dimanche 29 décembre 2013

Renouveau


Le renouveau, quand il montre le bout de son nez dans les rêves, apparait souvent comme un enfant. Il arrive qu’il démontre des capacités un peu extraordinaires qui attirent l’attention. Par exemple, c’est un bébé de quelques mois qui parle avec beaucoup de sagesse, ou c’est un jeune enfant qui d’une main tendue tire le rêveur de la rivière où il était en train de perdre pied. Quand il y a de telles caractéristiques hors du commun, on sait qu’on est en présence d’un archétype. Ici, c’est bien sûr de l’Enfant Divin dont il est question. Et ce n’est évidemment pas un hasard si le solstice d’hiver est associé dans notre culture avec Noël, la célébration par excellence de l’Enfant Divin.

Il est logique que l’enfant symbolise le début d’un nouveau cycle, une nouvelle impulsion de vie. En regard d’un monde en voie d’épuisement, l’Enfant Divin apparait volontiers comme le Sauveur, et pourquoi pas ? Il nous rappelle que toute situation recèle des capacités créatrices, des possibilités de renouveau, et finalement que tout change, que l’impermanence est la seule loi. Cet enfant merveilleux souligne aussi le fait qui veut que le tout-petit pacifique et vulnérable l’emporte finalement sur la force et le pouvoir, comme l’enfant Jésus sur le roi Hérode. Dans de nombreux contes, c’est de l’enfant innocent – étymologiquement : qui ne nuit pas – que vient la solution. Pour Jung, il y a là aussi une allusion à la « fonction inférieure » de la conscience, c’est-à-dire que le renouveau vient de ce qui en nous est le moins développé, le plus immature et par là-même, le plus proche de l’inconscient.

Le meilleur usage que nous puissions faire des projections, c’est de les utiliser comme des reflets dans le miroir que nous tend la réalité. Dans tout enfant, il y a quelque chose de vraiment divin qui tient à la fraicheur du nouveau, à l’émergence du non-conditionné. L’enfant nait de deux parents, de deux histoires qui se mêlent comme des rivières, dans un certain contexte qui est celui de son époque, de la culture, de la société dans lesquelles il apparait, et cependant il est plus que le produit de tous ces facteurs. Il apporte quelque chose de nouveau, qui lui est propre et qui est absolument unique, sa propre petite note dans le grand concert de l’Univers. Finalement, l’enfant incarne le processus créateur dont émerge sans cesse la réalité de ce que nous appelons le monde : d’instant en instant, un moment présent toujours neuf, qui n’est la copie d’aucun autre moment. Nous-mêmes, nous sommes aussi d’instant en instant toujours neufs, non conditionnés dans notre nature essentielle par notre passé ou par quoi que ce soit ; nous oublions trop souvent que nous nous recréons sans trêve.

Quand l’Enfant Divin vient nous visiter dans nos rêves, il nous rappelle que nous portons en nous-mêmes cette capacité créatrice d’un renouveau salvateur. Il nous invite à « redevenir comme de tout-petits enfants ». Il ne s’agit pas là de laisser ressortir ce que nous avons de dépendances infantiles mais simplement de revenir à notre innocence première et de porter un regard neuf sur tout ce qui nous entoure ainsi que sur nous-mêmes. La conscience est en elle-même toujours neuve, fraiche et non-conditionnée, tout comme l’instant présent. Lorsque l’enfant apparait, c’est que nous sommes prêt à reconnaitre que l’empereur est nu ; tout ce dont nous habillons la réalité est en voie de dissolution, d’effondrement, pour laisser la place à la simple vérité. Elle arrive sans tambour ni trompette, ou alors ce sont les instruments d’une joyeuse fanfare. C’est un éclat de rire, la joie soudaine d’être, un relâchement des tensions du corps et de l’âme qui se baignent enfin dans la fraicheur toujours renouvelée de la vie. Ah, quelle merveille, tout est toujours nouveau !

Je vous invite à regarder la vidéo ci-dessous comme une illustration quasi-onirique de cette réflexion sur l'omniprésence du nouveau. Elle a été réalisée en 1971 par James Broughton, un poète et réalisateur d'avant-garde qui faisait des films pour «voir de quoi [ses] rêves auraient l'air. » Cette séquence, qui illustre (en anglais) un de ses poèmes les plus fameux - This is It -, se regarde en effet comme un rêve où l'on revisite le jardin d'Éden en compagnie de l'Enfant Divin et d'une balle qui pourrait bien représenter le Soi, si l'on veut encore s'encombrer de concepts pour désigner Cela.


 

Voici ma traduction du poème avec le texte original, qui s'écoute ici comme une comptine - même si vous ne comprenez pas la langue de Shakespeare, vous en saisirez facilement l'essentiel:

This is It
This is really It.
This is all there is.
And it’s perfect as It is.

There is nowhere to go
but Here.
There is nothing here
but Now.
There is nothing now
but This.

And this is It.
This is really It.
This is all there is.
And It’s perfect as It is.

This is It
and I am It
and You are It
and so is That
and He is It
and She is It
and It is It
and That is That

O it is This
and it is Thus
and it is Them
and it is Us
and it is Now
and Here It is
and Here We are
so This is It
Ceci est Cela
Ceci est vraiment Cela
C'est tout ce qu'il y a
Et c'est parfait tel que c'est.

Il n'y a nulle part où aller
seulement Ici.
Il n'y a rien ici
seulement Maintenant.
Il n'y a rien maintenant
seulement Cela.

Et ceci est Cela
Ceci est vraiment Cela
C'est tout ce qu'il y a
Et c'est parfait tel que c'est.

Ceci est Cela
et je suis Cela
et tu es Cela
et ainsi est-ce Cela
et Il est Cela
et Elle est Cela
et Cela est Cela
et Ceci est Ceci

O c'est Ceci
et cela l'est donc
et c'est Eux
et c'est Nous
et c'est Maintenant
et cela est Ici
et Nous sommes Ici
alors Ceci est Cela.

Je vous souhaite une heureuse nouvelle année, avec à l'esprit donc que le renouveau est toujours... maintenant !

samedi 21 décembre 2013

Madame l'âme

Boris Vian a saisi quelque chose du drame de notre modernité quand il chantait la complainte du progrès : « Autrefois pour faire sa cour / On parlait d'amour / Pour mieux prouver son ardeur / On offrait son cœur / Maintenant c'est plus pareil / Ça change ça change / Pour séduire le cher ange / On lui glisse à l'oreille / Ah Gudule, viens m'embrasser, et je te donnerai... / Un frigidaire, un joli scooter, un atomixer / Et du Dunlopillo / Une cuisinière, avec un four en verre / Des tas de couverts et des pelles à gâteau! / Une tourniquette pour faire la vinaigrette / Un bel aérateur pour bouffer les odeurs / Des draps qui chauffent / Un pistolet à gaufres / Un avion pour deux... / Et nous serons heureux! » 

Nous, ou du moins la plupart d’entre nous, avons tout, ou en tous cas beaucoup plus que ce que Vian pouvait imaginer, mais sommes-nous heureux ? Il arrive bien souvent que ce tout se révèle vide ou fort creux. Jung relevait déjà que la majorité de ses patients, quand ils étaient dans la seconde moitié de la vie, souffraient surtout de vide existentiel. Ce dernier a pris dans nos pays développés des proportions épidémiques et ne concerne plus seulement la population en maturation. Paule Lebrun, fondatrice de l’école Ho Rites de Passage dont je suis un des diplômés de la première heure, en donne un portrait saisissant : « Las Vegas a le plus haut taux de suicide d’adolescents de toute l’Amérique. J’imagine un de ces kids de 16 ans en train de fumer un joint de pot avec ses chums, un peu en dehors de la ville : il regarde cette cité clignotante et se sent sur la planète Mars. Son âme est en train de mourir de faim, sans qu’il le sache. D’ailleurs, il ne sait pas ce qu’est une âme. Il se sent juste un peu bizarre : il ne sait pas s’il veut mourir ou continuer. »

Pour les cultures chamaniques, cette hésitation entre mourir et continuer est précisément le symptôme d’une perte d’âme. Dans notre société, ce vide a toutefois une fonction économique car tout est bon pour tenter de le combler, et en particulier la consommation effrénée de biens et de divertissements, quand il ne s’agit pas d’alcool, de médicaments ou de drogues. Mais c’est là un puits sans fond dans lequel, si on n’y prend pas garde, on risque de tomber, par exemple en dépression. À force de fuir le vide en nous, les réveils sont douloureux : voilà en effet qu’il nous cerne. Du point de vue de l’âme, c’est enfin une bonne nouvelle pour peu que nous osions lui faire face, à ce vide, et descendre dans ses profondeurs. Il existe quantité d’outils pour nous y aider, parmi lesquels d'innombrables méthodes de psychothérapie, des techniques de méditation, des rituels et rites de passage, grâce auxquels l’âme affamée va pouvoir commencer à se sustenter. Mais s’agissant de comprendre ce qu’est une âme, il semble que la psychologie de Jung soit encore à ce jour irremplaçable.

Il faut préciser que la conception que Jung avait de la psychologie a peu à voir avec la discipline scientifique expérimentale et rationnelle aujourd’hui enseignée dans nos universités. Celle-ci s’intéresse surtout au cerveau, aux comportements et aux pathologies mentales tandis que Jung insistait sur la connaissance de l’âme. Il se s’agissait pas là d’une formule poétique recouvrant une conception matérialiste de la psyché mais bien au contraire, c’est la notion de psyché qui était ainsi élargie à un mystère. Le terme même de psyché renvoie dans l’esprit de Jung à l’histoire d’une héroïne de la mythologie grecque qui était si belle qu’Aphrodite en a conçu une mortelle jalousie. Elle a envoyé son fils Éros la perdre mais celui-ci est tombé amoureux de Psyché et l’a soustrait à la vengeance de la déesse contre la promesse qu’elle ne chercherait pas à voir le visage de l’amant qui la visitait chaque nuit. Elle a trahi cette promesse et le dieu s’est enfui. Psyché a dès lors parcouru un chemin semé d’embuches et d’épreuves imposées par Aphrodite avant de finalement retrouver Éros et d’être divinisée en tant que son épouse. Cette histoire nous enseigne deux choses. La première, c’est que l’âme et l’amour sont intimement liés. D’ailleurs, ils ont une fille qui s’appelle Volupté. La seconde, c’est que l’âme est faillible, mais que son destin est d’accéder au domaine des dieux, de s’unir à l’amour. Pour cela, elle doit en particulier descendre aux Enfers pour obtenir de la reine des lieux un secret de beauté destiné à la déesse. C’est justement la fonction de la psychologie des profondeurs que de l’y aider.

Avec Jung, l’âme est donc réintroduite dans la psychologie sans perdre ses lettres de noblesse ni être soumise à la torture d’un lit de Procuste. C’est un terme qui nous vient du vocabulaire philosophique et religieux, pour qui elle désignait ce qui en nous ne meurt pas, ou perdure au-delà de la mort. On peut voir ici encore une allusion à l’amour. Pour Jung, et au grand dam de Freud qui voulait ériger un barrage contre « les flots noirs de l’occulte », l’âme ne saurait être amputée d’une dimension spirituelle. C’est ainsi qu’il a écrit dans Psychologie et Alchimie que « l’âme est à Dieu ce que l’œil est au soleil ». Or Jung ne faisait pas dans la métaphysique ni la théologie. Quand il parlait de Dieu, il évoquait l’image de Dieu qu’on trouve au centre de la psyché, fut-elle celle d’un athée qui nourrit nécessairement une conception du divin pour pouvoir le nier. Jung ne croyait pas en Dieu ; à une question sur ce sujet, il répondit de façon un peu provocante qu’il n’avait pas besoin de croire, il savait. En cela, il ne faisait pas une profession de foi mais affirmait son expérience de la gnose, un mode de connaissance direct qu’il a renommé « objectivité psychique ». De ce point de vue, la question est moins celle, insoluble, de l’existence de Dieu que celle de l’expérience de l’âme, c’est-à-dire d’un organe pour pénétrer le mystère du sens de l’existence.

L’âme a beaucoup souffert en Occident d’une conception héroïque de la spiritualité qui l’a crucifiée à un idéal de perfection niant le corps, la sexualité, la nature et finalement le féminin de l’âme. Or elle est d’abord nature, notre nature. Pour paraphraser la belle définition de Jung, on pourrait dire que l’âme est non seulement l’œil qui contemple le soleil intérieur mais aussi le paysage qu’il éclaire, tout en sommets élevés et vallées profondes, avec des abimes vertigineux. Et si l’ascension des sommets renvoie symboliquement aux élans conquérants des hauteurs spirituelles, l’ombrage des vallées évoque la recherche d’une intimité avec soi-même, et par là, avec la nature toute entière, avec l’univers. Plutôt que la recherche d’une perfection idéale, Jung a proposé l’accomplissement de la plénitude de l’âme, la réunion de ces sommets qui invitent les Anges avec les profondeurs sensibles d’où émerge une vie toujours renouvelée, dans une non-dualité qui reflète l’antique sagesse : « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas… ». 

Il est à noter enfin qu’il est faux de dire que nous avons une âme alors que c’est en fait elle qui nous possède, c’est à elle que nous appartenons. De même, Jung faisait remarquer que l’âme n’est pas dans un corps mais que le corps est dans l’âme, il en est la manifestation visible. Inutile de chercher à la voir sous un microscope : la psyché est tissé d’images, disait James Hillman. Elle est ce qui nous anime et nous vivifie, quitte à nous emberlificoter dans des illusions, à nous faire trébucher. Hors de toute métaphysique donc, l’âme est finalement ce qui aime en nous, et c’est en cela qu’elle est immortelle. Elle a ses propres lois, qui n’ont rien à voir avec la rationalité et l’ordre marchand qui ne connait d’autre valeur que celle qui est cotée en Bourse. Il n’est que le Diable pour croire qu’on puisse l’acheter ou la vendre. C’est pourquoi une des plus belles figurations symboliques des rapports de l’homme à l’âme demeure le lien d’amour courtois qui unit le chevalier à la Dame qui inspire sa quête. Jung était de ces nobles cœurs qui ont osé l’aventure de la longue route dans un tel esprit de chevalerie. Il savait en effet où se trouve la plus haute valeur, ainsi qu’en témoignent ses mots, qui proposent en filigrane un antidote à la désespérance moderne : « Dès lors, je me mis au service de l’âme. Je l’ai aimée, je l’ai haïe, mais elle était ma plus grande richesse. Me vouer à l’âme fut la seule possibilité de vivre mon existence comme une relative totalité et de la supporter. »

dimanche 15 décembre 2013

L'étincelle d'or

Il y a deux enfants, des garçons – peut-être des jumeaux. L’un a une phrase littéralement inscrite sur ses os :

Je suis l’étincelle d’or

L’autre porte, inscrite de la même façon, la sentence suivante :

Je suis cela qui ne cesse de changer

Les jumeaux semblent se déployer en une dizaine d’instances qui se donnent la main, comme une guirlande de bonhommes, autour de l’étincelle d’or. Je dois m’occuper de ces enfants, les nourrir et les habiller, jusqu’à ce qu’ils soient prêts à partir dans le monde, dans quelques années et, alors, les laisser partir sans aucun projet ni préméditation…

Le rêveur est un homme dans la quarantaine qui vient d’entamer une année sabbatique pour « ouvrir un espace créatif » dans sa vie, et le rêve survient à un moment où il rencontre beaucoup d’appréhensions : il se sent tomber dans un certain vide, et craint tout simplement qu’il ne se passe rien dans cet espace qui s’ouvre à lui. Il interroge le sens de ce qu’il a entrepris ainsi que de sa destinée. Il rapproche le rêve d’un poème de Clarissa Pinkola Eskès qu’il a lu peu auparavant, et auquel l’étincelle d’or lui a fait penser dès son réveil :

Malgré nos attachements actuels,
malgré nos maux, nos souffrances, nos chocs,
nos pertes, nos gains, nos joies,
le site vers lequel nous nous dirigeons est
cette terre de la psyché que les aïeuls habitent,
ce lieu où les humains restent tout à la fois
divins et dangereux,
où les animaux dansent encore,
où ce qui a été coupé repousse,
et où ce sont les rameaux
des arbres les plus vieux
qui fleurissent le plus longtemps.
La femme cachée
qui entretient l'étincelle d'or
connaît cet endroit.
Elle sait.
Et toi aussi.

Il est troublé par l’affirmation finale : oui, bien sûr, il sait de quoi parle ce poème. Cette sauvagerie originelle l’attire et cependant l’inquiète, car il se sent amené un peu plus loin dans le vide par la résonance sensible en lui entre le poème et le rêve.

Le rêve est proposé à un cercle de rêveurs qui l’amplifient avec leurs propres images intérieures. L’un résonne au lien particulier qu’ont les jumeaux, auxquels on prête d’être connectés malgré la distance, de ressentir chacun ce que ressent l’autre et, finalement, de n’être pas séparés. Une autre souligne le jeu de mots qui tire des jumeaux le jus des maux, ou des mots dits, écrits. Le rêveur en est tout ébranlé car il nourrit une obsession pour l’écriture : ce grand sabbat, il l’a voulu pour écrire un grand livre, justement ! Quelqu’un fait ressortir que l’Étincelle d’or évoque la lumière de la conscience, la brillance qui signale la présence du numineux, et symbolise le « Je suis » éternel, le pivot autour duquel tourne la manifestation en formes toujours changeantes. 

Le rêveur opine en souriant : il reconnait là les images orientales qu’il affectionne de la Shakti dansant autour du Seigneur Shiva, et il entrevoit que le rêve pointe au-delà de la dualité entre les jumeaux. Il invite à réaliser qu’ils sont le miroir l’un de l’autre, de la même façon qu’il n’est pas dans une roue de centre sans périphérie et réciproquement, car finalement c’est un seul mouvement. C’est une représentation caractéristique de la relation du moi au Soi, de la personnalité en constante transformation et de l’être intérieur du rêveur. Les messages gravés sur les os sont de l’ordre de la destinée inscrite sur les fondements de l’être, dans sa nature inaltérable. 

Mais quelle attitude lui recommande donc le rêve ?

Il doit nourrir et vêtir ces enfants jusqu’à ce qu’ils soient en âge – bientôt, dans les prochaines années – d’aller leur propre chemin dans le monde. Alors, il doit s’abstenir de tout projet pour eux et de toute préméditation. Le rêveur est interrogé sur ses passions créatrices ainsi que ses projets, et comment il les alimente. Nous regardons aussi comment il en parle, comment il les habille de mots et d’idées pour se les représenter, et les présenter aux autres. Mais il doit se garder d’interférer avec ses visées conscientes et accepter de ne rien préméditer, d’avancer dans l’inconnu sans autre projet défini que de suivre le courant, d’aller dans ce vide qui lui fait si peur.

Le rêveur indique qu’il s’est réveillé très joyeux de ce rêve, dont il garde l’impression qu’il se termine par une ronde multicolore et lumineuse. Un des participants propose une image intérieure en conclusion de notre travail, image qui lui est venue quand il écoutait le rêve, et qu’il offre donc comme ce que répond son intuition, son inconscient, en écho aux images oniriques entendues. Il voit trois personnages au bord d’une falaise, devant la mer illuminée par le soleil : c’est le début d’un voyage…

Le poème est à nouveau évoqué lorsque surgit la question : mais quelle est donc la place du féminin dans tout cela ? Elle semble absente et, en effet, pour le moins cachée. Elle est cependant toute entière dans le frémissement de l’aventure et la virginité sauvage des terres auxquelles notre rêveur aborde maintenant, avec le sentiment de toucher à un mystère « divin et dangereux ». Le rêve lui donne la marche à suivre pour accomplir sa destinée créatrice, sans préméditation ni projet d’arriver où que ce soit !

samedi 7 décembre 2013

Au-delà de l'interprétation

Photo Danielle Bouchard, tous droits réservés
Je disais dans mon précédent billet que le travail du rêve ne se résume pas à l’interprétation. Loin de là, oserais-je dire. L’interprétation consiste à reformuler le rêve dans un langage qui nous le rend compréhensible, mais si on s’en tient là, on se satisfait surtout de mots. Or, ce qui fait la valeur et l’intérêt d’une interprétation, c’est ce qu’elle déclenche au-delà des mots, et en particulier les émotions qu’elle suscite. Plus fondamentalement, le travail du rêve vise à rendre conscient le mouvement intérieur dont le rêve est une figuration ou une annonce. Quelque chose bouge en dedans, hors du champ de la conscience ordinaire, et le rêve signale que la conscience devrait prêter attention à ce mouvement de l’âme, qu’elle peut l’intégrer, y répondre ou mieux encore, chevaucher cette énergie. Qui sait alors où elle nous emmènera ?

Jung a dressé une carte de la conscience en quatre fonctions qui sont comme les quatre orients d’un mandala, et une version moderne des quatre directions de la roue de médecine des cultures chamaniques. Un rêve, pour être pleinement intégré, doit être travaillé consciemment dans les quatre cadrans du mandala de la conscience. L’interprétation elle-même repose surtout, du moins superficiellement, sur la fonction pensée. Or la pensée, pour être fertile, doit être bien enracinée dans le cœur et dans le corps, sinon elle tourne à vide en brassant des théories et en s’écoutant parler sur le rêve au lieu de traduire ce que le rêve veut exprimer. D’où l’importance décisive qui doit être accordée dans le travail du rêve à l’écoute du sentiment qui équilibre la pensée et lui donne un socle, une assise dans le réel.

Ces deux fonctions dites rationnelles, parce qu’elles permettent d’évaluer les contenus psychiques, ne sont pas suffisantes. Nous ne comprendrions généralement pas grand-chose au rêve s’il n’y avait l’apport de l’intuition, c’est-à-dire si l’inconscient n’était pas intéressé à ce que nous comprenions le rêve et s’il ne nous apportait pas son aide. La toute première réaction intérieure à l’écoute d’un rêve est souvent éclairante, mais il n’est pas rare que cela prenne tout un travail au travers des autres fonctions pour comprendre cette intuition elle-même. Un préalable est de tout simplement faire entièrement confiance au fait que notre inconscient comprend parfaitement les rêves, que ce soit ceux qu’ils nous offrent ou ceux que nous entendons d’autrui, car finalement les rêves viennent d’un espace où il n’y a pas de séparation.

Jusque-là, tout va bien : il est aisé de concevoir comment pensée, sentiment et intuition peuvent contribuer à la compréhension d’un rêve. Il est plus difficile dans notre culture occidentale de comprendre combien la sensation peut permettre d’approfondir cette compréhension et, surtout, favoriser l’intégration du rêve. Or, l’intuition peut avoir tendance à divaguer, et surtout la pensée peut s’emparer de l’intuition pour lui faire dire n’importe quoi qui vient la justifier ; le corps est le guide le plus sûr que nous ayons pour nous assurer que nous ne nous égarons pas. La méthode dite du Focusing (Eugene T. Gendlin) propose une approche du rêve extraordinairement efficace qui ne s’appuie que sur l’attention aux sensations. Il est ainsi toujours possible d’observer comment les éléments du rêve s’inscrivent dans le corps, et comment ils bougent, évoluent au cours du travail. Il est possible de danser un rêve, d’en reproduire les mouvements. Il est finalement toujours très important de prêter attention à la façon dont notre corps réagit à une interprétation proposée : quand celle-ci est juste, il se produit un petit déclic qui va avec une sensation corporelle de relâchement d’une tension souvent indistincte jusque-là. Voilà que soudain, l’énergie coule et que nous nous sentons tout à coup plus vivants, plus conscients.

Le travail d’un rêve ou d’une image intérieure au travers des quatre fonctions de la conscience met en lumière que la conscience elle-même ne se réduit pas à l’une ou l’autre de ces fonctions et, finalement, nous reconduit au centre, à la cinquième essence. C’est alors que le travail devient proprement méditatif : au centre, il y a simplement un espace dans lequel le rêve se déploie comme une nouvelle expression de notre totalité psychique. Le bénéfice d’avoir parcouru l’intégralité du mandala du rêve est précisément de goûter à chaque fois un sentiment subtil de plénitude qui nous indique que nous avons trouvé un accord avec la totalité de nous-mêmes, que rien n’a été omis. Nous faisons corps avec notre inconscient, notre nature, comme le cavalier avec son cheval, et l’énergie coule librement dans un mouvement entier de l’être.

Ces considérations confèrent une base solide à la démarche que chacun(e) peut entreprendre avec ses propres rêves, sans attendre de trouver un(e) interprète expérimenté(e). J’aime les voir comme formant la base d’une pyramide qui pourrait représenter l’édifice du travail du rêve. C’est une pyramide, car elle tend, en son sommet, vers le ciel tel qu’en parle, par exemple, Mencius, un philosophe chinois du 4ème siècle avant J-C :

Celui qui va au bout de son cœur connait sa nature d’être humain. Celui qui connait ainsi sa propre nature connait alors le ciel.

Pour atteindre ce ciel, je propose volontiers l’image qui voudrait que le travail du rêve soit une fusée. L’interprétation n’est que le premier étage de cette fusée, qui va avec la métaphore du message : selon le Talmud, un rêve non interprété serait comme une lettre qui resterait cachetée sur notre bureau, attendant donc d’être ouverte. En Occident, où nous sommes encore à l’école primaire du rêve et où nous apprenons à le lire, c’est à ce stade que l’on s’arrête le plus souvent. Dans les cultures chamaniques, et Jung faisait de même avec l’imagination active, on revient dans le rêve ou on le prolonge, on l’utilise comme un terrain de jeu et d’apprentissage, ou comme un espace de recréation de notre environnement et de notre identité, de guérison et d’initiation à des dimensions qui nous dépassent. La métaphore qui s’applique à ce second étage de la fusée a été magnifiquement formulée par Robert Moss pour qui le rêve nous rappelle que notre âme a des ailes. Nous pouvons dire aussi qu’étant à ce point un peu plus avancés à l’école du rêve, nous apprenons alors à l’écrire.

Le troisième étage de la fusée est une forme de yoga qui consiste à apprendre à méditer avec et jusque dans le rêve. La métaphore qui soutient cette démarche consiste simplement à dire que le rêve est une voie vers l’éveil : pour s’éveiller, il faut traverser le rêve. Une des prémisses de cette approche est la recherche d’une lucidité onirique, qui consiste à être conscient que l’on rêve pendant qu’on rêve. Il arrive que cette lucidité survienne spontanément mais, en Occident, on s’en sert souvent pour tenter de contrôler le rêve, ce qui est une aberration dangereuse. Le but du yoga du rêve est, à l’inverse de ces tentatives de manipulation, de nous amener à nous interroger sur la nature même de notre existence et nous demander : qui donc rêve ma vie ?

C’est donc à une lucidité dans notre vie de tous les jours et à un renversement complet de perspective que nous sommes par là invités, dont il apparait en conclusion qu’il s’agit moins d’un travail que d’un jeu créateur de sens. Ceci admis, il devient clair que tout l’art réside dans ce que les taoïstes appellent le « non-faire ». Il s’agit finalement d’abandonner l’idée de travailler le rêve pour obtenir quelque résultat que ce soit, pour plutôt se laisser simplement travailler par le rêve. En filigrane, c'est alors l’inconscient qui nous travaille sans trêve, comme un rocher est patiemment sculpté par les vagues de l’océan. Il en ressort toujours quelque chose, souvent dans un éclair de conscience, comme un oiseau qui se dégagerait subitement du roc et s’envolerait, soudain libre, dans l’immensité du ciel.

dimanche 1 décembre 2013

Travailler le rêve

Photo Danielle Bouchard, tous droits réservés
Nous y voilà. Si vous suivez mon blogue depuis le début, vous savez que je n’ai jusqu’ici fait que mettre la table. Nous avons vu pourquoi il est important de travailler ses rêves et comment s’en souvenir, ce qui est la condition préalable du travail. J’ai partagé de grandes considérations générales qui donnent une direction à ce dernier, car, comme dans toute entreprise, c’est d’abord l’intention qui importe. L’intention que je propose pour ma part au travail du rêve, c’est l’éclosion de la fleur de conscience : quelque chose veut devenir conscient, et ma tâche en tant que travailleur du rêve est simplement de l’assister, comme un accoucheur, ou mieux, avec la patience d’un jardinier.

Le travail du rêve ne se réduit pas à son interprétation, même si elle en est une part importante. L’interprétation est la reformulation du rêve dans un autre langage que celui des images vivantes – Jung soulignait que le rêve est toujours la meilleure expression du sens qu’il recèle. Toute interprétation est dès lors une dégradation de cette expression dans une forme qui nous est plus aisément accessible, souvent au détriment de la subtilité des images. Le rêve est très généralement multidimensionnel, c’est-à-dire que plusieurs niveaux d’interprétation peuvent se côtoyer, comme autant de couches de signification possible, et son sens se révèle avoir de multiples facettes selon l’angle sous lequel on le considère.

Un danger de l’interprétation tient à la possibilité que s’instaure une autorité, pour peu que quelqu’un aie le front de croire savoir pour autrui ce que signifie son rêve. C’est à peu près le pire qu’on puisse faire avec un rêve que de l’abandonner aux mains de quelqu’un qui nous assène en retour une certitude. Une mauvaise interprétation, si du moins on l’accepte, est plus dangereuse que l’absence d’interprétation : quelque chose fait son chemin dans les images, pour peu qu’on leur accorde quelque attention, même sans mot posé sur celles-ci. Mais une interprétation faussée tente de capter l’énergie dynamique du rêve au profit du préjugé et de l’autorité de l’interprète. Il faut faire attention à qui l’on raconte son rêve car l’interprétation qu’il nous en donne pourrait, si on lui en donne le pouvoir, prendre force de réalité dans notre vie.

Un autre piège concernant l’interprétation, c’est que celle-ci n’est pas une explication du rêve. Si vous avez un « détecteur de connerie » en bon état de marche, il se mettra à vibrer dès que vous entendrez un péremptoire « ce n’est que… » à propos d’une image intérieure. La règle d’or en ce qui concerne le travail du rêve, c’est que ce dernier ne dit jamais quelque chose de déjà connu. C’est toujours quelque chose de nouveau qui tente de parvenir à la conscience. Cela vaut pour le rêveur, mais aussi pour l’analyste qui ne peut pas non plus trouver là une confirmation de ce qu’il croit déjà savoir. Mais on cherche souvent aussi à réduire le rêve à un jeu de causes et d’effet : par exemple, j’ai rêvé de monstres parce que j’ai regardé un film d’horreur hier. Or c’est une erreur de chercher la cause d’un rêve, car c’est une création vivante et non un effet mécanique; ce qu’il importe d’interroger, ce n’est pas sa cause, c’est sa finalité : mais pourquoi donc le rêve me parle-t-il des monstres qui grouillent en moi ? Que suggère-t-il que je fasse avec eux ? Quel est l’intention de l’inconscient en me confrontant à eux ?

Avant de travailler un rêve, il est important de s’ancrer dans l’instant présent, en pleine conscience, et tout particulièrement dans le corps. Si nous ne sommes pas dans l’instant présent, où sommes-nous donc ? Quelque part dans notre tête. Comment entendre alors ce que le rêve veut nous dire ? Cela se perdra dans notre brouhaha mental. Ce n’est pas le rêve que nous entendrons alors, mais ce que nous en pensons, selon telle théorie ou tel préjugé. Le corps nous offre toujours le chemin le plus court pour revenir dans l’instant présent, par cette forme de méditation qui consiste à simplement prêter attention à nos sensations. Or, il se trouve que dans le travail d’un rêve, il est plus important de sentir ce que produit un rêve dans notre corps et notre cœur que de réfléchir à son sujet.

Il faut dire ou écrire le rêve au présent. En parler au passé, c’est déjà installer une distance avec le rêve, se dissocier de son contenu. Dans certains cas, par exemple un cauchemar insupportable, cette dissociation est cependant nécessaire et, bien sûr, il ne faut jamais rien forcer. Il arrive aussi souvent que le rêve lui-même soit vécu dans un mode dissocié par un moi-spectateur de la scène du rêve, et on peut penser qu’il s’agit-là d’une forme de protection. Mais c’est le senti du rêve qui est toujours le plus important, par lequel ce dernier communique ce qu’il cherche à dire. Le récit au présent permet au rêveur de revivre son rêve. Idéalement, il convient de ralentir le débit, de raconter le rêve le plus lentement possible en prenant le temps de respirer entre les phrases et, surtout, de ressentir les émotions qui montent, les sensations dans le corps. Un analyste attentif prêtera attention au langage du corps, tellement expressif. Il n’est pas rare que le message du rêve soit déjà manifeste dans l’émotion qui se dégage de ce premier contact avec lui, et que tout ce qu’il reste à faire soit de l’intégrer.

Le premier pas dans l’interprétation d’un rêve, c’est toujours de reconnaitre que « je ne sais pas » ce qu’il signifie. Jung lui-même, avec les dizaines d’années qu’il a consacrées à l’écoute des rêves, insistait sur ce point : « je ne sais pas » est la porte d’entrée du rêve, la première pensée qui vient quand le rêve est entendu dans un espace mental ouvert à son déploiement. « Étudiez toutes les méthodes, toutes les théories, mais quand vous êtes devant un rêve, écartez-les car le rêve est unique ». Il s’agit donc d’abord de faire le vide en dedans pour accueillir le rêve dans sa singularité unique, et de permettre ainsi à l’intuition de se faire entendre. C’est le premier point de la méthode de base pour interpréter les rêves : quelle est la première intuition ? Qu’est-ce qui vous est venu à l’esprit quand vous avez entendu le rêve, ou quand vous vous l’êtes remémoré ? 

Dans un cercle de rêves, il peut être suffisant d’écouter les intuitions qu’offrent les participants au rêveur. Ce dernier trouve souvent dans le simple énoncé de ces intuitions tellement de facettes auxquelles il n’aurait pas pensé que le rêve s’en trouve soudain transformé , et riche d’un grand nombre de significations potentielles. C’est un diamant qui se dégage subitement de sa gangue d’inconscience. Si l’on veut aller plus loin dans la recherche d’une interprétation, c’est le moment de poser quelques questions au rêveur, à commencer par : quelque chose en particulier vous préoccupait-il la veille du rêve, ou dans les jours précédents ? C’est que le rêve répond souvent à la conscience et tente d’apporter, si ce n’est une réponse aux interrogations du rêveur, du moins le point de vue de l’inconscient. On cherche là les éléments de compensation, ou comment l’inconscient vient volontiers équilibrer et élargir la conscience que nous avons d’une situation ou d’une question qui nous intéresse, et dont le rêve révèle les profondeurs jusque-là invisibles.

À partir de là, c’est-à-dire de la première intuition et d’une connaissance minimale du contexte du rêve, on peut interroger les associations symboliques. Tous les éléments d’un rêve peuvent être considérés comme un symbole, c’est-à-dire comme une image recelant un sens caché, inconscient. On peut donc demander au rêveur à quoi lui fait penser, par exemple, le chien qui batifole dans son rêve et la balle avec laquelle il joue, la jeune femme qui la ramasse, etc. Souvent, la mise en perspective de ces éléments symboliques, avec l’éclairage de l’intuition sur la toile de fond de la préoccupation consciente, dessine un tableau surprenant : ce n’est pas ce à quoi on s’attendait et cependant, cela a du sens ! Tous les détails du rêve méritent d’être interrogés, et tout particulièrement ceux qui ne sont pas explicites, mais donnent un contexte ou élargissent le rêve : à quel moment de la journée cela se passe-t-il ? Avez-vous chaud ou froid ? Comment est-elle habillée ? Comment vous sentez-vous ?

Les dictionnaires de symboles ne sont guère utiles à ce stade, car la plupart se comportent comme cet idiot qui vous assène des « ce n’est que… ». Ils témoignent simplement de l’étroitesse d’esprit de leurs auteurs, étroitesse dans laquelle il vaut mieux éviter de se laisser enfermer pour interpréter les rêves. Les seuls dictionnaires vraiment utiles en cette matière sont ceux qui recueillent les mythes, contes et histoires que les différentes cultures ont cultivés à propos des symboles, et dont on peut voir quels éléments nous touchent. Après avoir recherché les associations personnelles du rêveur, l’étape suivante est en effet celle de l’amplification qui consiste en regarder si certains symboles auraient une dimension universelle qui ressort dans ces contes. On ne se limite pas pour cet exercice aux mythes ancestraux : les livres et films contemporains nous fournissent aussi une ample matière. Il s’agit de voir s’il y aurait dans le rêve un thème collectif en résonance avec la préoccupation consciente, une histoire commune dont le rêveur vivrait une nouvelle version.

Une fois accomplie toute cette investigation du rêve, on a souvent une bonne idée de ce que veut dire le rêve. Si ce n’est pas le cas, il faut continuer à tourner autour de celui-ci et des principaux symboles, sans se décourager, avec patience. Une clé est de prendre note des émotions ressenties à différents moments du rêve et de chercher à les relier à des éléments de la vie consciente : dans quel domaine de votre vie éprouvez-vous des émotions similaires ? Quand l’émotion ressentie dans un rêve est connectée à une émotion vécue consciemment, même si l’on n’a pas d’interprétation claire, on approche du cœur du rêve. Une autre voie d’accès, qui se passe éventuellement de toute élaboration symbolique, consiste à dessiner les éléments du rêve qui nous semblent les plus vivides. Il est également possible de danser les mouvements du rêve, d’observer comment il bouge dans notre corps. On peut aussi se mettre « à la place » d’éléments du rêve et se demander ce qu’ils sentent, même s’il s’agit d’objets inanimés : le postulat de base de cette approche est que tous les éléments du rêve font partie de nous. 

Quel que soit le chemin que nous empruntons, il advient un moment toujours un peu surprenant où se produit un déclic et apparait ce que Fritz Perl appelait très justement « le message existentiel du rêve ». Il est aisé de le distinguer de nos spéculations intellectuelles sur le rêve car on ressent une certaine énergie, une sorte d’enthousiasme quand il nous vient à l’esprit. C’est le message du rêve, et non une construction intellectuelle sur le rêve. C’est un message « existentiel » car ce n’est jamais ni une indication purement pratique, ni un jugement ou une injonction. Il nous parle au plus profond de nous-mêmes, de telle façon que nous ne saurons l’oublier ou l’ignorer une fois ce message entendu, car il touche à ce que nous avons de plus intime. Quand ce message est enfin clair, la dernière chose à faire pour compléter le travail est de le formuler en une phrase, aussi précise que possible. C’est alors comme si nous taillions une pierre précieuse en en écartant les dernières impuretés, pour faire ressortir dans la lumière ce qu’elle a d’unique, son caractère propre.

Pour aller plus loin dans l'interprétation des rêves, voyez les 30 principes collectés par Nicolas Bornemisza, que je développerai dans de prochains billets sur ce blogue.

dimanche 24 novembre 2013

Laissons les enfants jouer…

Photo Danielle Bouchard, tous droits réservés
J’ai entendu l’autre soir un rêve sublime. Le rêveur est un homme dans la soixantaine qui, le lendemain même du rêve, vient d’entrer en préretraite, et exprime le sentiment persistant d’un potentiel inemployé dans sa vie. Il est préoccupé par la justice sociale, une valeur centrale dans son existence qu’il incarne par son militantisme dans différentes organisations. Il mentionne que la veille du rêve, il animait une réunion d’information sur la situation des camps palestiniens, et que la question israélo-palestinienne lui est très sensible, presque douloureuse – une plaie ouverte dans son désir de justice.

Dans une pièce, il y a un drap bleu à demi-plié, sa fille Marie-Noëlle et un enfant nouveau-né de parent inconnu…

À un checkpoint israélien, un soldat lourdement armé regarde une femme palestinienne avancer lentement vers lui. Elle a les cheveux libres dans le vent, ne porte rien dans ses mains, et cependant le soldat se raidit. Elle s’arrête et l’observe tandis qu’il tripote nerveusement son arme. Quand il se détend un peu, elle avance à nouveau pour s’arrêter encore dès qu’il devient nerveux. Derrière le rêveur, il y a d’autres soldats goguenards qui observent avec lui la scène. À force de ce petit jeu, la femme se retrouve tout proche du soldat. Elle se penche alors et défait un nœud de son paquetage, puis lui dit : « Tu vois, ce n’était pas si compliqué… ».

Deux enfants jouent. L’un est juif, l’autre palestinien. Ils rentrent à la maison après le jeu et, de part et d’autre, les parents s’interrogent sur la nécessité de parler aux enfants de la guerre qui les opposent au peuple de son ami, mais ils laissent faire. La scène se reproduit à plusieurs reprises jusqu’à ce que le rêveur voie la couverture d’un livre dont le titre lui apparait comme :

Oui mais… laissons les enfants jouer…

Le rêve a déclenché une émotion palpable dans le cercle où il vient d’être raconté. Le rêveur explique comment lui-même pleurait en revenant à la conscience à la fin du rêve, en observant ces enfants jouer. Des larmes me sont venues aux yeux au même moment dans le récit, avec cette pensée : mais c’est un rêve miraculeux, un rêve qui parle d’un miracle possible et même, semble-t-il affirmer, inévitable. Le cercle convient que c’est un rêve à portée collective : il apporte une réponse inédite aux interrogations que porte le rêveur et qui sont partagées par beaucoup. La nouvelle perspective qui pointe dans le rêve est symbolisée par cet enfant nouveau-né dont on ne sait où sont les parents, qui va réclamer qu’on s’occupe de lui, mais qui représente l’apparition miraculeuse de l’Enfant Divin, du jamais-vu et jamais-entendu, du créateur de l’instant dans sa nouveauté toujours renouvelée, imprévisible.

Il n’est pas étonnant que les rêves se mêlent de politique internationale dès lors que ces questions revêtent une dimension de sens pour le rêveur, et la merveille du rêve est de lui proposer une solution créatrice à la fois surprenante et cependant « tombant sous le sens », allant de soi si nous prenons le temps d’y penser. D’une part, le rêve suggère qu’une approche entièrement non-violente et particulièrement attentive aux peurs de part et d’autres pourrait permettre de dénouer le nœud – ce n’est pas si compliqué, ironise-t-il. Le rêveur indique que les soldats en arrière de lui observant la scène lui semblent représenter une forme de pression sociale sans laquelle le jeune soldat serait peut-être plus avenant. Dans la dernière partie, cette pression sociale est symbolisée par les parents. D’autre part, le rêve montre qu’en laissant faire le temps, la nature qui fait jouer les enfants ensemble reprendra ses droits. Les jeux des enfants, par lequel se manifeste la douceur inexorable du Tao, l’emporteront sur la politique. C’est le consensus qui s’est rapidement dégagé dans le cercle de rêves avec beaucoup d’émotion : quel beau message, pour le moins apaisant.

Nous nous intéressons ensuite aux aspects personnels du rêve : cette couverture de livre peut sembler une invite à en écrire le contenu, à porter le message du rêve dans les organisations et les forums où le rêveur intervient. À l’époque romaine, il aurait pu être considéré comme un héraut des dieux délivrant un avis sur la solution à apporter au problème moyen-oriental et son rêve être pris en considération par le Sénat. À tout le moins, il semble lui proposer une direction dans laquelle pourrait aller son énergie inemployée à l’aube de la préretraite. Mais bien sûr, cela soulève des peurs et nous entrons dans la symbolique personnelle de la peur représentée par le soldat israélien, et de la sensibilité attentive de l’anima [*] avec laquelle le nœud peut être dénoué. Et ce sera en laissant les projets jouer ensemble, sans mêler à cette dynamique des conflits inutiles, qu’émergera doucement une solution à ses propres conflits les plus difficiles. La présence du nouveau-né signe pour le rêveur le commencement d’une nouvelle vie.

Il reste à éclaircir la présence de sa fille, dont le nom évoque tant le féminin sacré, avec la redondance du bleu du drap, couleur virginale par excellence, que la naissance de l’Enfant Divin. Cette fille, dit le rêveur, lui ressemble particulièrement dans sa façon de penser, mais se montre volontiers critique envers ses engagements, interrogeant ses prises de risque. Elle pourrait lui refléter ici ses propres doutes, avec qui il est donc en relation en présence de l’enfant, du nouveau qui se manifeste ensuite. Le triangle peut indiquer symboliquement une dynamique, un mouvement, et la recommandation initiale du rêve serait de simplement aller avec ses doutes et ce qui se présentera de nouveau dans son existence. Nous avons clos la séance du cercle avec le sentiment d’une présence numineuse au contact de laquelle chacun se trouvait rafraichi, apaisé, renouvelé.

[*] Anima : le féminin intérieur du rêveur.

samedi 16 novembre 2013

Pure présence


Ce feu et ce vent dont je parle dans mon précédent billet, qui se veulent le fil d’Ariane de ce blogue, seule la poésie dans sa fulgurance peut vraiment leur rendre justice. Ainsi Christian Bobin nous dit sans ambages :

L’intelligence n’est pas de se fabriquer une petite boutique originale. L’intelligence, c’est d’écouter la vie et de devenir son confident. 

Et il enfonce allègrement le clou :

La vérité quand elle entre dans un cœur est comme une petite fille qui entrant dans une pièce fait aussitôt paraître vieux tout ce qui l’entoure.

La vérité du poète n’est pas celle des philosophes, à moins qu’ils ne soient amoureux de la sagesse. Le poème s’écoute comme un rêve : les images nous rentrent dedans, éveillent quelque chose au-delà de notre compréhension, court-circuitent notre cerveau logique. Voilà que la vérité est donc vivante et qu’elle est neuve, tellement neuve que son innocence éternelle renvoie immédiatement tout ce qui l’entoure au passé. Jung parle de cet aspect objectif de la psyché qui, comme un miroir impassible, nous reflète notre vérité à travers les rêves, c’est-à-dire le point de vue de l’âme. Ainsi, par exemple, à un moment où je n’étais peut-être pas tout à fait honnête avec moi-même quant à la nécessité de rompre avec une habitude malsaine, j’ai fait le rêve suivant :

Je vois une petite fille de 2 ou 3 ans avec de grands ciseaux dans les mains. J’ai peur qu’elle se blesse et je lui prends les ciseaux. Elle pleure à chaudes larmes.

Au réveil, avec le souvenir du rêve, est montée une violente tristesse. Une évidence m’est apparue au cours de la journée quand j’ai fait le lien avec le poème de Bobin : la vérité pleurait en moi. Oui, il y a avait un risque qu’elle se blesse et, ce faisant, qu’elle me blesse, que la vérité me devienne très douloureuse. Cela mettait en lumière qu’il était de ma responsabilité consciente de prendre les ciseaux qu’elle me présentait et de couper ce qui devait l’être, ce n’était pas à elle de le faire. Mais je n’étais pas encore rendu là dans ma vie, et la vérité en était très triste. 

La poésie touche à quelque chose d’éternel. Elle traverse les siècles sans une ride. Aux mots de Bobin fait par exemple écho le chant de Kabir, un modeste tisserand du XVIème siècle né brahmane mais adopté par une famille musulmane, un arc-en-ciel au-delà de toutes les chapelles de l’Inde d’alors :

Ami, je demeure en ton cœur, pourquoi me chercher ailleurs ?
La perle est dans l’huître, l’iris est dans l’œil
Le parfum dans la fleur et l’Absolu dans ton cœur.

L’Absolu dont parle Kabir est un autre nom pour cette vérité vivante, dont il ressort qu’elle est paradoxale, à la fois toujours neuve comme l’instant présent et cependant éternelle. Il est intéressant de relever que les poètes s’accordent, par-delà le temps, sur le lieu en l’humain où la vérité élit domicile, et c’est bien évidemment le cœur. Kabir va plus loin, et nous livre le secret sans fioriture :

J’ai essayé tous les remèdes, mais nul n’est plus puissant que l’amour.
Si une seule goutte tombe en toi, elle te transmue.
L’amour ne se vend pas dans les échoppes
Si tu es en quête d’amour, offre d’abord ta tête.
Étrange en vérité est la quête de l’amour
Qui la connaît devient muet.
Vient-il, il ne part plus,
Part-il, il ne revient plus.

Quel rapport avec les rêves, me direz-vous peut-être ? Tout, absolument tout.

Les rêves nous ramènent implacablement à l’essentiel, à ce pourquoi la vie ne passe pas pour rien. Ils nous parlent de la vie de l’âme et, hors de toute définition métaphysique, l’âme est simplement ce qui aime. La langue des oiseaux le dit assez clairement dans sa petite musique qui tient de la comptine pour enfants encore capables de s’émerveiller : âme, amour, amant, aimant… C’est là, dans le secret du cœur, que se trouve notre Nord magnétique, celui qui toujours nous aimante et oriente notre boussole intérieure. L’amour est cela seul qui sauve, c’est-à-dire qui éclaire la vie quelles que soient les circonstances. Non pas tant l’amour qu’on a reçu mais l’amour qu’on éprouve, l’amour qui vit en nous, richesse inépuisable. Il n’y a pas d’amour impossible puisqu’il n’est jamais impossible d’aimer. Ce n’est pas tant une question de sens de la vie, mais c’est d’abord une question de valeur : qu’est-ce qui fait donc que la vie vaut d’être vécue ?

Cet amour, cette âme en nous, remuent et cherchent à se libérer, c’est-à-dire à se vivre pleinement. Les rêves sont un écho de ce mouvement au profond, et toujours ils nous interrogent : es-tu vrai avec toi-même ? Vis-tu à la hauteur de ton amour ? Aimes-tu ta propre vie ? Il n’est rien d’autre à espérer en effet que de trouver cet amor fati dont parlaient les anciens, c’est-à-dire la réconciliation avec notre destin et l’amour de notre propre vie, cette aventure sacrée. Or devant l’énigme de vivre, la théorie est vaine, sauf si l’on revient à son origine grecque où théoria veut dire « contemplation », et plus activement « regarder », « être conscient de ». La vie de l’âme, tant nocturne dans les rêves que diurne dans les projections, l’imagination et les synchronicités, ne se laisse pas saisir dans le filet d’une théorie. Cependant, le miroir de la psyché peut donc nous permettre de distinguer dans cette obscurité, à force de la contempler, des scintillements de sens qui apparaissent alors comme des étoiles peuplant notre ciel intérieur. La poésie, langage de l’âme, c’est justement quand les mots eux-mêmes se mettent à scintiller, se font soleil. Et c’est à elle, bien sûr, que revient le dernier mot, comme il ressort de ce que Jung confiait peu avant de mourir à Miguel Serrano :

« Il y avait une fois une fleur, une pierre, un cristal, une reine et un roi, un château, un amant et sa bien-aimée, quelque part, il y a longtemps, longtemps, dans une île au milieu de la mer, il y a cinq mille ans… Tel est l’amour, la fleur mystique de l’âme. C’est le centre, le Soi… Personne ne comprend ce que je veux dire. Seul un poète pourrait le pressentir… »

Au-delà de la poésie, il n’y a plus de mots. Il ne reste que le silence, pure présence. C’est ce silence qu’il faut faire en dedans pour entendre les rêves, et non seulement les rêves, mais aussi ce que murmure doucement la flamme qui danse joyeusement sous le vent, dans la nuit.

dimanche 10 novembre 2013

Feu et vent


Photo Danielle Bouchard, tous droits réservés

Quelques années avant de mourir, Jung, après avoir répondu avec une certaine mauvaise grâce à des questions d’école, écrivait dans une lettre adressée à la Baronne von der Heydt :

« De telles discussions nous font voir ce qu’il adviendra de nous quand je serai devenu posthume. Tout ce qui avait été feu et vent sera mis dans l’alcool et changé en préparations mortes. Ainsi les dieux sont enterrés dans l’or et le marbre, et les simples mortels comme moi, dans le papier. »

Un peu plus de cinquante ans après son décès, nous pouvons apparemment donner raison à l’amertume qui semble poindre dans ces mots de Jung. Le potentiel pour ainsi dire « révolutionnaire » de ce qu’il nous a légué a presque été neutralisé. C’est ainsi, alors que son œuvre est largement ignorée ou dévalorisée, que certains de ses héritiers se laissent regrouper sous la bannière d’une « psychanalyse jungienne ». Ce serait risible – du bon rire de Jung, qui s’entendait de loin – si ce n’était aussi triste, car ces termes sonnent comme l’aveu d’une reddition à une forme de normalisation par le bas ; c’est alors source d’une grande confusion, car il devient difficile de distinguer la voie ouverte par Jung de la psychologie de l’inconscient et de la méthode élaborées par Freud. La psychologie analytique de Jung devient, du moins en apparence, une « psychanalyse avec des archétypes », et ce qu’elle a de spécifique est gommé. Ainsi Jung dénonçait-il le fait que Freud avait fixé en une doctrine sa théorie de la sexualité et du refoulement et, dans le fond, se dissociait clairement de la conception essentiellement rationaliste de l’être humain qui sous-tend la psychanalyse. À moins donc que les mots qui composent cette expression aient perdu leur signification, une « psychanalyse jungienne », c’est, de mon point de vue, un joli oxymore, comme un soleil noir.

C’est aussi à tout le moins un étrange animal, comme un mammifère doté de pieds palmés et d’un bec de canard. Je propose cette image pour être clair sur le fait qu’il ne s’agit pas de discuter son droit à l’existence : un tel animal existe dans la nature, c’est un ornithorynque ! Par contre, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une impasse évolutive, de la même façon que l’ornithorynque est une espèce fossile. Dans un article datant de 2007, l’analyste jungien Marvin Spiegelman s’interroge sur ce qu’il ressent comme la mortification, au sens alchimique, de la psychologie jungienne maintenant qu’ont disparu les dernières personnes qui ont travaillé directement avec Jung, en particulier la regrettée Marie-Louise Von Franz, décédée en 1998. Comme un symptôme de cette décomposition, nous pouvons noter la multiplication des courants dits post-jungiens et l’apparente schizophrénie qui fait qu’il existe désormais deux écoles se réclamant de Jung à Zurich. 

Lui-même ne voulait pas créer d’école et semble n’avoir accepté d’établir un institut que lorsqu’il s’est rendu compte qu’il valait mieux qu’il le fasse lui-même ; il prévoyait cette inévitable dégénérescence. Il récusait aussi le terme « jungien » en disant : « Je ne suis pas jungien, je suis Jung ». Au-delà de la plaisanterie, dont il était friand, on peut voir là une ligne directrice nous invitant à ne pas référer à une quelconque bannière collective et à assumer notre individuation dans ce qu’elle a d’original, c’est-à-dire de proximité avec l’Origine. Dans sa perspective, il est bien évident qu’aucune forme collective ne saurait encapsuler longtemps le mystère auquel il avait touché. C’est pourquoi, bien que je réfère pour ma part à Jung comme à mon grand-père spirituel, je refuse de me considérer « jungien » ; c’est trahir son esprit en lui rendant un culte de la personnalité qui n’a aucun sens. La seule chose qui importe est de boire à la même Source que lui (non point « sa » source d’eau vive puisqu’elle est éternelle et qu’elle était bien connue des anciens), et de continuer l’exploration du continent obscur auquel il a abordé.

Une vertu majeure de cette situation de mortification, c’est-à-dire d’œuvre au noir, que traversent les héritiers de Jung, est de forcer une décantation et une différentiation. En premier lieu, elle montre que nous avons atteint les limites de la métaphore médicale ou psychothérapeutique dans laquelle s’inscrit précisément la psychanalyse. C’est dans ce cadre que l’œuvre de Jung s’est déployée, au moins dans un premier temps, mais cette métaphore est limitée, et lui-même l’avait dépassée à partir du moment où il a rejoint le grand courant de l’alchimie qui traverse les siècles. Le modèle médical voudrait que l’on ne s’intéresse par exemple à nos rêves que parce que nous serions malades et que nous voulons remédier à quelque souffrance, mais ce n’est là qu’un point de départ. De même, nous touchons aux limites de l’ambition scientifique de la psychologie ; Jung a veillé à toujours garder une rigueur et une ouverture toutes scientifiques, et celles-ci sont parmi les acquis les plus importants de notre modernité, qui doivent bien sûr être préservés, mais avec une conscience claire des limites asphyxiantes du rationalisme. Pour la véritable science, la raison est un tremplin vers l’émerveillement. Il ne s’agit donc surtout pas de jeter la psychologie jungienne, ses concepts et ses méthodes ainsi que tous ses apports. Il s’agit de se poser la question qui a saisi Jung quand il a réalisé qu’il avait en main la clé qui ouvrait tous les mythes : pour quoi faire ? Or, disons-le, nous crevons d’être médicalisés et rationnalisés de partout ; l’âme étouffe et qui a des oreilles peut entendre son cri, qui est le cri de Merlin, enfermé dans une prison de verre, hurlement dont Jung s’est fait l’écho…

Mon parti pris à moi, tout subjectif et revendiqué comme tel, c’est que si la géographie sert à faire la guerre, comme l’a mis en lumière Yves Lacoste, alors la psychologie sert à faire la révolution ! C’est-à-dire à faire de nous-mêmes de meilleurs humains, ce qui est la définition de la spiritualité que propose le Dalaï-Lama et, par là, à transformer le monde à notre petite mesure, sans y ajouter de violence. Il s’agit, pour reprendre les mots de Gandhi, de devenir le changement que nous voulons voir advenir. L’immense apport de Jung, ce en quoi son œuvre est fondatrice, c’est d’avoir reconnecté notre modernité, qui sans cela serait orpheline, comme née de la cuisse de Jupiter, à la sagesse des anciens et en particulier de l’alchimie, mais aussi de l’orient spirituel. Il a montré que, malgré notre prétention collective à mieux comprendre que nos ancêtres l’univers et la vie, nous sommes faits de la même nature, qui cherche toujours à s’exprimer en nous et à créer de nouvelles formes de vie. Il nous a fourni un appareil conceptuel et méthodologique qui nous permettent d’intégrer la connaissance de toutes les cultures spirituelles sans y perdre notre âme occidentale ni la gaver seulement de mets exotiques. Au fond, nous pouvons dire que l’envergure de Jung est, bien plus largement que celle d’un psychologue, celle d’un alchimiste qui traverse les siècles et a écrit surtout pour l’avenir. Il a été d’une certaine façon le premier homme du Verseau, âge dont un mythe majeur semble devoir être l’alchimie, l’art de la transformation du poison qu’est le plomb en or – image de la lumière de la conscience incarnée.

Mais, pour l’instant, Jung est donc, comme il le prévoyait, enterré dans les concepts et sous des tonnes de papier. C’est la principale erreur en ce qui le concerne ainsi que l’inconscient que de tenter de les cerner avec des concepts et des mots, des « préparations mortes » : sa plus importante, sinon seule, recommandation était de nous exposer aux images vivantes qui constituent la psyché, moyennant quoi ce qui vit dans les images saurait nous guider. Mon ambition avouée, que ce soit dans ce blogue ou dans toutes mes activités autour du rêve, est de contribuer à libérer le feu et le vent dont parle Jung. De quoi s’agit-il ? Le feu, c’est l’image de la passion à son meilleur, de l’amour qui éclaire le cœur, et c’est l’agent de transformation par excellence. Le vent, c’est le souffle de l’Esprit, dont il est dit qu’il souffle où il veut, que rien ne saurait l’arrêter ni le domestiquer. Une alternative à la métaphore médicale tient dans la proposition ancestrale du yoga qui consiste à consacrer nos efforts à un art de vivre qui vise à la réalisation de notre pleine conscience, c’est-à-dire à notre libération intégrale de toute forme d’inconscience. J’en reparlerai dans un prochain billet puisque je suis un tenant du « yoga psychologique » élaboré par mon mentor et ami Nicolas Bornemisza, et qui poursuit l’ambition de Jung de voir émerger un yoga proprement occidental dans notre civilisation. Mais, dans l’immédiat, observons donc simplement que le vent attise le feu… et que la seule façon de propager l’incendie du cœur, c’est de commencer par allumer le feu sacré dans notre propre vie et de lui faire confiance, moyennant quoi il trouvera ses propres voies.

Rappelons en conclusion les mots de Jung, dont vous mesurerez toute l’actualité :

« Ce que l’on appelle exploration de l’inconscient dévoile en fait et en vérité l’antique et intemporelle voie initiatique. La doctrine de Freud est une tentative d’ensevelissement pour se protéger des dangers de la ‘longue route,’ seul un chevalier risquera la ‘queste et l’aventure’. »

mardi 5 novembre 2013

Lumières dansantes

Cela fait trois ans que la disparition tragique de Serge[*] a plongé ses proches et ses amis dans un profond deuil. Pour Stéphanie et sa sœur, c’est comme un oncle ou un second père qui a disparu  brutalement; dès lors, j’ai entendu des cauchemars et différents rêves dans lesquels Serge revenait, ou semblait ne pas vouloir partir, demander de l’aide. C’est toute la famille qui en a été bouleversée, remuée au plus profond dans son appréhension de la vie et de la mort. Après trois années donc, voilà le rêve que je reçois de Stéphanie :

Nous visitons en famille un château quelque part en France. Avec nous, quelques amis dont Josiane, la compagne de Serge, et sa fille. Aujourd’hui exceptionnellement, l’accès aux égouts et aux greniers est autorisé. Le guide distribue à chacun de nous une grande bougie allumée dans un pot de verre, comme un petit vase. Nous visitons le château et, lorsque nous sommes arrivés au point le plus bas où nous puissions aller, le guide déclare : « Nous sommes ici pour vous annoncer le décès de Serge. » Nous nous regardons : de quel Serge parle-t-il ? Le nôtre est mort il y a 3 ans. Devant nos regards interrogatifs, le guide continue : 

- Si, si, je dois vous dire que Serge L. vient de mourir ! » 

À cet instant se fait entendre une musique d’église qui semble matérialiser un enterrement…

Poursuivant notre chemin dans les égouts, nous parvenons à une rivière. Le guide nous invite à y laisser partir les bougies dans les pots de verre qui nous ont été remis, dans cette intention, à l’entrée : ce geste facilitera l’envol de l’âme de Serge. Surpris, nous nous exécutons et nous regardons ces flammes dansantes s’éloigner doucement. La rivière fait un coude au-delà duquel nous apercevrons encore les lumières de notre chemin de retour vers le château, ce qui nous communique le sentiment qu’elles sauront affronter les tumultes de la rivière.

Nous ne nous sommes pas aperçus jusque-là que nous sommes suivis par deux gendarmes qui sont prêts à réagir à une attitude anormale de notre part à l’annonce du décès : notre chagrin peut-être excessif, mêlé d’incompréhension et d’étonnement, semble nous valoir d’être ainsi sous surveillance. Par une porte secrète, nous revenons dans l’enceinte du château, maintenant plein de gens, chacun avec une bougie allumée. Personne ne remarque notre chagrin et nos larmes, tout le monde étant absorbé par la visite.

C’est un privilège d’entendre un tel rêve. Je suppose une émotion similaire chez la sage-femme quand elle accueille un nouveau-né et qu’à travers lui, le contemplant un moment et envisageant les longues années qu’il aura à vivre, c’est la flamme de la vie qu’elle honore. Il y a des rêves, comme celui-ci, dans lequel miroite un mystère plus profond que ne peuvent saisir toutes les psychologies, qui appelle simplement à révérence.

La mort d’un proche est toujours une épreuve difficile, particulièrement choquante dans la période sensible et vulnérable de l’adolescence. L’absence désormais acquise de toute référence religieuse ou même spirituelle dans l’éducation, et plus largement dans la société, nous rend dépourvus de toute protection psychique devant des événements comme la mort. C’est la vertu de toutes les mythologies, des professions de foi religieuse et de la communauté des croyants que d’offrir une telle protection psychique. Cependant, nous vérifions dans ce rêve ce que Jung et Campbell avaient remarqué : la psyché réinvente en rêve les symboles salvateurs même s’ils n’ont pas été fournis par l’extérieur. Ici, l’image centrale est celle de la flamme de la vie, ou de la conscience, que symbolise volontiers la bougie, s’éloignant doucement sur la rivière…

Le rêve souligne l’importance de dire adieu à Serge au travers d’un rituel, d’un geste symbolique joignant une intention à l’acte. Il évoque directement le mystère de l’âme, de ce qui perdure après la mort, qu’il faut aider à s’envoler. Ce que la rêveuse ne sait pas, c’est que la cérémonie fait écho à la fête hindoue de Divālī où la Déesse du Gange est remerciée pour la vie qu’elle dispense par un lâcher de lanternes flottantes sur le fleuve. La Thaïlande en a développé sa propre version dédiée au Bouddha : le Loy Kratong invite à l’abandon des rancunes, des regrets et colères, pour repartir d’un bon pied. La rivière, le fleuve, symbolisent volontiers le flux de l’existence, dans une perspective qui est donc ici non limitée à la vie terrestre. Le rêve se conclut sur l’assurance de la capacité de la conscience à surmonter le passage de la mort, les tumultes de la rivière, quand la rêveuse aperçoit les lumières dansantes encore au loin.

Le château représente une structure psychique collective référant à une époque révolue, celle de la royauté et des seigneurs qui ont pu habiter cet espace, évocation d’un Moyen-Âge où les hommes vivaient dans une foi simple, dans la proximité de Dieu. Les vieilles pierres sentent la mort, les fantômes, la mémoire des passions de ces vivants qui nous ont précédés. Aujourd’hui, c’est-à-dire dans le temps du rêve, maintenant, à tout moment, dans l’instant présent : voilà que tout est ouvert, les égouts et les greniers sont accessibles ! C’est une sorte de Toussaint intérieure, une fête des morts comme l’Halloween, quand les deux mondes sont tellement proches qu’ils peuvent communiquer ; les profondeurs et les hauteurs de la situation sont rendues accessibles par le rêve qui les met en lumière. Bien sûr, il dit que le deuil est fini, que Serge peut enfin partir. En cela, ce n’est pas simplement un rêve personnel, il a une dimension collective qui concerne toute la famille et les proches de Serge, à qui je recommanderais qu’il soit donc communiqué. Mais plus largement encore, il amène à qui l’entend un point de vue de l’inconscient collectif sur la mort et sur notre situation spirituelle face à celle-ci.

Les gendarmes sont les forces de l’ordre, les « gardiens de la paix ». À l’annonce de la mort de Serge dans le rêve, il y a un risque de réaction émotive excessive, et les gendarmes sont là pour y veiller. Le chagrin n’est pas approprié, du moins au-delà d’une certaine mesure, car il fait fi du mystère révélé dans le rituel des lumières dansantes sur la rivière. Notre façon de pleurer les morts en Occident traduit souvent, du point de vue de l’inconscient collectif, notre ignorance et notre incapacité à envisager la dimension sacrée de la mort. Le rêve affirme que nous sommes des êtres spirituels dont quelque chose perdure au-delà de la mort, comme une lumière dansante sur les flots de l’existence. Il pointe comment, ayant collectivement oublié cela en tant que société, nous ne savons plus faire le deuil de nos chers disparus, ni l’enseigner à nos jeunes qui s’en trouvent désemparés, en danger. Nous avons besoin de la protection des gardiens de la paix intérieure. Et finalement, quand Stéphanie et les siens reviennent dans l’enceinte du château, c’est pour constater que tout le monde porte une bougie, et que personne ne fait attention à eux : la mort est une épreuve qui nous concerne tous, et beaucoup moins personnelle qu’il n’y paraît quand elle frappe. À chacun sa bougie, sa flamme, et cependant c’est une même lumière qui relie et éclaire…

[*] Tous les noms ont été changés.