lundi 29 décembre 2014

Le rêve de Gilgamesh


Le plus vieux rêve dont nous ayons trace remonte à plus de 4 500 ans, à l’invention de l’écriture en Mésopotamie. Une stèle en argile conservée au British Museum raconte l’épopée du roi Gilgamesh et présente plusieurs rêves, parmi lesquels celui-ci ouvre l’histoire :

La nuit dernière, je me promenais dans ma ville. Il y avait beaucoup de monde dans les rues, j’avais le cœur joyeux et fier. Les étoiles brillaient au-dessus de moi, dans le firmament. Tout à coup, je m’aperçois qu’une étoile tombe dans ma direction, et effectivement, une étoile s’écrase sur moi. Elle est très lourde. La foule, curieuse, nous entoure. Certains plaisantent, d’autres embrassent le pied de l’étoile. Moi-même, je suis attiré par elle comme par l’amour d’une femme.

Remarquons d’abord que n’importe qui, de nos jours, pourrait faire un rêve similaire : le langage des rêves n’a pas changé depuis des millénaires. Dans le récit de cette aventure mythique du roi Gilgamesh, il y a une quinzaine de rêves exposés. Ils sont pris très au sérieux. Le rêve est interprété par la propre mère de Gilgamesh. À cette époque déjà, ce sont surtout les femmes qui interprétaient les rêves. La façon d’interpréter les rêves est alors très généralement littérale, concrète, très différente de nos approches psychologiques et symboliques, mais non contradictoire avec celles-ci ni dépourvue de subtilité. L’interprétation de la mère de Gilgamesh est que son roi de fils va rencontrer son égal, un autre héros de force équivalente à la sienne, et qu’ils vont ensemble faire des conquêtes impressionnantes. L’épopée raconte comment le rêve s’est accompli.

Gilgamesh est le roi de la cité d’Uruk, dans le sud de l’actuel Irak. C’est un tyran qui n’hésite pas à s’imposer lors des mariages pour passer la première nuit avec la mariée. Il est très fort et personne n’ose le défier, lui poser de limites ; en termes psychologiques, nous dirions qu’il a succombé à un complexe de puissance. Ses sujets s’en plaignent à Anu, le père des dieux. Or non loin de là, un homme sauvage inquiète la population depuis quelques temps. On l’appelle Enkidu, nom qui évoque les animaux féroces avec lesquels il coure la campagne, et on a très peur de lui car il attaque les troupeaux et déjoue les chasseurs. Après plusieurs tentatives infructueuses pour le capturer, le conseil de la ville décide de lui envoyer une courtisane avec du vin et des parfums pour voir si on ne pourrait pas l’amadouer, et ça marche : l’homme sauvage tombe amoureux. Les animaux qui l’entouraient s’écartent d’Enkidu. Au bout de sept jours et sept nuits de douceurs, l’homme sauvage est pacifié et il est ramené en ville.

Mais au moment où il arrive sur la place principale, Gilgamesh est justement en train de s’imposer dans un mariage et Enkidu s’y oppose. Ils se battent et leur bataille se prolonge pendant de longues heures, jusqu’à épuisement car ils sont de forces égales. Finalement, Gilgamesh renverse Enkidu mais il a eu le temps de mesurer la valeur de son adversaire. Enkidu est aussi fort et aussi noble que lui : il n’utilise jamais de coups bas. Il le relève et l’emmène festoyer. Gilgamesh fait amende honorable auprès de ses sujets. Enkidu et lui deviennent amis et ils partent ensemble vers de nouvelles conquêtes civilisatrices, dans le bon et le mauvais sens du terme. Ils organisent ainsi une expédition au pays de Cèdres, qui pourrait être l’actuel Liban, pour aller abattre Humbaba, le gardien de la forêt appointé par les dieux, en utilisant d’énormes haches. Historiquement, cet épisode pourrait faire référence à cette période de l’histoire où ces peuples ont commencé à abattre d’immenses forêts pour construire des villes et des temples. C’est un moment de rupture avec les temps très anciens où la forêt était la seule demeure des hommes – Uruk compte parmi les toutes premières agglomérations urbaines connues. Symboliquement, c’est aussi un seuil de transformation au-delà duquel la relation à la nature, et en particulier à son caractère sacré, a changé en profondeur.

Avant d’aller plus loin dans cette épopée, il est intéressant de remarquer que nous avons donc là un complexe de puissance qui est soigné par un homme sauvage et mis au service d’une œuvre civilisatrice. Sur un plan symbolique, cela ressemble beaucoup à ce que nous faisons en interrogeant l’homme ancien pour comprendre nos rêves. Mais le préalable pour s’adjoindre la puissance de l’instinct, c’est le féminin, ici au stade primaire de l’anima érotique, qui saura se l’allier : ce sont la sensibilité et le plaisir plus que la force et la volonté qui permettent de civiliser l’homme sauvage. Et ce sont des démêlés avec le féminin, mais maintenant au niveau archétypal, qui vont précipiter la suite des événements. En effet, au faîte de son triomphe qui agace un peu les dieux, Gilgamesh impressionne la déesse Ishtar. Elle veut le séduire mais il lui rit au nez, lui rappelant le sort malheureux de tous les amants que lui prête la mythologie. Elle est ulcérée et fait alors envoyer contre les deux héros un taureau sacré mais ils le tuent. À nouveau, on peut voir là une réminiscence du tournant historique qui a vu le culte de la Grande Déesse s’effacer au profit de dieux mâles et agressifs. C’en est trop : l’ordre ancestral est menacé. Les dieux condamnent alors Enkidu à mort. Sa fin est annoncée dans les rêves et personne ne parvient pas à le guérir quand il tombe malade.

Gilgamesh est inconsolable de la perte de son ami. Il se pose sincèrement la question : que valent toutes mes conquêtes si c’est pour mourir à la fin ? Après avoir erré avec angoisse dans le désert, il décide d’aller trouver Utanapishtî, un vieil homme contemporain du Déluge devenu immortel, afin d’apprendre de lui les secrets de la vie-sans-fin. Utanapishtî vit au bord de l’océan, au bout du monde. Pour y parvenir, Gilgamesh doit traverser une montagne par le passage qu’emprunte le soleil pendant la nuit. De l’autre côté, il arrive dans le jardin des Gemmes, dans lequel les arbres portent en grappe toutes sortes de pierres précieuses. Mais il ne s’arrête pas là et contraint un batelier à le conduire jusqu’à l’île où demeurent Utanapishtî et sa femme. Le vieil homme apprend à Gilgamesh que sa quête est vaine car son immortalité vient d’un décret spécial des dieux. Mais finalement, il lui concède qu’il y a une plante au fond de l’océan qui lui permettra de se régénérer s’il s’en empare. Gilgamesh plonge à la recherche de cette plante qui lui meurtrit les mains tant elle est épineuse. Il saigne de partout mais il parvient à remonter à la surface avec la plante. Sitôt sur la terre ferme, il va se laver à une fontaine car le sel de mer le brûle. Mais pendant qu’il nettoie ses blessures, un serpent mange la plante que Gilgamesh avait posée par terre. C’est le serpent qui devient immortel et Gilgamesh doit rentrer bredouille. Cependant le contact avec la plante l’a guéri de la peur de la mort.

Cette histoire fourmille de symboles, et on peut interpréter un mythe à peu près comme un rêve, sauf qu’il a une portée collective – rien de personnel. Elle a connu un large écho quand elle a été connue car on y a vu une preuve de la réalité historique du Déluge puisqu’elle est la première à en faire mention. Depuis, on s’est aperçu que la Bible reprend et élabore de nombreux récits sumériens dont on a retrouvé les versions originales. Mais c’est sur le plan psychologique qu’elle est la plus instructive car elle montre que les enjeux cruciaux de la vie psychique n’ont pas fondamentalement changé en 4500 ans. La quête de l’immortalité symbolise ce que Jung a appelé l’individuation, la réalisation de ce en quoi nous sommes uniques.

Il y a clairement deux temps dans l’histoire, l’un représentant la première moitié de la vie jusqu’à la mort d’Enkidu, et l’autre présentant les enjeux de la seconde moitié au travers de cette quête d’immortalité pendant laquelle le héros, c’est-à-dire la conscience, doit vivre l’initiation en parcourant le chemin que le dieu soleil emprunte pendant la nuit. On retrouve là le thème universel de la mort-renaissance qui conduit à l’océan du bout du monde, c’est-à-dire à l’inconscient collectif, où vit le vieil homme qui détient la réponse au questionnement du héros. L’histoire nous dit donc que l’immortalité, le secret des dieux, est cachée dans l’inconscient. D’innombrables histoires, mythes et contes de fées tournent autour de ce thème qu’on retrouve aussi dans les rêves.

Cette plante est de la même famille symbolique que la pierre philosophale des alchimistes, qui régénère tout ce qui entre en contact avec elle. Jung disait que la seule conquête qui vaille aujourd’hui d’être poursuivie est l’exploration de notre propre monde inconscient. Il s’agit d’aller chercher cette fameuse plante, ou du moins de nous en approcher. Mais ce n’est pas pour que l’ego devienne immortel. Le serpent, dans l’antiquité et encore souvent aujourd’hui, était un symbole phallique paternel, mais c’est aussi un symbole universel de l’énergie génératrice. Sa capacité de muer laissait penser qu’il se régénère entièrement, échappant ainsi à la mort. Autrement dit, symboliquement, ce n’est pas l’homme qui est immortel mais l’énergie génératrice qui transmet la vie. Mais toucher à la plante guérit à jamais de l’angoisse et de la peur de mourir.

On a demandé à Marie-Louise Von Franz, la plus proche collaboratrice de Jung, comment elle interprèterait aujourd’hui le rêve de Gilgamesh. Son commentaire ici résumé[1] décrit précisément vers quoi tend le processus d’individuation :

Gilgamesh est le roi héros ambitieux typique dont la réussite suit le modèle collectif : il pourrait être aujourd’hui un politicien ou une star de cinéma s’identifiant à son rôle collectif, en en tirant gloire. Ce n’est pas un individu vrai. L’étoile représente par contre sa destinée, sa singularité d’être unique. Chaque âme a son étoile dans le ciel. Celle qui tombe sur Gilgamesh est très lourde : c’est le moment de sa vie où son destin individuel le confronte littéralement. Il lui tombe dessus et maintenant il doit le porter comme le Christ sa croix. Il doit remplir sa destinée véritable, ce qu’il a essayé de faire en étant ambitieux et en s’en tenant au modèle collectif. Avant que l’étoile ne lui tombe dessus, Gilgamesh croyait être un grand homme. Mais il doit réaliser que les gens n’admirent pas son pouvoir ou sa puissance. Dans le rêve, ils embrassent le pied de l’étoile et non les siens. Ils admirent l’étoile qui représente sa vraie grandeur. Le rêve dit à Gilgamesh : « Ne te réjouis pas des compliments et des promesses. C’est ton étoile que les gens admirent, c’est ta capacité de devenir un individu unique. Mais cela est un poids insupportable qu’il te faudra porter parce que suivre son étoile veut dire solitude, isolement, ne pas savoir où aller ni quoi entreprendre. Cela signifie trouver pour soi-même une voie entièrement nouvelle pour accomplir sa destinée et se tenir à cette voie avec intégrité. »


[1] Cette interprétation est présentée en détail dans La voie des rêves, de Marie-Louise Von Franz, pages 67 à 70.

dimanche 14 décembre 2014

Voie royale


Il y a un peu plus d’un siècle, Sigmund Freud réintroduisait les rêves dans notre civilisation par la petite porte en publiant L’interprétation des rêves, ouvrage dans lequel il déclarait : « Le rêve est la voie royale qui mène à l’inconscient ». C’était une petite porte car les rêves n’avaient alors, dans son esprit, de valeur que dans un contexte thérapeutique. Quant à l’inconscient, il s’agissait surtout pour lui du refoulé, c’est-à-dire de ce que nous écartons de notre conscience. Dans son esprit, l’inconscient dérivait du conscient, dont il était la poubelle emplie de désirs inavouables. Cette conception a eu une certaine valeur dans son efficacité thérapeutique car, pour la première fois, il devenait possible de comprendre d’étranges fantasmes, certains rêves et surtout les symptômes envahissants de certaines névroses. Mais, les images portant différents degrés de signification, on peut se demander à quel roi pensait Freud en désignant les rêves comme « la voie royale ». C’est une version moderne de la question posée par Perceval quand il est admis dans le château du roi pêcheur : « Pour qui est servi le Graal ? » – quel est le Roi qui doit parcourir la voie royale, et accessoirement, pour quoi et où conduit-elle ?

Freud est un digne représentant d’une époque qui peut nous sembler bien lointaine où nous étions, en tant que civilisation, convaincus d’avoir tout compris ou presque, et que le peu qui nous échappait serait bientôt élucidé. Un physicien de la fin du XIXème siècle, que le rire des dieux[1] accompagne dans la tombe, disait que nous avions compris toute la physique et percé tous les secrets de l’Univers, à part l’énigme que posaient une petite expérience incongrue et le problème dit du rayonnement des corps noirs. C’est justement l’expérience de Michelson-Morley qui a permis à Einstein d’établir que la vitesse de la lumière est constante et de poser les bases de la relativité. La physique quantique est née de l’étude du rayonnement des corps noirs, avec toutes les conséquences que l’on sait pour la physique classique – quelques décennies après cette déclaration malheureuse, force était de reconnaitre que l’univers est bien plus mystérieux que nous le pensions. Il semble que nous soyons maintenant sur un point de renversement de l’attitude mentale qui caractérisait les scientifiques de cette époque, et que ce retournement justifie les mots attribués à Malraux : « Le XXIème siècle sera mystique ou ne sera pas ».

Jung est parfois présenté comme le premier homme du Verseau, dont l’œuvre tout à la fois anticipe les siècles à venir et jette des ponts qui reconnectent notre modernité au plus lointain passé. Lui-même était conscient que la portée véritable de son travail ne serait pas comprise avant deux ou trois cents ans. Il était scientifique sans scientisme, s’en tenant à une stricte phénoménologie, et il était aussi, sans contradiction, ouvert à la dimension spirituelle de l’existence. Il y a un moment fondateur entre tous, dans ses échanges avec Freud, qui mérite qu’on s’y attarde :

« J’ai encore un vif souvenir de Freud me disant : "Mon cher Jung, promettez-moi de ne jamais abandonner la théorie sexuelle. C’est le plus essentiel ! Voyez-vous, nous devons en faire un dogme, un bastion inébranlable." Il me disait cela plein de passion et sur le ton d’un père disant : "Promets-moi une chose, mon cher fils, va tous les dimanches à L’église !" Quelque peu étonné, je lui demandai : "Un bastion – contre quoi ?" Il me répondit : "Contre le flot de vase noire de…" Ici, il hésita un moment pour ajouter "… de l’occultisme ! » Ce qui m’alarma d’abord, c’était le "bastion" et le "dogme" ; un dogme, c’est-à-dire une profession de foi indiscutable, on ne l’impose que là où l’on veut une fois pour toutes écraser un doute. Cela n’a plus rien d’un jugement scientifique mais relève uniquement d’une volonté personnelle de puissance »[2].

Dans la bouche de Freud, le terme « occultisme » désignait tout ce qui peut avoir trait à la vie spirituelle et à l’âme. Cet échange frappa, selon les mots de Jung, au cœur leur amitié : un autre chemin commençait, pour ce dernier, à se dessiner. Cela a été une conversation à trois, en réalité, car quelque chose d’autre s’en est mêlé. Jung raconte :

« Tandis que Freud exposait ses arguments, j’éprouvais une étrange sensation, il me semble que mon diaphragme était en fer et devenait brûlant, comme s’il formait une voûte brûlante. En même temps, un craquement retentit dans l’armoire-bibliothèque qui était immédiatement à côté de nous, de manière telle que nous en fûmes tous deux effrayés. Il nous sembla que l’armoire allait s’écrouler sur nous. C’est exactement l’impression que nous avait donnée le craquement. Je dis à Freud :             
- "Voilà un phénomène catalytique d’extériorisation."   
- "Ah ! dit-il, c’est là pure sottise.              
- Mais non, répliquai-je, vous vous trompez, monsieur le professeur. Et pour vous prouver que j’ai raison, je vous dis d’avance que le même craquement va se reproduire." Et de fait, à peine avais-je prononcé ces paroles, que le même bruit se fit entendre dans l’armoire. J’ignore encore aujourd’hui d’où me vint cette certitude. Mais je savais parfaitement bien que le craquement se reproduirait. »

Freud et Jung n’ont plus jamais reparlé de cet incident, dans lequel leur rupture est déjà consommée et dont ressort l’opposition entre deux attitudes d’esprit. L’une, qu’on pourrait caractériser comme celle du matérialisme rationaliste encore régnant, du moins en apparence, est celle de Freud : elle n’est scientifique que jusqu’à un certain point, qui consisterait en examiner sans préjugé des faits qui dérangent, et elle reproduit fidèlement la rigidité dogmatique qu’elle prétend combattre dans la religion. On peut comprendre qu’elle est l’héritière justement des années de plomb imposées par l’Église, et qu’elle est dans ce regard comme le jeune fils qui, à force de combattre son père, finit par inconsciemment lui ressembler. Le comble est donc qu’à force d’exécrer tout ce qui a trait à la religion et la spiritualité, l’ombre de la science érige un nouveau dogme. L’autre attitude n’est pas ici encore clairement définie mais on peut y discerner l’ouverture à ce qui est présent et veut se manifester, et surtout la capacité à se tenir dans l’entrebâillure du « non-savoir » : Jung ne sait pas, il écoute…

Il y a une contradiction in adjecto dans l’idée que le conscient pourrait connaître de quelque façon l’inconscient. Les pères fondateurs de la psychologie de « l’inconscient » ont choisi ce terme parce qu’il était neutre et ne se prêtait à aucune projection si ce n’est celle d’un esprit scientifique qui aime nommer les choses – c’est un concept limite pour désigner tout ce qui est hors du champ de notre conscience et qui participe cependant de notre vie psychique. Cela, au-delà du concept, est une réalité vivante qui se manifeste dans nos rêves, nos lapsus, nos impulsions, notre imagination, notre interprétation projective de la réalité, etc… et tout ce que pouvons en savoir vient de l’étude de ces rejetons de l’inconscient – ses interférences avec notre vie consciente. Mais si l’inconscient est vu comme une poubelle du conscient, on peut toujours penser la vider et s’en débarrasser. Quand il s’agit d’ériger en dogme et en bastion une théorie matérialiste, on peut voir le petit roi de Freud sans ses habits : c’est l’ego qui se voit dans une approche intellectuelle remonter la voie royale pour aller y planter ses drapeaux et domestiquer notre nature intérieure.

Jung, à l’inverse, reconnait la primauté de l’inconscient dont le conscient est issu comme un enfant renaissant chaque jour de sa mère, et il discerne, à l’œuvre dans la psyché toute entière, un facteur transcendant dont on ne peut rien dire sinon qu’il agit comme un principe d’ordre et de sens et se symbolise dans des images fascinantes, numineuses. Il a retrouvé un accès psychologique aux images vivantes qui ont animé les religions et leurs courants souterrains comme l’alchimie, et il a introduit en Occident la notion du Soi dans une acception proche de l’Orient. Il n’est pas question pour le moi conscient de prétendre conquérir l’inconscient mais plutôt d’établir une relation harmonieuse avec lui, et au travers lui, avec le Soi. C’est ce dernier qui s’avère être le Roi pour lequel la voie des rêves se trace d’elle-même, et c’est lui qui prend cette voie quand bon lui semble pour entrer en relation avec nous, « se révéler » comme on disait en langage religieux. La primauté n’est plus donnée au savoir et à la volonté de puissance du moi mais à la relation avec Soi, et dans cette perspective, les métaphores mythologiques, spirituelles et religieuses du temps passé ou d’autres cultures prennent beaucoup de sens – non plus un sens littéral mais un sens symbolique. La psychologie des profondeurs elle-même est une autre métaphore, une autre mythologie pour tenter d’appréhender le même mystère et de proposer, en langage moderne, une façon de vivre avec lui, d’entretenir une relation vivante avec le Soi.

Je propose souvent aux personnes qui travaillent avec moi en atelier de « choisir leur transe » pour entrer en relation avec l’inconscient. Le mot me vient de Paule Lebrun qui souligne par-là que notre vision sera de toute façon limitée par l’histoire que nous nous racontons à propos de la réalité, comment nous l’interprétons. Ce qui importe avec les croyances, c’est leur efficacité, c’est-à-dire à quoi elles nous servent. J’ai recensé quatre transes, ou quatre métaphores, équivalentes dans la relation à l’inconscient mais qui offrent chacune un angle différent, et surtout permettent une modalité différente de relation avec le mystère du Soi.

Il y a d’abord la transe de la psychologie des profondeurs, qui donne un vocabulaire psychologique précis quoique connecté avec les images vivantes de l’alchimie pour décrire le processus d’individuation par lequel un être humain se réalise. L’inconscient est vu comme étant d’une profondeur indéfinie, dépassant de très loin la dimension individuelle pour s’enraciner dans les archétypes collectifs au-delà du temps. Le Soi est en lien avec l’image de Dieu, mais la psychologie ne parle que de l’image et évite toute métaphysique, dans une attitude qui rappelle la tradition mystique apophatique : neti, neti, ce n’est pas cela, ce n’est pas encore cela. Elle met l’accent sur l’écoute des rêves qui sont vus comme étant surtout symboliques, mais aussi sur l’imagination, la créativité et l’expression de soi, et enfin sur l’attention aux synchronicités, c’est-à-dire aux manifestations extérieures de l’inconscient dans des coïncidences signifiantes. Elle est très efficace dans ce qu’elle permet d’accueillir et d’accompagner toutes sortes d’expériences individuelles sans présumer de rien, mais en faisant confiance à l’intelligence de l’inconscient, la sagesse du Soi.

Il y a ensuite la transe chamanique qui prête un esprit à toutes les choses matérielles et parle de l’Invisible plutôt que de l’inconscient. Observez le changement d’atmosphère immédiat quand vous déclarez travailler avec l’Invisible plutôt qu’avec l’inconscient : Freud fait trois tours dans sa tombe, les eaux noires débordent. Pourtant Jung, s’il faut un exemple, saluait ses casseroles, bouilloires et autres ustensiles quand il rentrait dans sa maison de Bolligen, là où il était en contact avec le vieil homme naturel. Il y a deux façons de vivre cela, soit dans la projection pure et naïve, soit dans la conscience de la projection et en gardant à l’esprit que nous ne savons pas où l’inconscient commence et finit. Les frontières entre l’extérieur et l’intérieur s’effritent et nous faisons alors partie d’une Grande Vie où tout est, d’une certaine façon, vivant, partie intégrante de la nature qui s’avère être le Royaume divin des esprits. La relation est alors avant tout de respect mutuel des ordres de réalité. Le rêve et l’imagination ouvrent des portes sur des univers tangibles même s’ils ont une profondeur de sens symbolique, et, selon le mot de Robert Moss, ils rappellent « à l’âme qu’elle a des ailes ».

Une autre transe est celle du grand Esprit, du souffle divin qui parcoure le monde. Là il est question de la présence de Dieu en tant que tel, ou de Ses Anges et de toutes sortes de guides éventuellement « canalisés ». Là où le monde chamanique peut être associé avec l’En-Bas auquel la psychologie des profondeurs donne accès, nous voici maintenant surtout En-Haut. Ici prévalent surtout les images religieuses qui mettent en scène les jeux en ombres et lumières de l’Amour, la quête du Bien-Aimé de l’âme et le mystère de l’Union : l’accent est mis sur l’Unité de tout ce qui est, la non séparation avec Dieu. Les rêves, comme c’était déjà le cas dans la Bible, sont un espace de communication avec le Divin. L’attitude en est une de révérence et de dévotion, c’est-à-dire de conscience de la plus haute présence dans le cœur. Dans cette métaphore, l’accent est mis sur la dimension active et créatrice de l’inconscient et sur la relation, qui devient de plus en plus consciente : le moi et le Soi, quoi que l’on désigne par là ou sous un autre nom, apparaissent comme intimement liés, impossibles à séparer l’Un de l’autre.

La quatrième transe est celle de la vacuité. On est d’une certaine façon passé de l’autre côté du miroir qui renvoyait les grandes images du Soi. Au-delà de Dieu, la Déité de Maître Eckhart qui est aussi bien Néant qu’Infini, dont on ne peut rien dire mais qui renait sous forme de la conscience dans le monde. Les rêves, les synchronicités, les petits et les grands esprits sont encore là, mais n’ont plus vraiment d’importance car ils apparaissent toujours comme des formes limitées, des voiles de la réalité ultime, qui est indéfinissable, « vide » du point de vue de la conscience relative. Dans les rêves mêmes, c’est l’attitude méditative qui est recherchée pour, en commençant par s’éveiller dans le rêve au fait qu’on rêve, continuer à examiner toute l’existence comme un rêve. La modalité de relation avec le Soi est dans le fait de rester immobile en pleine conscience d’être le Soi, mais aussi le moi, et finalement leur relation. Alors, le problème de la dualité du moi et du Soi est résolu car ils apparaissent comme les deux faces d’une même pièce, et de la même façon, il apparait que l’inconscient et le conscient sont simplement deux moments d’un même processus, plus vaste et indéfini, qui s’inscrit dans le mouvement général de la vie, la danse de l’Univers qu’on appelle le Tao.

Ces quatre transes sont d’une certaine façon équivalentes et se retrouvent sous d’innombrables formes spirituelles; même si l’ordre que je leur ai donné ici a une certaine logique, qui a pour beaucoup été celle de mon étude, il n’y a pas lieu d’élaborer une hiérarchie : chacune de ces approches a sa valeur propre et complémentaire de toutes les autres. Aucune n’est complète en elle-même ; elles s’éclairent mutuellement. Pour reprendre notre image de la « voie royale », voilà donc soudain qu’elle part dans quatre directions comme les quatre montants d’un mandala, sans qu’aucune de ces directions ne soit naturellement privilégiée mais en pointant donc vers le centre : encore une fois, le mystère du Soi inconnu qui se manifeste dans l’un ou l’autre de ces registres. Et le rêve, en tant que voie royale, est aussi complété par l’imagination, l’attention aux synchronicités et la méditation, car ce sont quatre façons encore une fois complémentaires de laisser en conscience l’inconscient venir à nous, le Roi intérieur se porter à notre rencontre en toute ouverture. Finalement, il apparait que la voie n’est ni ici, ni là, et cependant partout à la fois car elle est dans une attitude d'ouverture de la conscience devant ce qui est là, tout à la fois présent et insaisissable.

[2] Ma vie, page 177 de l’édition Gallimard 1973.

samedi 29 novembre 2014

Danser avec l'ombre


Beaucoup d’entre nous ont peur de leur ombre. C’est naturel, car l’ombre est vivante et bien souvent, il y a quelque chose qui grouille en elle et nous rappelle nos cauchemars d’enfant. Il est bien normal donc d’en avoir peur jusqu’à ce qu’on y regarde de plus près, qu’on y mette de la conscience et qu’on sorte, justement, d’une certaine enfance psychologique. Nombreux sont cependant ceux qui, en particulier dans les milieux dits « spirituels », s’arrangent pour prolonger cette enfance indéfiniment : ils vont dans la vie comme Peter Pan, qui avait perdu son ombre. Ils se voudraient transparents, ce qui n’est pas possible tant que nous sommes dans un corps matériel. Cela part d’un bon sentiment : il y a déjà tellement d’obscurité dans le monde que l’on peut volontiers croire que notre tâche est d’y amener notre pure lumière pour l’éclairer. Mais alors, tout ce qu’il y a d’ombre en nous est livrée à elle-même et se joue de nous en courant inconsciemment dans le monde. C’est ainsi que nous pavons l’enfer de bonnes intentions, et que les meilleurs sentiments engendrent des catastrophes qui nous affectent durement et rendent la vie difficile à notre entourage.

L’ombre a mauvaise presse. On ne la voit jamais que chez les autres, qui nous retournent un miroir dans lequel nous peinons à nous reconnaitre – le monde se porterait tellement mieux, n’est-ce pas, s’il était peuplé de gens qui pensent et qui agissent comme nous. Nous nous confortons dans l’idée qui veut qu’il y ait sur terre tellement de gens tout simplement « mauvais » que notre belle lumière est impuissante à changer le cours des choses, quand elle n’est pas victime de toute cette méchanceté. Il ne nous vient pas à l’esprit que ces autres auxquels nous attribuons tout le mal du monde se croient tout autant justifiés que nous à défendre et propager ce qui leur semble bon. Sortir de l’enfance psychologique, c’est arrêter de se raconter une belle histoire dans laquelle nous tiendrions le beau rôle de la lumière incomprise pour enfin prendre nos responsabilités, et donc particulièrement celle de notre ombre, de notre négativité et de tout ce qui n’est pas pleinement conscient en nous. Tant que nous entretenons la fiction d’un monde divisé entre les bonnes gens dont nous sommes et tous les autres qui n’ont rien compris, nous alimentons la fracture qui parcoure ce monde et nous accentuons la division en nous et autour de nous. Notre tâche n’est pas de nous ranger du côté des « forces du bien » pour les faire triompher du dragon du mal, ce qui est le leitmotiv trompeur qui prétend justifier toutes les guerres, mais de réconcilier en conscience les deux côtés. Il s’agit bien d’amener l’amour dans ce monde, mais non un amour désincarné et impuissant à se rencontrer lui-même – c’est l’ombre elle-même qu’il nous faut aimer, et l’aimant, c’est nous-mêmes et tous nos frères humains que nous aimons.

C’est sur ce point en particulier, et quelques autres qui lui sont liés, que la psychologie des profondeurs revêt une importance cruciale pour notre époque. Nous avons en effet accumulé assez de moyens de destruction pour que les questions que nous pose l’ombre nous renvoient collectivement à un enjeu désormais de vie et de mort. Jung, qui a le premier élaboré cette notion d’ombre – cependant bien connue sous d’autres noms dans d’innombrables traditions spirituelles – disait que l’éclatement ou non de la troisième guerre mondiale dépendrait du nombre de personnes qui prendraient en charge leur ombre plutôt que de la projeter sur les autres. Si nous voulons changer le monde, ou ne serait-ce que ne pas ajouter au chaos ambiant, il n’y a rien de plus urgent que de nous examiner nous-mêmes et de chercher à déceler dans quel recoin de nos vie se tapit notre ombre, pour comprendre ce qu’elle attend de nous et comment nous pouvons l’intégrer en conscience. À chaque fois par exemple que nous fustigeons nos dirigeants pour l’état du monde dans lequel nous vivons, nous dénions notre responsabilité essentielle et nous leur remettons le pouvoir en leur demandant de nous aider à entretenir notre fallacieuse bonne conscience.

Une erreur fréquente quand on commence à discuter de ces sujets tient au fait que nous faisons de l’ombre un concept alors qu’il s’agit d’une réalité vivante, qu’il n’est pas possible de dissocier de notre propre réalité. Il est toujours possible de manipuler un concept avec des pincettes intellectuelles, sans avoir l’air d’y toucher. Mais l’ombre participe de notre vie, et si nous tentons d’une façon ou d’une autre de la neutraliser intellectuellement ou spirituellement, de l’approcher en nous tenant « au-dessus de nos affaires », elle se rit de nous et nous envoie rouler au bas de l’escalier avec un croche-patte. On appellera cela un « dérapage » involontaire sans vouloir reconnaitre que c’est la vérité sous nos belles paroles qui perce alors. C’est pourquoi tant de nos maîtres spirituels qui se pavanent en robe blanche avec des airs de gentils grands-pères s’avèrent finalement d’affreux escrocs quand ce ne sont pas des abuseurs de jeunes filles en fleur. Cependant, avant de les condamner, il convient de se demander encore une fois quelle est notre responsabilité là-dedans, comment l’escroquerie peut prendre et pourquoi nous demandons à ces hommes d’incarner une perfection au-delà de leur humanité.

L’ombre est à tort assimilée à la seule négativité : il n’y aurait dans notre ombre que des pulsions primitives et asociales qu’il convient donc de contrôler sinon d’éradiquer. Or l’ombre, selon Jung, c’est simplement ce qui n’est pas vécu – tous les désirs, toutes les tendances naturelles et moins naturelles de notre psyché qui auraient pu et voulu participer à notre vie, mais n’en ont pas trouvé la possibilité. Il y a dans notre ombre non seulement tout ce que notre éducation nous a obligés à refouler pour nous socialiser de façon acceptable, mais aussi tout ce que nous avons dû écarter de notre existence quand nous avons posé des choix. Enfin, toutes les qualités que nous avons développées consciemment portent leur pesant d’ombre en contrepartie : nous nous sommes identifiés à certaines façons d’être, et nous ne pouvons le faire sans nous différencier de leurs contraires, qui demeurent donc en potentiel dans notre ombre. Bien souvent, notre ombre recèle non seulement tout ce que nous n’osons pas montrer de nous-mêmes, non seulement aux autres mais à nos propres yeux, parce que nous le trouvons inacceptable, impossible à aimer, mais aussi et surtout ce que nous avons de plus beau et de plus lumineux, mais qu’il serait dangereux d’exposer aux regards car ils pourraient le banaliser ou pire, s’en moquer. Là où il y a de l’ombre, il y a toujours un manque d’amour envers nous-mêmes.

Il est facile de traquer notre propre ombre dans la vie quotidienne. Il suffit d’être attentif aux jugements que nous portons automatiquement sur les personnes que nous croisons, et plus particulièrement à tout ce qui nous irrite chez les autres, tout ce avec quoi nous entretenons un conflit à forte charge émotionnelle. La principale caractéristique de l’ombre, c’est qu’étant un potentiel de vie qui n’est pas vécu, elle cherche par tous les moyens à participer à notre vie. Elle fait donc irruption dans notre existence à la première occasion, par exemple dans une impulsion irréfléchie ou un éclat émotionnel dans lequel nous disons ou faisons précisément ce qu’en aucun cas nous n’aurions voulu dire ou faire. Elle profite de nos moments de grande fatigue et de baisse de vigilance, et, par exemple, ridiculise volontiers les gens pris de boisson, que l’on dira alors « désinhibés ». Elle se niche aussi dans nos omissions et oublis, et elle surgit dans nos lapsus et nos actes manqués, dont nous nous excusons piteusement en disant justement que « cela nous a échappé » au lieu de l’assumer.

L’ombre adore se projeter sur tout ce qui nous entoure – dès que nous rencontrons un inconnu, nous avons tendance à lui prêter des traits familiers qui nous permettent de le classer dans telle ou telle catégorie. Pour cela, nous nous appuyons sur des mémoires qui fonctionnent en automatique par association : il suffit d’un détail permettant d’établir une similitude pour que nous transférions l’ensemble de la mémoire. Par exemple, j’ai longtemps assimilé tout homme portant une cravate à une figure d’autorité qui me ramenait à une révolte adolescente. Il a fallu que je porte moi-même la cravate dans des contextes professionnels pour réaliser combien cette projection était inadéquate. Il va sans dire que je me définissais moi-même comme étant anti-autoritaire, et que j’étais incapable de reconnaitre qu’il peut y avoir une justesse dans certaines formes d’autorité – bref, tous ces hommes autoritaires que je combattais comme Don Quichotte attaquant les moulins à vent ne faisaient que me refléter ma propre ombre autoritaire. La projection est un phénomène universel et proprement fascinant. Elle a pour première fonction de nous protéger de ce qui nous fait le plus peur en réalité, à savoir l’inconnu. Du point de vue de notre cerveau primitif orienté vers la survie, l’inconnu est certainement ce qu’il peut y avoir de plus menaçant car il ne peut prendre alors de position ferme ; il doit se maintenir en alerte vigilante. Il est bien plus facile de décider immédiatement que l’inconnu qui vient de pénétrer dans la pièce représente une menace et d’entrer dans une posture défensive. Nous bouchons donc les trous de notre perception avec ce que nous croyons déjà connaitre.

L’autre fonction de la projection est de nous présenter à l’extérieur ce que nous ne voyons pas à l’intérieur de nous-mêmes – c’est le seul moyen qu’a un contenu de la psyché qui veut devenir conscient d’entrer en contact avec nous : il se reflète dans ce qui nous entoure, et par là, se signale à notre attention. Ce qui est alors vraiment intéressant à observer, c’est le sentiment ou l’émotion qu’il suscite, car en fait, c’est ce sentiment ou cette émotion, lié à quelque chose qui vit en nous, qui cherche à parvenir à notre conscience au travers de la projection. Cette dernière est donc de la même nature que le rêve : c’est une forme d’irréalité qui nous envahit et prend force momentanée de réalité, comme un voile qui s’interpose entre nous et ce qui est, mais qui en s’interposant nous révèle qui nous sommes vraiment. Notre tâche pour grandir en conscience est de déceler et de retirer ces projections mais ce n’est pas facile du tout car le retrait des projections nous confronte à des vérités désagréables et nous oblige à vivre finalement dans un monde rempli d’inconnu.

Nous projetons aussi ce que nous avons de meilleur tant que cela n’est pas reconnu, intégré et assumé. C’est ainsi que les personnes que nous admirons sont en règle générale porteuse de notre « ombre positive ». Nos amis sont aussi de merveilleux porteurs d’ombre, soit que nous tolérons chez eux des faiblesses que nous jugerions très durement chez nous-mêmes, soit encore qu’ils présentent des traits de personnalité que nous n’avons pas développés consciemment mais que nous pouvons aimer en eux, à travers eux. Finalement, nous pouvons interroger tout mouvement émotionnel vers l’extérieur pour revenir à sa source : tant qu’il y a quelque chose pour susciter en nous une forme quelconque d’attachement, qu’il soit positif (amour, au sens restreint de « j’aime ça ») ou négatif (haine, mépris, etc), nous pouvons en déduire qu’il y a là quelque chose qui appelle notre attention. Ce n’est pas l’autre, en effet, qui déclenche en nous ce mouvement comme si nous étions un mécanisme qu’il viendrait actionner, mais c’est quelque chose en nous de bien vivant qui cherche à pénétrer notre conscience. Si nous sommes en conflit avec l’existence de cet autre, nous pouvons prendre la responsabilité du fait que le conflit est d’abord en nous, et si nous y sommes positivement attachés, nous devons savoir que c’est encore nous-mêmes que nous aimons par là. Dans les deux cas, c’est à un exercice d’amour pour nous-mêmes que nous sommes ainsi conviés, c’est-à-dire à nous rencontrer en pleine conscience.

L’ombre peuple nos rêves. En règle générale – mais dans ce domaine, nous n’avons que des règles du pouce qui n’ont rien de systématique –, les personnages oniriques du même sexe que le rêveur sont représentatifs d’aspects de son ombre. Encore une fois, il s’agit d’interroger les émotions et sentiments suscités par la présence de ces personnages pour mettre en évidence la nature de la relation. Il est intéressant d’observer comment certaines tendances vont se personnifier sous des traits connus, traduisant une certaine proximité de la conscience, ou au contraire prendre des visages inconnus, dénotant leur éloignement de la conscience. Une façon simple de procéder au décodage symbolique est de décrire en quelques mots les qualités et défauts que l’on prête à ce personnage, et d’évaluer leur pondération émotionnelle – qu’est-ce qui nous fait réagir ? On peut partir alors du principe – une autre règle du pouce – que tout ce qui apparait dans un rêve appartient à notre monde intérieur, fait partie de nous. L’ombre se manifeste aussi souvent dans les rêves sous forme d’un animal, dont il est intéressant d’observer s’il est relativement proche de nous comme le sont les mammifères, ou s’il nous est biologiquement éloigné comme le sont les serpents. Quand un animal survient dans nos rêves, il est vraisemblable que ce qu’il symbolise est encore proche de la pulsion instinctuelle, c’est-à-dire qu’il n’est pas encore humanisé et qu’il est impossible d’établir un dialogue direct avec lui. Enfin, les rêves de nettoyage, mais aussi d’agression et de confrontation évoquent souvent l’ombre.

Une difficulté de l’interprétation des rêves tient au fait que les frontières entre les archétypes ne sont pas définies au cordeau ; ils se contaminent et se mélangent. De plus, chaque archétype a ses propres polarités positives et négatives. Dans la psyché d’un homme qui, par exemple, ne reconnait pas son féminin intérieur (anima), il est fréquent que l’aspect négatif de ce féminin, légitimement enragée d’être niée depuis longtemps, ait partie liée avec l’ombre de cet homme. Celle-ci est généralement tout aussi enragée de n’être pas reconnue : si nous refusons de reconnaître notre ombre, elle prend en effet d’abord des aspects rebutants, hostiles et même menaçants pour notre santé, notre équilibre ou la conduite de nos affaires. Le refus obstiné de la voir et de l’extérioriser la relègue dans la clandestinité d’où elle se manifeste dans le désordre, en particulier sous la figure du saboteur de nos entreprises. L’anima négative et l’ombre forment alors un très beau couple soudé par le fait qu’ils sont ligués contre le conscient. L’anima apparait alors volontiers comme une séductrice démoniaque qui  fait tourner l’homme en bourrique ou le réduit à sa merci tandis que l’ombre lui fait les poches. Cette féminité intérieure étant non vécue, il est difficile, sinon impossible, de la distinguer de l’ombre proprement dite. Cette distinction ne sera possible que lorsque l’ombre commencera à être intégrée, car il ressort qu’il n’y a rien dans l’ombre qui ne puisse être conscient, alors que l’anima conservera toujours une part de mystère inassimilable par la conscience.

L’ombre est la gardienne du seuil du chemin intérieur, et on peut dire aussi qu’elle garde le trésor qui fait que ce chemin vaut d’être parcouru. Elle détient les clés de notre vitalité et de notre intégrité ainsi que de notre sentiment de plénitude. Il ne s’agit pas dans la rencontre avec l’ombre de tout lui céder et de devenir le contraire de ce que nous étions en renversant toutes nos valeurs. Il s’agit simplement de reconnaître son existence, et donc de commencer par ne pas cultiver une image faussée de nous-mêmes, et de négocier sa participation à notre vie. À quoi que ce soit que nous croyons et nous identifions, l’ombre donne du poids et de la profondeur en y intégrant son contraire. Elle regorge de ressources qui nous sont généralement insoupçonnées mais qui, si nous lui manifestons quelque ouverture, sauront se manifester en temps voulu. Dès que nous avons tendance à nous limiter en nous disant : « je n’ai pas cette capacité », il est bon de se tourner vers notre ombre en ajoutant : « mais alors, cette capacité est dans mon ombre, comment la faire intervenir positivement ? » Finalement, il s’avère ainsi que notre ombre est notre alliée, qui nous reconduit toujours à notre véritable nature, et notre meilleure amie, la seule qui ne nous lâchera jamais…

Il n’est pas rare de rencontrer le Diable en rêve, et cela devrait nous rappeler que Dieu Lui-même, du moins dans l’idée que nous nous en faisons, a une Ombre qui est un autre aspect de Lui-même. Des histoires comme celle de ce pauvre Job signalent comme les hommes ont souffert du travail que Dieu a du faire sur Lui-même pour rendre consciente son Ombre et s’humaniser. Plutôt que de projeter dans cette métaphysique notre propre division intérieure, il y a là une occasion de dépasser la dualité pour envisager ce que Maître Eckhart appelait la Déité au-delà du bien et du mal. Il ressort alors que les deux polarités ne sont pas séparées mais participent d’un même processus, tout comme les excréments peuvent servir à fertiliser un beau jardin. Ces considérations sur la non-dualité essentielle ne sont cependant d’aucune utilité si la conscience ne s’implique pas dans la tâche qui consiste en  intégrer en elle-même la lumière et l’ombre, le clair et l’obscur, le bien et le mal. Le plus mauvais usage que l’on puisse faire des philosophies non-dualistes consiste à s’en servir pour échapper au conflit intérieur avec notre ombre. L’on côtoie peut-être alors les anges avec Peter Pan, « mais Dieu préfère les hommes aux anges » nous rappelle Jung. Et surtout, on passe alors à côté de l’immense cadeau que nous fait l’ombre, dans lequel tient tout son enseignement, à savoir qu’il n’y a rien d’humain qui nous soit étranger. Il s’avère en effet, pour peu qu’on accepte de danser la vie avec l’ombre, que nous portons toute l’humanité en nous-mêmes, dans ce qu’elle a de meilleur et de pire, de plus grand et de plus petit. En chaque individu se trouve le potentiel de l’Homme Total pleinement conscient, pleinement aimant.

dimanche 16 novembre 2014

Un art de vivre


De nombreux malentendus entourent le travail avec les rêves. Le plus commun tient au préjugé qui voudrait que les rêves sont insignifiants. Les personnes qui pensent ainsi se ferment la porte des rêves et je ne crois pas utile de chercher à les convaincre d’ouvrir celle-ci ; il est bien d’autres façons de vivre et d’aller chercher des réponses aux questions qui nous travaillent. Un malentendu plus subtil, qui se glisse dans le travail et vient tôt ou tard le contrarier, tient à la nature de la relation que nous entretenons avec le rêve et avec ce qu’il est convenu d’appeler « le travail sur soi », qu’il vaudrait mieux appeler le travail avec Soi. 

Au fond, la question qui vaut d’être posée est : « Qui sert, ou que sert, ce travail avec les rêves ? », comme Perceval a dû demander qui servait le Graal.

Grâce à Freud et Jung, et à de nombreux autres, nous avons redécouvert depuis un peu plus d’un siècle l’importance du rêve et l’existence de ce mystère vivant que nous appelons l’inconscient. Rares sont cependant ceux qui vont au bout de ce qu’implique l’existence vérifiable par chacun de l’inconscient, c’est-à-dire selon les termes de Jung de la présence d’un « numéro 2 » intemporel qui participe en arrière-plan à notre existence. Ce n’est pas un concept, c’est une réalité vivante et nul n’est mieux placé pour mesurer ce que cela signifie que ceux qui vivent une profonde division intérieure, qui souffrent par exemple d’un désaccord profond entre leur être intérieur et les modalités de leur existence dans ce monde. Pour ceux-ci, les rêves peuvent apporter un baume précieux, car le numéro 2 aura certainement des choses à dire sur la façon de réconcilier l’individu avec lui-même et avec sa vie. Mais alors, tôt ou tard se présente un obstacle qui tient au fait que nous instrumentalisons le rêve : nous avons notre propre but conscient, par exemple sortir de la souffrance ou trouver une réponse à un questionnement, et nous voulons que le rêve serve notre but.

La difficulté vient de ce que nous ne pouvons éviter, au moins au début de la démarche, d’instrumentaliser le rêve : c’est souvent un outil thérapeutique pour régler un problème, ou un moyen d’avoir de l’enseignement, ou encore parfois un terrain de jeu ; peu importe à quoi sert le rêve, c’est un moyen pour parvenir à une fin. Eckhart Tollë signale que nous avons la même difficulté avec l’instant présent : nous le vivons bien souvent en étant tendu vers un avenir auquel maintenant « devrait » nous amener, et de ce fait, nous ne sommes pas présents. Or le travail avec les rêves ne devient vraiment effectif que lorsqu’il n’y a plus aucune préconception mentale de ce que le rêve « devrait » vouloir dire, ni aucun ego cherchant à mettre le rêve à son service, mais que nous sommes entièrement présents à la vie de ces images en nous, au travail de conscience qui se déroule en nous au travers du rêve, dans la matrice de l’inconscient. Alors, il n’est plus possible d’instrumentaliser nos propres rêves car nous rencontrons en eux le principe directeur de notre recherche : nous croyions jusque-là chercher quelque chose mais qui cherche ? Il apparait que l’inconscient cherche quelque chose. Le rapport se renverse : ce ne sont plus les rêves qui sont à notre service, c’est nous qui sommes invités à nous mettre au service du mouvement de création de conscience qui se manifeste dans les rêves.

Comme dans la méditation, où il n’y a pas de but sinon il n’y a pas de méditation, la pratique devient un élément de l’art de vivre : les rêves ne sont plus séparés de la vie. Une des meilleures sources d’inspiration que je connaisse à ce sujet est le chapitre « Comment C.G Jung vivait avec ses rêves » du livre Rêves d’hier et d’aujourd’hui de Marie-Louise Von Franz. En voici des morceaux choisis avec quelques commentaires.

D’emblée, la collaboratrice de Jung explique que « (ce dernier) était ce qu’étaient ses rêves au sens le plus essentiel du terme, et ce fut à leur source qu’il puisa tout ce qu’il réalisa et écrivit dans son existence. Ils constituaient, à ses yeux, l’essence de sa vie. » Il écrit dans son autobiographie : « Au fond, ne me semblent dignes d’être racontés que les événements de ma vie par lesquels le monde éternel a fait irruption dans le monde éphémère… Parmi (ces expériences), je range mes rêves et mes imaginations qui constituèrent de ce fait la matière originelle de mon travail scientifique ; ils ont été comme un basalte ardent et liquide à partir duquel s’est cristallisée la roche qu’il m’a fallu tailler. » Les rêves fournissaient à Jung l’aune à laquelle il pouvait mesurer l’importance des événements extérieurs : « Très tôt, j’en suis venu à penser que si aucune réponse ni aucune solution à des complications de la vie ne vient de l’intérieur, c’est que, finalement, l’épisode correspondant est de peu d’importance. »

Il ne fermait jamais un rêve. Il ne tombait pas dans l’illusion de croire savoir de façon définitive ce qu’un rêve voulait dire, mais il le gardait ouvert et laissait le processus de création de sens et de conscience se poursuivre. Von Franz explique : « Jung n’interprétait pas ses rêves dans le sens où il se serait hâté de se former au plus vite une opinion sur la signification de ses visions oniriques. Tout au contraire, il les portait en lui, vivait avec elles pendant sa vie diurne et les interrogeait. Lorsqu’il découvrait des éléments qui lui évoquaient son rêve, soit au cours de lectures, soit à la lumière d’expériences extérieures, il les ajoutait au rêve, de sorte qu’un tissu toujours plus fourni d’idées s’agglomérait autour d’un songe. » C’est ce qu’il a appelé l’amplification d’un rêve, consistant à tisser autour de ce dernier « une étoffe d’idées et d’expériences ».

Jung voyait les rêves comme un espace de relation avec le numéro 2, avec l’homme intérieur. « La personnalité numéro 2 correspond à ce que la psychologie des profondeurs appelle l’inconscient – quelque chose dans lequel nous sommes psychologiquement contenus, nous baignons et nous vivons, mais que nous ne connaissons vraiment pas, car c’est réellement inconscient. Cela nous est inconnu à un point tel que nous ne pouvons pas correctement parler de "mon" inconscient car nous ne savons pas où il commence et où il s’arrête. Or c’est de cette région que viennent les songes. À l’opposé de diverses autres écoles psychologiques, Jung ne céda jamais aux pressions qui le poussaient à "expliquer" cet inconscient, soit par une théorie, soit par une doctrine religieuse ; l’inconscient n’a jamais cessé de demeurer à ses yeux ce qui pour nous est véritablement inconnu, d’une profondeur et d’une envergure vraiment insondables. » En cela, l’approche de Jung s’inscrit dans une continuité de la voie apophatique de connaissance qui interdit de dire quoi que ce soit du mystère de Dieu ou de l’inconscient, dans la suite de Maître Eckhart et de nombreux mystiques.

Nous ne pouvons rien en savoir dans le fond, mais il y a dans les rêves quelqu’un qui nous connait mieux que nous-mêmes. « De fait, les rêves qui jaillissent de l’inconscient témoignent de la présence d’une intelligence supérieure. Tout se passe comme si un esprit intemporel nous parlait à travers eux, "comme si un souffle du grand univers des astres et des espaces infinis" nous effleurait, ou encore "un souffle passé depuis longtemps qui, néanmoins, et jusque dans l’avenir le plus lointain, serait éternellement présent dans l’intemporel." Durant notre enfance, nous sommes tous proches de cet esprit universel ; mais au cours du processus de croissance vers l’âge adulte, nombreux sont ceux qui laissent cette réalité tomber dans l’oubli. Pour sa part, Jung ne put jamais se résigner à l’oublier, bien qu’il eut à se distancier de lui, lui aussi, pour ne pas rester prisonnier du monde de son enfance. » Voilà la difficile tâche demandée par l’inconscient : nous distancier de l’enfance sans perdre le contact avec le monde éternel. C’est toute une aventure, une quête héroïque…

« Comme pour chacun d’entre nous, ses propres rêves furent pour lui les plus difficiles à comprendre et à interpréter. Lorsqu’un jour, après un effort acharné, il avait fini par débusquer le sens d’un de mes rêves, particulièrement subtil, il s’essuya le front, éclata de rire et s’écria : "Vous en avez de la chance ! Moi je n’ai pas de Jung pour m’interpréter mes rêves. " C’est par là que passe l’imitation de Jung, si tant est qu’il faille l’imiter alors qu’il invitait chacun à suivre son propre chemin. Chacun de nous qui est honnêtement aux prises avec ses rêves ne peut s’en remettre à autrui pour les comprendre. L’avis d’un analyste est précieux, l’accompagnement d’un interprète peut nous aider à débusquer le sens d’un rêve, mais en dernier lieu, c’est une voie solitaire dans laquelle il est inévitable d’engager un parfois féroce corps à corps, ou peut-être plutôt cœur à cœur, avec l’inconscient.

Von Franz raconte l’épisode de la rupture avec Freud autour de l’interprétation du célèbre rêve de la maison[1]. Freud appliquait sa théorie mais « Jung sentit soudain et avec certitude que le rêve parlait de lui, de sa vie et de son univers, et qu’il était de son devoir de les défendre contre toute théorie issue de théories de conceptions autres que les siennes. C’est pourquoi il respectait toujours chez autrui cette liberté qu’il avait revendiquée pour lui-même. Il n’obligea jamais personne à accepter son interprétation. Si celle-ci ne parlait pas d’une façon toute naturelle au rêveur en déclenchant chez lui cette réaction vivifiante et illuminatrice du "ha ! mais oui, je vois" libérateur, il pensait que l’interprétation n’était pas la bonne ou que, si elle devait se révéler correcte plus tard, elle était intervenue à un moment où l’évolution consciente de la personne n’était pas arrivée à un stade lui permettant de la comprendre. De cette manière, l’interprétation des rêves ne cessa de constituer pour Jung un dialogue entre deux partenaires égaux, sans jamais devenir une simple technique thérapeutique. »

Si « être jungien » signifie quelque chose, c’est certainement de revendiquer cette liberté que Jung a honorée toute sa vie, se défendant de vouloir créer une école ou que qui que ce soit le suive, mais invitant sans relâche chacun à suivre son propre chemin. Je suis l’unique que je suis, et vous êtes l’unique que vous êtes ; si nous nous rencontrons, c’est merveilleux, mais que ce soit à partir de notre unicité, de notre liberté essentielle. Cette attention au particulier et à l’individuel en deçà des généralités et des grandes idées, Jung l’avait donc aussi avec les rêves : « Étant donné que, pour Jung, le rêve constituait une fois pour toutes quelque chose de plus grand, d’inconnu, qui nous touche à partir de l’intérieur, il ne voyait aucune possibilité d’élaborer une théorie des songes purement intellectuelle. Dans sa manière de voir, chaque rêve devrait être pris individuellement et il fallait à chaque fois découvrir à nouveau le sens particulier qu’il véhiculait. »

Von Franz souligne la difficulté d’interpréter les rêves de personnes créatrices car « ils contiennent ce qu’on pourrait appeler des suggestions ou des propositions préparant la découverte d’idées ou d’inspirations nouvelles ». La démarche créatrice de Jung reposait sur l’attention aux rêves. Il dit un jour à Von Franz : « Bien sûr, tout le long de la journée il me vient une foule d’idées et de pensées. Mais dans mon travail, je ne retiens que celles qui déclenchent une réaction dans mes rêves. » Elle explique comment Jung, n’ayant pas de Jung pour lui venir en aide, tirait parti de simplement exposer le rêve à la lumière. « Bien qu’ayant peu d’espoir que quelqu’un de son entourage pourrait comprendre ses rêves, il avait coutume de les exposer à des élèves proches et à ses amis. Il les exposait dans les moindres détails en y ajoutant tout ce qui lui venait à l’esprit (les associations) au sujet de chaque image, et c’était lors de ces récits que le sens du rêve s’imposait soudain à lui. De fait, les questions et les réflexions naïves du ou des auditeurs aiguillent souvent le rêveur sur le bon chemin. »

Il nous arrive de rêver aussi de choses qui concernent une personne de notre entourage. « Lorsque Jung rêvait quelque chose d’important au sujet de personnes de son entourage, il leur racontait toujours son rêve, sans pour autant en donner une interprétation. La personne concernée avait alors la possibilité de se demander si le rêve la concernait ou non. » Le simple fait d’entendre les images de rêve, sans interprétation, peut suffire à communiquer l’essentiel.

Il est difficile aussi de comprendre les rêves, car ils nous parlent souvent du futur. Mais pourquoi le font-ils d’une façon aussi incompréhensible ? « Jung estimait que l’inconscient, en tant que créateur du rêve, ne sait pas exprimer son savoir et ses tendances d’une manière plus claire (…) en raison de l’effet d’éteignoir que la conscience exerce sur l’inconscient. Le contenu ̏illuminateurʺ du rêve se comporte comme la lueur d’une chandelle qui pâlit dès que l’on allume la lumière électrique de la conscience du moi. C’est pourquoi la contemplation exige de garder les yeux mi-clos, c’est-à-dire que l’on ne procède de manière ni trop intellectuelle, ni trop incisive, mais que l’on laisse de la place au sentiment et à l’intuition, et même – et ce n’est pas là la moindre des choses – à l’humour. »

Au fond, vivre avec ses rêves est une démarche que l’on peut qualifier de religieuse, au sens que donnaient à ce mot par exemple les Naskapi du Labrador. Pour ceux-ci, chacun d’entre nous a « un grand homme dans le cœur » qu’ils appellent Mitap’eo, qui est leur âme immortelle et leur guide, la source des rêves. La seule religion des Naskapi consiste à tenir compte de leurs rêves, en leur portant attention et en cherchant à leur donner une expression. Trop souvent, nous voudrions que le rêve serve simplement nos objectifs conscients et réponde à nos questions, et nous oublions que le rêve nous demande quelque chose, que l’inconscient veut participer à la vie. Au fond, ce n’est pas là ce que nous appelons en Occident une religion, car elle ne comporte aucune croyance. S’applique plus volontiers ce qu’Allan Watts disait du zen : ni une religion ni une philosophie, mais un « moyen de libération », une voie de réalisation de notre plein potentiel, de notre totalité.

« Le rêve donne avant tout à l’être humain la possibilité d’atteindre à sa totalité intérieure, dénommée par Jung l’individuation. Si l’individu se rend attentif à ses rêves et se met à leur écoute, il amorce de la sorte un jeu d’auto-régulation de l’âme qui rééquilibre les tendances unilatérales de la conscience ou apporte des éléments complémentaires, et qui finit par donner naissance à une certaine totalité ou à un optimum vital. De même, les rêves préparent et facilitent certains passages typiques de la vie humaine qui marquent la maturation progressive de l’individu, tels que la puberté, le mariage, le retrait progressif de la vie active à un âge avancé et, enfin, la préparation à la mort. Il est remarquable de noter que les rêves de personnes se trouvant face à la mort ne dépeignent pas celle-ci comme une fin, mais comme un passage conduisant à un état autre, en utilisant des images telles qu’un grand voyage, un déménagement ou des retrouvailles avec des personnes décédées. »

Ainsi l’art de vivre est aussi art de mourir, et il inclut donc l’art de rêver ainsi que celui d’aimer, sans lesquels la vie manquerait de profondeur et de couleurs. Jung donne la clé de cet art de vivre avec les rêves quand il dit dans son autobiographie : « Dès lors, je me suis mis au service de l’âme. Je l’ai aimée et je l’ai haïe, mais elle était ma plus grande richesse. Me vouer à l’âme était la seule possibilité de vivre mon existence comme une relative totalité et de la supporter. » Il a trouvé par là le moyen de combler le gouffre entre le numéro 1 et le numéro 2 et d’inclure dans son existence tout ce qui, en lui, voulait participer à sa vie. Il vivait comme un chevalier au service de sa Dame – une femme peut se mettre au service de son Génie intérieur. Alors, et ce n’est pas le moindre bénéfice de cette relation à la source des rêves, la vie a un caractère d’aventure sacrée, créatrice, car riche d’une profondeur toujours inconnue, d’où jaillissent des images vivantes qui nous entrainent toujours plus loin. 

C’est « un chemin a du cœur », qui se passe de destination définie, car le chemin est le but lui-même, tout comme l’éveil depuis toujours recherché est dans la pratique elle-même : une attitude juste devant le mystère de vivre.


[1] Cf. C.G Jung, Ma vie.

lundi 3 novembre 2014

La règle d'or

Une image trouvée ici

 Mon ami et mentor Nicolas Bornemisza, auteur de la méthode jungienne du Yoga Psychologique, a compilé trente principes pour l’interprétation des rêves. La plupart des idées proposées sont inspirées par les écrits de Carl Jung et de Marie-Louise Von Franz. Elles représentent la synthèse de trente années d’expérience et constituent le noyau de l’enseignement de Nicolas qui vise à rendre accessible au plus grand nombre les bases du travail avec les rêves. Je les rappelle ici car elles font partie des éléments de base que toute personne s’intéressant au rêve, du moins dans une perspective jungienne car il y en a d’autres, devrait selon moi considérer.

On peut leur ajouter d’autres idées, et un travail approfondi ne saurait faire l’économie de l’étude de la dynamique archétypale de la psyché, des jeux de l’ombre, de la danse du masculin et du féminin, et du mystère du Soi. Mais il y a des livres pour cela, parmi lesquels je recommande tout particulièrement les analyses de contes de fées par Marie-Louise Von Franz, qui donnent accès à une sorte d’anatomie comparée de la psyché. Par contre, ce que propose Nicolas avec ces trente points est éminemment pratique et permet à toute personne intéressée de s’essayer à l’interprétation de ses propres rêves sans nuire à ceux-ci. Or toutes les lectures en psychologie des profondeurs sont vaines si l’on ne se frotte pas directement à la psyché par le travail avec les images intérieures.

Ces principes ne me semblent pas réclamer grand commentaire car c’est par leur mise en pratique qu’on en vérifie la pertinence. Parmi ces énoncés se niche cependant la règle d’or, le principe particulier qui permet d’évaluer la validité de l’interprétation, et plus encore qui donne son caractère insaisissable, mercurien, à notre art. Saurez-vous la trouver parmi les trente points avant que je ne vous la souligne ?

Les voici donc :

1. « Il faut aimer le rêve ! Il n’y a pas que des rêves stupides, il n’y a que des gens insensés qui ne comprennent pas leurs rêves… En interprétant le rêve, on décuple son pouvoir de guérison. »

2. Garder près de son lit crayon, papier ou enregistreuse. Écrire le rêve dans ses grandes lignes au cours de la nuit, puis le transcrire avec tous les détails dans son journal de rêves le matin.

3. Compléter la description du rêve par des dessins ou des peintures représentant les points saillants, ou encore, on peut résumer l’ensemble du rêve dans une seule œuvre visuelle.

4. Se donner une période de temps calme et suffisamment longue pour interpréter le rêve.

5. Scruter la structure dynamique du rêve, établir le plus clairement possible les séquences qui le composent.

6. Constater les sentiments, les émotions et les sensations que le rêve a suscités.

7. Inventorier les lieux, les personnages, les objets et les autres symboles importants du rêve.

8. Noter les associations qui émergent par rapport aux symboles du rêve : c’est qui/quoi pour moi, tel endroit, tel personnage, tel animal, tel objet, etc.

9. Explorer les amplifications des symboles principaux du rêve. Celles-ci peuvent venir du langage populaire, des œuvres poétiques, des mythologies, des religions, etc. Par exemple : que représente pour moi le personnage d’Ariane, la ville de Rome, une image de svastika, etc.

10. Chercher dans le rêve des éléments de compensation. La plupart des rêves compensent une attitude psychique trop rigide, trop unilatérale. Un exemple de Goethe : « Je me suis endormi profondément triste. J’ai eu un rêve charmant. Je me suis réveillé frais et dispos. »

11. Chercher des éléments d’information – « Le rêve ne nous dit jamais ce que nous savons déjà ».

12. Chercher des éléments de révélation, c’est-à-dire des renseignements qui dépassent largement les limites de notre connaissance. Par exemple : le rêve est-il prémonitoire, télépathique, etc ? Les rêves peuvent nous dicter un roman, nous faire gagner le prix Nobel ou inspirer toute autre réalisation de notre esprit.

13. Dans la grande majorité des rêves, tous les éléments relèvent de notre monde personnel. Tels des personnages qui évoluent sur une scène de théâtre, ils symbolisent tous les dimensions complexes de nos réalités conscientes et inconscientes.

14. Si la plupart des personnages de nos rêves doivent être interprétés dans le sens subjectif, certains d’entre eux exigent une compréhension dite objective. Si, par exemple, en rêvant à mon frère, le rêve le concerne, sa personne ou encore ma relation avec lui, on fait une interprétation objective. Si, par contre, les traits de caractère de mon frère représentent une partie spécifique de moi-même, ce sera une interprétation subjective. Si on n'est pas certain de la façon de comprendre le symbole, il est préférable de faire deux interprétations parallèles : une objective et une subjective.

15. Il faut passer en revue les événements de la journée qui précède le rêve, aussi bien que les questionnements qui nous préoccupent ces derniers temps. – Le rêve est presque toujours relié à notre vécu. – « Les événements de la veille inspirent le rêve mais ne le déterminent pas. » Par exemple, ce n’est pas parce que j’ai vu un film de monstres que je vais avoir un mauvais rêve; mais c’est plutôt parce que ces images de monstres ont quelque chose à me transmettre par rapport à mon monde intérieur, mes « monstres à moi ».

16. Tenir compte de la réduction phonétique, des jeux de mots que les rêves utilisent pour transmettre des concepts complexes. Par exemple, à la fin d’un rêve, le rêveur déclare : « … et là je suis parti aux États-Unis ». Cela veut dire à peu près que le rêveur retrouve un état d’harmonisation intérieure.

17. Prendre en considération le dicton Pars pro toto. Cela veut dire qu’au sens symbolique, la partie fait allusion à l’ensemble. Par exemple, une feuille peut représenter l’arbre, une plume d’oiseau, l’oiseau entier, etc.

18. Tout ce qui nous court après dans les rêves veut faire partie de nous. Que ce soit un personnage ou un tigre, il s’agit, presque toujours, d’une partie symbolisée de nous-même qui veut se manifester, prendre sa place dans notre vie.

19. Ne pas céder à la réaction de l’intellect qui dénigre le rêve ou qui prétend l’avoir compris au premier coup d’œil. Un rêve mal interprété peut faire beaucoup de tort – il est préférable d’avouer que l’on ne comprend pas bien le rêve. – Le débutant doit être particulièrement méfiant de ses premières interprétations. Il y a risque que nous manipulions le message du rêve pour qu’il corresponde à nos idées préconçues. En plus, toute interprétation est une forme de projection – mieux vaut en être conscient. – Par ailleurs, une bonne interprétation suscite une vague de contentement, une sorte d’approbation intuitive.

20. Malgré le fait que l’interprétation des rêves soit généralement difficile, « si on tourne autour pendant un certain temps, le rêve finira par révéler une certaine partie de son message ». Par ailleurs, « le rêve est toujours, en lui-même, sa meilleure interprétation ». Donc, toute tentative d’analyse ne pourrait dévoiler qu’un certain fragment du contenu total.

21. Il est plus difficile d’interpréter ses propres rêves – c’est comme si le message était écrit sur notre dos.

22. Quand le rêve se répète, c’est que son message n’a pas été entendu ou compris. Les rêves répétés sont souvent inquiétants. Ne pas en avoir peur ! Les cauchemars tant redoutés sont parmi les rêves les plus importants, les plus utiles.

23. Les symboles sont multidimensionnels, il est possible de les interpréter de bien des façons différentes et quelquefois contradictoires. Ils changent de personne en personne, mais aussi de rêve en rêve. Un chien, par exemple, peut symboliser l’agressivité, le flair, la fidélité, le guide intérieur, etc. Prendre alors tout son temps pour trouver la bonne signification du symbole dans le contexte d’un rêve donné.

24. Toutefois, il y a un sens général pour certains types de symboles. Par exemple, la maison, plus souvent qu’autrement, se rapporte à la structure psychique du rêveur. La voiture représente le moyen de cheminer dans la vie. Les différents animaux signifient les aspects divers de la vie instinctive. L’argent symbolise l’énergie psychique. La mer, la terre, la forêt, la nuit se réfèrent toutes aux diverses facettes de l’inconscient.

25. Tout travail assidu avec les rêves nécessite des dictionnaires de symbologie appropriés. Parmi les meilleurs ouvrages actuellement disponibles en français, je recommande : Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, et La symbologie des rêves par Jacques de la Rocheterie.

26. Une fois qu’on a réussi à interpréter les différentes facettes d’un rêve, il faut encore s’efforcer de donner une interprétation résumée, si possible en une phrase.

27. En interprétant les rêves, il faut aussi se fier à son intuition. « Si en interprétant un rêve, l’inconscient ne me donne pas un indice, je suis perdue. Dieu merci, l’inconscient est intéressé à ce que le rêve soit compris. »

28. Chercher où va l’énergie du rêve, l’énergie du symbole. Cela aide à trouver l’association appropriée, la compréhension juste du symbole. Les rêves cherchent à nous réveiller, à nous réorienter. Ils insistent pour que nous nous occupions des blocages, des conflits qui résident dans les profondeurs de notre âme. Les rêves nous poussent à prendre conscience de nos réalités intérieures : ils veulent que nous réalisions nos potentialités latentes.

29. Une fois que le rêve a été interprété et compris, pour en tirer le maximum de bénéfice il faut le ritualiser, en faire quelque chose de concret, pour que l’inconscient soit averti : le rêve a été reçu, merci, il va être intégré, utilisé. Le rituel implique une action concrète, avec le corps, et non seulement avec la pensée. Si le temps ou l’inspiration manque, on peut allumer une chandelle ou faire le tour du bloc. Le rituel doit toujours être imaginé par le rêveur, par la rêveuse. Il doit venir de la même source que le rêve, de l’inconscient. Par exemple, un rêve avait révélé à une femme qu’elle était inconsciemment toujours amoureuse d’un ancien amant, et que ce sentiment pouvait être la source d’une tension constante dans son ménage. En guise de rituel, cette femme s’est rendue au sommet d’une montagne et a brulé les plus belles photos de son amant d’autrefois. Bien sûr, il y a autant de rituels possibles qu’il n’y a de rêves.

30. On ne peut devenir un expert en quelques mois. On peut cependant s’assurer un bon progrès en profitant de toutes les occasions pour interpréter des rêves, en lisant des ouvrages sérieux sur le sujet, et en faisant confiance, à soi et surtout à l’inconscient.

Alors, cette fameuse règle d’or ? On pourrait dire que c’est l’arcane secrèt qui préserve l’art de l’interprétation de toute contrefaçon intellectuelle ou spirituelle, de toute tentative d’appropriation et de toute volonté de puissance qui prétendrait à l’exclusivité de l’interprétation juste, de la méthode définitive et incontestable qui saura faire rendre gorge mécaniquement à tous les rêves. En contre-point de l’or évoqué dans la règle, je la désigne pour ma part comme le principe d’obscurité du rêve. On pourrait dire aussi que c’est le principe d’incertitude de la psychologie jungienne, analogue à celui de la physique quantique, et il ressort donc dans le 11ème point de Nicolas :

« Le rêve ne nous dit jamais ce que nous savons déjà »

Quand nous disons que le rêve vient de l’inconscient, nous disons bien qu’il vient de l’inconnu total, de ce qui n’est pas conscient, qui est hors de notre conscience. Il est donc impossible que nous en sachions quoi que ce soit, même avec les plus belles théories qui soient. Cette compréhension amène à un point de renversement à partir duquel toute tentative de saisie du rêve par le mental s’avère vaine et laisse la place à un abandon à ce que le rêve voudra révéler de lui-même. Alors, il devient clair que, si le rêve est bien la voie royale vers l’inconscient, comme l’écrivait Freud, ce n’est pas le petit roi qu’est l’égo qui parcoure cette voie mais le Soi qui, par-là, vient vers nous.

C’est à tel point que l’analyste est tout aussi inconscient a priori de quoi il est question que la personne qui lui amène un rêve ; si l’analyste a son idée derrière la tête et attend que le rêve confirme celle-ci, il fait fausse route et sera bientôt incapable d’offrir des interprétations pertinentes. On doit considérer le rêve, et l’inconscient qui avance là masqué, comme un être vivant, un tiers autonome qui a sa vie propre dans la relation qui se noue autour de l’interprétation. Comme l’écrivait joliment Pierre Trigano dans un article intitulé « Une ‘formule’ éthique pour l’analyse des rêves »[1] :

« Dans l’analyse de rêves, Deux, le rêveur et l’analyste, se réunissent autour d’un Troisième, le rêve du rêveur ».

Quand il y a Trois, bien sûr le jungien demande : où est le Quatrième ? Ici, c’est donc bien sûr le Soi qui trouve son intérêt à l’élucidation du rêve. Le point 27 de Nicolas complète la règle d’or par l’obligation de confiance dans le fait que l’inconscient fera ce qu’il faut pour être entendu. « Dieu merci, l’inconscient est intéressé à ce que le rêve soit compris. » Le sens va émerger de l’inconscient, il va en naître à nouveau à chaque fois. C’est ainsi que nous pouvons comprendre un vieil adage alchimique appelé l’axiome de Marie la Prophétesse, qui sonne comme une comptine pour enfant et cependant résume toute l’œuvre de conscience pour qui sait l’entendre :

« L’un devient deux, deux devient trois et du troisième naît l’un comme quatrième ».



[1] Revue Réel, octobre 2006