une réalité vivante qui se manifeste dans nos rêves, nos lapsus, nos impulsions, notre imagination, notre interprétation projective de la réalité, etc… et tout ce que pouvons en savoir vient de l’étude de ces rejetons de l’inconscient – ses interférences avec notre vie consciente. Mais si l’inconscient est vu comme une poubelle du conscient, on peut toujours penser la vider et s’en débarrasser. Quand il s’agit d’ériger en dogme et en bastion une théorie matérialiste, on peut voir le petit roi de Freud sans ses habits : c’est l’ego qui se voit dans une approche intellectuelle remonter la voie royale pour aller y planter ses drapeaux et domestiquer notre nature intérieure.

Jung, à l’inverse, reconnait la primauté de l’inconscient dont le conscient est issu comme un enfant renaissant chaque jour de sa mère, et il discerne, à l’œuvre dans la psyché toute entière, un facteur transcendant dont on ne peut rien dire sinon qu’il agit comme un principe d’ordre et de sens et se symbolise dans des images fascinantes, numineuses. Il a retrouvé un accès psychologique aux images vivantes qui ont animé les religions et leurs courants souterrains comme l’alchimie, et il a introduit en Occident la notion du Soi dans une acception proche de l’Orient. Il n’est pas question pour le moi conscient de prétendre conquérir l’inconscient mais plutôt d’établir une relation harmonieuse avec lui, et au travers lui, avec le Soi. C’est ce dernier qui s’avère être le Roi pour lequel la voie des rêves se trace d’elle-même, et c’est lui qui prend cette voie quand bon lui semble pour entrer en relation avec nous, « se révéler » comme on disait en langage religieux. La primauté n’est plus donnée au savoir et à la volonté de puissance du moi mais à la relation avec Soi, et dans cette perspective, les métaphores mythologiques, spirituelles et religieuses du temps passé ou d’autres cultures prennent beaucoup de sens – non plus un sens littéral mais un sens symbolique. La psychologie des profondeurs elle-même est une autre métaphore, une autre mythologie pour tenter d’appréhender le même mystère et de proposer, en langage moderne, une façon de vivre avec lui, d’entretenir une relation vivante avec le Soi.

Je propose souvent aux personnes qui travaillent avec moi en atelier de « choisir leur transe » pour entrer en relation avec l’inconscient. Le mot me vient de Paule Lebrun qui souligne par-là que notre vision sera de toute façon limitée par l’histoire que nous nous racontons à propos de la réalité, comment nous l’interprétons. Ce qui importe avec les croyances, c’est leur efficacité, c’est-à-dire à quoi elles nous servent. J’ai recensé quatre transes, ou quatre métaphores, équivalentes dans la relation à l’inconscient mais qui offrent chacune un angle différent, et surtout permettent une modalité différente de relation avec le mystère du Soi.

Il y a d’abord la transe de la psychologie des profondeurs, qui donne un vocabulaire psychologique précis quoique connecté avec les images vivantes de l’alchimie pour décrire le processus d’individuation par lequel un être humain se réalise. L’inconscient est vu comme étant d’une profondeur indéfinie, dépassant de très loin la dimension individuelle pour s’enraciner dans les archétypes collectifs au-delà du temps. Le Soi est en lien avec l’image de Dieu, mais la psychologie ne parle que de l’image et évite toute métaphysique, dans une attitude qui rappelle la tradition mystique apophatique : neti, neti, ce n’est pas cela, ce n’est pas encore cela. Elle met l’accent sur l’écoute des rêves qui sont vus comme étant surtout symboliques, mais aussi sur l’imagination, la créativité et l’expression de soi, et enfin sur l’attention aux synchronicités, c’est-à-dire aux manifestations extérieures de l’inconscient dans des coïncidences signifiantes. Elle est très efficace dans ce qu’elle permet d’accueillir et d’accompagner toutes sortes d’expériences individuelles sans présumer de rien, mais en faisant confiance à l’intelligence de l’inconscient, la sagesse du Soi.

Il y a ensuite la transe chamanique qui prête un esprit à toutes les choses matérielles et parle de l’Invisible plutôt que de l’inconscient. Observez le changement d’atmosphère immédiat quand vous déclarez travailler avec l’Invisible plutôt qu’avec l’inconscient : Freud fait trois tours dans sa tombe, les eaux noires débordent. Pourtant Jung, s’il faut un exemple, saluait ses casseroles, bouilloires et autres ustensiles quand il rentrait dans sa maison de Bolligen, là où il était en contact avec le vieil homme naturel. Il y a deux façons de vivre cela, soit dans la projection pure et naïve, soit dans la conscience de la projection et en gardant à l’esprit que nous ne savons pas où l’inconscient commence et finit. Les frontières entre l’extérieur et l’intérieur s’effritent et nous faisons alors partie d’une Grande Vie où tout est, d’une certaine façon, vivant, partie intégrante de la nature qui s’avère être le Royaume divin des esprits. La relation est alors avant tout de respect mutuel des ordres de réalité. Le rêve et l’imagination ouvrent des portes sur des univers tangibles même s’ils ont une profondeur de sens symbolique, et, selon le mot de Robert Moss, ils rappellent « à l’âme qu’elle a des ailes ».

Une autre transe est celle du grand Esprit, du souffle divin qui parcoure le monde. Là il est question de la présence de Dieu en tant que tel, ou de Ses Anges et de toutes sortes de guides éventuellement « canalisés ». Là où le monde chamanique peut être associé avec l’En-Bas auquel la psychologie des profondeurs donne accès, nous voici maintenant surtout En-Haut. Ici prévalent surtout les images religieuses qui mettent en scène les jeux en ombres et lumières de l’Amour, la quête du Bien-Aimé de l’âme et le mystère de l’Union : l’accent est mis sur l’Unité de tout ce qui est, la non séparation avec Dieu. Les rêves, comme c’était déjà le cas dans la Bible, sont un espace de communication avec le Divin. L’attitude en est une de révérence et de dévotion, c’est-à-dire de conscience de la plus haute présence dans le cœur. Dans cette métaphore, l’accent est mis sur la dimension active et créatrice de l’inconscient et sur la relation, qui devient de plus en plus consciente : le moi et le Soi, quoi que l’on désigne par là ou sous un autre nom, apparaissent comme intimement liés, impossibles à séparer l’Un de l’autre.

La quatrième transe est celle de la vacuité. On est d’une certaine façon passé de l’autre côté du miroir qui renvoyait les grandes images du Soi. Au-delà de Dieu, la Déité de Maître Eckhart qui est aussi bien Néant qu’Infini, dont on ne peut rien dire mais qui renait sous forme de la conscience dans le monde. Les rêves, les synchronicités, les petits et les grands esprits sont encore là, mais n’ont plus vraiment d’importance car ils apparaissent toujours comme des formes limitées, des voiles de la réalité ultime, qui est indéfinissable, « vide » du point de vue de la conscience relative. Dans les rêves mêmes, c’est l’attitude méditative qui est recherchée pour, en commençant par s’éveiller dans le rêve au fait qu’on rêve, continuer à examiner toute l’existence comme un rêve. La modalité de relation avec le Soi est dans le fait de rester immobile en pleine conscience d’être le Soi, mais aussi le moi, et finalement leur relation. Alors, le problème de la dualité du moi et du Soi est résolu car ils apparaissent comme les deux faces d’une même pièce, et de la même façon, il apparait que l’inconscient et le conscient sont simplement deux moments d’un même processus, plus vaste et indéfini, qui s’inscrit dans le mouvement général de la vie, la danse de l’Univers qu’on appelle le Tao.

Ces quatre transes sont d’une certaine façon équivalentes et se retrouvent sous d’innombrables formes spirituelles; même si l’ordre que je leur ai donné ici a une certaine logique, qui a pour beaucoup été celle de mon étude, il n’y a pas lieu d’élaborer une hiérarchie : chacune de ces approches a sa valeur propre et complémentaire de toutes les autres. Aucune n’est complète en elle-même ; elles s’éclairent mutuellement. Pour reprendre notre image de la « voie royale », voilà donc soudain qu’elle part dans quatre directions comme les quatre montants d’un mandala, sans qu’aucune de ces directions ne soit naturellement privilégiée mais en pointant donc vers le centre : encore une fois, le mystère du Soi inconnu qui se manifeste dans l’un ou l’autre de ces registres. Et le rêve, en tant que voie royale, est aussi complété par l’imagination, l’attention aux synchronicités et la méditation, car ce sont quatre façons encore une fois complémentaires de laisser en conscience l’inconscient venir à nous, le Roi intérieur se porter à notre rencontre en toute ouverture. Finalement, il apparait que la voie n’est ni ici, ni là, et cependant partout à la fois car elle est dans une attitude d'ouverture de la conscience devant ce qui est là, tout à la fois présent et insaisissable.

[2] Ma vie, page 177 de l’édition Gallimard 1973.

samedi 29 novembre 2014

Danser avec l'ombre


Beaucoup d’entre nous ont peur de leur ombre. C’est naturel, car l’ombre est vivante et bien souvent, il y a quelque chose qui grouille en elle et nous rappelle nos cauchemars d’enfant. Il est bien normal donc d’en avoir peur jusqu’à ce qu’on y regarde de plus près, qu’on y mette de la conscience et qu’on sorte, justement, d’une certaine enfance psychologique. Nombreux sont cependant ceux qui, en particulier dans les milieux dits « spirituels », s’arrangent pour prolonger cette enfance indéfiniment : ils vont dans la vie comme Peter Pan, qui avait perdu son ombre. Ils se voudraient transparents, ce qui n’est pas possible tant que nous sommes dans un corps matériel. Cela part d’un bon sentiment : il y a déjà tellement d’obscurité dans le monde que l’on peut volontiers croire que notre tâche est d’y amener notre pure lumière pour l’éclairer. Mais alors, tout ce qu’il y a d’ombre en nous est livrée à elle-même et se joue de nous en courant inconsciemment dans le monde. C’est ainsi que nous pavons l’enfer de bonnes intentions, et que les meilleurs sentiments engendrent des catastrophes qui nous affectent durement et rendent la vie difficile à notre entourage.

L’ombre a mauvaise presse. On ne la voit jamais que chez les autres, qui nous retournent un miroir dans lequel nous peinons à nous reconnaitre – le monde se porterait tellement mieux, n’est-ce pas, s’il était peuplé de gens qui pensent et qui agissent comme nous. Nous nous confortons dans l’idée qui veut qu’il y ait sur terre tellement de gens tout simplement « mauvais » que notre belle lumière est impuissante à changer le cours des choses, quand elle n’est pas victime de toute cette méchanceté. Il ne nous vient pas à l’esprit que ces autres auxquels nous attribuons tout le mal du monde se croient tout autant justifiés que nous à défendre et propager ce qui leur semble bon. Sortir de l’enfance psychologique, c’est arrêter de se raconter une belle histoire dans laquelle nous tiendrions le beau rôle de la lumière incomprise pour enfin prendre nos responsabilités, et donc particulièrement celle de notre ombre, de notre négativité et de tout ce qui n’est pas pleinement conscient en nous. Tant que nous entretenons la fiction d’un monde divisé entre les bonnes gens dont nous sommes et tous les autres qui n’ont rien compris, nous alimentons la fracture qui parcoure ce monde et nous accentuons la division en nous et autour de nous. Notre tâche n’est pas de nous ranger du côté des « forces du bien » pour les faire triompher du dragon du mal, ce qui est le leitmotiv trompeur qui prétend justifier toutes les guerres, mais de réconcilier en conscience les deux côtés. Il s’agit bien d’amener l’amour dans ce monde, mais non un amour désincarné et impuissant à se rencontrer lui-même – c’est l’ombre elle-même qu’il nous faut aimer, et l’aimant, c’est nous-mêmes et tous nos frères humains que nous aimons.

C’est sur ce point en particulier, et quelques autres qui lui sont liés, que la psychologie des profondeurs revêt une importance cruciale pour notre époque. Nous avons en effet accumulé assez de moyens de destruction pour que les questions que nous pose l’ombre nous renvoient collectivement à un enjeu désormais de vie et de mort. Jung, qui a le premier élaboré cette notion d’ombre – cependant bien connue sous d’autres noms dans d’innombrables traditions spirituelles – disait que l’éclatement ou non de la troisième guerre mondiale dépendrait du nombre de personnes qui prendraient en charge leur ombre plutôt que de la projeter sur les autres. Si nous voulons changer le monde, ou ne serait-ce que ne pas ajouter au chaos ambiant, il n’y a rien de plus urgent que de nous examiner nous-mêmes et de chercher à déceler dans quel recoin de nos vie se tapit notre ombre, pour comprendre ce qu’elle attend de nous et comment nous pouvons l’intégrer en conscience. À chaque fois par exemple que nous fustigeons nos dirigeants pour l’état du monde dans lequel nous vivons, nous dénions notre responsabilité essentielle et nous leur remettons le pouvoir en leur demandant de nous aider à entretenir notre fallacieuse bonne conscience.

Une erreur fréquente quand on commence à discuter de ces sujets tient au fait que nous faisons de l’ombre un concept alors qu’il s’agit d’une réalité vivante, qu’il n’est pas possible de dissocier de notre propre réalité. Il est toujours possible de manipuler un concept avec des pincettes intellectuelles, sans avoir l’air d’y toucher. Mais l’ombre participe de notre vie, et si nous tentons d’une façon ou d’une autre de la neutraliser intellectuellement ou spirituellement, de l’approcher en nous tenant « au-dessus de nos affaires », elle se rit de nous et nous envoie rouler au bas de l’escalier avec un croche-patte. On appellera cela un « dérapage » involontaire sans vouloir reconnaitre que c’est la vérité sous nos belles paroles qui perce alors. C’est pourquoi tant de nos maîtres spirituels qui se pavanent en robe blanche avec des airs de gentils grands-pères s’avèrent finalement d’affreux escrocs quand ce ne sont pas des abuseurs de jeunes filles en fleur. Cependant, avant de les condamner, il convient de se demander encore une fois quelle est notre responsabilité là-dedans, comment l’escroquerie peut prendre et pourquoi nous demandons à ces hommes d’incarner une perfection au-delà de leur humanité.

L’ombre est à tort assimilée à la seule négativité : il n’y aurait dans notre ombre que des pulsions primitives et asociales qu’il convient donc de contrôler sinon d’éradiquer. Or l’ombre, selon Jung, c’est simplement ce qui n’est pas vécu – tous les désirs, toutes les tendances naturelles et moins naturelles de notre psyché qui auraient pu et voulu participer à notre vie, mais n’en ont pas trouvé la possibilité. Il y a dans notre ombre non seulement tout ce que notre éducation nous a obligés à refouler pour nous socialiser de façon acceptable, mais aussi tout ce que nous avons dû écarter de notre existence quand nous avons posé des choix. Enfin, toutes les qualités que nous avons développées consciemment portent leur pesant d’ombre en contrepartie : nous nous sommes identifiés à certaines façons d’être, et nous ne pouvons le faire sans nous différencier de leurs contraires, qui demeurent donc en potentiel dans notre ombre. Bien souvent, notre ombre recèle non seulement tout ce que nous n’osons pas montrer de nous-mêmes, non seulement aux autres mais à nos propres yeux, parce que nous le trouvons inacceptable, impossible à aimer, mais aussi et surtout ce que nous avons de plus beau et de plus lumineux, mais qu’il serait dangereux d’exposer aux regards car ils pourraient le banaliser ou pire, s’en moquer. Là où il y a de l’ombre, il y a toujours un manque d’amour envers nous-mêmes.

Il est facile de traquer notre propre ombre dans la vie quotidienne. Il suffit d’être attentif aux jugements que nous portons automatiquement sur les personnes que nous croisons, et plus particulièrement à tout ce qui nous irrite chez les autres, tout ce avec quoi nous entretenons un conflit à forte charge émotionnelle. La principale caractéristique de l’ombre, c’est qu’étant un potentiel de vie qui n’est pas vécu, elle cherche par tous les moyens à participer à notre vie. Elle fait donc irruption dans notre existence à la première occasion, par exemple dans une impulsion irréfléchie ou un éclat émotionnel dans lequel nous disons ou faisons précisément ce qu’en aucun cas nous n’aurions voulu dire ou faire. Elle profite de nos moments de grande fatigue et de baisse de vigilance, et, par exemple, ridiculise volontiers les gens pris de boisson, que l’on dira alors « désinhibés ». Elle se niche aussi dans nos omissions et oublis, et elle surgit dans nos lapsus et nos actes manqués, dont nous nous excusons piteusement en disant justement que « cela nous a échappé » au lieu de l’assumer.

L’ombre adore se projeter sur tout ce qui nous entoure – dès que nous rencontrons un inconnu, nous avons tendance à lui prêter des traits familiers qui nous permettent de le classer dans telle ou telle catégorie. Pour cela, nous nous appuyons sur des mémoires qui fonctionnent en automatique par association : il suffit d’un détail permettant d’établir une similitude pour que nous transférions l’ensemble de la mémoire. Par exemple, j’ai longtemps assimilé tout homme portant une cravate à une figure d’autorité qui me ramenait à une révolte adolescente. Il a fallu que je porte moi-même la cravate dans des contextes professionnels pour réaliser combien cette projection était inadéquate. Il va sans dire que je me définissais moi-même comme étant anti-autoritaire, et que j’étais incapable de reconnaitre qu’il peut y avoir une justesse dans certaines formes d’autorité – bref, tous ces hommes autoritaires que je combattais comme Don Quichotte attaquant les moulins à vent ne faisaient que me refléter ma propre ombre autoritaire. La projection est un phénomène universel et proprement fascinant. Elle a pour première fonction de nous protéger de ce qui nous fait le plus peur en réalité, à savoir l’inconnu. Du point de vue de notre cerveau primitif orienté vers la survie, l’inconnu est certainement ce qu’il peut y avoir de plus menaçant car il ne peut prendre alors de position ferme ; il doit se maintenir en alerte vigilante. Il est bien plus facile de décider immédiatement que l’inconnu qui vient de pénétrer dans la pièce représente une menace et d’entrer dans une posture défensive. Nous bouchons donc les trous de notre perception avec ce que nous croyons déjà connaitre.

L’autre fonction de la projection est de nous présenter à l’extérieur ce que nous ne voyons pas à l’intérieur de nous-mêmes – c’est le seul moyen qu’a un contenu de la psyché qui veut devenir conscient d’entrer en contact avec nous : il se reflète dans ce qui nous entoure, et par là, se signale à notre attention. Ce qui est alors vraiment intéressant à observer, c’est le sentiment ou l’émotion qu’il suscite, car en fait, c’est ce sentiment ou cette émotion, lié à quelque chose qui vit en nous, qui cherche à parvenir à notre conscience au travers de la projection. Cette dernière est donc de la même nature que le rêve : c’est une forme d’irréalité qui nous envahit et prend force momentanée de réalité, comme un voile qui s’interpose entre nous et ce qui est, mais qui en s’interposant nous révèle qui nous sommes vraiment. Notre tâche pour grandir en conscience est de déceler et de retirer ces projections mais ce n’est pas facile du tout car le retrait des projections nous confronte à des vérités désagréables et nous oblige à vivre finalement dans un monde rempli d’inconnu.

Nous projetons aussi ce que nous avons de meilleur tant que cela n’est pas reconnu, intégré et assumé. C’est ainsi que les personnes que nous admirons sont en règle générale porteuse de notre « ombre positive ». Nos amis sont aussi de merveilleux porteurs d’ombre, soit que nous tolérons chez eux des faiblesses que nous jugerions très durement chez nous-mêmes, soit encore qu’ils présentent des traits de personnalité que nous n’avons pas développés consciemment mais que nous pouvons aimer en eux, à travers eux. Finalement, nous pouvons interroger tout mouvement émotionnel vers l’extérieur pour revenir à sa source : tant qu’il y a quelque chose pour susciter en nous une forme quelconque d’attachement, qu’il soit positif (amour, au sens restreint de « j’aime ça ») ou négatif (haine, mépris, etc), nous pouvons en déduire qu’il y a là quelque chose qui appelle notre attention. Ce n’est pas l’autre, en effet, qui déclenche en nous ce mouvement comme si nous étions un mécanisme qu’il viendrait actionner, mais c’est quelque chose en nous de bien vivant qui cherche à pénétrer notre conscience. Si nous sommes en conflit avec l’existence de cet autre, nous pouvons prendre la responsabilité du fait que le conflit est d’abord en nous, et si nous y sommes positivement attachés, nous devons savoir que c’est encore nous-mêmes que nous aimons par là. Dans les deux cas, c’est à un exercice d’amour pour nous-mêmes que nous sommes ainsi conviés, c’est-à-dire à nous rencontrer en pleine conscience.

L’ombre peuple nos rêves. En règle générale – mais dans ce domaine, nous n’avons que des règles du pouce qui n’ont rien de systématique –, les personnages oniriques du même sexe que le rêveur sont représentatifs d’aspects de son ombre. Encore une fois, il s’agit d’interroger les émotions et sentiments suscités par la présence de ces personnages pour mettre en évidence la nature de la relation. Il est intéressant d’observer comment certaines tendances vont se personnifier sous des traits connus, traduisant une certaine proximité de la conscience, ou au contraire prendre des visages inconnus, dénotant leur éloignement de la conscience. Une façon simple de procéder au décodage symbolique est de décrire en quelques mots les qualités et défauts que l’on prête à ce personnage, et d’évaluer leur pondération émotionnelle – qu’est-ce qui nous fait réagir ? On peut partir alors du principe – une autre règle du pouce – que tout ce qui apparait dans un rêve appartient à notre monde intérieur, fait partie de nous. L’ombre se manifeste aussi souvent dans les rêves sous forme d’un animal, dont il est intéressant d’observer s’il est relativement proche de nous comme le sont les mammifères, ou s’il nous est biologiquement éloigné comme le sont les serpents. Quand un animal survient dans nos rêves, il est vraisemblable que ce qu’il symbolise est encore proche de la pulsion instinctuelle, c’est-à-dire qu’il n’est pas encore humanisé et qu’il est impossible d’établir un dialogue direct avec lui. Enfin, les rêves de nettoyage, mais aussi d’agression et de confrontation évoquent souvent l’ombre.

Une difficulté de l’interprétation des rêves tient au fait que les frontières entre les archétypes ne sont pas définies au cordeau ; ils se contaminent et se mélangent. De plus, chaque archétype a ses propres polarités positives et négatives. Dans la psyché d’un homme qui, par exemple, ne reconnait pas son féminin intérieur (anima), il est fréquent que l’aspect négatif de ce féminin, légitimement enragée d’être niée depuis longtemps, ait partie liée avec l’ombre de cet homme. Celle-ci est généralement tout aussi enragée de n’être pas reconnue : si nous refusons de reconnaître notre ombre, elle prend en effet d’abord des aspects rebutants, hostiles et même menaçants pour notre santé, notre équilibre ou la conduite de nos affaires. Le refus obstiné de la voir et de l’extérioriser la relègue dans la clandestinité d’où elle se manifeste dans le désordre, en particulier sous la figure du saboteur de nos entreprises. L’anima négative et l’ombre forment alors un très beau couple soudé par le fait qu’ils sont ligués contre le conscient. L’anima apparait alors volontiers comme une séductrice démoniaque qui  fait tourner l’homme en bourrique ou le réduit à sa merci tandis que l’ombre lui fait les poches. Cette féminité intérieure étant non vécue, il est difficile, sinon impossible, de la distinguer de l’ombre proprement dite. Cette distinction ne sera possible que lorsque l’ombre commencera à être intégrée, car il ressort qu’il n’y a rien dans l’ombre qui ne puisse être conscient, alors que l’anima conservera toujours une part de mystère inassimilable par la conscience.

L’ombre est la gardienne du seuil du chemin intérieur, et on peut dire aussi qu’elle garde le trésor qui fait que ce chemin vaut d’être parcouru. Elle détient les clés de notre vitalité et de notre intégrité ainsi que de notre sentiment de plénitude. Il ne s’agit pas dans la rencontre avec l’ombre de tout lui céder et de devenir le contraire de ce que nous étions en renversant toutes nos valeurs. Il s’agit simplement de reconnaître son existence, et donc de commencer par ne pas cultiver une image faussée de nous-mêmes, et de négocier sa participation à notre vie. À quoi que ce soit que nous croyons et nous identifions, l’ombre donne du poids et de la profondeur en y intégrant son contraire. Elle regorge de ressources qui nous sont généralement insoupçonnées mais qui, si nous lui manifestons quelque ouverture, sauront se manifester en temps voulu. Dès que nous avons tendance à nous limiter en nous disant : « je n’ai pas cette capacité », il est bon de se tourner vers notre ombre en ajoutant : « mais alors, cette capacité est dans mon ombre, comment la faire intervenir positivement ? » Finalement, il s’avère ainsi que notre ombre est notre alliée, qui nous reconduit toujours à notre véritable nature, et notre meilleure amie, la seule qui ne nous lâchera jamais…

Il n’est pas rare de rencontrer le Diable en rêve, et cela devrait nous rappeler que Dieu Lui-même, du moins dans l’idée que nous nous en faisons, a une Ombre qui est un autre aspect de Lui-même. Des histoires comme celle de ce pauvre Job signalent comme les hommes ont souffert du travail que Dieu a du faire sur Lui-même pour rendre consciente son Ombre et s’humaniser. Plutôt que de projeter dans cette métaphysique notre propre division intérieure, il y a là une occasion de dépasser la dualité pour envisager ce que Maître Eckhart appelait la Déité au-delà du bien et du mal. Il ressort alors que les deux polarités ne sont pas séparées mais participent d’un même processus, tout comme les excréments peuvent servir à fertiliser un beau jardin. Ces considérations sur la non-dualité essentielle ne sont cependant d’aucune utilité si la conscience ne s’implique pas dans la tâche qui consiste en  intégrer en elle-même la lumière et l’ombre, le clair et l’obscur, le bien et le mal. Le plus mauvais usage que l’on puisse faire des philosophies non-dualistes consiste à s’en servir pour échapper au conflit intérieur avec notre ombre. L’on côtoie peut-être alors les anges avec Peter Pan, « mais Dieu préfère les hommes aux anges » nous rappelle Jung. Et surtout, on passe alors à côté de l’immense cadeau que nous fait l’ombre, dans lequel tient tout son enseignement, à savoir qu’il n’y a rien d’humain qui nous soit étranger. Il s’avère en effet, pour peu qu’on accepte de danser la vie avec l’ombre, que nous portons toute l’humanité en nous-mêmes, dans ce qu’elle a de meilleur et de pire, de plus grand et de plus petit. En chaque individu se trouve le potentiel de l’Homme Total pleinement conscient, pleinement aimant.