vendredi 6 octobre 2017

Au-delà du polyamour

Jeanne-Moreau dans le film de François Truffaut "Jules et Jim"

Une longue chaîne d’amants sortit de la prison dont on prend l’habitude. 
(Paul Éluard)

Une révolution tranquille est en marche dans nos mœurs amoureuses. Elle nous concerne toutes et tous et avance subrepticement dans l’intimité de nos cœurs et de nos foyers. Pour la présenter, on pourrait paraphraser Saint-Just qui disait en son temps que « la liberté est une idée neuve en Europe ». Nous sommes, en Occident au début du XXIème siècle, en train de sortir de plus de 2000 ans de conditionnement judéo-chrétien, et cela se traduit par l’union de la liberté et l’amour dans une nouvelle vision de la relation amoureuse. Cette évolution s’inscrit dans le prolongement du grand mouvement qui, depuis le début du XXème siècle, se traduit dans la redéfinition des relations entre hommes et femmes, et finalement dans la déconstruction des genres sexuels. Ce mouvement de l’inconscient collectif qui renouvelle les relations entre le masculin et la féminité est peut-être le progrès le plus significatif depuis des millénaires, bien plus important que nos avancées technologiques et notre croissance économique, car il touche à notre humanité même. En effet, nous voyons par-là émerger dans la conscience collective une idée d’un être humain total, unissant en lui-même le masculin et la féminité sans être défini de façon restrictive par un genre sexuel, et s’avérant capable d’un amour entièrement libre qui se manifeste bien souvent par le fait d’entretenir plusieurs relations amoureuses simultanément, chacune reflétant toutes les facettes de sa totalité. On appelle cette vision de l’amour le polyamour, du grec «poly » signifiant « plusieurs », comme dans polythéisme, le fait de référer à de multiples dieux.

Dans un de mes rêves, il m’était dit qu’avec l’avènement des mariages multiples, nous entrerions dans le XXIIIème siècle. Bien sûr, nous n’y sommes pas. Tout au plus sommes-nous en train de défricher le chemin qui permettra aux futures générations d’établir ce qui aujourd’hui semble une avancée marginale comme la norme sociale. Pour l’instant, cette idée se heurte évidemment à beaucoup de résistances. La plupart des gens préfèrent entretenir l’illusion romantique d’un amour unique et définitif, qui va avec la petite maison dans laquelle ils vieilliront au coin de feu avec leur bien-aimé(e), avec pour horizon le cimetière où ils auront un caveau commun. Et puis il s’en trouve d’autres pour oser vivre ce qui semble impossible à la plupart. Quand on n’y connait rien, on croit volontiers que le polyamour, c’est une affaire d’hommes, une autre façon qu’ils auraient de légitimer une tendance toute masculine à l’adultère, alors que ce sont des femmes, essentiellement, qui ont lancé l’idée polyamoureuse. L’article fondateur a été écrit par Morning Glory Zell en 1990 et s’intitule «  A bouquet of lovers[1] ». Dans ma pratique d’écoute des rêves, je constate qu’il y a beaucoup plus de femmes osant le polyamour que d’hommes. En fait, il semble que ces derniers se soient toujours mieux accommodés du mensonge leur permettant de cloisonner leurs multiples relations amoureuses, mais les femmes accédant à la liberté réclament la vérité, la transparence. Cela soulève beaucoup de questions bien sûr. Comme le disait Jung en 1925, il est confortable de vivre dans le passé car alors la tradition apporte des réponses aux interrogations qu’on évite d’explorer, mais vivre dans le présent implique de s’assoir sur des questions brûlantes.

Le polyamour signe la fin du mirage de l’exclusivité amoureuse et sexuelle érigée en idéal. Il faut bien comprendre qu’il y a un rêve derrière ce mirage, à savoir le rêve de rencontrer une personne qui pourrait être « tout » pour nous, tandis que nous serions tout pour elle. C’est un rêve de fusion dont nous verrons qu’il vise dans le fond à combler une blessure narcissique et à nous ramener à la seule relation totale que nous avons jamais eu, à savoir l’identité psychique avec notre mère dans son ventre. Derrière le rêve, il y a une construction sociale qui va avec la définition figée des genres dont nous avons hérité. Il est intéressant de savoir que l’amour romantique est une invention de l’Occident vers le XIIème siècle, après l’écrasement de la fine fleur de l’amour courtois. Auparavant, l’amour est surtout une transaction économique entre deux familles qui décidaient, un peu partout dans le monde, d’unir leurs enfants qui en venaient éventuellement à s’aimer à force de partager les défis de l’existence. Et puis, avec Tristan et Iseult[2] est venue cette idée de l’amour fou et éternel que nous ne pourrions vouer qu’à une seule personne. Mais si l’on en revient à la dimension sociale et il faut bien le dire, commerciale, du mariage, l’exigence d’exclusivité amoureuse était donc surtout la conséquence d’un acte de propriété qui faisait qu’une femme appartenait à un homme. Et encore aujourd’hui, c’est un énoncé de propriété.

Il était admis que les hommes eux, faisaient bien souvent ce qu’ils voulaient. Encore aujourd’hui, et jusque chez des personnes fort cultivées, on rencontre ce préjugé qui voudrait que la structure psychique des femmes les prédispose à n’avoir qu’un seul partenaire tandis que les hommes seraient, par nature, portés à multiplier les amours. On invoque en particulier la biologie pour justifier de tels préjugés, en oubliant que ce qui caractérise justement notre évolution collective, c’est que nous nous affranchissons de la biologie. Ce trait psychique peut avoir son sens quand il est question de reproduction biologique et de constitution d’une famille, mais s’évapore quand la contraception délie les relations amoureuses de la reproduction. Un autre préjugé, qui va avec le précédent, voudrait assimiler le polyamour à la polygamie. Or la polygamie est une coutume caractéristique de sociétés qui ne sont pas encore entrées dans la modernité et ne reconnaissent pas l’indépendance de la femme par rapport à l’homme : elle est la propriété du père, du frère ou du mari. La polygamie avait généralement une fonction économique et de survie. Il était ainsi fait obligation dans le désert d’Arabie au frère d’épouser la veuve de son frère défunt pour ne pas la laisser seule, ce qui aurait signifié sa mort. Mais cela va aussi avec le fait que dans ces sociétés, la femme est considérée comme une marchandise échangée contre quelques chameaux, c’est-à-dire une richesse. La polygamie asiatique est un peu différente puisqu’en Chine traditionnelle, il était admis qu’un homme épouse une jeune femme par amour une fois son devoir familial rempli auprès de sa première épouse, qu’il n’avait généralement pas choisi. Cependant le polyamour émerge de prémisses complètement différents, au premier chef desquelles il y a l’indépendance amoureuse et économique de la femme comme de l’homme, leur entière égalité, et le refus de laisser la société se mêler de notre intimité amoureuse.

Jules et Jim
On pourrait croire que le polyamour est une aberration proprement occidentale qui va avec ce que nos passéistes appellent le déclin de la civilisation. Nous ne pouvons que nous féliciter en effet du déclin du patriarcat ancestral qui fondait leur idée de la civilisation, dont la barbarie n’est plus à démontrer dans la façon dont elle a traité les femmes et les autres cultures. Parmi celles-ci, il semble qu’il y ait plusieurs exemples de société polyamoureuse. Chez les Iroquois, la femme choisissaient ses partenaires amoureux et pouvaient en avoir plusieurs. De façon plus significative encore, les Mayas et les Incas, chez qui hommes et femmes pouvaient avoir plusieurs partenaires amoureux officiels, semblent avoir institutionnalisés les mariages multiples. Leur nombre était indicateur, semble-t-il, de la qualité et l’ampleur de leur énergie car il fallait avoir la capacité d’entretenir ainsi plusieurs relations sans qu’aucune n’en souffre. En Occident au XXème siècle, le polyamour était envisagé sous le terme de « relations ouvertes », et nous en avons des exemples célèbres avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, et avec le trio Carl Jung, Emma Jung et Toni Wolff. Du point de vue jungien, cette relation en particulier est emblématique mais n’est pas sans soulever des questions sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Le polyamour est en fait la réponse contemporaine sans doute la plus de pointe à un très vieux problème. Il est impossible d’empêcher un cœur d’aimer. On a beau mettre un couvercle social dessus, y ajouter de bonnes résolutions et de grands serments, un idéal ou une Bible : le cœur est autonome dans ses battements. C’est un fait de nature. La nature, c’est ce qui arrive même si on ne le veut pas, même si on essaye de dresser l’animal humain pour qu’il s’abstienne. Dans les faits de nature, il y a le besoin de manger et de boire, de déféquer, de rêver et d’aimer, et l’être humain se meurt quand on l’empêche de satisfaire ces besoins. Le problème, c’est que comme l’amour libre n’était pas admis socialement et qu’on a fait toute une salade judéo-chrétienne du serment de fidélité dans le mariage, l’amour a toujours été dans une grande mesure clandestin et adultère. Car comme le souligne Osho, il n’y a pas de pire « tue l’amour » que le mariage, c’est-à-dire le fait qu’il n’y ait plus de risque amoureux. Et depuis toujours, la solution est donc le mensonge adultère. Cela alimente l’essentiel de notre littérature et notre cinéma de drames sans fin et, dans le fond il faut bien le dire, sans grand intérêt. Le polyamour, c’est la reconnaissance de ce fait de nature qui veut que nous ne commandions pas à notre cœur, et qu’il ne sert à rien de le réprimer car il se venge inéluctablement. Il vaut donc bien mieux le laisser vivre dans la vérité, c’est-à-dire en toute conscience. Nous verrons que c’est justement de cela dont il s’agit, d’un chemin de conscience dans lequel le conflit ne peut être exclu…

La psychologie explique bien ce qui se passe dans le fait de tomber amoureux, et pourquoi l’amour ne saurait généralement rester cantonné éternellement à une seule relation. Il est important au prime abord de différentier justement l’amour, qui est vie du cœur, appréciation de l’autre et relation qui ne cesse de s’approfondir en conscience, de la projection amoureuse, ce que nous désignons comme « tomber en amour », que les anciens nommaient aussi « passion » et qui est vouée à être temporaire. Un des immenses apports de la psychologie des profondeurs de Jung est d’avoir mis en lumière qu’il y a une femme  (l’anima) dans l’homme et un homme (l’animus) dans la femme. Quand nous tombons amoureux, et pour nous en tenir à l’équation simple[3] d’une relation entre homme et femme, nous projetons cette anima ou cet animus sur la personne qui suscite notre passion. C’est pourquoi cette personne nous parait si unique : elle nous tend un miroir dans lequel nous contemplons notre double en vérité. Cela pose tout le défi de conscience des relations amoureuses dans lequel il ne s’agit pas en fait de faire durer cette illusion le plus longtemps possible, et de s’enfuir quand la lune de miel est terminé, mais au contraire de retirer la projection pour voir et aimer la personne réelle. C’est autrement plus difficile que de passer d’une passion à l’autre. C’est d’ailleurs le meilleur sinon le seul argument en faveur de l’exclusivité amoureuse : l’approfondissement de l’intimité réclame un face à face qui va avec l’engagement dans la relation, et celle-ci dans ses premiers stades réclame qu’on évite de disperser l’énergie amoureuse.

Le polyamour est le laboratoire dans lequel nous pouvons le plus clairement observer les jeux de l’anima (la féminité intérieure de l’homme) et de l’animus (le masculin intérieur de la femme). Il n’y a pas de polyamour s’il n’y a pas un engagement profond dans les relations amoureuses, mais nous verrons que la vision polyamoureuse renouvelle ces notions d’engagement et de fidélité inséparables de la recherche d’intimité. Pour qu’il y ait polyamour, il faut donc qu’il y ait au départ un engagement profond et réel dans une relation : le polyamour n’est pas papillonnage. Et dans cet engagement, sans qu’il y ait quoi que ce soit à reprocher au partenaire habituel, voilà qu’il y a un coup de cœur à l’extérieur du couple et l’exigence d’aller voir, et surtout vivre, ce qu’il y a dans ce cœur qui se met à battre. La psychologie nous invite à aller voir ce qui se projette dans ce nouvel amour, qu’est-ce qui appelle là, qu’est-ce qui réclame d’être vu et vécu. Si tout va bien, cela peut être fait dans la transparence avec le partenaire initial qui s’en trouve lui-même libéré de toute obligation d’exclusivité, et c’est alors que nous entrons dans une situation polyamoureuse dans laquelle chacun des partenaires peut, en continuant d’entretenir sa relation principale, explorer les différentes facettes de son anima / animus en relation. Cela ne signifie pas nécessairement de vivre tous ensemble ou de partager différents degrés d’intimité, mais cela ne l’exclue pas non plus. Ce qui importe, c’est qu’il y a à la fois engagement à préserver la relation dite principale et entière liberté des deux partenaires dans cette relation. Cela implique un très haut degré d’amour, que mon mentor et ami Nicolas Bornemisza appelle[4] « l’amour expansif », un amour qui tend vers l’universel au-delà du personnel. Nicolas a cette belle formule qui résume toute l’évolution requise :

Le cœur humain ne se divise pas, il se multiplie.


Jules et Jim
Bien sûr, cela n’exclue pas de vivre des conflits, de la jalousie, etc. C’est humain, et mieux, c’est inévitable et nous verrons que cela nous rend, si nous acceptons d’aller au bout des implications du vécu amoureux, un immense service. Nous sommes tous et toutes câblé(e)s avec un cerveau limbique hérité des mammifères, et dès lors, un fort instinct territorial qui s’étend à notre partenaire amoureux. La jalousie, c’est quand cet instinct territorial se réveille. Mais ce qui nous distingue en tant qu’êtres humains, c’est que nous avons une capacité de conscience indépendante du cerveau limbique et qui nous permet de ne pas être agis par nos émotions. Il est naturel que nous ressentions une violente insécurité quand notre source d’amour semble être menacée de se détourner de nous, mais cette insécurité est essentiellement le rappel d’une blessure narcissique bien antérieure à la relation. C’est donc ce que nous faisons avec notre insécurité et notre jalousie qui est réellement déterminant : en faisons-nous une exigence limitative pour l’autre, ou acceptons-nous de jouer le jeu de l’amour jusqu’au bout en les exprimant mais en laissant l’autre entièrement libre ? Il n’y a pas de croissance de la conscience sans conflit, nous explique Jung, et les relations sont l’espace où la conscience est la plus fondamentalement sollicitée pour sa croissance. On sait que les moines tibétains entourant le Dalaï Lama sont aussi sujets que nous à la peur et à la colère quand survient un incident déclencheur, mais leur pratique de la méditation leur permet de ne pas se laisser dominer par celles-ci. Le polyamour réclame de chacun(e) des partenaires qu’il/elle s’ancre dans la conscience, au centre, et apprenne à dominer son cerveau émotionnel. J’oserai dire qu’il y a là une véritable voie spirituelle pour notre temps, une voie dans laquelle le chercheur spirituel plonge dans le feu transformant des relations et se laisse emmener par l’amour jusqu’à la plus grande expansion de conscience possible.

Jung a vécu une telle relation polyamoureuse quand, après avoir épousé Emma Jung, il a rencontré Toni Wolff. Leur relation semble par bien des côtés exemplaires. Il semble que Toni soupait régulièrement à la table des Jung et avait sa chambre dans la maison familiale, ce qui dans la Suisse bourgeoise du milieu du XXème siècle était extravagant. Cela a été possible, selon le témoignage d’Aniéla Jaffé, secrétaire de Jung, parce qu’il n’y a jamais eu de « manque d’amour » entre eux, et particulièrement entre Carl et Emma. Quand Toni est décédée, Jung n’a pas pu se rendre à l’enterrement car il était malade et c’est Emma qui y est allée. Elle a alors rendu hommage à Toni en disant qu’elle avait apporté à Carl, dans une période critique de sa vie, quelque chose qu’elle, son épouse, n’aurait pu lui donner. Là, selon moi, est une véritable preuve d’amour, d’un amour entier pour la personne entière. On trouve là le sel de la recommandation d’ailleurs des jungiens (par exemple Toni Wolff[5] elle-même) quand notre partenaire amoureux rencontre quelqu’un qui  fait battre son cœur : rencontrer cette personne et voir ce qu’elle a de différent de nous, ce qu’elle amène à notre partenaire et que nous ne saurions lui amener. Alors, sur la base de notre amour commun, il est bien possible que nous fassions de cette personne un(e) ami(e). Jung lui-même disait des deux femmes de sa vie qu’Emma avait été la fondation de sa maison tandis que Toni en avait été la fragrance. Cela nous amène à un point très important : dans le polyamour, chaque relation est unique, car chaque personne est unique. Les relations sont différentiées, ce qui permet à chacune d’être vécue dans sa plénitude et son unicité, sans faire d’ombre aux autres relations. Dans chaque amour, c’est l’Unique finalement qui est aimé, c’est  l’unique qui tend vers l’Unique, et ce mouvement réclame que soit respectée, et mieux chérie, l’unicité de chacun des protagonistes et de chaque relation.

Il serait dangereux cependant d’idéaliser la relation de Jung et d’en faire un modèle de relation polymoureuse. On peut simplement dire qu’il a été parmi les premiers à se confronter consciemment au problème. Parmi les réserves qu’on peut invoquer, il y a le fait qu’Emma n’a pas, à notre connaissance, eu de relations extra-conjugales. Or tant qu’à vivre le polyamour, il est important qu’il soit réciproque et qu’on ne goûte pas seulement les joies de la liberté, mais aussi le feu transformant de l’insécurité. Jung a vécu celle-ci cependant à chaque fois qu’Emma, excédée, a menacé de le quitter et sa biographe fait remarquer qu’au cinq reprises connues où cela est arrivé, il est tombé malade. Il n’était donc pas prêt à laisser sa femme voler de ses propres ailes, et nous ne devrions jamais minimiser la souffrance qu’a vécu Emma, sans doute préoccupée de maintenir l’unité de son foyer pour leurs cinq enfants. Plus fondamentalement, on peut interroger la nature de la relation entre Carl et Toni qui pourrait avoir tenu d’une forme d’inceste psychologique car il s’agissait d’une de ses jeunes analysandes quand il en est tombé amoureux. Il y a donc eu « passage à l’acte » du point de vue thérapeutique. Mais surtout, comme je l’explique dans un autre article[6], on peut questionner le fait que Toni n’a pas eu une vie indépendante du rôle de porteuse d’anima que lui faisait tenir Jung dans sa vie. Là aussi, il a échappé au véritable risque polyamoureux qu’il aurait couru en la laissant avoir sa propre vie amoureuse indépendante de lui. On peut se demander s’il ne l’avait pas annexé au service de sa propre psyché masculine, et ce manque d’indépendance est absolument contraire à l’esprit du polyamour. Mais on peut reconnaître à Jung qu’il s’est courageusement exposé au fond du problème, ce qui lui aurait valu de dire un jour que :

« Le problème de l’amour est difficile au point que vous pouvez vous estimer heureux si, à la fin de votre vie, personne n’a fait naufrage à cause de vous. »


Carl Jung et Toni Wolff
Finalement, je crois avec Nicolas Bornemisza que l’émergence du polyamour va avec celle d’une nouvelle féminité, et en particulier avec l’avènement de ce qu’il appelle « la nouvelle femme » qui assume pleinement sa liberté, son autonomie tant sexuelle que spirituelle. Cette évolution concerne aussi les hommes qui intègrent pour certains plus que jamais leur féminité intérieure et sorte du carcan que leur a imposé, autant qu’aux femmes, le patriarcat. On voit se dessiner à travers celle-ci le retour du Féminin sacré que Jung appelait de ses vœux et sur lequel je me suis déjà exprimé ailleurs en soulignant qu’il se manifeste en particulier dans l’archétype de l’Amoureuse. Ainsi que je le disais plus haut, je connais plus de femmes que d’hommes prenant le risque d’oser vivre une vie amoureuse libre, et il faut souligner que cela implique bien souvent qu’elles concilient cette exigence de liberté avec des enfants, un travail, etc… ce qui constitue un exploit. Je leur rends hommage car elles font preuve bien souvent d’un véritable héroïsme au service de leur intégrité. Bien sûr, elles sont souvent écartelées par des exigences conflictuelles, mais il faut alors leur rappeler ce qu’écrivait Jung à une femme déchirée entre ses obligations familiales et sa vie professionnelle :

« Ne doutez pas de la justesse de vos deux visages et laissez advenir ce qui doit advenir. […] Ce conflit apparemment insupportable est la preuve de la justesse de votre vie. Car une vie sans contradiction intérieure est soit une demi-vie, soit une vie dans l'au-delà – une vie cependant réservée aux anges. Mais Dieu préfère les hommes aux anges. »

Mais alors, quelles notions pouvons-nous dès lors avoir de l’engagement et de la fidélité dans un contexte polyamoureux ? Dans le cadre de l’exclusivité amoureuse, il s’agit au fond de réprimer nos élans amoureux pour garantir la pérennité du couple. Quand on ne parvient pas à châtrer ainsi nos cœurs, on sait ce que cela donne : les redoutables conflits du mensonge entourant l’adultère. Mais s’il est admis que tous les partenaires de la relation amoureuse sont entièrement libres, alors l’engagement n’est pas par rapport à l’autre, en forme de « je ménagerai ton insécurité », mais dans la relation. L’affirmation fondamentale de cet engagement devient : « Peu importe qui je rencontrerai, ce que je vivrai, je continuerai à prendre soin de notre relation. Même si mon cœur s’ouvre à un(e) autre, je continuerai à amener de l’amour dans notre relation. » Le premier engagement est à la transparence, c’est-à-dire au fait de dire la vérité de son cœur. Et cet engagement s’approfondissant, il offre la seule véritable sécurité possible dans la relation, qui est celle de la réalité du dialogue en conscience qui en fait une « relation sacrée ». Dans cette relation sacrée, il ne s’agit pas de tout se dire, de se rendre des comptes, mais il y a cet engagement à se dire l’essentiel, à savoir tout simplement si le lien d’amour qui unit les partenaires est encore vivant. De même, la fidélité n’est plus fidélité exclusive à l’autre mais fidélité à la relation : « Ce n’est pas parce que j’en aime un(e) autre que je te retire mon amour. Mon cœur s’agrandit, il ne se rétrécit pas au lavage par la vie. » Sur ce point de la nature véritable de l’engagement non contradictoire avec la liberté qui est l’essence même de l’amour, je ne saurais que recommander la lecture du merveilleux ouvrage de Christiane Singer : Éloge du mariage, de l’engagement et autre folie.

La problématique du polyamour semble inévitable à notre époque à différents titres. Elle va en particulier avec l’ouverture de cœur que vivent beaucoup de personnes s’engageant dans un chemin de conscience, et pose la difficulté d’un fréquent retard de la maturité affective sur la maturité spirituelle : les projections amoureuses sont volontiers confondues avec l’établissement d’une relation d’amour approfondie. Dans notre monde où la fonction sentiment a été généralement dévaluée en même temps que la féminité de l’être, on peut voir dans le polyamour une revanche du cœur sur la raison et un juste retour de la fonction sentiment qui réclame la primauté. Enfin, la remise en question de nos mœurs amoureuses pour y introduire plus de conscience participe du grand mouvement de déconstruction des institutions sociales dans la façon dont elles nous modèlent psychiquement, et va dans le sens de l’émergence d’individus entiers, unissant en eux-mêmes le masculin et la féminité et visant à l’autonomie psychique dans la liberté. Mais il ne faudrait pas négliger non plus l’ombre du polyamour qui pourrait tenir dans une justification du papillonnage amoureux et de l’absence d’engagement. Ce n’est en effet pas un hasard si ce mouvement a pris son essor en Occident dans la dernière décennie du XXème siècle, c’est-à-dire dans le contexte du libéralisme triomphant. Nous nous devons d’interroger en quoi le polyamour pourrait participer d’une forme de consumérisme amoureux propre au capitalisme sauvage et réduisant la relation amoureuse à un échange de service sexuels et affectifs entre partenaires interchangeables. Plus que jamais, le polyamour questionne la conception que nous nous faisons de l’amour…

Tout ceci étant dit, j’en suis parvenu pour ma part à la conclusion que ces discussions pour ou contre le polyamour tournent autour d’un faux problème. La réalité, c’est simplement que nous ne commandons pas à notre cœur, et que comme la Porteuse du Graal, bien nommée Conduir-Amour, il nous montre le chemin de notre plus grande croissance en conscience. Cependant, entre l’exigence d’exclusivité amoureuse et celle de la liberté, il y a deux opposés irréductibles qui font tout autant partie de la nature de l’amour. Car le désir d’exclusivité aussi est naturel, tout autant que celui de liberté. L’amour est une occasion de tenter de concilier ces contraires en conscience, et il faut se garder de faire du polyamour une autre idéologie. Il y a des moments pour être engagé dans une seule relation et d’autres pour être dans l’ouverture. Mais comme le dit le poète Khalil Gibran :

« Lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le… »[7]

Et cela même si cela nous amène au centre du feu. C’est ainsi qu’on purifie les métaux pour en faire ressortir l’or inaltérable, image alchimique de la conscience. Ne pas suivre l’amour quand il nous fait signe revient à se tuer, à tuer la vie qui coule en nous. Honorer l’amour quand il survient dans notre existence, quels que soient les défis dans lesquels il nous entraine, c’est entrer dans la véritable ouverture du cœur qui ne craint pas de pleurer toutes ses larmes pour pouvoir vivre toutes ses joies aussi. Dans un monde dominé par la rationalité, c’est redonner la primeur au sentiment et à la vie du cœur sur toute raison, parce que finalement, quand nous quitterons ce monde, nous n’emmènerons que l’amour que nous avons vécu, le miel des abeilles éternelles que nous sommes. Mais alors, la véritable question au-delà de ces discussions sur le polyamour est :

Que mettez-vous dans votre amour ? Quelles sont vos attentes dans l’amour ? Qu’y projetez-vous ? Tentez-vous, à travers l’amour, de combler une insécurité fondamentale, un vide que l’autre ne pourra jamais remplir et qui vous laissera donc toujours insatisfait(e) ? Ou faîtes-vous de l’amour votre guide vers une vision élargie de la Vie ? Faites-vous de l’amour une affaire personnelle de petits égos en quête de sécurité, se perdant dans leurs rêves, ou vous laisserez-vous traverser par l’Amour ?


Le déclencheur pour moi de cette réflexion a été un texte remarquable de Elie G. Humbert intitulé Ici et maintenant est une blessure[8], dans son livre La dimension d’aimer. Il interroge la douleur qu’on peut ressentir quand notre partenaire aime une autre personne et que tout d’un coup, on vit le sentiment d’abandon. Il montre qu’au fond de notre demande d’être aimé exclusivement, il y a ce qu’on appelle la blessure narcissique, c’est-à-dire la douleur de l’enfant séparé de sa mère et qui perd ainsi sa sécurité fondamentale. Il a des mots forts, des mots que l’on peut trouver terribles, qui font mal tellement ils sont justes, tellement ils mettent directement le doigt sur la partie la plus sensible de notre être :

« Suivez maintenant la ligne de votre demande. Qu'est-ce qu'on demande? On demande d'être aimé? Ce n'est pas vrai. On demande d'être préféré. Encore tout récemment, j'entends une amie qui dit à son mari: « Mais, enfin, est-ce que ce n'est pas la chose la plus légitime du monde? La seule chose que je te demande c'est que tu me dises que tu m'as choisie. » Mais c'est atroce. Oui, c'est atroce. Pourquoi? (C'est tellement naturel, hein?) C'est atroce parce que vous demandez à un compagnon ou à une compagne d'être au service de votre blessure narcissique et il ou elle n'a vraiment pas été fait pour ça. Mais, encore ça, ça serait seulement une erreur. Mais pourquoi atroce? Parce que tant que vous lui demandez ça vous ne le ou la rencontrerez pas. »

Ce faisant, il pose tout le problème qui est mis à nu par le vécu polyamoureux. Allons-nous continuer à entretenir une illusion romantique, et dans cette illusion, à éviter de nous rencontrer vraiment ? Devons-nous servir nos blessures narcissiques respectives, ou sommes-nous capables de les prendre en charge en conscience pour nouer des relations pleinement conscientes, dans lesquelles chacun(e) est invité(e) à oser sa liberté, son entièreté et son indépendance affective ? Et finalement, la grande question : notre amour est-il libre de notre blessure narcissique, ou sert-il seulement à tenter de la guérir ? Elie G. Humbert montre que la seule façon d’éviter de se perdre dans le rêve d’une mère de substitution qui comblerait tous nos besoins est d’accepter de descendre dans la blessure, ce qui nous amène dans la vérité de l’instant présent. Au fond, c’est la qualité de notre relation d’amour avec nous-mêmes qui conditionne la relation d’amour avec autrui, et c’est à celle-ci qu’elle nous reconduit inéluctablement si nous ne voulons pas entretenir d’illusion. Ainsi l’amour, jusque dans les blessures qu’il inflige, est un chemin de connaissance de soi. La blessure narcissique ne peut être guérie par l’autre. Elle ne peut être guérie que par l’amour total de soi, qui offre une base saine à l’amour d’autrui.

Ainsi, par exemple, la jalousie bien naturelle est-elle empoisonnée par la blessure narcissique dès lors qu’elle s’accompagne d’une auto-dévalorisation subtile qui nous murmure à l’oreille : « Si la personne aimée se tourne vers un autre, c’est que cet autre est mieux que moi. Il a quelque chose que je n’ai pas, et dans le fond, je ne suis pas digne d’être aimé. » Mais si l’on accepte que personne ne saurait être « tout » pour autrui, et que chaque être est unique, il n’est plus question de plus et de moins mais seulement de possibilités de relations qui se présentent : « avec telle personne, je rencontre mon côté artiste et ma dimension spirituelle, et avec telle autre, ce qui m’est offert, c’est l’enracinement dans le quotidien. » Les relations sont à chaque fois uniques, ne se comparent pas. On sait qu’on est dans le piège du mental dès lors que l’on compare des choses qui n’expriment leur être que dans leur unicité. La seule façon de sortir du piège de la blessure narcissique, c’est de s’accepter entièrement dans tout ce que l’on est et ce que l’on est pas, incluant nos manques et nos défauts, et c’est donc l’entier amour de soi. Sans amour de soi, que vaut l’amour d’autrui ? On le voit bien quand il nous déçoit. La haine de soi devient haine de l’autre, le doux vin de l’amour a tourné en vinaigre.

Finalement, il apparait donc que le véritable enjeu derrière le polyamour, c’est comment l’amour peut être un facteur décisif de croissance et d’élargissement de la conscience. Pour cela, il faut enfin dépasser la dimension personnelle de l’amour et entrer dans le mystère de l’amour expansif, c’est-à-dire dans la compréhension que derrière chaque partenaire amoureux, il y a un(e) Bien-Aimé(e) qui est recherché(e) et qui prend forme dans notre vie. C’est encore la psychologie des profondeurs qui l’explique le mieux, en partant du fait que ce que nous recherchons dans la relation amoureuse, ce n’est pas tant l’autre (qui est à peu près interchangeable avec beaucoup d’autres) qu’une certaine qualité de relation. Ainsi Mme Von Franz, la principale collaboratrice de Jung,  offre-t-elle cette définition de l’anima comme étant « un système d’attentes et d’aspirations qu’un homme nourrit face à une femme, un système relationnel érotique. » Il en va de même avec l’animus, qui en est la réciproque. Et dès lors, confronter l’anima pour l’intégrer signifie pour l’homme prendre l’entière responsabilité de ces attentes en laissant la femme entièrement libre d’être qui elle est, de faire ce qu’elle veut. « Rendre l’anima consciente, nous dit encore Von Franz, cela signifie aimer l’autre pour lui-même et par amour de l’amour. « Si je suis mon amour, mon amour est comblé. » Seul celui qui suit l’anima par l’amour d’elle la verra devenir une Béatrice ; elle sera pour lui un pont, un passage. » [9] Et ce pont est passage vers Celui ou Celle que nous sommes vraiment, ce que Jung appelle le Soi, qu’on peut appeler aussi le « Je Suis ».

Ce qui nous émeut, et qui force la projection de l’anima ou de l’animus sur une personne, c’est que nous avons l’intuition que nous pouvons trouver avec ce partenaire la relation de conscience totale que nous aimerions vivre. Nous reconnaissons en cette personne la déesse ou le dieu qui peut nous conduire à la félicité absolue. Cela, c’est le cœur de la projection amoureuse qui se retirera nécessairement au fur et à mesure que nous découvrirons l’être humain sous la projection, et ce faisant, la divinité reviendra en dedans. Mais les individus conscients peuvent en profiter pour développer une relation directe avec leur anima / animus, et ainsi d’ailleurs éviter d’obliger leurs partenaires humains à répondre à leurs attentes inconscientes. Devenant libres, ils laissent les autres libres aussi. C’est le chemin, selon Jung, de la réalisation de ce qu’il appelait l’individuation, qui consiste en devenir pleinement nous-mêmes. On ne s’individue pas isolément. On ne peut s’individuer qu’en relation. Dans la relation amoureuse, il y a deux moments de vérité. Le premier est quand la lune de miel prend fin et que la projection commence à se retirer, qu’on se confronte à la réalité de la personne aimée – et par exemple aux chaussettes sales qui trainent, à la vaisselle qui tarde à être faite, ou à la susceptibilité. C’est le moment de la naissance du véritable amour, à condition que les partenaires ne s’enfuient pas à la recherche d’une nouvelle passion. Et puis il y a le test décisif qui survient quand l’un(e) des deux projette sa flamme amoureuse sur quelqu’un d’extérieur à la relation. Là, on voit de quel bois est vraiment faite la relation, aussi bien pour la personne qui aime au-dehors que celle qui voit l’autre aimer quelqu’un d’autre. S’il n’y avait en fait qu’un soubassement de projection, la relation se délitera inévitablement. En effet, la passion est exclusive alors que l’amour vrai est inclusif. Mais si l’amour est présent, les partenaires sont alors engagés dans un chemin d’individuation mutuelle, c’est-à-dire qu’ils tendent ensemble vers leur plus haute réalisation.

Quand l’amour ne sert pas à entretenir une illusion, nous dit Mme Von Franz, les partenaires nouent par là une alliance visant à la liberté et l’élargissement de la conscience, à l’incarnation du Je Suis dans une forme humaine. Alors, l’amour devient une affaire qui va bien au-delà du personnel :

« Lorsque deux personnes sont en relation l’une avec l’autre, toutes deux engagées dans la voie mutuelle du processus d’individuation, le thème de la conjonction du couple transpersonnel se constelle. (…) Dans le hiero gamos, les noces sacrées, ce ne sont pas deux égos qui se font face mais « chacun de ceux dont nous touchons le cœur ». Ce surprenant aspect de multiplicité est malaisé à saisir. Tout ce passe comme si, dans « l’au-delà », il n’y avait qu’un couple divin, unique, Shiva et Shakti, unis dans une étreinte éternelle, et que l’homme participe à leur conjonction en tant que « simple invité à la fête » ».



Nous pouvons dès lors reformuler notre questionnement sur la nature de l’amour comme une variante de la question de ce qu’on appelle l’investigation fondamentale – le koân « qui suis-je ? » devient :

Qui aime quand j’aime ?[10]

Qui est aimé(e) ?

Il s’agit d’observer en conscience quelles sont les sous-personnalités ou les complexes qui s’emparent de notre amour, qui aiment en nous, et surtout à quelles identifications nous souscrivons par là. C’est le douloureux travail de retrait des projections qui, à mesure qu’on enlève couche après couche d’identification, fait apparaître le Diamant. L’amour libre devient alors la plus radicale des ascèses, toute tantrique dans son esprit car elle ne refuse rien et transforme tous les poisons en nectars en laissant l’amour, c’est-à-dire le dieu Éros, jouer librement avec nos cœurs.  La réponse au koân est dès lors une évidence lumineuse : quand j’aime, c’est la Vie qui s’aime Elle-même dans le chatoiement de Ses formes, et par ces jeux s’accomplit la merveille de l’amour transformant, feu générateur de conscience. Car :

« Le thème des noces sacrées ou du hiero gamos renferme, comme Jung l’a exprimé ailleurs, le mystère de l’individuation réciproque par ce « rien n’est possible sans amour (…) car l’amour permet de risquer le tout pour le tout et de ne pas occulter des éléments importants ». La rencontre avec le Soi peut seulement se faire de cette manière. »

Dans le polyamour se pose donc le problème de la tension entre l’Amour universel qui nous donnerait à aimer tout être et l’amour personnel qui en est le conducteur sur terre. L’Amour universel s’inscrit en effet dans le domaine des réalités spirituelles qui n’ont de sens que lorsqu’elles s’incarnent dans le creuset de relations personnelles, c’est-à-dire dans la chair et le cœur amoureux. J’ai ainsi entendu des rêves de femme polyamoureuse dans lesquels la rêveuse embrassait toutes les personnes qui passaient à sa portée, et avait le sentiment qu’elle aurait pu aimer également chacune des personnes rencontrées. Or c’est justement ce qui se dégage de l’exploration en conscience de la problématique du polyamour : les partenaires, dont on voudrait toujours croire qu’ils ont quelque chose de tellement spécial que ce ne peut être qu’eux qui peuvent être considérés comme digne de l’amour vécu, importent en réalité moins que la relation elle-même. Le grand mystère de l’amour, au-delà de la discussion entre l’exclusivité et le polyamour, c’est que la relation est vivante et qu’au travers de celle-ci, c’est moins l’accomplissement des partenaires que celle de la relation elle-même qui semble recherchée par le Soi. C’est la relation qui est travaillée quand elle s’élargit à plusieurs partenaires, et c’est toujours un travail de conscience dans lequel apparait un terme plus grand que les différents protagonistes de la relation. Dans le contexte de la relation amoureuse entre deux personnes, ce troisième terme est le lien vivant qui les unit. Ce tiers est le Souffle qui les unit, l’Amour dans le mystère duquel disparaissent finalement l’amant et l’aimé(e), et ce que la tradition spirituelle a désigné comme étant l’Esprit Saint, le Pneuma dont il est dit qu’il souffle où il veut, que rien ne saurait le limiter.

Au-delà du polyamour, c’est donc une voie spirituelle de connaissance de Soi qui se dessine, qu’on pourrait désigner comme la voie du cœur conscient, ou encore de l’amour libre. Nous pouvons y voir un ressurgissement du bel esprit qui a fleuri au temps de l’amour courtois, où les chevaliers courtisaient le plus souvent des femmes mariées, époque qui a été l’apogée de l’incarnation de l’Amour pendant l’ère chrétienne avant que la barbarie du saint Père de Rome ne l’écrase dans le sang. Il y a là aussi une évolution spirituelle typique de notre époque, qui veut que la chair et l’amour soient à nouveau sanctifiés après qu’on soit allés dans les excès d’une spiritualité désincarnée. À l’inverse donc de ce mouvement qui conduisait les chercheurs spirituels à se retirer dans des grottes le plus loin possible de toutes relations, nous sommes désormais invités à nous engager le plus profondément possible en conscience dans la vie, le monde et les relations. Cela va avec le fait que la réalisation poursuivie n’est pas une transcendance hors du monde mais une incarnation pleine et entière de Conscience, dégagée de sa gangue par le feu de l’Amour.

Il apparaît en conclusion que dans cette idée d’amour « libre », il ne s’agit pas tant de notre liberté en tant qu’égos que de la liberté de l’Amour lui-même en tant que force qui traverse nos vies et les sculpte bien souvent contre notre volonté. En ce qui nous concerne, nous ne pouvons au mieux qu’honorer ce mystère en lequel les anciens reconnaissaient un dieu. Dès lors, il devient clair que la seule chose que nous puissions faire pour notre part est d’offrir notre amour quand l’occasion d’aimer nous est donnée sans même espérer de retour, car l’amour, pour être digne de ce nom, ne peut finalement être qu’un don de soi entièrement libre et gratuit, c’est-à-dire sans attente. Cela nous est offert à toutes et à tous. Ou comme le disait si bien Christiane Singer :

« L'amour ne connait qu'un seul but quand il te rencontre : lui-même. Venir au monde encore une fois à travers toi. Se donner au monde à travers toi une chance de plus. Tu es convié(e) à aimer et à servir pour que sur terre soient l'amour et le service.

       Tu es convié(e).
       Tu n'es pas même obligé(e).
       Un simple service d'honneur.
       Voilà tout.
       Ni plus mais ni moins. »[11]





[1]Morning Glory Zell, A bouquet of lovers
[2] J’ai développé ce point dans mon article : le nom du jeu est Amour.
[3] Il est aujourd’hui admis que nous pouvons être un homme dans une peau de femme, une femme dans une peau d’homme, ou encore qu’un homme peut s’éprendre d’un homme et ainsi vivre sa féminité sur un mode actif, et réciproquement dans le cas de femmes. Il se trouve simplement que ce sont toujours ces deux polarités de la féminité et du masculin, de la réceptivité et de l’actif, qui sont en jeu dans toutes les combinaisons, fussent-elles d’ailleurs plus complexes qu’une simple paire. Et qui plus est, les différents partenaires peuvent changer de polarités selon le moment, la situation…
[4] Dans un texte intitulé “les sept piliers de l’amour”.
[6] Psychanalyser Jung, juillet 2017
[7] Khalil Gibran, L'amour (le Prophète)
[9] Marie-Louise Von Franz, « Quelques aspects du transfert », in Psychothérapies, l’expérience du praticien.
[10] Question explorée par Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd dans Qui aime quand je t’aime ?
[11] Christiane Singer, Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies.

vendredi 15 septembre 2017

Le nom du jeu est Amour


S’il est un domaine de la vie où nous rêvons le plus souvent les yeux ouverts, c’est bien celui de l’amour. Nous rencontrons quelqu’un et voilà que cet être devient le centre de nos pensées jusqu’à confiner à l’obsession. Sa présence ou une simple marque d’attention de sa part est un baume. Son absence est une torture qui reconduit à un manque qui n’a aucun sens apparent. Les symptômes du phénomène amoureux sont bien connus et défient toute rationalité. On dit bien que l’amour est aveugle, ce qui va avec le fait que nous rêvons l’autre : il incarne quelque chose dans nos vies qui va au-delà de la banalité de l’existence. Il y a quelque chose de divin qui se manifeste dans l’amour : il réunit le céleste et le terrestre. C’est le théâtre d’inévitables projections dans lesquelles nous pouvons rencontrer en miroir notre anima (féminité intérieure) ou notre animus (masculin intérieur). Pour simplifier le propos, nous parlerons ici de l’amour entre un homme et une femme, étant entendu cependant que la rencontre amoureuse ne connait aucune limitation de genre dans le vécu humain. On peut supposer cependant qu’il s’agit toujours là de la recherche de l’union entre les deux versants de l’énergie créatrice : la féminité et le masculin, qui s’incarnent dans les amants, sous toutes les formes et dans toutes les variations possibles d’un grand jeu générateur de vie.

Dans la tradition spirituelle, on évoque ainsi les jeux de la Bien-Aimée et de l’Amant comme figurant volontiers le rapport intime entre l’âme et le Divin, et non sans souligner qu’au-delà de cette dualité ressort le véritable mystère, celui de l’Amour qui réunit les amants. Mais dans nos existences, il y a là un double défi qui se pose à nous : il est évident qu’il y a une forme de folie dans l’amour, au sens de cet envahissement par l’inconscient que les anciens appelaient « passion ». Or cette folie est à la fois une bénédiction qui éclaire l’existence et nous prend par la main pour nous conduire à la rencontre du meilleur de nous-mêmes, et cependant une illusion tissée de projections qui nous conduit bien souvent à de terribles déceptions. L’enjeu psychologique de l’amour ressort de l’histoire que rapportait Platon qui veut que les dieux, jaloux de la puissance originelle des êtres humains, les aient divisé en deux moitiés qui passent leurs vies à se chercher pour retrouver leur intégrité originelle. On peut voir là une belle métaphore qui illustre ce que disait Jung de l’anima et de l’animus, à savoir qu’ils sont des passerelles vers le Soi, c’est-à-dire vers notre essence et notre totalité. Or là où il y a anima ou animus, c’est-à-dire notre partenaire intérieur, il y a nécessairement amour, fut-il déguisé, qui nous anime. Cependant la question se pose donc, et souvent cruellement : comment vivre le meilleur de l’amour sans nous perdre dans l’illusion ? Pouvons-nous parvenir à un amour sans projections ? Cela revient à demander : comment garder l’enfant divin et jeter l’eau du bain alchimique ?

L’analyste jungien Robert A. Johnson explique, dans un petit livre éclairant intitulé We, que l’amour romantique est une invention de l’Occident, qui va avec le développement de la notion d’individualité. Dans les civilisations traditionnelles, la plupart du temps, les unions sont décidées par les familles ou par le clan, et l’amour au sens où nous l’entendons n’a pas vraiment droit de cité. C’est vers le XIIème siècle, au moment de l’apparition de l’amour courtois, que la notion d’individu a émergé en Europe. Joseph Campbell disait qu’on pouvait voir la signature de cet événement psychologique dans le récit de la Quête du Graal, à un moment où les chevaliers, « sentant la disgrâce d’une aventure commune », s’engagent dans la gaste forêt chacun de leur côté, « là où nul chemin ne s’ouvre » et où elle semble le plus obscur. À la même époque, le mythe de l’amour romantique a pris forme avec l’histoire de Tristan et Iseult que Johnson étudie en détail dans son ouvrage. Il en ressort deux éléments qui réclament d’être considérés si l’on veut élucider le mystère de la passion amoureuse.

Le premier est que la potion que boit Tristan, qui le rend amoureux de la belle Iseult, est une potion tout à la fois d’amour et de mort. On ne retient généralement qu’un aspect de l’histoire, à savoir qu’alors que Tristan conduit Iseult à son oncle le roi Marc, ils boivent ensemble la potion que la nourrice de la belle avait préparé pour que celle-ci tombe amoureuse du roi et vive un mariage heureux avec lui. Mais ce breuvage ne fait pas que les rendre fous d’amour : il les condamne à vivre de terribles souffrances et finalement à mourir de cet amour qui les unit, ce qui signifie symboliquement que leur passion les amènera à une initiation transformatrice. C’est précisément ce que signifiait le terme « passion » quand, par exemple, il était question de la Passion du Christ, ce dernier figurant volontiers l’être humain suspendu entre les opposés pour accomplir le Soi, sa totalité. Le second point tient dans le fait que Tristan, à la fin de l’histoire, épouse une autre femme dont la parenté psychologique avec son amante Iseult la Belle est signifiée par le fait que c’est une autre Iseult, la douce Iseult aux blanches mains. Il est signifié là qu’en renonçant à sa projection romantique, Tristan a une chance d’entrer en relation avec la femme réelle derrière la projection. C’est ce qui arrive à tous les amoureux une fois passée la période de la lune de miel projective : ils sont appelés à se rencontrer mutuellement dans leur réalité et bien souvent, à constater que l’autre n’est pas à la hauteur des projections. C’est le moment de vérité de la relation, dans lequel une forme plus mature et moins romantique de l’amour peut émerger. Mais l’histoire est pessimiste : Tristan ne parvient pas à traverser le rêve. Il ne consomme pas le mariage et échoue à se détacher de sa passion, ce qui l’entrainera dans la mort par laquelle il sera finalement éternellement uni à Iseult.

Nous avons là une indication essentielle de la nature initiatique de la passion amoureuse qui peut être une source de croissance en conscience  au prix du retrait des projections. Ce n’est jamais une entreprise facile car cela implique d’une certaine façon toujours la mort du rêve poursuivi dans la relation romantique. Dans la mesure où nous sommes identifiés à ce rêve, nous avons le sentiment de passer nous-mêmes alors par des phases de mort et de renaissance. Si la relation ne meurt pas elle-même au travers de ces tribulations, c’est-à-dire si les partenaires sont suffisamment engagés dans le travail de conscience que permet la relation pour ne pas fuir la difficulté, le vécu de l’amour lui-même est transformé, passant de l’amour romantique qui idéalise les partenaires à l’amour humain qui accepte ceux-ci dans leur réalité, leur vulnérabilité et le fait qu’ils ne sont pas idéaux. D’après Johnson, « un des grands besoins des modernes est d’apprendre la différence entre l’amour humain comme une base pour la relation et l’amour romantique comme un idéal intérieur, un chemin vers le monde intérieur. » Car dans l’amour romantique, nous dit la psychologie des profondeurs, ce n’est pas l’autre que nous aimons mais l’idée que nous nous en faisons, le rôle que nous lui donnons à jouer dans notre petit théâtre intérieur. Il faut que cette projection soit écartée pour que puisse s’opérer une véritable rencontre. Johnson ajoute : « L’amour ne souffre pas d’être libéré du système de croyances de l’amour romantique. Le statut de l’amour ne peut qu’être rehaussé quand l’amour est distingué de la romance ».

Jung signale que, dans toute relation amoureuse, il faut considérer quatre niveaux de relation entre les partenaires. Il y a d’abord la relation entre le conscient de l’homme et le conscient de la femme, qui déjà pose le problème d’une différence de langage et d’expérience à partir desquels se forment les visions respectives de la vie et de l’amour. Il faut aussi considérer la relation sous-jacente entre les inconscients des partenaires, qui peuvent poursuivre des buts bien différents de ceux des personnes conscientes. Et puis il y a la relation que le conscient de chacun des partenaires établit avec l’anima ou l’animus de l’autre, relation pour le moins ambigüe puisque ce dernier tend à se projeter sur le partenaire, mais aussi à rivaliser avec celui-ci. Ajoutons à cela le fait que la relation d’intimité est généralement conditionnée par notre relation primaire avec nos parents et par notre blessure fondamentale, et nous commençons à envisager quel écheveau psychique peut être une relation amoureuse. Or il est encore une autre dimension ignorée de l’amour en Occident, et c’est la mesure dans laquelle l’amour personnel est un canal de l’Amour Universel qui tend à se réaliser dans toutes les relations. En d’autres termes, nous négligeons volontiers l’aspect divin de la relation amoureuse, qui pourtant selon Johnson est précisément ce qui nous met au défi dans l’amour romantique, car ce qui rend alors l’autre unique à nos yeux est qu’il reflète quelque chose du Bien-Aimé ou de la Bien-Aimée. C’est cette connexion avec le Soi au travers de l’anima ou de l’animus qui rend la relation amoureuse si précieuse. Elle pourrait bien être la voie d’accès tout à la fois la plus directe et la plus difficile, car la plus brûlante, au Divin.

Cependant, une des difficultés majeures que nous rencontrons avec l’amour tient au fait que ce mot recouvre des réalités très différentes : nous ne parlons pas nécessairement de la même chose quand nous parlons d’amour, loin s’en faut. Dans l’introduction de We, Robert A. Johnson signale qu’il y a 96 noms différents pour l’amour en sanscrit, alors qu’il n’y en a qu’un en français, deux en anglais et en espagnol. Or plus on connait quelque chose, plus on a de vocabulaire pour le décrire dans toutes ses nuances. Il rapporte ainsi que les premiers explorateurs qui ont rencontré des Innus ont été fort surpris de constater que ces derniers avaient une centaine de noms différents pour désigner la neige. Il y a pour les Innus la neige du matin, la première neige qui ne tient pas, la neige collante qui tombe à gros flocons, etc. De même, il y a toute une gradation de l’amour qui va de l’amour du chocolat à l’Amour divin. La seule langue connue où il y aurait autant de vocabulaire qu’en sanscrit pour parler de l’amour est l’arabe. Il y a là sans doute trop de nuances pour que nous puissions en saisir toutes les subtilités et il nous faudrait entrer dans des considérations mystiques car l’amour, dans ses hauteurs, perd toute dimension personnelle et devient un nom de Dieu. Cependant, le  grec nous offre déjà un éclairage significatif de cette diversité de l’amour en nous proposant une dizaine de noms pour l’appréhender. C’est ce que détaille  Jean-Yves Leloup dans le livre Qui aime quand je t’aime qu’il a cosigné avec Catherine Bensaïd, où il présente une échelle de l’amour qui va de porneia à agapè en passant par philea et eros :

Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd
Qui aime quand je t'aime
Porneia est l’amour faim, le plus primaire pourrait-on dire, qui porte à littéralement « manger l’autre » : c’est la faim du bébé pour le sein de sa mère. L’autre est là un objet de consommation qui satisfait un manque, un appétit. « L’autre n’est pas différencié, il n’est là que pour répondre à mes besoins, qu’ils soient nourriciers, sexuels ou affectifs ». Mais il n’est là, nous dit Leloup, rien à refouler : il y a toujours de l’enfant en nous et il s’agit de le rendre conscient. Le défi que nous pose porneia est de passer de consommer à communier.

Pothos, pathè, mania sont autant de variations de ce que l’on appelle la passion amoureuse, où les anciens voyaient la source de tous les maux. On a ici la racine étymologique de mots comme « pathétique », « pathologique », « manie » et « maniaque », qui pointent le caractère obsessionnel de l’amour à ce stade qui prolonge porneia en ajoutant à la dimension pulsionnelle un caractère émotif. Il dit alors : « je t’ai dans la peau, tu es tout pour moi et je veux être tout pour toi. » Leloup souligne que ce qui se cache dans cette forme d’amour tient de la demande de reconnaissance, de la confirmation du droit d’exister.

Eros est un dieu, volontiers représenté comme un sexe représenté avec des ailes pour signifier un amour qui se dégage de la pulsion (porneia) et de la demande affective (Pothos, pathè, mania) pour s’envoler vers la divinité de l’amour. Eros nous introduit dans le domaine du désir et de la célébration de la beauté, que ce soit celle des corps mais aussi des âmes. Nous réduisons volontiers en Occident à tort l’érotique au sexe alors qu’il s’agit plutôt du dévoilement de ce qui est derrière l’attirance sexuelle elle-même. Avec eros, il y a un élan visant à élever l’amour jusqu’à agape et l’on voit se dessiner le sens de cette progression que figure l’échelle de l’amour : « chacun de ses barreaux n’a pas d’autre fonction que de conduire à l’échelon supérieur, on n’est guéri d’un amour que par un plus grand amour ».

Philia est l’amour que nous traduisons désormais par le terme « amitié », dans lequel on peut entendre dans la langue des oiseaux la reconnaissance de deux êtres comme des âmes-moitiés. Les Grecs distinguaient quatre formes différentes à l’amitié : celle qui prévaut dans la famille, l’hospitalité envers l’étranger, l’amitié des amis et l’amitié amoureuse, qui est rare car l’équilibre est rare entre l’attachement amoureux et le respect de la liberté que présuppose une véritable amitié. Philia nous invite à nous montrer dans notre vulnérabilité car il repose sur la confiance mais il n’est pas encore agapè car on attend encore de l’ami qu’il nous comprenne, ou du moins qu’il nous accepte dans notre différence, et l’on y noue une forme de complicité.

Storgè et harmonia commencent à dégager l’amour de la relation à l’autre pour en faire une qualité intrinsèque à la personne : storgè est l’amour tendresse et harmonia la célébration du fait d’aimer en lui-même, sans que cet amour soit nécessairement payé de retour. Il s’agit d’un état de conscience qui va avec la recherche d’une vie d’harmonie, et « un rayonnement de l’être profond de la personne, qui se manifeste comme une tendresse infinie à l’égard de tous les êtres. » Sexualité et affectivité ne sont pas exclues de cette dimension de l’amour mais sont replacées dans une perspective plus vaste, moins égocentrée. « Lorsque deux êtres aimants dans le sens de storgè s’unissent, c’est l’harmonie même du ciel et de la terre qu’ils rétablissent. »

Eunoia est l’amour qui s’incarne dans le donc et le service. « Avec eunoia, nous ne sommes plus du côté de la soif, mais du côté de la source » : les autres « ne sont plus là pour combler nos manques, ils sont là pour que nous les aimions tels qu’ils sont et quelles que soient les circonstances ».

Charis, qui a donné notre « charité » en en pervertissant le sens pour le réduire à l’aumône, est la joie de donner, et de se donner. Tout est donné gratuitement. « C’est ce qu’on appelle parfois « l’état de grâce ». Tout est simple, l’amour coule de source, il se nourrit même des obstacles et des oppositions qu’il rencontre. »

« Agapè est l’Amour qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles ». C’est cet amour que les chrétiens nomment Dieu, le seul dieu qui ne puisse être une idole car on ne le possède qu’en étant possédé par lui, qu’en le donnant et en le vivant. « Cet amour est un Autre en nous, une autre conscience, un tout autre amour que tous ceux que nous avons connus précédemment et qu’on ne peut comparer à rien. (…) Cet amour ne détruit rien, ni l’enfant en nous avec ses besoins, ni l’adolescent avec ses demandes, ni l’adulte avec ses désirs, mais il nous rend libre de toutes les formes d’amour que nous avions pris pour l’Amour. »

Plutôt qu’une échelle impliquant toujours une notion d’ascension qui laisse la terre derrière nous pour s’en aller au ciel, on peut se représenter aussi l’amour comme un arc-en-ciel déployant toutes les couleurs implicites dans la blancheur de la lumière. Mais le point important que cette étude met en évidence, c’est que les degrés supérieurs de l’amour s’appuient sur les précédents et en impliquent le vécu, l’intégration consciente. Il n’est pas possible d’accéder à l’Amour divin sans passer par l’amour humain, à l’amour universel sans incarner celui-ci dans l’amour personnel, à moins de perdre toute la richesse du spectre des couleurs de l’arc-en-ciel. Il ressort cependant de ces réflexions que la passion amoureuse peut être envisagée comme une voie spirituelle de connaissance de soi et du Divin pour peu que l’on soit prêt à y introduire de la conscience, à travailler la relation pour en retirer les projections. C’est une voie que l’on peut qualifier d’humide et de féminine car entièrement centrée sur la relation consciente, à la différence de la voie sèche et masculine qui se fonde sur la volonté et l’ascèse, pour laquelle l’amour humain doit être écarté au profit de la recherche d’un amour transcendant.

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La voie de l’amour consiste en vivre la transcendance précisément dans la relation; plutôt que la projeter dans le ciel, il s’agit de lui permettre de s’incarner sur terre, dans nos vies, dans nos corps. C’est l’enseignement de maîtres contemporains comme Richard Moss et Yvan Amar. L’observation des rêves nocturnes et des fantasmes diurnes est bien sûr un outil précieux dans cette démarche car on y voit se miroiter les jeux de l’anima et de l’animus, ainsi que la façon dont nos enfants intérieurs peuvent se mêler de nos relations. La pratique régulière de la méditation permet de travailler en prise directe avec les émotions et les projections. Brenda Soshana, dans son merveilleux petit livre le zen et l’art de tomber amoureux, met magnifiquement en lumière comment une discipline spirituelle comme le zen permet de travailler la relation amoureuse comme on travaille avec un koân, c’est-à-dire avec un problème insoluble. Dans son introduction, elle met en lumière l’enjeu fondamental derrière la relation amoureuse :

« Tomber amoureux est l’acte le plus mûr et le plus réaliste que vous puissiez accomplir. L’amour stimule votre vie, vous remplit d’énergie positive, génère la générosité et embellit chaque instant. Être amoureux dissipe immédiatement le sentiment qui saisit nombre d’entre nous de mener une existence vide et déconnectée du monde. Le corps guérit, le cœur est heureux.

Être amoureux est notre état naturel. La question que nous devrions nous poser est : pourquoi ne sommes-nous pas tout le temps amoureux ?
(…)
Contrairement à l’opinion répandue, le véritable amour ne fait jamais mal ni ne blesse. Seules nos attentes confuses peuvent ébranler notre vie au point d’entrainer des conséquences négatives. Il y a une pensée bouddhiste qui dit : « renoncez à la nourriture empoisonnée à chaque fois qu’elle se présente à vous. » Une fois que nous aurons appris à faire la distinction entre ce qui empoisonne et ce qui nourrit nos relations, une fois que nous aurons appris les lois de l’amour et comment les mettre en pratique, nous serons en mesure de mener une vie remplie d’amour et de bâtir une relation qui ne pourra pas échouer. Le zen nous montre comment renverser toutes les situations de notre vie.
(…)
Le zen et l’amour sont incroyablement compatibles. La merveilleuse pratique du zen, si ancienne, équivaut en fait à tomber amoureux. Lorsque vous êtes centré(e) sur ce que la vie vous apporte en l’accueillant avec plaisir, chaque jour devient un bon jour où vous êtes prêt(e) à tomber amoureux(se) de la vie toute entière, à trouver constamment des causes d’émerveillement et de gaité, des manifestations de bonté et d’amitié. »

Tomber amoureux de la vie toute entière. Par ces mots, Brenda Soshanna pointe une direction essentielle qui consiste en sortir la relation amoureuse des griffes de l’ego pour l’élargir à l’ensemble de l’existence. Car finalement, le seul obstacle à l’Amour est l’ego qui tente de le capter à son propre profit. Avec l’ego, l’amour est nécessairement attachement et source de souffrance car il est tissé de projections et d’attentes qui seront nécessairement déçues. La difficulté de la démarche et ses enjeux les plus profonds sont magnifiquement décrits par Eckhart Tolle dans un article[1] où il est interviewé par sa bien-aimée et où il pointe la confusion que nous faisons volontiers entre l’amour égotique et l’Amour :

« Ce que nous appelons habituellement « amour » est une stratégie de l'ego pour éviter de s’abandonner. On cherche quelqu’un pour qu'il nous donne quelque chose qui ne vient à nous uniquement lorsque nous sommes dans l’état d’abandon. L’ego utilise cette personne comme un substitut pour éviter la nécessité de s’abandonner. L’espagnol est la langue la plus honnête à ce sujet. En espagnol on utilise le même verbe te quiero à la fois pour dire « Je t’aime » et « Je te désire ». Pour l’ego, aimer et désirer est la même chose, alors que le véritable amour n’a pas de désir en lui, il ne veut ni posséder ni transformer l’amoureux/ l’amoureuse. L’ego trouve un être qu’il singularise et puis le « rend » spécial. Il utilise cette personne pour couvrir un sentiment fondamental constant d'insatisfaction, d’« insuffisance », de colère et de haine, tous étant étroitement liés. Ce sont les facettes d’un sentiment profond enraciné dans chaque être humain et qui est inséparable de l’état égotique. »

L’ego et l’amour sont antinomiques. L’un, qui tient toujours de la volonté de puissance, est l’ombre de l’autre et reconduit toujours à la dualité tandis que l’amour tend vers le dévoilement de l’unité fondamentale. Cependant, c’est une erreur typiquement spiritualiste que de croire que l’on peut écarter cet ego par la force de la volonté pour trouver la réalité de l’Amour : l’abandon ne se commande pas, il survient. C’est la même erreur qui est véhiculée quand on croit que l’Éveil prône la destruction de l’ego alors que la véritable non-dualité inclut ce dernier, c’est-à-dire la dualité et le mental, en les replaçant dans une perspective plus large dans laquelle ils ont leur place : la conscience relative est le marchepied sur lequel s’appuie Conscience pour s’incarner. Le danger en cherchant à écarter l’ego est de le refouler, et ce faisant de le renforcer inconsciemment en en faisant un ego spirituel qui se cristallise dans cette volonté d’écarter l’ego. Au pire, on risque de prendre des états psychotiques dans lesquels l’ego est effectivement détruit pour la réalisation de l’Amour alors qu’il s’agit d’une catastrophe psychique dans laquelle toute l’Œuvre est compromise. En fait, la volonté de transcender l’ego dans l’Amour est une négation de la réalité de l’amour telle qu’elle ressort de l’échelle de l’amour, dans laquelle agapè inclut tous les degrés précédents. Il n’est donc pas d’autre voie que d’accepter les limitations de l’ego et du mental dans l’amour, c’est-à-dire les souffrances qui vont avec l’attachement et les projections, mais on peut le faire en pleine conscience. C’est en cela que la méditation est l’antidote à la passion.

Cet ego qui nous pose tellement de problèmes dans la vie amoureuse peut être vu comme un enfant qu’il nous faut commencer par accueillir en nous-mêmes en nous occupant de ses besoins sans le laisser nous dominer. Cela nous ramène au fait qui veut que, pour vivre l’Amour, il faut commencer par nous donner à nous-même de l’amour. Le mot « compassion » signifie « souffrir avec », et avant d’être capable de souffrir avec les autres, il faut commencer par souffrir avec nous-mêmes, nous rencontrer dans notre propre souffrance, c’est-à-dire dans nos pulsions, nos demandes, nos désirs, nos attentes, nos projections. Il s’agit, nous dit par exemple Swami Prajnanpad, non pas de nier l’ego mais de l’élargir à l’Univers entier, c’est-à-dire de reconnaître notre souffrance dans tous les êtres et de réaliser par-là que nous n’en sommes pas séparés, pas différents. Or la nature paradoxale de l’amour veut que ce soit justement dans le vécu de la séparation amoureuse, qui est finalement l’aboutissement de toute relation par nature impermanente, que ressort sa véritable nature. On voit alors tout à la fois que l’amour dans sa dimension égotique est nécessairement souffrance, mais que nous ne saurions échapper à celle-ci car l’amour est aussi le rappel de ce qu’en réalité, nous ne sommes jamais séparés, nous sommes Un. Il s’avère ainsi être un feu alchimique qui travaille les métaux que sont l’ego et la conscience relative jusqu’à en extraire l’or de la Conscience. L'amour est la ruse des dieux par laquelle ils réveillent l'âme...


Eckhart Tolle met en lumière comment la mystification de l’amour consiste en croire que l’autre est unique et qu’il peut seul nous apporter la joie à laquelle nous aspirons; nous en faisons un être « spécial » et dès lors, nous voulons le posséder. Il y a là deux éléments qui réclament notre attention. Le premier est que l’erreur de l’ego consiste en croire qu’il y a une bonne personne pour nous, et d’autres qui seraient « mauvaises », ou du moins pas la bonne personne. C’est par là qu’est réintroduite la dualité, qui différencie donc au nom de l’amour la personne qui rencontre mon besoin des autres. Or l’amour est une qualité de relation, et fondamentalement, quand on va dans les étages supérieurs de l’amour (storgè, enoia, charis, agapè), nous pouvons vivre une relation d’amour avec toutes les personnes que nous rencontrons. Le déni de l’amour, en forme de « ce n’est pas la bonne personne pour moi », est toujours égotique et un refus des défis que pose la relation. Il y a là un rappel de ce que l’amour pointe finalement vers l’unité fondamentale, la non-séparation dans le Un de tous les êtres. Dans l’amour, il y a cette reconnaissance du Un par le Un sous le déguisement des formes, et c’est ce qui fait que l’union est délicieuse : c’est un retour à l’Unité, un dépassement de la blessure originelle de séparation. Ainsi, pour paraphraser Plotin qui parlait de « l’envol de l’unique vers l’Unique », il y a dans l’élection d’un être unique par notre amour une reconnaissance de l’Unique auquel nous aspirons, et si nous sommes capables de voir au-delà de la forme, nous pouvons trouver là une passerelle de l’amour personnel à l’Amour universel. Teilhard de Chardin le disait clairement :

« C’est par ce que nous avons de plus personnel que nous touchons à l’Universel. »

Mais encore faut-il dépasser l’amour égotique dont Eckhart Tolle souligne justement qu’il est pris dans la dualité amour / haine pour toucher à l’Amour qui sous-tend l’amour et la haine. Cela nous ramène au fait que ce qui rend l’autre unique à nos yeux, c’est que nous projetons sur lui quelque chose de notre propre unicité : nous lui prêtons inconsciemment d’être la seule personne qui puisse nous mettre en contact avec le Divin en nous. Mais les difficultés en amour commencent quand l’autre déçoit la projection, c’est-à-dire se révèle différent de ce qui était attendu, espéré. L’autre devient haïssable de ne pas répondre au besoin qu’il semblait combler. En réalité, il nous offre alors une merveilleuse opportunité de différentier la projection de l’être humain, et de commencer à rapatrier la première. Il s’agit de voir alors clairement ce que l’autre représente pour nous : ce pourra être par exemple un partenaire spirituel ou un parent, un compagnon qui nous valide ou un antidote à la solitude existentielle, un miroir dans lequel nous interrogeons notre beauté ou un sauveur, etc… En le voyant et en assumant qu’il s’agit dès lors de devenir pour nous-mêmes ce vis-à-vis que nous cherchons chez l’autre, nous libérons ce dernier de l’obligation de répondre à nos attentes, et plus profondément encore, nous libérons l’amour de la dualité. Alors, il devient clair que jusque dans la haine, il y a de l’amour qui avait mal tourné, et nous revenons à l’unité de l’Amour. Mais pour cela, il faudra oser nous risquer à la vulnérabilité, c’est-à-dire à rencontrer le sentiment d’insuffisance dont parle Eckhart Tolle et que recouvre l’amour égotique. Il faudra expérimenter dans leur pleine mesure, et en conscience du cadeau qu’elles recèlent, la souffrance, l’insatisfaction et la colère qu’impliquent la rencontre de la réalité de l’autre au-delà des projections…

On pourrait dire, pour filer la métaphore implicite à la notion de projection, qu’on ne peut pas sortir de la salle de cinéma avant que le film ne soit fini. On ne peut pas sortir du rêve avant de s’éveiller. Quoi qu’on fasse, on est encore dans le film et l’on continue à rêver. Mais à la fin de la projection, quand la lumière de la Conscience s’allume, la véritable nature de l’histoire que nous venons de vivre apparait et nous sortons librement de la salle de cinéma. Il faut croire qu’il y a une valeur suprême, au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer et conceptualiser, dans ces jeux de l’amour. C’est peut-être la seule voie spirituelle qui soit entièrement naturelle, c’est-à-dire qui ne soit pas entravée par le projet mental d’une réalisation. Or de nombreux témoignages convergents laissent entendre que ce que l’âme vient chercher sur terre est simplement d’expérimenter toutes les formes de l’amour. Nous serions comme des abeilles venant de l’Éternité pour récolter le pollen de l’amour dans le temps. Ainsi, de nombreux récits d’expériences de mort imminente rapportent que la seule chose que nous emmenions de l’Autre Côté de la vie serait l’amour que nous avons vécu. Cela tombe bien car dans cette perspective, il n’est pas d’amour impossible : il n’est jamais impossible d’aimer. Au fond, le seul véritable risque serait de manquer à l’amour. Christian Bobin le dit fort bien :

« Ils craignent la mort plus que tout, sans voir qu'il y a une chose plus redoutable encore : une vie sans amour. »

Dès lors, la seule « faute » réelle serait de blesser l’amour. Ainsi, j’ai entendu récemment une expérience de mort imminente dans laquelle la personne, au moment de se remémorer son existence, s’est rappelée toutes les fois où elle a repoussé l’amour, et par exemple le mépris avec lequel à douze ans elle avait écarté un prétendant boutonneux qui l’invitait à danser. Cela était entièrement pardonné mais réclamait d’être rendu conscient au moment de partir. Comme le disait Christiane Singer, il semble donc qu’il faille :

« Ne jamais oublier d'aimer exagérément : c'est la seule bonne mesure. »

En conclusion, j’ajouterai simplement que l’éclairage le plus pertinent que j’ai trouvé pour ma part sur cette délicate question de l’amour vient du témoignage d’une chercheuse spirituelle engagée sur la voie de l’amour auprès d’un maître soufi. Le titre même de son livre est éloquent, il s’agit de L’abîme de feu de Irina Tweedie. Tout au long de ces pages, on voit comment l’amour qu’elle éprouve pour son enseignant sert à brûler les scories mentales et anéantit progressivement l’ego, consumé comme une bûche dans un foyer, jusqu’à ce qu’il ne reste que l’Amour. Il n’est pas besoin cependant de partir en Orient et de s’assoir aux pieds d’un maître pour rencontrer ce feu transformant car la rencontre amoureuse est finalement toujours un rendez-vous avec le/la Bien-Aimé(e) de l’âme, qui réclame que celle-ci se dénude entièrement tôt ou tard de toutes ses illusions. La vision romantique de l’amour voudrait ainsi nous faire croire que ce dernier conduit à la félicité éternelle des amants, mais en réalité, le travail de l’amour ne commence véritablement que quand son feu se met à brûler et nous oblige à nous éveiller de notre rêve. Cela implique d’accueillir tous les démons qui accompagnent l’amour – la jalousie, le manque, la douleur du rejet et de l’abandon, le désir lancinant, la culpabilité, etc… – comme faisant partie de son mystère et œuvrant à son initiation, et de les célébrer comme faisant partie de la merveille d’aimer. Dans la souffrance d’amour, on peut toujours se dire : je ne souffrirai pas tant si je n’aimais pas, mais il vaut encore mieux souffrir ainsi que ne pas aimer. C’est suivre avec grâce la loi de l’amour, dont Saint-Bernard de Clairvaux, éminent mystique, disait :

« Celui qui aime aime l'amour, et aimant l'amour, il forme un cercle si complet qu'il n'est pas de fin à l'amour. »

Alors, si donc nous regardons l’existence comme un grand jeu, plutôt qu’une affaire sérieuse dans laquelle il s’agirait de réussir ou de réaliser quelque chose, il apparaît clairement que le nom du jeu est Amour et qu’il n’y pas de perdant à celui-ci, à condition d’y jouer en pleine conscience.


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