mercredi 10 septembre 2014

Éthique du rêve


La véritable difficulté du travail avec les rêves n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, leur compréhension. Si on passe suffisamment de temps à interroger un rêve avec un esprit ouvert, un désir sincère de le comprendre et une bonne dose d’honnêteté vis-à-vis de soi-même, le rêve finira par s’ouvrir. On croit volontiers, à tort, que le défi posé par le rêve est intellectuel, qu’il serait comme un rébus ou une énigme dont il faudrait trouver, grâce à un mélange d’astuce et d’érudition symbolique, les clés. Ce n’est vrai que tant que l’on est encore très éloigné du rêve au point de le considérer comme quelque chose qui nous serait étranger, comme un message écrit dans une langue inconnue par un extraterrestre. Mais le rêve est l’expression de notre prédilection la plus intime ; sa source nous est plus proche, comme disent poétiquement les soufis, que la pulsation de notre carotide ; son langage est le plus simple qui soit, le « langage oublié » des images vivantes en nous. C’est cette simplicité, souvent, qui nous fait défaut quand nous essayons de comprendre un rêve. Cependant, encore une fois, si nous tournons suffisamment longtemps autour du rêve, il nous communiquera quelque chose. Ce ne sera peut-être pas très clair intellectuellement mais les images viendront teinter notre conscience d’une façon ou d’une autre, l’informer. Quant à la profondeur de cette compréhension, cela dépend surtout de notre attitude intérieure. Car le grand défi du travail avec les rêves est éthique.

La première difficulté posée par le rêve est une question d’honnêteté vis-à-vis de soi-même : ai-je vraiment envie de savoir ce que le rêve a à me dire ? Le miroir que nous tend le rêve peut être franchement désagréable et nous prendre à rebrousse-poil de nos certitudes. Par définition, ce que dit le rêve n’est pas ce que nous croyons, ce que nous pensons, ce dont nous sommes conscient ; le rêve nous amène toujours quelque chose qui était inconscient et qui veut devenir conscient. Il est bien naturel que nous résistions, que nous ayons souvent envie de regarder ailleurs. Une des choses peu plaisante que l’on découvre en travaillant avec les rêves, c’est notre propension à nous mentir à nous-mêmes, à nous raconter des histoires qu’éventent les rêves. Ce sont souvent des histoires à propos de nous-mêmes et des autres, qui chantent notre gloire ou justifient notre misère, et qui organisent notre description du monde ; à la lumière des rêves, qui nous amènent le point de vue de l’Inconscient, ces histoires se révèlent partiales et partielles, emplies d’omissions « pour la bonne cause » qui est la nôtre.  Il faut souvent que la vie ne nous laisse pas le choix pour que nous acceptions d’écouter ce que les rêves ont à nous dire : c’est généralement la recherche d’une solution à un problème brûlant qui nous amène à leur prêter attention. Sans une souffrance qui contraint littéralement à se tourner vers l’intérieur, on peut interroger la sincérité de ce mouvement ; si la motivation est seulement intellectuelle, on peut être certain qu’elle s’évaporera devant le premier écueil.

Le premier effet d’un travail en profondeur avec les rêves est très généralement tout simplement de nous jeter progressivement dans l’inconnu. En fait, cet inconnu a toujours été là et c’est nous-mêmes, que nous ne voyions pas car nous étions pris dans l’illusion de croire le connaître. Dès lors où il y a une ouverture, les rêves nous travaillent et assouplissent doucement notre vision des choses, du monde et ne nous-mêmes. Ils sapent nos certitudes. Nous nous en trouvons finalement allégés. À différents moments de l’analyse, nous faisons l’expérience du vide, de l’absence de repères, et nous découvrons que nous pouvons fort bien nous en passer, au moins temporairement. Plutôt que de nous accrocher à telle ou telle conviction quant à la façon dont les choses sont et devraient être, nous apprenons à nous laisser porter par notre propre réalité vivante. Souvent, c’est simplement un flot libre d’images, d’émotions et de pensées qui semblent parfois ne pas nous appartenir, de sensations qui se font de plus en plus fines ; l’important est que nous devenons de plus en plus présent à ce qui se passe en nous, de plus en plus sensible et attentifs au moindre mouvement de l’âme. Il n’est pas rare alors que nous ayons des intuitions fulgurantes, des compréhensions saisissantes et même des illuminations spirituelles. C’est alors que se profile le second défi éthique du travail avec les rêves : qu’allons-nous faire avec tout cela ? Quelles conséquences effectives en tirons-nous dans notre vie ?

Jung, dans Ma vie, nous donne un important avertissement à ce sujet :

« Mes recherches scientifiques furent le moyen et la seule possibilité de m'arracher à ce chaos d'images. Sinon, ce matériel se serait agrippé à moi comme des teignes de bardane, ou m'aurait enlacé comme des plantes de marécages. Je mis le plus grand soin à comprendre chaque image, chaque contenu, à l'ordonner rationnellement — autant que faire se pouvait — et, surtout, à le réaliser dans la vie. Car c'est cela que l'on néglige le plus souvent. On laisse à la rigueur monter et émerger les images, on s'extasie peut-être à leur propos, mais, le plus souvent, on en reste là. On ne se donne pas la peine de les comprendre, et encore bien moins d'en tirer les conséquences éthiques qu'elles comportent. Ce faisant, on sollicite les efficacités négatives de l'inconscient.

Même celui qui acquiert une certaine compréhension des images de l'inconscient, mais qui croit qu'il lui suffit de s'en tenir à ce savoir est victime d'une dangereuse erreur. Car quiconque ne ressent pas dans ses connaissances la responsabilité éthique qu'elles comportent succombera bientôt au principe de puissance. Des effets destructeurs peuvent en résulter, destructeurs pour les autres, mais aussi pour le sujet même qui sait. Les images de l'inconscient imposent à l'homme une lourde responsabilité. Leur non-compréhension, aussi bien que le manque du sens de la responsabilité éthique, privent l'existence de sa totalité et confèrent à bien des vies individuelles un caractère pénible de fragmentarité.»

La connaissance de soi et des dynamiques de la psyché que nous acquérons en observant les rêves n’est pas neutre ; ce n’est pas une connaissance détachée, séparée de son objet. Elle comprend nécessairement une dimension éthique, c’est-à-dire qu’elle nous dicte des obligations quant à la façon de nous comporter, de parler et même de penser. L’intelligence du rêve nous réclame d’en tirer des conséquences dans notre vie, de rendre le rêve effectif : il doit s’incarner, avoir un effet sur les modalités de notre existence. Le savoir sans éthique débouche sur la volonté de puissance car il y a quelqu’un alors qui ne sent pas lié par les conséquences de ce qu’il comprend. Dès lors, il ne peut éviter de manipuler la situation à son avantage, de tirer parti de son savoir pour conforter sa position. La volonté de puissance se manifeste dès que l’on commence à s’approprier le savoir : cela devient « ma » connaissance, « ma » compréhension, et l’on a tôt fait de les comparer à celles d’autrui ou de dispenser la bonne parole à qui voudra l’entendre. « Les images de l'inconscient imposent à l'homme une lourde responsabilité » : elles donnent des devoirs plus que des droits ou des titres de gloire. Il s’agit de savoir ce que l’on sert finalement : les rêves œuvrent-ils au bénéfice de notre égo ou nous amènent-ils à servir quelque chose de plus grand que nous ?

Marie-Louise von Franz souligne que l’aspect éthique est indispensable pour permettre au rêve de s’incarner : il ne suffit pas d’en avoir fait le tour intellectuellement ou intuitivement. Le véritable travail commence quand on s’attelle à la tâche qui consiste en amener l’inconscient en terre : « Prenons les intuitifs intellectuels qui parcourent très rapidement le processus analytique et paraissent comprendre énormément de choses à la psychologie junguienne et aux processus intérieurs. Ils assimilent beaucoup d'éléments qu'ils ne ressentent toutefois pas comme éthiques. Le sentiment est laissé de côté et l'aspect éthique est par suite oublié, ce qui signifie qu'ils ont un comportement éthique dans le monde extérieur qui se poursuit sur le mode ancien, qu'ils se conforment peut-être toujours à la raison ou à l'influence du collectif, etc. Ils parlent du processus d'individuation comme s'ils en avaient fait le tour et connaissaient tout de lui, ce qui est tout à fait vrai, d'une certaine manière, car ils l'ont assimilé et vécu dans le feu pourrait-on dire ; mais non dans la terre. Le feu doit donc se transformer en eau et l'eau en terre. Ainsi l'ensemble demande à être revécu une nouvelle fois en tant que problème éthique. »[1]

L’éthique du travail avec les rêves comporte un aspect pratique, et pourrait-on même dire, pragmatique. L’élucidation d’un rêve n’est pas complète tant qu’on en a pas tiré de conséquence. Cela vaut pour les rêves mais aussi pour les intuitions qu’on peut avoir en méditant, ou pour la vision qu’on a enfin obtenu au travers d’une incubation. Une vision qui n’est pas manifestée demeure vaine. Dans chaque rêve, il y a non seulement un sens qui cherche à se faire connaître de la conscience mais aussi, et d’abord, une énergie qui cherche à participer à la vie. Parfois, on ne voit pas quelle conclusion pratique tirer du rêve mais il est toujours possible d’y répondre symboliquement, par exemple par un petit rituel qui signifie à l’inconscient que nous avons bien reçu son message. Il suffit parfois d’allumer une petite bougie pour signifier que la lumière de la conscience est allumée. L’inconscient ne se paie pas de mots, il a besoin de gestes, d’actions porteuses de sens. Certains analystes jungiens en ont fait le point cardinal du travail : Toni Wolff, par exemple, était connue pour renvoyer sèchement les analysants qui venaient la voir sans avoir fait quelque chose avec le rêve qu’ils avaient précédemment discuté. C’est en rendant le rêve effectif que nous entretenons un dialogue vivant avec l’inconscient. Dans la notion de responsabilité, il y a celle d’une réponse que nous donnons donc à l’inconscient au mieux de notre compréhension, comme une façon de dire que nous prenons vraiment au sérieux ce qu’il nous apporte.

Jung évoque les efficacités négatives de l’inconscient qui ne manquent pas de surgir si l’on ne tire pas de conséquence pratique du travail des rêves. Un de ces effets négatifs les plus courant est l’inflation qui fait que le conscient se gonfle du sentiment de sa propre importance et de la supériorité de sa compréhension. Il n’est pas rare dès lors que l’on s’attire des accidents qui viennent signaler que cette compréhension est bien fragile et partielle ; la grenouille qui a enflé jusqu’à la taille d’un bœuf est à la merci d’une piqure d’épingle qui la ferait exploser. Il est fréquent aussi qu’on ne touche plus terre et qu’à force de côtoyer les anges dans les nuages, on se prenne un poteau en plein face ; on est alors ramené « plus bas que terre ». À la grandiosité de l’inflation succède généralement la dépression qui va avec une inflation négative ; nous passons d’un extrême à l’autre en oscillant entre les opposés. Pour douloureuses qu’elles puissent être, ces expériences sont l’occasion de vérifier la grande loi qui veut que tout déséquilibre sera corrigé. Tant que nous ne parvenons pas à marcher sur la voie du milieu et à embrasser les contraires, nous demeurons fragmentaires, intérieurement divisés, en conflit – et cette division, ces conflits, rejaillissent sur tout ce qui nous entoure pour nous revenir en miroir.

Il y a encore une autre conséquence négative d’un travail incomplet avec les rêves, et c’est de loin la plus redoutable. Si  nous n’y prenons pas garde, nous sommes tout simplement submergés par les images et nous perdons le contact avec la réalité. Nous nous égarons. Les images intérieures ont un pouvoir fascinant, qui va avec la charge d’énergie psychique inconsciente qui leur est attachée. Cette charge va en augmentant et en s’accumulant si nous ne la dissipons pas en permettant à l’inconscient de parvenir à son but, qui est de s’incarner. L’effort éthique par lequel nous cherchons à tirer des conséquences concrètes des rêves est un moyen essentiel de donner une « prise de terre » à l’inconscient ; il y en a d’autres, complémentaires, comme l’attention portée au corps et l’humour envers soi-même. Sans enracinement dans la réalité terrestre, le risque est grand que nous perdions la carte et que nous commencions à prendre des vessies pour des lanternes, par exemple en nourrissant des théories extravagantes dont nous sommes seuls, bien sûr, à percevoir la vérité. Tous les processus initiatiques comportent ce danger, qui tient au fait que la première étape de ces processus nous fait sortir de la communauté collective pour nous exposer au pouvoir transformant de l’inconscient. C’est en conscience de ce danger, qu’il a lui-même rencontré lors de sa confrontation avec l’inconscient, que Jung a placé ces mots tirés de l’Énéide de Virgile en exergue de Psychologie et Alchimie :

« La descente à l’Averne est facile : nuit et jour est ouverte la porte du sombre Dis. Mais revenir sur ses pas et sortir vers les brises d’en haut, là est la difficulté et l’épreuve. »

L’initiation n’a de valeur et de sens cependant que si nous parvenons à opérer l’étape du retour, de loin la plus difficile. Jung soulignait que, lorsqu’on est sorti de la société, il y a un prix à payer sous forme d’un travail qui donne forme à ce qu’on est allé chercher dans l’inconnu. Éthique, effort, travail… sont des mots souvent malséants dans le petit monde des spiritualistes qui voudraient croire que tout nous est donné gratuitement. En fait, tout nous est en effet donné gratuitement et sans contrepartie, mais la question demeure toujours de notre responsabilité : qu’allons-nous faire avec ce qui nous est donné ?

Enfin, un dernier point éclaire de façon paradoxale cette question de la responsabilité éthique vis-à-vis de l’inconscient : il tient à l’inutilité du travail. Non seulement il est impossible de manipuler l’inconscient à des fins égotiques, mais l’inconscient semble ne poursuivre aucun autre but que de nous enseigner l’art de vivre. Voici ce qu’en dit Von Franz :

« Dans un premier temps, l'inconscient est difficile à pénétrer; il est difficile de parvenir à son cœur. Plus tard, vous êtes nourri par lui, puis vous profitez des illuminations spirituelles que l'inconscient offre, ce qui produit en vous une certaine résurrection spirituelle. Plus tard, vous parvenez au stade suivant qui est l'expérience de l'inutilité de l'inconscient. Cela signifie que vous devez maintenant renoncer à l'idée de vous servir de lui dans des buts égotiques. C'est le sacrifice qui consiste à ne plus chercher à tirer profit de la relation avec l'inconscient. Cela vient assez tard dans une analyse, parce que, naturellement, chaque analysé apprend d'abord à compter sur l'inconscient pour en retirer un bénéfice, comme de guérir de sa névrose, recevoir un avis sur un problème non résolu, et ainsi de suite. Mais, après un dialogue de longue durée avec l'inconscient, un jour vient où vous devez laisser tomber tout cela et arrêter de traiter l'inconscient comme une mère qui vous conseille ce que vous avez à faire.

(…) Jung disait toujours que plus longtemps quelqu’un avait été en analyse, pendant de nombreuses années, plus, s’il persévérait, les rêves devenaient difficiles et compliqués. Le rêve peut prendre alors un caractère d'énigme cryptique. Mais si vous parvenez à pénétrer le sens de ces rêves apparemment inutiles, vous découvrez qu'ils ne sont pas en relation avec un éclairage intérieur, mais avec le simple fait d'être; ils n'enseignent ni une connaissance intérieure ni à réaliser quelque chose, mais à exister : ils se contentent d'enseigner à vivre. »
 
L’éthique, dans ma compréhension toujours en progrès, commence par la gratitude. Je remercie Amezeg qui m’a, au travers de nombreux commentaires (voir en particulier « le Bouddha et le serpent »), donné matière à la réflexion que j’ai poursuivie dans cet article et fourni l’essentiel des citations ici présentées.


[1] Marie-Louise von Franz, Alchimie – Une introduction au symbolisme et à la psychologie, Éditions La Fontaine de Pierre

samedi 30 août 2014

Le démon du pouvoir


Nous sommes à l’ère des marchands. Ils sont partout, presque omniprésents. Leur mentalité infiltre tout, du moins tout ce qui ce qu’ils peuvent concevoir, capter sur leur radar mental. Il y a beaucoup de choses, heureusement, qui leur échappent complètement : la gratuité de l’air et de la lumière du soleil, et celle aussi de la nuit… ainsi que le désintéressement dans lequel poussent les plantes, vivent les animaux, jouent les enfants. Les rêves appartiennent à cette nature sauvage qui continue à vivre en nous et autour de nous, hors de l’utilitarisme ambiant et cependant indispensable à notre existence, le plus souvent inaperçue, négligeable. Toute spiritualité authentique est enracinée dans cette nature primordiale et y reconduit. Ces deux mondes s’ignorent le plus souvent et c’est tant mieux ; c’est sur la frontière que nous pouvons rencontrer des difficultés, quand les marchands tentent de vendre ce qui ne peut l’être. La nature s’en trouve violée, souillée, polluée. Et même si les rêves et les choses de l’âme restent en essence hors d’atteinte, le problème se pose : à défaut de pouvoir vendre la lumière de la Vie, les marchands n’ont d’autres recours que la falsification. Comment faire la différence entre les bonimenteurs et les véritables enseignants, ou du moins ceux qui ont quelque chose à partager ?

On peut voir dans la perte de l’entière gratuité de vivre une conséquence de la Chute hors du jardin d’Éden ; en réifiant le monde, nous nous retrouvons bannis de la nature, exilés. Les ésotéristes occidentaux René Guénon et Julius Évola ont parlé à ce sujet d’une irrémédiable dégénérescence spirituelle de l’humanité. L’Orient, mais aussi la Grèce antique, décrivaient cette involution au travers de la métaphore des âges, de l’or du Satya Yuga au fer du Kali Yuga. Selon cette façon de raconter notre histoire, nous sommes passés d’un temps d’innocence (étymologie : i nocere – qui ne nuit pas) et d’inconscience dans la plénitude de la vie à un autre temps où nous avons cru avoir besoin de prêtres (bhramanes) pour nous rappeler à cette plénitude avec des rites et des symboles. Ensuite est venu le temps des guerriers et des rois (kshatriyas) qui ont fait de ce retour au jardin originel une quête héroïque. Enfin, nous voici au temps des ingénieurs et des marchands (vaishyas) pour qui la seule valeur des choses est monétaire : tout est monnayable, exploitable. Il semble que ce soit le prix à payer pour l’émergence de la conscience et son évolution dans une différentiation toujours plus poussée.

Je n’ai rien contre les marchands. Ils font partie de l’ordre du monde, au même titre – ni plus, ni moins – que le ciel bleu, les mendiants, les chats s’étirant à l’ombre et les marguerites. On pourrait croire que le monde tournerait mieux sans marchand, mais c’est une autre illusion. D’abord, il parait que le Kali Yuga est l’âge où il est le plus facile de trouver l’illumination, par la vertu justement de la différentiation forcée : quand on apprend à reconnaître le vrai, il ressort d’autant plus aisément qu’on est entouré de toc. Ensuite, il est bon de se souvenir qu’il y a un dieu, et non des moindres, pour les marchands aussi. Dans la sagesse riante des anciens Grecs, ce n’est autre que le grand Hermès, dieu de la communication, du voyage et des voleurs. Bien sûr, les voleurs ont aussi leur place dans l’économie universelle ! Hermès préside à une forme de communication qui n’a rien à voir avec les décrets gouvernementaux et les manuels techniques ; il aime les détours, les circonvolutions et les allusions, et peut aller jusqu’à bénir le mensonge s’il est habile. C’est un signe de civilisation supérieure que de favoriser le marchandage car cette pratique est un rappel de ce que tout marchand est un voleur qui tire profit de l’acceptation de son client de payer un prix plus élevé que celui qu’il a lui-même payé – autant en profiter pour avoir une véritable relation, d’être humain à un autre être humain.

Il faudrait n’avoir jamais volé, donc, pour jeter la première pierre aux marchands. Ce serait oublier cependant qu’ils nous rendent un grand service, en terme de différentiation de la conscience : ils nous obligent à user de discernement. Les marchands apparaissent comme une extension de la grande Déesse Maya dont la danse tisse l’illusion, et l’illusion elle-même a une fonction : elle nous entraîne, nous amène à faire des choses que nous n’aurions jamais imaginées et, finalement, elle nous oblige à mieux nous connaître. Plus on se connaît soi-même, et plus ses voiles paraissent transparents et sa danse souriante. Il s’agit juste de ne pas se laisser prendre dans ses rets, et donc en particulier au jeu des marchands qui voudraient, bien sûr, tout nous vendre. Il y a tout ce que qu’on peut acheter, qui est en réalité sans véritable valeur, et puis il y a ce qui est hors de prix. Par exemple, la joie de vivre, l’amour qui éclaire le cœur, la certitude intime de ce que la vie est riche de sens, juteuse comme un fruit mûr…

La spiritualité est sans doute le domaine où sévissent le plus d’escroqueries sur la bonne foi, et où il est le plus difficile de vérifier la validité de ce qui est transmis tant qu’on n’a pas éprouvé soi-même ce dont il est question. Et alors, il n’y a plus rien à vérifier car il est évident que rien ne peut être transmis, mais aussi que la conscience reconnaît la conscience. La conscience reconnaît aussi l’inconscience et peut rire de la danse des faux prophètes, des Bouddhas se trémoussant pour donner de l’entertainment et des Jésus qui marchent sur l’eau avec le subterfuge de coussins d’air. Un signe certain est dans la multiplication des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, et dans la propension à dénigrer les autres, à se supérioriser, à expliquer qu’on a trouvé la seule voie, qu’on détient l’initiation suprême, le secret. Il faut bien dire que, comme dans toute escroquerie, la crédulité du chaland est la première responsable à interroger, et la leçon, pour être parfois chèrement payée, mérite d’être méditée. Un autre signe est que ces faussaires ne parlent d’eux-mêmes que pour chanter leur propre gloire et vanter leur méthode ; ils répugnent à se montrer dans leur vulnérabilité. Ils ont une image, une position d’autorité, à entretenir. Enfin, ils manquent désespérément de sens de l’humour, en particulier en ce qui les concernent. Ils se prennent au sérieux : sans eux, que deviendrait le monde dans sa nuit noire ?

Encore une fois, il convient de ne pas juger ces gens-là. Les juger, c’est encore quelque chose projeté sur eux, croire qu’ils sont en proie à un mal qu’il faudrait éviter à tout prix, et dont, bien sûr, nous sommes exempts. Or c’est là l’erreur de base, à savoir l’identification à une vertu qui nous serait propre, et dont l’autre serait bien sûr dépourvue. Non que cette vertu n’en soit pas une, mais le piège consiste à s’y identifier, à se l’approprier comme étant sienne. C’est précisément le travers d’esprit qui conduit à la marchandisation de tout : si c’est mien, alors je peux peut-être en tirer profit ? Le marchand aussi est un chercheur de vérité même s’il l’ignore et, comme son acheteur, il s’est perdu en route en prenant l’Univers pour un magasin ; il faut bien, pour que chacun vive son illusion, que l’autre joue correctement son rôle. Or, pour que tout ce petit théâtre fonctionne, semble-t-il pour la plus grande joie de la Source, il faut que chacun des protagonistes soit dans une certaine mesure inconscient. Ainsi, le Soi est-il réellement présent, comme en chacun de nous, chez le gourou imbu de sa vérité, mais il n’est pas pleinement conscient ; Jung a attiré l’attention sur ces cas de possession par le Soi et a souligné que son symptôme le plus certain est la perte du sens de l’humour, une forme de rigidité mentale qui confine à la fragilité du verre, ou du ballon qui pourrait éclater à la moindre piqûre.

Le problème commence quand quelqu’un prétend détenir la vérité, ce qui est un aveu de ce qu’il aimerait la mettre en prison et garder la clé dans sa poche, en organisant éventuellement des heures de visite dûment tarifées. Vous pouvez être certain qu’il ne vous laissera pas seul avec elle, car elle pourrait vous dire qu’elle ne lui appartient pas. En fait, le problème, vous le savez comme moi, ce n’est pas tant la prétention du marchand que le fait que nous achetions son boniment et que nous nous laissions aller à croire que quelqu’un d’autre détient la vérité et qu’il peut nous la transmettre moyennant finances ou d’autres services. Il faut bien dire que, dans le fond, c’est une forme de prostitution, mais ici, c’est l’âme qui est donc mise sur le trottoir ; autant pour la morale qui juge les filles de joie, elles au moins ne s’en vantent pas. Du point de vue de la vérité, c’est une vaste rigolade car vous êtes la vérité comme l’autre, fut-il marchand, est aussi cette vérité. Et il n’y a pas de potion magique contre l’oubli de cette vérité, sinon la douleur de constater encore et encore qu’on est passé à côté. En cela, je rejoins la pensée d’André Moreau qui affirme que la tâche du philosophe est de décevoir ; son devoir est de pourfendre les illusions. Bien sûr, dès lors, la vérité n’est guère populaire et se vend mal.

Le fond de la question va, plus avant, jusqu’à interroger l’articulation entre l’individuel et le collectif. J’ai trouvé un exemple éclairant dans le discours de dissolution de l’Ordre de l’Étoile de l’Orient par Jiddu Krishnamurti[1]. Il faut dire que ce dernier avait été sélectionné dès l’enfance et élevé par les hiérarques de la théosophie pour devenir le Grand Instructeur qui éclairerait enfin la planète. Krishnamurti avait environ 35 ans quand il a rejeté cette charge et dissous l’ordre qui devait le servir en expliquant :

« Peut-être vous souvenez-vous de l'histoire de la conversation que le diable a eue avec un ami, quand ils ont vu devant eux un homme s'arrêter, ramasser quelque chose par terre, le regarder puis le mettre dans sa poche. Son ami dit au diable :  Qu'est-ce que cet homme a ramassé ?
– Il a trouvé un morceau de Vérité, lui répondit le diable.
– Alors ce n'est pas bon pour tes affaires.
– Mais si, je vais le laisser l'organiser.
La Vérité est un pays sans chemins, que l'on ne peut atteindre par aucune route, quelle qu'elle soit : aucune religion, aucune secte. »

Et plus loin, Krishnamurti assène : «  Dès que l’on suit quelqu’un, on cesse de suivre la vérité ». Il y aurait la prémisse dans ces mots d’une anti-méthode qui dit que l’on ne doit suivre absolument personne pour se fier seulement à notre intime prédilection. Une règle annexe est qu’il n’y a pas de règle, incluant les deux précédentes, et que chacun fait son chemin de toute façon : ce qui importe dès lors, ce n’est pas ce qu’un maître prétend donner, c’est ce qu’il nourrit en nous. Il y a quelque chose en nous qui sait déjà et qui se nourrit comme il peut pour parvenir à la conscience, de toutes les façons possibles, incluant non seulement les rêves, mais aussi la vie comme elle nous arrive. Il se nourrira de petits maîtres comme de grands enseignants. Mais quand on voit cela, on comprend qu’il ne peut s’agir que d’un cheminement individuel, et que toutes les organisations collectives de la vérité la tuent aussi vite qu’elles commencent à capitaliser dessus. C’est une histoire d’amour avec la vérité, et cet amour, l’amour de Soi, quand il n’est pas projeté dans ce qu’on peut appeler avec Daniel Odier « la névrose sentimentale », est une réalité strictement individuelle, personnelle et oserai-je dire, solitaire.

Le rôle d’un véritable enseignant est de nous amener au bord de cette solitude irrémédiable en sachant que le choix d’y aller ou non nous appartient entièrement. Il nous fait sortir, précisément, du collectif, de la société, des conditionnements et de l’inconscience avec laquelle nous participons à l’inconscient collectif. Jung était conscient de cette impossibilité de fixer le mouvement de l’âme dans une forme collective. Il a refusé le plus longtemps possible la création de l’Institut Carl Jung, et il a cédé devant l’évidence qu’avec ou sans lui, il y aurait un Institut ; sans doute valait-il mieux que cela commence avec lui. Il a, dans l’introduction de Psychologie et Alchimie, ces mots qui résument son point de vue :

« En tant que médecin, ma tâche est d’aider le patient à affronter la vie. Je ne peux me permettre de juger ses décisions ultimes car je sais par expérience que toute contrainte – de l’insinuation à la suggestion, en passant par toutes les méthodes de persuasion qu’on voudra – se révèle en fin de compte n’être qu’un obstacle à l’expérience la plus importante et la plus décisive de toutes, qui est la solitude avec son soi – ou avec l’objectivité de l’âme, quel que soit le nom qu’on choisisse pour la désigner. Le patient doit être seul pour découvrir ce qui le porte lorsqu’il n’est plus en état de se porter lui-même. Seule cette expérience peut donner un fondement indestructible à son être. »

Tous les oripeaux collectifs sont finalement un cache sexe pour les petits jeux du pouvoir qui vient reprendre ses droits. Dès qu’il y a quelqu’un qui croit savoir pour d’autres ou s’érige en porte-parole, nous approchons de l’impasse. Dès qu’il y a un drapeau et une identité de groupe qui tient lieu de conscience, l’essentiel est perdu. Or Jung fait remarquer que le pouvoir et l’amour sont antagonistes :

« Là où l’amour règne, il n’y a pas de volonté de puissance et là où domine la puissance, manque l’amour. L’un est l’ombre de l’autre. »

Cela ne veut pas dire qu’il faille se passer de toute organisation car ce serait revenir à l’inconscience originelle. Cela implique par contre que le devoir de conscience revient toujours à l’individu ; il lui appartient de voir s’il joue le jeu du pouvoir ou celui de l’amour, et cela indépendamment de toute organisation. C’est pourquoi Jung a désigné la réalisation de la conscience comme étant le « processus d’individuation », c’est-à-dire d’accomplissement d’un individu entier et libre, unique. Cependant l’individu ne peut se réaliser qu’en relation, et ces relations se déroulent dans le cadre d’une certaine organisation sociale. L’individu ne peut donc éviter de rencontrer, plus ou moins consciemment, le problème du pouvoir et la responsabilité qui en découle.

Au fond, ce qui a corrompu notre monde depuis les hauteurs de l’âge d’or jusqu’au bas-fond du supermarché généralisé, c’est toujours le pouvoir, dans lequel on reconnaîtra le jeu de l’égo. Du pouvoir des prêtres à celui des marchands, il n’y a que quelques marches glissantes qu’on a eu vite fait de dévaler ; ce n’est qu’une question de degrés. Dès qu’on cherche à organiser la vérité, on la domestique et on perd sa nature sauvage. L’amour ne se commande pas, il se vit, il s’attise comme de la braise quand il faut le préserver, il coure comme un feu de forêt quand il est libre. On appelle ça le « feu sacré ». Mais il y a plus subtil encore : on rêverait de trouver un surhomme qui a su s’éveiller et surmonter le démon du pouvoir – cela nous faciliterait bien les choses, n’est-ce pas ? Peut-être pourrait-il nous épargner l’effort de conscience en nous revendant sa liberté à bon prix ?

Écoutez cette petite histoire juive et vous aurez la meilleure clé que je connaisse pour savoir si votre marchand de camelote spirituelle en a de la bonne à vous proposer :

Le Baal Shem Tov, fondateur du mouvement hassidique au XVIIIème siècle, avait de nombreux étudiants. Il arriva qu'un nouveau philosophe vienne donner une conférence en ville. Les étudiants demandèrent au Baal: « Pouvons-nous aller l'écouter ? » et celui-ci répondit: « Bien sûr ». Alors, un étudiant un peu plus futé que les autres demanda :
– Mais comment saurons-nous s'il dit la vérité ?
Le Baal réfléchit et répondit :
– Demandez-lui comment venir à bout du démon du pouvoir...
Les étudiants étaient très contents avec ça, s'apprêtaient à y aller mais, sur le pas de la porte, le plus futé demanda encore :
– Mais quelle est la bonne réponse ?
Le Baal éclata de rire :
– S'il vous donne une réponse, c'est que c'est un escroc !

mardi 19 août 2014

Objectivité de l'âme

Nous avons tous eu l’occasion de discuter avec un adorateur de la Déesse Raison, de ceux qui sacrifient les choses de l’âme au nom d’une rationnelle objectivité. C’est souvent un homme qui manie ainsi le sarcasme pour ridiculiser tout ce qui est étranger à son entendement, et quand c’est une femme, on peut sentir tout ce qu’il y a de masculin dans l’énoncé agressif des opinions qui lui tiennent alors lieu de certitudes. Il est intéressant d’observer comment ces esprits qui se croient libres dénoncent avec véhémence les dérives sectaires qu’ils supposent inhérentes à tout ce qui sort de la stricte rationalité, et se comportent eux-mêmes bien souvent comme de fanatiques sectateurs de la raison, prompts à condamner autrui. Ils soupçonnent volontiers les autres d’escroquerie, sans se rendre compte qu’en dénigrant tout ce qu’ils ne comprennent pas, ils souscrivent à une immense escroquerie intellectuelle. Jung a des mots durs pour dénoncer ces excès :

« L’enfer aujourd’hui se cache derrière la raison et l’intellect, c’est-à-dire derrière une idéologie rationaliste qui cherche comme une foi intransigeante à s’imposer par le feu et le glaive, rivalisant avec les aspects les plus sombres d’une église militante. »

Quand Jung parle d’enfer, il faut entendre ici la langue des oiseaux qui évoque l’enfermement dans une cervelle étroite qui projette sa petitesse sur le monde, le rendant nécessairement étriqué. Nous avons tous un père, un frère, un conjoint ou un ami qui prétend ainsi mesurer le mystère d’être et la beauté de vivre à l’aune de son cerveau. Notre ami rationaliste prétend s’appuyer sur la science et s’ériger en gardien de la raison, mais il ne rend service ni à l’une ni à l’autre. Il se targue de raisonner mais en fait, il ratiocine, c’est-à-dire qu’il recouvre pudiquement sa propre indigence d’un voile aux apparences raisonnables. L’approche scientifique du réel est une démarche d’ouverture aux faits, qui accepte que toutes les théories soient provisoires et qui s’émerveille que l’univers soit, ne serait-ce que partiellement au moins, intelligible.

La science, quand on croit pouvoir lui faire dire par exemple que les cauchemars « ne sont que » le produit d’une activité anormale de l’hypothalamus, est ridiculisée. À la fin du XIXème siècle, il se trouvait déjà des scientistes pour affirmer que les rêves « ne sont que » la manifestation d’une activité désordonnée des neurones. C’est à la même époque que quelques physiciens avaient l’outrecuidance d’affirmer qu’ils avaient tout compris de la physique, sauf l’anomalie que représentait une minuscule expérience, dite de Michelson et Morley. On connait la suite, à savoir comment Einstein a poussé jusqu’au bout de ses conséquences cette expérience et découvert l’inimaginable : le temps et l’espace n’étaient pas ce qu’on croyait. Et ce n’était pas fini puisque dans les années qui ont suivi, la physique des quanta a réalisé que la conscience est intrinsèquement liée à la façon dont la matière se définit elle-même. Tout à coup, il n’y avait plus d’explication simple mais l’aveu que le paradoxe, qui veut par exemple que la lumière soit onde et particules, constitue la trame de ce que nous appelons « réalité ».

Rien n’est plus dommageable pour la science que de l’ériger en un nouveau credo, une religion rationnelle qui refuse de dire son nom. Il est fascinant de constater comment les scientifiques qui se croient missionnés pour pourfendre l’irrationnel, qu’ils rattachent au passé d’une époque révolue où il fallait absolument croire, sont eux-mêmes pris dans ce passé et se comportent comme des curés toujours prêts à excommunier. Au nom du combat encore aujourd’hui contre l’Inquisition, ils justifient une inquisition intellectuelle qui proscrit toute pensée différente. Parce qu’ils sont incapables d’envisager la dimension symbolique des images mythiques, ils discutent encore de l’impossibilité pour une femme d’enfanter sans avoir fait l’amour. Ils sont pris avec le même littéralisme et le même dogmatisme qui ont asséché le christianisme. Nous vivons à une époque qui s’enorgueillit de pensée critique sans voir que celle-ci n’est jamais que l’autre extrême de la pensée dogmatique, et qu’elle a oublié de se retourner sur elle-même pour procéder à une critique de la pensée.

Notre ami rationaliste, nonobstant l’irritation que ce personnage suscite le plus souvent – comme tous les fanatiques fermés à toute discussion dans laquelle ils ne sauraient démontrer qu’ils ont raison, et surtout que l’autre leur fait tort – nous rend en fait un grand service. Tant que nous nous en tenons avec lui à la surface des choses, nous discutons et nous nous débattons dans un déballage d’arguments aussi vains les uns que les autres. Il nous appuie sur la tête et nous ne sommes jamais loin de nous noyer et de couler dans les profondeurs du sujet qui nous occupe, et c’est sans doute en fait ce qui peut nous arriver de mieux. Tout à coup, il n’y a plus d’argument mais un grand silence qui entoure l’aveu d’une ignorance imprescriptible : je ne sais pas, et je ne sais même pas si l’on pourrait savoir. Notre ami nous oblige à interroger la profondeur inaperçue du réel pour voir si nous pourrions trouver un terrain solide sur lequel appuyer nos pas. Pour cela, il faut accepter de quitter toutes certitudes préalables.

La raison n’est pas un obstacle à cette recherche, bien au contraire. Elle amène un éclairage précieux quoique nécessairement limité. Il ressort en effet que la raison, ainsi que le rappelle son étymologie (ratio = mesure) est une capacité de mesure qui connait ses propres limites. Il convient d’inviter notre ami rationaliste, avant de poursuivre la discussion, à lire la Critique de la raison pure de Kant, sur laquelle s’appuyait Jung dans sa démarche scientifique d’exploration du mystère de la psyché : le philosophe y démontre que la raison ne saurait dire quoi que ce soit de ce qui est en soi car cela est toujours au-delà de nos catégories mentales. C’est-à-dire que la raison est toujours limitée par les définitions langagières sur lesquelles s’appuie notre pensée. Cependant, pour tirer toutes les conséquences de cette compréhension, et qu’elle ne demeure pas simplement intellectuelle, il faut donc admettre que la pensée ne saurait décrire entièrement la réalité, ce qui est. Et surtout, il importe de réaliser que la pensée n’est pas la conscience, mais seulement quelque chose comme une paire de lunettes sur nos yeux. C’est une réalisation qui dépasse la pensée, cela s’appelle méditer.

Eckart Tollë le dit merveilleusement bien, dans un texte qui peut, selon moi, être considéré comme un des grands sutra[1] pour notre temps : « S’éveiller sur le plan spirituel, c’est s’éveiller du rêve de la pensée ». C’est sortir de l’illusion qui fait prendre le doigt mental qui montre la lune pour la lune elle-même, et les vessies que sont les mots pour des lanternes. C’est ce que j’appelle pour ma part « traverser le rêve » et qui réclame de comprendre la nature du rêve, non seulement des rêves nocturnes mais aussi du rêve éveillé dans lequel nous vivons tant que nous croyons aux histoires que nous raconte le mental. Il s’avère que la réalité est toujours plus vaste, plus complexe que ce que nous en pensons. Dans notre vie quotidienne elle-même, loin des grandes questions – quoique la plus grande question pourrait se nicher dans ce qui nous semble ordinaire –, nous interprétons les choses qui arrivent en projetant sur elles nos schémas émotionnels et nos croyances.

L’inconscient, ce dont nous ne sommes pas conscients, nous couvre les yeux et le rêve – le tissage d’images symboliques médiatrices de cet inconnu, de nuit comme de jour (projections) – est ce voile qui tout à la fois nous montre et nous dissimule le réel, ce qui est. Cela pose la question de l’objectivité de la connaissance, où nous rencontrons notre ami rationaliste, généralement friand de ce débat. Le problème est qu’on risque alors de se battre sur les mots car « objectivité » peut avoir ici deux sens. Il y a l’objectivité de l’ingénieur qui prend des mesures pour construire un pont, et il y a l’objectivité psychique du Soi qu’a découvert Carl Jung. L’ingénieur a besoin d’instruments bien calibrés pour les données à partir desquelles il pourra construire le pont ; il s’appuie sur l’objectivité des instruments, et ses mesures peuvent être validées par consensus avec d’autres. Mais cette forme d’objectivité ne fonctionne pas avec la vie psychique qui inclut nécessairement la subjectivité de la conscience.

L’objectivité rationnelle prétend saisir les choses de l’extérieur ; l’observateur est, par définition, séparé de la réalité observée, et il en ignore l’intérieur qui est de nature psychique ou subjective. Cependant, l’extérieur n’existe pas en soi puisque, fait remarquer Jung, quoi que nous percevions, cette perception est toujours un phénomène psychique, subjectif. Il n’y a qu’à interroger les témoins d’un accident pour mesurer les limites de la fameuse objectivité extérieure. Paradoxalement, c’est en plongeant au cœur de l’expérience intérieure, c’est-à-dire de la subjectivité, que nous trouvons une autre assise pour l’objectivité. Héraclite d’Éphèse, dit l’Obscur, parle déjà au VIème siècle avant Jésus-Christ de cette objectivité quand il dit : « Pour les éveillés, il y a un monde un et commun, mais parmi ceux qui dorment, chacun s’en détourne vers le sien propre. » Ceux qui dorment, ce sont chacun de nous, quand nous sommes perdus dans nos pensées à propos de ce qui nous entoure.

La forme primaire que prend cette objectivité, c’est ce que nous appelons « la conscience », le Gemini cricket qui nous rappelle inlassablement que nous avons agi contre l’ordre naturel. C’est ainsi que Caïn pouvait fuir autant qu’il voulait après le meurtre de son frère, « l’Œil était dans la tombe et l’Œil regardait Caïn ». La psychologie orientale dit qu’au fond de ce que nous appelons inconscient, il y a un miroir, la « conscience des profondeurs », qui reflète tout. Tout l’enjeu de la voie intérieure consiste à « nettoyer le miroir » des distorsions que provoquent nos complexes psychologiques ; c’est ce qu’en termes contemporains, nous appelons le « retrait des projections ». C’est à cette ascèse que se livraient sans le savoir les alchimistes quand ils rapatriaient l’âme dans la matière, et les gnostiques quand ils partaient à la recherche de la Divinité au-dedans. Car finalement, c’est dans l’investigation de la question insoluble « qui suis-je ? » - le koan zen par excellence – que se dévoile un point de vue d’une objectivité crue, sans lequel, fait observer Jung, nous n’aurions aucune chance de nous connaitre nous-mêmes. C’est dans ce que nous avons de plus personnel que nous touchons à l’universel.

Jung écrit ainsi : « On ne pourrait absolument pas comprendre ce que l’on souffre si ce point d’Archimède hors de nous ne nous était pas donné, ce point de vue objectif du Soi à partir duquel le moi peut être regardé en tant que phénomène. Sans l’objectivation du Soi, le moi demeurerait embarrassé dans une subjectivité sans espoir et ne pourrait que tourner autour de lui-même. Mais celui qui a une vue intuitive de sa souffrance sans la gêne de sa subjectivité, et qui comprend cette souffrance, celui-là connait aussi l’absence de souffrance grâce à son point de vue modifié, car il possède un lieu (« la place du repos ») au-delà de tous les enchevêtrements. »

Paradoxalement encore, c’est dans ce que nous avons de plus subjectif que transparait cette objectivité, et c’est dans le langage imagé de la poésie et des rêves, cette « poésie mathématique »[2] de l’âme, qu’elle s’exprime le plus clairement. C’est ainsi, par exemple, qu’il est impossible de parvenir à une définition rationnelle satisfaisante de l’âme, non plus que de l’observer avec un quelconque instrument – au grand dam de notre ami rationaliste –, mais que nous pouvons en donner une définition poétique comme étant ce qui aime en nous. C’est en suivant le fil de cet amour sans lequel nous ne saurions vivre, en remontant le fleuve des rêves et des images vivantes en nous, que nous pouvons remonter jusqu’à sa source vive. L’objectivité que nous trouvons là se caractérise par le silence dans lequel la pensée se tait car elle est relativisée dans l’immédiateté de la conscience qui embrasse d’un seul "coup d’œil" ses quatre orients : non seulement la pensée, mais aussi le sentiment, la sensation et l’intuition. Dans cet éclairage, le Soi se révèle alors être le centre intégrateur de l’ensemble de la psyché dans laquelle notre moi n’est qu’un élément, déterminant mais limité, dans un monde intérieur aussi vaste que l’extérieur.

Cette objectivité du Soi a quelque chose d’implacable, qui peut sembler confiner à la cruauté, comme peut l’être un reflet dans le miroir, sans qu’il n’y ait rien de personnel. Mais elle est non dénuée d’humour. Par exemple, elle ressort dans ce rêve d’un adolescent qui s’interroge sur son avenir et se retrouve sur un hamburger géant à pagayer sur un océan de sauce Mc Donald. Ou encore dans le choc de cette femme nouvellement divorcée qui rêve téléphoner à son ex-mari en contemplant le postérieur d’un âne, ce qu’elle a très bien compris au réveil comme une invitation à cesser de se comporter comme une « asshole » (en anglais, un trou du c.., le rêve jouant sur le fait qu’un âne est « an ass », terme qui convient aussi pour les fesses) en remâchant sa rancœur. Enfin, c’est dans la discussion avec notre ami rationaliste que cette objectivité peut s’avérer fort précieuse, d’abord parce qu’elle nous invite à simplement constater sa peur de s’ouvrir à ce qui le dépasse, ensuite parce qu’elle nous convie à lui apposer[3] notre seul silence pour laisser, si besoin, les rêves lui répondre.

C’est ainsi que j’ai perdu pour ma part tout intérêt dans cette discussion quand, ayant passé la soirée précédente à échanger avec un de ces amis, j’ai reçu dans la nuit le rêve suivant : cet ami et moi nous promenons, avec nos conjointes, sur un sentier de la forêt de Fontainebleau quand nous voyons passer, coupant notre chemin par une voie transversale, un cerf magnifique avec une grande ramure qui me fait penser au Cerf Fugitif, l’animal merveilleux des légendes. Mon ami nous quitte alors pour partir à la poursuite du cerf, ce qui n’est pas sans me surprendre : serait-il sensible à la merveille que nous venons d’apercevoir ? Hélas ! Il nous revient peu après, très fier de lui et portant sur son épaule un cuissot de cerf encore sanglant. J’ai longuement médité cette leçon : il ne sert à rien de discuter des choses de l’âme avec un rationaliste, surtout dans la polémique, car il ne saurait en ramener qu’un cadavre.

Le silence s’impose enfin car si notre ami rationaliste prend les accents du curé qu’il combat, nous sommes nous aussi à risque d’être contaminés par ses sarcasmes et d’engager avec lui un duel à fleurets mouchetés. On devient ce à quoi on s’oppose, nous enseigne la psychologie des profondeurs. Il convient de toujours se rappeler que si les arguments du rationaliste nous agacent, c’est parce qu’ils font écho en nous et que nous devrions d’abord discuter avec le rationaliste que nous portons au-dedans de nous, voir ce que nous pouvons faire pour calmer sa peur de ce qui le dépasse.



[1] L’art du calme intérieur, publié aussi sous le titre Quiétude.
[2] Merci à Christiane Riedel de m’avoir communiqué cette définition des rêves, qu’elle a elle-même reçue en rêve.
[3] « Apposé » est un terme proposé par le communicateur Jacques Salomé pour désigner le fait d’exprimer un point de vue sans l’opposer à l’autre, en le présentant donc sans entrer dans le jeu des oppositions.

jeudi 7 août 2014

Oiseaux de feu


Les rêves répondent toujours, tôt ou tard, aux questions qui nous travaillent. Ce n’est que bonne logique car il apparaît à l’observateur attentif de ces choses que la question qui nous taraude est grosse de la réponse qui cherche à venir au monde par celle-ci. Qui a mis notre âme ainsi enceinte d’un futur qu’elle ne saurait envisager ? C’est peut-être la question suprême, comme celle que posa Perceval pour guérir le Roi Pêcheur – pour qui est servi le Graal ? – mais il n’y pas lieu d’y répondre. Dans toutes les questions essentielles que nous nous posons, une Présence souriante semble s’avancer masquée et se rapprocher de nous à pas de loup. Mais, trop souvent, nous manquons de patience. La question prend son temps pour mûrir; comme tout ce qui est nature, l’inconscient a son propre rythme, le plus souvent lent, calqué sur les saisons. Nous voudrions la réponse trop vite, et nous cherchons à en finir dès que possible avec la question en empruntant une réponse à un autre, ou pire, en l’achetant dans un fast-food de la pensée.

Dans ses lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke donne, selon moi, la clé de l’art de vivre et de rêver. Il faut que ce soit un poète qui nous livre cette clé, et non un psychologue, car le poète tisse ensemble le rêve et la vie. Rilke dit : « Vous êtes si jeune, si antérieur à tout commencement, que j’aimerais vous prier, autant qu’il est en mon pouvoir, très cher Monsieur d’avoir de la patience envers tout ce qu'il y a de non résolu dans votre cœur, et d'essayer d'aimer les questions elles-mêmes comme des chambres verrouillées, comme des livres écrits dans une langue étrangère. Ne partez pas maintenant à la recherche de réponses qui ne peuvent pas vous être données car vous ne pourriez pas les vivre. Et ce dont il s'agit, c'est de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être alors cette vie, peu à peu, sans que vous le remarquiez, vous fera entrer dans la réponse. »

Il faut donc commencer par aimer nos questions, et si nous en prenons soin et que nous aimons les images oniriques qu’elles font fleurir en nous, les rêves et la vie nous feront entrer tout doucement dans la réponse. C’est la voie des abîmes de l’âme, qui nous entraîne toujours plus loin dans la profondeur de la question qui nous est échue, à laquelle notre vie est une tentative de réponse, loin de toute réponse collective. Nous partageons en effet la question avec beaucoup d’autres humains – on pourra reconnaître dans la question un archétype de l’inconscient collectif en action – mais la réponse qui cherche à prendre forme en nous est à chaque fois unique. Elle manifeste ce en quoi, justement, nous sommes chacun uniques, notre couleur propre, notre parfum. Les questions sont d’époque, comme si à travers nous toute l’humanité cherchait une nouvelle réponse, mais la question pleinement vécue et distillée jusqu’à donner son fruit incarné en une réponse, notre réponse, est la meilleure expression de l’essence qui a précédé notre existence.

Nous savons tous ce que nous avons à savoir, au fond, tout au fond de nous-mêmes. Ou plutôt, quelqu’un en nous sait, auquel il serait absurde de nous identifier – ce n’est pas notre « moi » qui sait. Notre moi est le porteur de la question. Le Soi, dont procède le moi, est la réponse. Il s’avère qu’il est aussi la question, que c’est par le questionnement qu’il se fraye un chemin jusqu’à la conscience. Mais qui a la patience et le courage de s’en remettre au Soi pour amener la réponse à la question qu’il nous a donnée à vivre ? Jung aimait rappeler cette histoire dans laquelle on demande à un rabbin pourquoi Dieu ne parle plus aux hommes comme Il le faisait dans l’ancien temps au travers de visions et de grands rêves. La réponse est lapidaire : parce que plus personne ne se penche assez bas pour l’entendre. Dieu parle, Il s’égosille, mais nous faisons la sourde oreille, nous Le laissons crier dans notre désert.

Cette façon de voir la vie et les rêves toujours étroitement enlacés, dans laquelle il est recommandé d’endurer nos questions, fussent-elles brûlantes et souffrantes, et même de les chérir jusqu’à ce qu’elles mûrissent enfin, est tellement contraire à l’esprit du temps dans lequel nous vivons qu’elle ne saurait être populaire. Elle n’a rien de vendeur; il n’y a rien à vendre là. Elle n’offre aucune certitude, aucune sécurité, aucune solution de facilité; il s’agit d’apprendre à vivre avec la souffrance car finalement, c’est souvent notre refus de la souffrance qui nous rend malade. Il ne s’agit pas pour autant de se complaire dans cette souffrance, de s’en parer pour s’en faire des habits de victime; il s’agit de lui faire face, de l’assumer pour la dépasser et la transmuter, c’est-à-dire reconnaître notre liberté, toujours, de choisir la joie. Il n’y a aucune église, aucune chapelle à construire là-dessus car c’est un chemin finalement toujours solitaire même si on s’y fait beaucoup d’amis. Cette vision des choses prend à rebrousse-poil ce monde dans lequel tout est fait, depuis la distraction permanente jusqu’à la surconsommation de tranquillisants, pour nous anesthésier. Mais elle restitue à chacun de nous sa dignité et sa liberté essentielle, qui tient dans le fait qu’il nous appartient toujours de décider en conscience ce que nous faisons avec la question qui nous travaille. La question nous est échue. La réponse est notre offrande.

Pour illustrer cette réflexion, je proposerai ici un de mes propres rêves. Je suis arrivé à la conclusion qu’il vaut toujours mieux parler de ses propres rêves que de ceux d’autrui car au moins peut-on alors laisser entendre comment le rêve vit en nous, quel chemin il nous a fait faire, au lieu de prétendre à une interprétation « de l’extérieur » du rêve. Le danger est grand en effet de mettre, au nom d’une prétendue objectivité psychologique, le rêve traité comme un objet extérieur dans la cage d’une théorie et de lui rogner les ailes. C’est le piège dans lequel tombent la plupart de ceux qui croient pouvoir se fier à la dernière méthode à la mode pour comprendre les rêves. Cela ne veut pas dire que je crois impossible d’interpréter les rêves d’autrui mais je veux simplement attirer l’attention sur le fait que c’est un art subtil dans lequel la moindre prétention intellectuelle est fatale à la réalité vivante du rêve. Il faut, pour approcher, le rêve entrer dans son intimité, l’écouter à l’intérieur, le vivre; alors prend-il voix, parle-t-il…

Un soir, il y a quelques années, je suis allé me coucher en priant désespérément mon inconscient de m’éclairer sur la grande question à mille dollars : « Mais que vais-je donc faire de ma vie ? ». Je me sentais dans une impasse professionnelle, j’avais le sentiment de me noyer dans une absence de plus en plus chronique de sens à mes activités, il me fallait à tout prix une nouvelle direction à donner à ma vie. L’inconscient, en toute généralité, semble beaucoup aimer ce genre de questions. C’est un euphémisme bien sûr puisque c’est l’inconscient qui alimente ces questions, mais c’est pour dire que nous avons toujours beaucoup à gagner à faire face à ces questionnements. Voici donc le rêve que j’ai reçu dans la nuit suivante :

Je ramène une vieille télévision dont je ne me sers plus à un magasin qui récupère des appareils usagés. Je me promène ensuite dans les rayons pour voir si j’aurais envie d’emmener quelque chose en échange mais il n’y a rien là pour m’intéresser : des grille-pains et des appareils électroménagers, d’autres télévisions, des écrans d’ordinateur. Je me fais la réflexion que je suis bien content de me débarrasser de la télévision et que je ne vais pas m’encombrer d’autre chose de cet acabit industriel.

Je repars en voiture avec un homme et son fils adolescent qui m’ont accompagné jusque-là. Je suis assis sur le siège du passager tandis que l’homme conduit et l’adolescent est sur la banquette arrière. Nous traversons une ville; la rue est une pente descendante car nous devons passer par la ville basse. C’est un lieu obscur et mal famé, où je vois beaucoup de bars et d’échoppes où se faire tatouer. Soudain, j’observe du mouvement sur le haut des toits. Je lève la tête et je suis proprement fascinés : il y a là des oiseaux merveilleux, rouge orangés, très fins et élancés. Je les reconnais immédiatement, je me dis : « Mon Dieu, c’est le Sigmarillon, l’Oiseau de Feu des contes, le petit frère de l’Oiseau d’Or ! » Je me tourne vers le conducteur et son fils, très excité, pour les inviter à observer ces oiseaux mais je suis très déçu : ils ne voient rien. « Quels oiseaux ? » me disent-ils. Je me réveille avec un sentiment écrasant de solitude.

Je vous livre là un de mes grands rêves, un de mes rêves phares, de ceux qui éclairent ma nuit et m’indique où se trouve le port. Ce n’est pas tous les jours qu’on rêve du Sigmarillon, que le pendant merveilleux de la vie signale sa présence. C’est un rêve relativement facile à comprendre mais qu’il m’a fallu longtemps porter pour bien le digérer. Ce n’est pas tout de comprendre un rêve, c’est ce que nous en faisons qui importe; il faut l’assumer, le vivre. Alors, cette compréhension descend, elle passe de la tête qui pense aux pieds qui marchent; elle devient vivante. Ce blogue, mon travail d’interprète de rêves, mes ateliers sont une façon de « marcher ce rêve », de l’honorer pour la lumière qu’il a amenée dans ma petite vie.

Tel que je le comprends – je n’exclus pas d’autres niveaux de compréhension –, ce rêve dit en substance que je n’ai plus rien à faire avec les produits de la pensée unique et industrielle qui afflige notre époque. Je me débarrasse de la « boite à conneries » qui déverse des images mortes et je ne trouve rien pour me satisfaire dans les artefacts modernes qui sont censés nous faciliter la vie mais qui, par d’autres côtés, l’encombrent. Ayant accompli cette tâche libératrice, je rentre chez moi conduit par mon inconscient et avec mon adolescence révoltée sur le siège arrière. Le rêve m’invite d’une certaine façon à la quête héroïque du masculin : l’homme qui conduit représente un futur potentiel qui a pris sa vie en main pour la mener où bon lui semble, tandis que j’en suis alors encore à me laisser conduire par la vie, par l’inconscient.

La direction est claire : il s’agit de descendre dans les profondeurs, non seulement les miennes mais les profondeurs de l’inconscient collectif que représente la ville. Je suis invité à traverser les territoires de l’ombre où rodent certains aspects mal famés du masculin; les bars évoquent l’ivresse dans tous ses aspects, dont celui de la poésie mystique, tandis que les tatouages renvoient à des images qui prennent corps. Mais ce qui importe donc, c’est que me soit donnée la vision de l’oiseau merveilleux. Je me suis senti, j’oserai le dire, béni par cette vision : il y a là l’essentiel qui rachète tout ce que nous pouvons rencontrer dans la « vallée obscure » du monde. Alors, l’obscurité même est un écrin pour cette Présence brûlante, flamboyante dans l’œil qui sait voir.

Les oiseaux sont volontiers un symbole de ce qui relie le ciel et la terre, et évoquent l’alchimique volatile qui ne se laisse pas aisément attraper. J’y ai vu ici, bien sûr, une allusion à la « lumière de la vie » qui brille dans les rêves, et à ce que notre tradition chrétienne appelle le Saint Esprit. Mais il ne faudrait pas mettre les oiseaux lumineux dans la cage des seuls rêves ou d’une tradition exclusive : ils sont partout. J’ai été frappé un jour par ce que dit Robert A. Johnson d’une vision qui lui est tombée dessus un jour où il se promenait à Philadelphie : une voix intérieure l’a mis en demeure de choisir immédiatement entre deux possibilités. Soit il voyait le corps et le sang du Christ partout, soit il ne le voyait nulle part. Johnson dit que, bien sûr, il a su tout de suite quelle était sa réponse intime : s’il refusait de voir le corps et le sang du Christ partout, il lui aurait fallu mourir car l’être humain ne peut pas vivre sans sens. Je ne suis guère chrétien alors c’est l’Oiseau de Feu des contes qui m’est apparu, mais c’est la même permanence du Sens, ou de l’Esprit, qu’il m’était donc donné d’entrevoir.

J’ai mis de nombreuses années à assimiler ce rêve. Il m’a d’abord laissé encore plus désemparé que je ne l’étais en me couchant. Le sentiment de solitude qui ressort à la fin du rêve s’est fait plus écrasant que jamais. La direction donnée me semblait imprécise, incertaine : Où aller ? Que faire avec ce rêve ? Il m’a travaillé dans une lente alchimie jusqu’à transformer mon regard. J’ai enfin compris avec le temps qu’il me donnait une tâche existentielle – à ne pas confondre avec la mission que tant d’entre nous voudraient avoir pour justifier leur existence sur terre. Il me disait qu’il me faudrait assumer pleinement cette solitude et, plutôt que de la maudire, m’en réjouir car elle est le signe que je marche mon propre chemin, non celui d’un autre. Dès lors, je me sentirais, me laissait-il entendre, obligé de parler des oiseaux de feu et d’interroger tous ceux que je croiserais avec enthousiasme : Ô quelle merveille ! Les oiseaux de feu sont partout ! Les voyez-vous donc ?

mercredi 23 juillet 2014

En quête d'une vision

Photo Danielle Bouchard, tous droits réservés

Après quelques années d’analyse selon la méthode jungienne, j’ai été pris par une impatience dont je souris aujourd’hui : les choses n’allaient pas assez vite. Je suis alors allé faire une Quête de vision. Ce rite de passage chamanique – en Lakota, hamblecheya, ce qui signifie « pleurer pour un rêve » – est sans doute un des meilleurs compléments possibles à la démarche d’analyse jungienne : il s’agit d’aller s’exposer à la nature sauvage en jeûnant pendant un certain nombre de jours et de nuits dans l’espoir d’avoir un rêve ou une vision qui nous donnera une nouvelle direction de vie ou qui répondra à une interrogation profonde. Dans le fond, c’est un rite traditionnel d’incubation comme on en trouve dans à peu près toutes les cultures sauf la nôtre, l’occidentale. Les anciens savaient bien que, face à une difficulté existentielle majeure ou devant la nécessité de grands changements dans notre façon de vivre, nous n’avons rien de mieux à faire que de nous retirer de la société pour aller interroger la nature, notre nature profonde en prise avec la sauvagerie de la vie, avec l’inconditionné en nous.

La notion de rite de passage a été formalisée par l’anthropologue Arnold Van Gennep dans un livre qu’il a publié en 1909. Au cours de plusieurs années passées à partager le quotidien des Bushmen vivant dans le désert du Kalahari en Afrique australe, il a constaté que notre civilisation occidentale avait perdu un ingrédient essentiel de l’art de vivre en omettant de marquer de façon symbolique les grands passages de l’existence. La naissance d’un enfant, la puberté et l’entrée dans l’âge adulte, le mariage et le divorce, la perte d’un emploi et la retraite, la mort d’un proche ou le diagnostic d’une maladie grave annonçant notre propre mort, sont autant de moments charnières qui marquent des changements profonds dans notre psyché. Van Gennep a remarqué que la vie dans les sociétés traditionnelles était structurée par des cérémonies soulignant ces transitions majeures de l’existence. La fonction de ces cérémonies était d’associer toute la communauté à ces passages en les inscrivant dans l’ordre naturel des choses : de même que les arbres perdent leurs feuilles à l’automne pour refleurir au printemps, les êtres humains doivent traverser de nombreuses petites morts et renaissances pour s’acheminer vers la maturité.

On entend beaucoup parler depuis quelques décennies du nécessaire réenchantement de notre monde en proie à l’hubris de la rationalité. Nous payons ce que nous avons gagné avec l’omniprésence triomphante de la technique et de la science par une perte de sens et de connexion avec notre environnement ainsi qu’avec la grande famille humaine. Nous faisons face, dans nos sociétés dites avancées, c’est-à-dire du point de vue de la langue des oiseaux en voie de pourrissement, à des épidémies de dépression et d’épuisement tant professionnels qu’existentiels, ainsi que de suicides, qu’ils soient lents avec l’alcool et les drogues ou délibérés et radicaux. Le symptôme le plus grave de cet effondrement psychique qui tend à se généraliser doucement est certainement le nombre croissant de suicides chez les jeunes. Jung en était déjà conscient : « Depuis que les étoiles sont tombées du ciel et que nos plus nobles étoiles ont pâli, une vie secrète règne dans l’inconscient. C’est pour cela que nous avons aujourd’hui une psychologie et que nous parlons d’inconscient. Tout cela serait et est superflu dans une époque ou une forme de civilisation qui possède des symboles. […] Le ciel est devenu pour nous un espace universel vide, un beau souvenir de ce qui était jadis. Mais notre cœur brûle et une secrète inquiétude ronge les racines de notre être. »

Joseph Campbell, dont les travaux ont été dans une grande mesure inspirés par Van Gennep, enfonce ce clou : « La fonction principale de la mythologie et du rite a toujours été de fournir à l’esprit humain les symboles qui lui permettent d’aller de l’avant et qui l’aident à faire face à ses fantasmes qui le gênent sans cesse. Il est bien possible en effet que la grande fréquence de névroses que nous constatons autour de nous, est due à la carence d’une aide spirituelle de cet ordre. Nous restons fixés aux images non exorcisées de notre petite enfance et peu disposés de ce fait à franchir les seuils indispensables pour parvenir à l’âge adulte. Aux États-Unis, les valeurs ont même été inversées. Le but n’est pas d’atteindre l’âge mûr mais de rester jeune, non pas de devenir adulte, en se détachant de la mère, mais de lui rester attaché. C’est cela la société nord-américaine. Toute la publicité encourage le côté enfant de l’humain. La mère est représentée par l’église, par l’armée, par les grandes entreprises et même par la télévision. »

Un des passages les plus délicats de l’existence est certainement en effet l’entrée dans l’âge adulte. Il n’est pas certain qu’il soit vraiment achevé sans un rite de passage marquant clairement le franchissement d’une frontière invisible au-delà de laquelle nous devenons pleinement responsables de notre existence. Toutes les sociétés traditionnelles avaient des rituels souvent empreints d’une certaine violence pour arracher le jeune être au domaine des mères. Chez les filles, ce passage est marqué biologiquement par l’apparition des menstruations qui était célébré comme un grand événement ; la jeune fille était alors accueillie par les femmes qui lui transmettaient leurs connaissances et leur expérience. Pour les garçons, il y avait souvent toute une mise en scène dramatique dans laquelle les hommes arrachaient le futur jeune homme à la communauté maternante des femmes, avec la complicité de ces dernières qui faisaient semblant de s’y opposer. Ce rituel était accompagné d’épreuves mettant en jeu la survie physique et psychologique du garçon, par exemple en l’obligeant à passer une nuit seul dans la nature sauvage, avant qu’il ne soit initié par les hommes aux secrets qui leur étaient propres. À cette occasion, le corps du jeune homme était souvent marqué par des scarifications douloureuses dont le souvenir lui rappellerait qu’il était capable d’endurer la faim, la soif, la solitude, la douleur physique. Il recevait aussi souvent un nouveau nom et était admis dans un clan, c’est-à-dire une nouvelle famille dont il partageait l’esprit. Il mourait à son identité de garçon pour renaître en tant qu’homme.

De nombreuses études soulignent que les comportements à risque des adolescents sont une façon de vivre de manière sauvage, c’est-à-dire ici non encadrée par la sagesse des anciens et dès lors dangereuse, ces rites de passage qu’ils réinventent spontanément. Jusque dans le suicide ou la conduite à contre-sens sur l’autoroute, il y a un désir profond de transformation qui est malheureusement rarement entendu. Écoutons encore ce qu’en dit Joseph Campbell : « Pour finir, il faut que vienne le psychanalyste qui réaffirmera la sagesse éprouvée des anciens enseignements prospectifs que dispensaient les danseurs masqués exorciseurs et les sorciers guérisseurs circonciseurs. Nous découvrons alors que l’ancien symbolisme initiatique est créé spontanément par le patient lui-même au moment où il le permet. Apparemment, ces images ont quelque chose de si nécessaire à la psyché que si le monde extérieur ne les apporte pas, par l’entremise du mythe et du rituel, il faut qu’elles soient retrouvées au travers du rêve, de l’intérieur, faute de quoi nos énergies resteraient enfermées dans une banale et anachronique chambre d’enfant au profond de la mère ».

La Quête de vision est, dans ce contexte, un rite de passage particulièrement intéressant qui attire de plus en plus d’Occidentaux en quête de retrouvailles avec leur nature profonde. On le retrouve dans presque toutes les communautés amérindiennes du Nord de l’Amérique, mais aussi avec des variations dans la tradition celte, ainsi qu’en Afrique et en Sibérie. Généralement, c’était d’abord un rite d’entrée dans l’âge adulte à l’issue duquel un jeune homme recevait un nouveau nom rappelant la vision qu’il avait reçu. Ainsi, le célèbre Crazy Horse, dont le nom signifie en Lakota « ses chevaux ont le feu sacré », rêva à l’issue d’une Quête de vision qu’il montait un cheval qui traversait un nuage de balles et de flèches sans se faire blesser. Au-delà de la fonction sociale, ce rituel était avant toute chose un moyen d’entrer en relation avec le monde des esprits. Il n’était pas rare qu’un homme fasse plusieurs Quêtes de vision au cours de son existence pour entretenir cette relation avec les esprits. Selon eux, sans vision à vivre, à incarner, nous ne sommes rien…

Le paradoxe de la Quête de vision, c’est que c’est un rite que l’on peut qualifier de « guerrier » car il réclame le courage d’aller s’exposer à la nature sauvage et d’endurer un jeune prolongé, et qui fait cependant appel au féminin de l’être, c’est-à-dire qu’il invite à se dépouiller de toutes nos constructions mentales pour entrer dans un état de réceptivité totale. La nature sauvage, le jeûne, la solitude et le silence sont les ingrédients principaux de cette aventure de l’âme. On pourrait imaginer faire une Quête de vision dans sa salle de bain car finalement nous pouvons recontacter notre nature profonde n’importe où, mais le miroir que nous tend la nature vierge est un support irremplaçable ; nous nous rendons compte alors que nous ne l’avons jamais vraiment quittée en-deçà de toutes nos couches de crasse mentale. Elle nous prend par la main et nous reconduit à la simplicité de nous-mêmes, dans notre nudité intérieure. Le jeûne est absolument requis, d’abord parce qu’il nous introduit soudain dans un rapport de sobriété au monde et ensuite parce que la faim de l’âme descend dans le corps et s’y incarne. La faim nous allège et nous ramène au vide que nous sommes et que creusent encore plus le silence et la solitude. Un vide que l’âme remplira de pensées, d’images et, si nous sommes très chanceux, d’un grand rêve. C’est ce passage par le vide cependant qui est essentiel plus que la vision que nous recherchons, car c’est dans ce vide que nous nous rencontrons tels que nous sommes.

Ce rite de passage est remis à l’honneur désormais en Occident grâce à de nombreux pionniers qui en offrent différentes variantes, ainsi que l’afflux de chercheurs et chercheuses de sens qui s’y risquent. C’est un des signes de ce que tout espoir n’est pas perdu ; de plus en plus de personnes prennent conscience du déficit dramatique de sens de l’existence dans notre monde artificiel, coupé de ses racines vitales, et cherchent des remèdes efficaces. Jung rappelait souvent les mots d’Hölderlin : « Quand le danger grandit, croît aussi ce qui sauve. » On peut voir aussi dans ce phénomène une manifestation de la loi historique qu’a soulignée Arnold Toynbee et qui veut que les conquérants soient finalement conquis de l’intérieur par les peuples qu’ils ont asservis ou éliminés. Ainsi Rome a-t-elle voué un culte à Isis et l’Occident redécouvre-t-il doucement la sagesse des Premières Nations. La Quête de vision est désormais moins un rite d’entrée dans l’âge adulte qu’une façon d’accompagner toutes sortes de transitions existentielles. Elle n’est plus réservée aux hommes ; beaucoup de femmes vont en Quête de vision, se donnant ainsi l’occasion de vivre l’aspect héroïque de leur masculin intérieur et renouant par là avec leur nature profonde, tissée d’intimité avec la Terre. Au-delà de leur Quête personnelle, ces personnes témoignent de la Quête collective dans laquelle notre civilisation est entrée, pleurant pour un rêve d’avenir, une vision qui garantira un futur à nos descendants.

Le seul danger que courent les occidentaux en se livrant à une telle aventure est d’être finalement déçus : nous sommes dans un tel état d’inanition spirituelle que nous cherchons pour la plupart une « grande vision » en étant rarement capables de recevoir le cadeau tel qu’il se présente à nous. J’en parle d’expérience…

En 1995, quand je suis parti en Quête de vision sur une île au Québec, j’étais un jeune homme idéaliste qui espérait avoir une vision qui changerait sa vie d’un coup de baguette magique. J’ai fait en effet un rêve étrange, avant même de partir sur l’île, où je voyais un corbeau manger les yeux d’un cadavre tandis qu’une voix me disait : « Donne-moi tes yeux et tu verras la réalité autrement ». Sur mon île, j’ai eu la frousse en entendant un corbeau croasser et je suis rentré peu avant la dernière nuit, qui est censée être la nuit de la vision. J’ai pris alors un sacré coup de pied dans le derrière dont je suis très reconnaissant, qui a mis à mal mes rêveries héroïques mais qui m’a reconduit à l’essentiel : j’avais une famille et du travail qui m’attendaient à Montréal, et il était grand temps que je débarque de cet idéalisme qui me faisait toujours imaginer une autre vie, ailleurs, que celle que j’étais en train de vivre. C’est à ce prix-là, n’est-ce-pas, qu’on devient adulte. Bien des années plus tard, j’ai complété cette Quête en passant une nuit seul dans la nature sauvage d’un canyon en Arizona. J’y ai alors appris quelque chose qui m’a guéri de toute impatience vis-à-vis de la psyché : au cours de ces huit années, la Quête de vision avait été comme suspendue, et reprenait son cours le jour venu comme une rivière qui, ayant disparu en un endroit, resurgit plus loin, toujours fraiche et limpide. La nature prend son temps, comme tout ce qui est vraiment important.

L’essentiel dont il est question ici à mots couverts, c’est Paule Lebrun[1], ma guide avec Gordon Robertson dans cette aventure – à qui je témoigne toute ma reconnaissance – qui le rappelle en citant la prière de Rumi : 

Ô s’il-Te-plaît, « brise mon cœur pour qu’il ait accès à l’Amour sans limites. »



[1] Je recommande tout particulièrement son livre « Quête de vision, quête de sens », à qui voudra approfondir ce sujet et éventuellement se préparer à risquer l’aventure.